Petit coucou aux nouveaux lecteurs et followers, et grand merci aux "anciens" qui continuent à suivre cette histoire... On en est à la moitié de l'histoire, et Kate est un peu paumée, dirons-nous...!
6.
« Antonio Grazelli, dit Tonio la Mitraille, annonça Espo en placardant la photo du suspect au milieu du tableau blanc. Il est connu des services de police pour trafic de drogue et coups et blessures. Il s'avère qu'Helena Icarios a demandé une injonction d'éloignement contre lui l'année dernière… Mais depuis, il n'a plus fait parler de lui.
− Je crois qu'on tient notre tueur, constata Ryan.
− Les garçons, rassemblez-moi le maximum de pièces à charge pour que je puisse le coincer. Et allez me chercher cet enfoiré, trancha Beckett.
− C'est comme si c'était fait !
− Eh, Beckett… Castle n'est pas là ce matin ? risqua l'hispanique.
− Non. Il écrit. Enfin, il est censé écrire.
− J'en déduis que vous ne vous êtes pas vus depuis hier… Fâchés ?
− Jav', c'est gentil de te préoccuper de mon couple, mais je préfèrerais qu'on boucle cette affaire. Plus vite on en aura fini, plus vite Oxana pourra faire son deuil.
− Comment va-t-elle ?
− Je n'en sais rien encore. Il faut que j'appelle l'hôpital. »
ooOoo
Voilà une heure qu'ils étaient partis.
Et le temps lui paraissait s'écouler deux fois plus lentement que d'habitude.
Ils ne devraient pourtant plus tarder…
Kate était pour le moment incapable de fournir le moindre effort intellectuel un peu soutenu, tant son esprit était obnubilé par cette affaire. Par Oxana.
Sa mère avait été assassinée. Son père était le principal suspect dans cette sordide histoire de meurtre, et quel que soit son mobile, Kate ne voyait pas comment il pouvait passer moins de trente ans derrière les barreaux.
Alors autant dire qu'Oxana était orpheline.
Elle avait pensé à la jeune fille presque toute la nuit, jusqu'à ce que l'épuisement la surprenne avant les premières lueurs du jour. Le manque de sommeil se faisait cruellement sentir.
Elle avait été tentée de l'héberger la veille au soir, mais de quel droit ? En l'absence de la mère, Oxana retombait juridiquement sous la responsabilité de son père. Impossible d'envisager de l'y envoyer.
Il ne restait plus que deux solutions, sachant qu'elle ne pouvait décemment pas retourner seule au Quattro Stelletta : les services sociaux, ou une chambre d'hôpital.
Le choix avait été vite fait. Vu l'état de choc dans lequel se trouvait encore l'adolescente, il était préférable qu'elle soit prise en charge pour la nuit. Le médecin de la brigade n'y avait vu aucune objection, bien au contraire.
Kate avait donc passé d'interminables moments, au milieu de sa chambre baignée par la lumière de l'éclairage public, à partager sa solitude avec celle, lointaine, d'Oxana. Elle l'avait imaginée assise sur son lit blanc aux draps rêches, laissant couler des larmes silencieuses, engluée dans la toile de ses cauchemars. Plus d'une fois l'inspectrice s'était levée, prête à s'habiller pour lui rendre visite, simplement pour s'assurer qu'elle dormait, qu'elle allait bien, avant de se raviser et de se recroqueviller sur son canapé, une tasse de thé refroidi posée sur la table basse.
Cette incertitude la rongeait encore, assise devant son bureau à tenter de mettre de l'ordre dans les documents nécessaires à l'inculpation de son suspect.
Son inquiétude la poussa à téléphoner à l'hôpital plus tôt qu'elle ne voulait le faire. Les nouvelles furent partiellement rassurantes : sa protégée avait connu un début de nuit très agité, entre cris et sueurs froides, mais les somnifères lui avaient finalement procuré le repos nécessaire.
Elle était encore dans les méandres de ses réflexions quand un appel de Castle fit vibrer son portable.
« Salut.
− Salut. Comment vas-tu ?
− Aussi bien que possible. »
Enfin. Elle reconnaissait enfin être atteinte par cette affaire. Plus qu'elle ne l'admettait, bien sûr, mais c'était un début.
« Je voulais te dire… reprit Kate. Je suis désolée pour hier soir. Je me suis emportée, et je n'aurai pas dû.
− Je sais. »
Le silence étira le temps. C'était habituel entre eux. Mais ce silence-là avait quelque chose de troublant, qui les mit mal à l'aise : ils ne savaient pas quoi se dire.
« Vous en êtes où, dans l'affaire ?
− Espo et Ryan sont en route avec un suspect. Grazelli, le directeur d'un cirque voisin, et ex-mari d'Helena. Elle l'aurait quitté pour violence conjugale. Son cirque est justement dans les environs depuis trois jours.
− Tu penses qu'il est coupable ?
− En tout cas, il a de quoi être inculpé. »
Nouveau silence.
« Tu as réussi à joindre Alexis ? »
Kate ferma les paupières. Oublié. Elle avait oublié.
« Je… Non, désolée. J'ai… oublié.
− Oh.
− Tu m'en veux.
− Non !...
− Si, évidemment. Si c'était moi, je te mettrais une balle entre les deux yeux. Je te connais.
− Kate… Jusqu'à quel point es-tu prête à mettre ta vie personnelle de côté pour venger cette gamine ? »
Castle entendit distinctement sa compagne soupirer.
Encore une fois, elle aurait souhaité éviter la question.
« Je ne crois pas que ce soit le moment de parler de ça, Castle. Ni que ce soit une bonne idée de le faire par téléphone. »
Kate se redressa sur son siège. Elle venait d'apercevoir ses deux collègues franchir les portes de l'ascenseur, leur suspect fermement encadré.
« Ecoute, je dois te laisser. Les gars sont de retour.
− Evidemment.
− Quoi ?
− Rien, laisse tomber. Ça t'ennuie que je passe, tout à l'heure ?
− Non, non, bien sûr.
− Bien. Je préférais demander. A tout à l'heure, alors ?
− Ok ! »
Elle se leva si précipitamment qu'elle en jeta son téléphone sur son bureau.
Après un bref compte-rendu de la part de Ryan, et un dernier coup d'œil aux pièces du dossier qu'elle connaissait déjà presque par cœur, Beckett avait démarré sèchement l'interrogatoire, sans perdre de temps. Malgré sa fière condescendance, Grazelli avait du mal à soutenir le bras de fer qui s'était engagé entre eux.
« Allez, Tonio. Dites plutôt que vous avez trouvé un intérêt à installer votre cirque dans les environs de New-York. Vous saviez qu'Helena s'y trouvait !
− Vous me décevez, inspecteur. Je vous rappelle que je suis encore sous le coup de l'injonction d'éloignement.
− Comme si vous ne pouviez pas la faire surveiller par un de vos hommes, évidemment. Parce que vos funambules sont aussi vos hommes de main, n'est-ce pas ? »
Un sourire de plaisir se dessina sur les lèvres du suspect. Cette entrevue avait décidément de quoi lui plaire.
« Ce sont eux qui vous ont aidé dans votre sale petit trafic de drogue, et qui vous aident peut-être encore.
− Je croyais avoir été amené ici au sujet d'Helena…
− En effet. Ce n'est pas votre petit business qui m'intéresse. Pour le moment. Alors, est-ce aussi un de vos hommes de main qui a tué Helena ? »
Tonio la Mitraille se figea, et fixa Beckett dans les yeux. Quelques secondes plus tard, son corps se relâcha, et il émit un petit rire sarcastique.
« Vous bluffez. Vous voulez me faire croire à la mort d'Helena pour me déstabiliser. Je connais vos méthodes de voyou.
− Il n'y a aucun calcul là-dedans. Helena Icarios a été retrouvée morte hier matin », cracha Beckett en plaquant la photo du corps sur la table.
Le prétendu tueur approcha la feuille d'une main timide. Il la contempla en silence, bouche bée.
« Helena… murmura-t-il en résistant à la tentation de caresser la dernière image qu'il garderait d'elle désormais. Ce n'est pas possible… Ce n'est pas possible ! Quel est le fils de pute qui a fait ça ?
− Vous, peut-être ?
− Moi ? Vous croyez que j'aurais pu tuer la femme de ma vie ?
− Vous aviez une bien drôle de façon de lui prouver votre amour. Que s'est-il passé, Grazelli ? Elle a menacé de vous dénoncer pour harcèlement ? Ou bien est-ce peut-être simplement de la jalousie… Vous ne supportiez pas qu'elle ait pu faire sa vie et avoir un enfant avec un autre homme que vous, c'est ça ?
− Elle a eu un enfant ?
− Non. L'autopsie a confirmé qu'elle était enceinte.
− C'est pas vrai... C'est pas vrai, bordel ! Comment ça a pu arriver ?
− Que faisiez-vous entre quatre et six heures, hier matin ? lança Beckett sans lui laisser l'avantage de l'émotion.
− Je dormais, comme tout le monde !
− Alors comment expliquez-vous que votre voiture a été vue par une caméra de surveillance du trafic à proximité de Central Park ? Là où se trouve justement le cirque Quattro Stelletta ? »
La réplique de Tonio se figea au bord de ses lèvres. Une nouvelle fois, il ricana pour garder contenance.
« Il y a des dizaines de Ford Raptor à New-York. Vous n'avez aucun moyen de prouver que c'est la mienne.
− Mis à part que la plaque affichée fait partie des nombreuses fausses plaques que vous utilisez pour vos petites affaires. »
Le suspect serra les mâchoires, et détourna le regard. Mais se borna dans son silence.
« Si vous ne voulez pas finir le reste de votre vie derrière les barreaux pour meurtre avec préméditation, je vous conseille de me dire ce que vous fabriquiez à cette heure-là.
− Je venais de boucler quelques… affaires dans l'Upper East.
− Il va falloir être un peu plus précis que ça. »
L'homme se mura dans son entêtement, et reprit contenance en plongeant son regard dans celui de la jolie flic qui attendait debout, déterminée, bras croisés.
« Ecoutez, Tonio, insista-t-elle en se penchant sur la table et en s'y appuyant des deux mains, on n'est pas à la brigade des Stup', ici. On est à la Criminelle. J'ai un meurtre à résoudre. Et à moins que vous ne vouliez m'aider, je peux tout de suite passer le dossier à mes collègues de l'anti-drogue.
− Ok, ok, céda-t-il. Ça va. Je suis allé voir un client dans un bar pour finaliser la prochaine livraison. Au Brady's. J'en suis sorti vers 5h30, et je suis directement retourné dans mon cirque.
− Vous avez intérêt à dire la vérité. Parce que je vous jure que si vous essayez de me mener en bateau, je vous réserve un joli petit avenir entre quatre murs gris. »
Sur ces mots, Kate sortit de la salle en claquant la porte pour demander à Ryan de vérifier rapidement son alibi.
Dix minutes plus tard, après avoir recoupé les témoignages du patron et des clients du Brady's, et les propres informations des Stup', il s'avéra que son alibi était solide.
Kate s'assit à son bureau, se massa les tempes, et ferma un instant les yeux.
« Ça va ? s'enquit doucement Ryan.
− Je crois », souffla-t-elle.
Mais son sourire était épuisé.
« C'est juste… C'est juste qu'on n'avance pas. On revient systématiquement à la case départ. Et j'ai promis à Oxana qu'on résoudrait rapidement cette affaire.
− Tu fais de ton mieux, Beckett. Et même si ça prend du temps, je crois qu'elle comprendra.
− Je lui ai promis, Kev'. Parce que je sais ce que c'est que d'essayer de vivre sans avoir aucune explication. Et je n'ai pas l'intention de trahir ma promesse. Vu ? »
Le ton était sans appel.
Elle se leva pour aller signifier à Grazelli qu'il était libre.
« Vous voulez mon avis, inspecteur ? Ce Toscanini, il a mauvaise réputation dans le monde du cirque. suggéra Tonio.
− Vous insinuez quoi, exactement ? Qu'il aurait pu tuer votre ex bien-aimée ? ironisa Beckett, encore aigrie de voir s'échapper une opportunité de soulager la gamine.
− Non. Simplement que c'est un type pas net.
− Comme vous, quoi. »
Tonio la Mitraille lâcha un petit rire, vaincu par la réplique acerbe de la détective. Une sacrée flic, celle-là.
« Et… Oxana ? » osa-t-il avant de franchir la porte de la salle d'interrogatoire.
Kate le dévisagea quelques secondes. Que voulait-il savoir ? Quelles étaient ses intentions ?
Cependant, son réflexe de méfiance et de protection s'atténua devant une simple évidence : et si c'était seulement le père privé de son enfant qui voulait entendre que tout allait bien pour sa fille ? Après tout, cette inquiétude était légitime.
« Elle est encore en état de choc, et est pour l'instant prise en charge à l'hôpital. Mais elle tiendra le coup. »
Elle avait prononcé cette dernière phrase davantage pour elle-même que pour Antonio Grazelli.
Elle tiendra le coup, mais combien de temps ?
ooOoo
La suite de la journée avait été plutôt morne.
L'enquête était au point mort.
Et Beckett n'était pas des plus performantes.
Les gars avaient bien réussi à pointer quelques incohérences et détails bizarres, mais aucun ne parvenait à remettre les pièces du puzzle dans l'ordre. C'était un véritable casse-tête, et la jeune femme se demandait déjà ce qu'elle allait bien pouvoir dire à Oxana le soir-même.
Qui plus est, sa relation sentimentale n'était pas au beau fixe.
Castle était passé un peu après 13h. Il lui avait apporté un café, qui sonnait comme un remords d'avoir été défiant, et un peu brusque avec elle.
Mais lorsqu'il lui avait proposé un dîner en amoureux chez Clarkson, histoire de passer un peu de temps ensemble au milieu de cette enquête mouvementée, avait-il dit – mais ses mots avaient suggéré tellement plus que cela −, elle avait décliné. Elle avait promis à Oxana de passer la soirée en sa compagnie, pour ne pas la laisser seule dans ses cauchemars. Elle voulait juste que la jeune fille ne vive pas ce qu'elle avait elle-même vécu.
Il avait dit qu'il comprenait.
Mais à la fêlure de sa voix, elle avait senti qu'il abandonnait.
Un signe de la main aux gars, et il était parti.
Encore une fois, elle avait privilégié l'affaire.
Encore une fois, elle avait mis sa vie personnelle de côté.
Encore une fois, il avait vu juste et avait été le plus perspicace des deux en matière de sentiments.
Et elle s'en voulait un peu pour ça.
