CHAPITRE 7: L'art de la Guerre:
Je me dépêche de descendre les escaliers conduisant au dernier temple des Chevaliers d'Or celui des Poissons. Je manque plusieurs fois louper une marche mais je ne dois pas faillir à la mission qu'Hypnos m'a confiée. Celle de tuer le Chevalier Pégase.
« Mais qu'est-ce… ? » Marmonnais-je.
Les marches d'escaliers menant jusqu'au douzième temple sont recouvertes de roses rouges dégageant un fort parfum sucré.
Même si le Chevalier de ce temple est décédé, j'avais entendu dire qu'il utilisait des roses empoisonnées contre ses adversaires. Ce sont ces mêmes roses qui devraient empêcher l'accès au temple d'Athéna, sauf que moi, je suis dans le sens inverse… De toute façon, même si jamais ces roses ne font plus effet, le prochain temple doit être celui du Verseau si je ne me trompe pas. Alors entre prendre le risque de mourir empoisonnée et celui d'être assassinée par un homme plus puissant que le peu d'adversaires que j'ai rencontré… Je préfère me faire tirer les oreilles par un Dieu !
A force de tourner en rond et de réfléchir, je glisse du haut de la falaise. Ce Sanctuaire de malheur étant bâtit sur une haute colline, la chute y est facile pour une personne maladroite telle que moi. Je ne peux retenir un hurlement lorsque je chute de plusieurs mètres de haut. La seule piste d'atterrissage qui m'est offerte par ce merveilleux Sanctuaire ? Un assemblage de pierres et de rochers en tout genre ! Il faut absolument que je trouve un moyen de l'éviter avant qu'il ne soit trop tard. Je prends difficilement appui sur les rochers de la falaise et parviens à m'extirper hors de ce décor. Comment ais-je réussi ? Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai eu l'impression de m'envoler. Peut-être est-ce parce que je suis qualifiée d' « Etoile Céleste » ou alors ce sont les ailes de mon Surplis qui se sont actionnées… ? Bref, je ne sais pas et ce n'est pas très important.
Je pose pieds à terre non loin d'un colisée ouvert où s'affrontent deux apprentis chevaliers. Bon, avec mon Surplis je risque de ne pas passer inaperçue.
Je me cache derrière un arbre en vain, celui-ci est trop petit pour camoufler mes larges épaulettes. Vraiment, toutes ces armures sont si peu discrètes… J'en profite pour admirer le paysage et je me rends compte que je suis très chanceuse. Tenma, celui que je dois assassiner est assis sur un banc tout près de ma cachette. Dos à moi, il semble méditer, tête levée vers le ciel.
C'est le moment !
Je m'approche à pas de loup, épée à la main. J'ai l'impression d'être un animal sauvage qui attend le moment opportun pour se jeter sur sa proie. Les loups s'attaquent aux chevaux et Pégase est un cheval ailé. Peut-être puis-je alors nous imaginer dans ces rôles-là. Ne pouvait-il pas y avoir de Spectre représentant la constellation du loup ? Et bien non, il a fallu que ce soit un Chevalier d'Athéna qui ait cette chance !
« Cela ne sert à rien de jouer le prédateur, je sais depuis le début que tu essaies de m'attraper.
- Q-Quoi ?! Mais comment… ? »
Tenma tourne son visage vers moi.
« Mais oui, ta cosmo-énergie t'a trahie. Etrange comme approche… Tu devrais le savoir pourtant, non ? N'importe qui au Sanctuaire peut sentir la présence d'un Spectre et tu ne fais pas exception à la règle.
- Je ne le savais pas… » Répondis-je, honteuse qu'une fois encore l'un de mes plans tombe à l'eau.
Le garçon pivote pour être assis face à moi. Il pose son pied droit sur le banc, pliant sa jambe et me dit :
« Rah ! Franchement Yûki, je ne sais pas ce qu'Alone t'a fait mais je te croyais plus dégourdie. Soupire-t-il.
- Hé ! Répliquais-je. Pour commencer, cesses de faire comme si on se connaissait et ensuite, ton « Alone » m'est parfaitement inconnu ! »
Tenma me dévisage avec un regard plus triste et nostalgique.
« Je ne comprends pas… Continu-t-il. Alone t'a fait un lavage de cerveau, ce n'est pas possible autrement ! » Se fâche-t-il, donnant un violent coup de poing sur le banc où il est assis.
Comment lui faire comprendre que je ne connais pas son ami et que je n'ai jamais été la leur ?
« Cette arme, c'est pour me tuer non ? Demande-t-il, fixant mon épée.
- Oui. Répondis-je simplement.
- Y'en a marre à la fin ! S'emporte-t-il. Pourquoi moi ? Pourquoi les Spectres sont-ils envoyés pour me tuer ?! Que vous ais-je fait de plus que les autres ?!
- Tu existes. C'est déjà beaucoup. »
Tenma se fige.
« C'est dur à entendre Chevalier mais c'est vrai. Il paraît que ton existence nuit au dessein du Seigneur Hadès. Tu n'es qu'une vermine et un piètre menteur qui mérite d'être éliminé de la surface de la Terre. »
Le jeune homme se rassoit, posant sa main droite sur son front.
« Tu ne peux pas… être la fille que j'ai connu… Non, jamais elle ne m'aurait parlé de la sorte…
- Bon, heu, Tenma, j'ai d'autres choses à faire que de t'entendre pleurnicher comme un enfant qui a perdu son jouet. » Lui dis-je, levant mon épée au-dessus de sa tête.
« Ah aussi, Hypnos m'a demandé de te dire ceci : ne te réincarne plus jamais. »
Alors que j'allais frapper le Chevalier, qui est toujours sous le choc, mon corps s'immobilisa tout seul. Je ne comprends pas… Ce ne peut être de la peur, je suis si prêt du but ! Mon corps ne me répond plus, même en essayant de bouger mes membres, je suis entièrement paralysée. Le Chevalier Pégase, lui, comprend ce qu'il se passe. Tenma fixe d'un regard interdit quelque chose, ou plutôt quelqu'un, qui se tient derrière moi.
« Sphinx ! » Se fâche une voix froide et sombre.
L'auteur de mon état corporel n'est autre que Sa Majesté Hadès.
Pourquoi ?! Pourquoi maintenant ?!
« Alone ! Se fâche Tenma. Qu'as-tu fais à Yûki pour qu'elle devienne ainsi ?! »
L'autre ne répondit pas tout de suite. Je sentis mon corps se délivrer.
« Sphinx, je te libère de mon pouvoir. Seulement, si tu tentes quoi que ce soit contre Pégase, je te promets que tu me le paieras très cher. »
A peine libre de mes mouvements, je fais disparaître mon épée grâce à ma cosmo-énergie et me retourne sur Hadès, honteuse de m'être encore une fois faite disputée par lui.
« Pourquoi lui parles-tu sur ce ton, Alone ?! Recommence Tenma. Jamais tu n'as eu un tel comportement envers…
-Chevalier Pégase. » Le coupe sèchement Hadès. Malgré sa froideur, un sourire amusé se dessine le long de ses lèvres. « Puis-je savoir de quoi tu parles ? » Demande-t-il sur un ton hautain.
Le Dieu s'avance dans notre direction.
« Hé bien ? Aurais-tu perdu ta langue ? Toi qui aimes tant pouvoir t'exprimer !
- Mais… Dit Tenma d'une petite voix.
- Tu perds ton temps. Tu n'es rien pour moi, ni pour le Spectre du Sphinx. Ce Spectre partage mes idéaux. Je t'avais bien proposé de rejoindre mes armées mais tu as eu la bêtise de refuser… J'ai besoin que tu meures pour que je puisse accomplir ma destinée mais je ne souhaite pas te tuer tout de suite. Souviens-toi qu'Athéna et toi serons défaits uniquement par moi. N'est-ce pas, Sphinx ?! » Se fâche-t-il, me foudroyant du regard. « Bien, il est temps… »
Hadès soulève sa main droite pour faire apparaître un casque couleur cuivre. Le jeune dieu le pose sur sa tête. Ce casque guerrier ne lui va pas très bien mais il protège l'intégralité de son crâne, son nez et ses joues. Seuls ses lèvres et ses yeux perçants sont visibles. A peine ais-je le temps de l'observer qu'il disparaît.
« Hein ? Mais où est-il ? » Demande Tenma, sidéré.
Alors c'est la fameuse Kunée, le casque qui rend invisible quiconque le pose sur sa tête.
« Oh ! » M'exclamais-je alors que je me sentais disparaître à mon tour. Non, je ne me rendais pas invisible, j'étais téléportée de force par Hadès.
Lorsque j'ouvre les yeux, nous nous tenons devant le château, sous le regard froid de Kagaho qui se tient devant la porte d'entrée. A l'intérieur, Hadès nous invite à le suivre jusqu'à son atelier. Une fois arrivés, il me demande d'attendre un instant et entre dans sa pièce favorite, suivit de Kagaho.
Très peu de temps après, Kagaho sortit de la salle. Alors que je m'avance vers lui, le Spectre du Bénou me donne un coup de poing dans le ventre d'une telle violence que je suis immédiatement propulsée en arrière, sentant mon dos claquer contre le mur.
Hadès se place à côté du Spectre et me regarde de haut, avec une expression hautaine et un sourire narquois.
Je me relève péniblement.
« Une fois de plus, je suis déçu. » Me dit froidement le jeune dieu. « C'est pourquoi, continu-t-il, j'ai chargé Kagaho de t'entraîner personnellement.
- Quoi ?! M'exclamais-je avec indignation. Mais… Je croyais que j'avais fait des progrès…
- Visiblement non. Poursuit Hadès. Dis-toi bien que Kagaho ne va pas s'occuper de ton cas par plaisir mais bien parce que c'est moi lui en ait donné l'ordre. Je ne veux pas d'un soldat inutile qui profite du confort que je lui offre. Suis-je bien assez clair ? Si tu ne fais aucun progrès, je me verrais dans l'obligation de te retirer ton Surplis. Je n'ai jamais eu à faire une telle chose et j'aimerais que cela ne se produise pas. Me suis-je bien fait entendre ?
- Je n'y peux rien si je n'y arrive pas ! Me défendis-je.
- Vas-tu arrêter de pleurnicher ! » S'emporte Kagaho.
Le Seigneur des Enfers dû l'empêcher de me donner un second coup-de-poing.
« Kagaho va s'occuper de toi un moment. Lorsqu'il aura fini, j'exige que tu viennes me voir. J'aurais des questions à te poser. »
Je déglutis. Il va probablement me parler de Tenma. Hypnos n'est jamais là quand j'en ai besoin.
Je me contente de baisser la tête, soumise, pour mon plus grand désespoir.
L'entraînement de Kagaho se déroule dehors, devant le château. L'espace est assez vaste et nu.
« Hein ? Aaaah ! »
Je n'eus même pas le temps de lui demander comment nous allions procéder, que le Spectre du Bénou fonce sur moi avec brutalité. Kagaho me frappe d'une telle force que je suis clouée au sol en moins d'une seconde. C'est incroyable ! Je ne l'ai pas vu bouger ni même se jeter sur moi. Il est d'une rapidité ! Une véritable flèche, et encore !
« Tu comptes rester au sol à me regarder bêtement ou tu penses enfin lever le petit doigt ?! » Demande-t-il avec agressivité.
Je peine à me relever, mes articulations me font trop souffrir et je suis fatiguée par mon combat contre le Chevalier du Caméléon.
« Plus vite, je n'ai pas que cela à faire ! » Se fâche-t-il.
A peine debout, Kagaho me donne un violent coup de genou dans le ventre, me faisant cracher du sang sur le coup. Heureusement que mon armure me protège, je n'ose pas imaginer l'état de mon ventre sinon. Je manque de nouveau retomber à terre.
« C'est tout ?! » S'énerve-t-il, empoignant mes cheveux pour m'élever au dessus du sol.
« Mes… Mes cheveux ! Pas mes cheveux ! » J'ai si mal que je ne peux m'empêcher de verser quelques larmes et puis… Je ne supporte pas que l'on m'abîme les cheveux.
« S…Sale con ! » Hurlais-je en répondant à son geste par un coup-de-pied sur le torse.
Il lâche prise, non par douleur mais par surprise.
« Ho… Tu sais donc répliquer. » Se moque-t-il.
Je tente de lui donner un coup-de-poing sur la mâchoire mais il arrête ma main avant que je puisse le défigurer. Il n'a même pas besoin de bouger, me voilà encore jetée en arrière. Malgré cela, je peux enfin ressentir et même voir sa cosmo-énergie. Une aura sombre l'enveloppe et je parviens aisément à ressentir son agressivité, ce qui commence à me rendre moi-même agressive. Je ne vois rien d'autre en lui que de la colère et de la haine. Kagaho semble pourtant si calme lorsque le Seigneur Hadès est avec lui. Ces mauvaises ondes qu'il projette ne m'empêchent pourtant pas de l'apprécier. Il doit me haïr, mais j'aime sa force de caractère. J'aimerais tant avoir sa puissance.
«Tu rêves ou quoi ?! » Un coup-de-pied me ramène à la réalité.
Le Spectre pose son pied sur mon torse, m'empêchant de me relever.
« Regarde-toi, pauvre larve ! Tu es d'un ridicule.
- Je… Je ne te permets pas… de te moquer de moi ! » Hurlais-je en le repoussant.
Kagaho s'éloigne un peu de moi et fait apparaître un énorme soleil étincelant au-dessus de sa tête.
« Mais… C'est quoi ça ? » Marmonnais-je avec surprise.
« Couronne Flamboyante ! » Hurle-t-il, me donnant au passage le nom de son attaque.
Alors que ce soleil crée par le Bénou me fonce droit dessus, je parviens à l'éviter de justesse en me roulant en boule pour basculer sur le côté. Son soleil s'écrase avec violence sur un rocher. Une aura sombre s'en dégage.
« Plutôt rapide finalement. Avoue-t-il. Ce n'est toutefois pas suffisant. Ta constellation protectrice te permet elle aussi d'avoir des attaques, alors pourquoi refuses-tu de t'en servir ?! La vérité, c'est que tu as peur.
- Q…Quoi ? Moi ? Peur ? Impossible ! Je ne peux pas avoir peur… !?
- Ah oui ? Prouves-moi le contraire.
- Je… »
Tout bien réfléchis, Kagaho a raison. Je dois cesser de me mentir. J'ai peur.
« Oui, je… J'ai peur.
- Tu vois quand tu veux. Il n'y a qu'une faiblarde telle que toi pour avoir peur.
- C'est faux ! Je… J'ai juste peur de tuer…
- Tiens donc. Ce n'est pourtant pas ce que tu prétendais lorsque l'on t'a appris que les Chevaliers avaient détruis ton village. Si ta peur t'empêche de te battre sérieusement et te paralyse à ce point, tu n'as plus qu'à partir et te créer une vie autre part. En ce qui me concerne, je n'ai pas de temps à perdre avec quelqu'un comme toi. » Dit-il, me tournant les talons.
Kagaho s'en va. Peut-être devrais-je me confier à lui une bonne fois pour toute mais… Il va rire de moi.
Je serre les poings. Je ne peux pas me laisser abattre aussi facilement. Pas après avoir commencé ! Je ne peux plus revenir en arrière !
« Attends ! » L'appelais-je.
Comme il ne se retourne pas, je me dépêche de le rejoindre et de me mettre devant lui.
« Oui, c'est vrai… J'ai peur, mais… Je ne veux pas de cette peur. » Lui dis-je, malgré sa sévérité. « En fait… J'aimerais être plus forte c'est vrai, et même… autant que toi ! Je ne veux juste pas… Ressembler à Violate. »
Il lève un sourcil et me dévisage avec incompréhension. Ce sont les paroles d'Hadès qui tourbillonnent dans ma tête et m'empêchent d'exposer mon corps au danger. « Je te souhaites de ne jamais devenir comme elle. » avait-il dit. Cela faisait sens dans mon esprit. Violate répugne Sa Majesté, et je ne veux pas qu'il me voit de la même façon qu'elle.
« C'est puéril je le sais mais, je n'ai pas envie de finir comme Violate. Je ne veux pas… Que mon corps soit recouvert de cicatrices, je ne me prétends pas parfaite, mais je ne veux pas être défigurée, je ne veux pas… répugner Hadès ! Je… »
Le Spectre me regarde avec étonnement. Il me dit :
« Si je comprends bien, tu veux le beure et l'argent du beure. La puissance mais avec un corps sain… Ahahahaha !
- Arrêtes de rire !
- Premièrement, tu devrais savoir que les cicatrices de guerre sont pour certains guerriers de véritables trophées, ensuite… Violate est une guerrière qui expose en permanence son corps au danger. Ses traces de luttes représentent pour elle le symbole de son ascension en tant que Spectre mais elles sont aussi sa fierté. Pour finir… »
Kagaho retire l'avant-bras droit de son Surplis.
« Vois-tu quelque chose ? Non, et pourtant je viens d'affronter un Chevalier d'or. Les blessures du corps humain guérissent vite et bien généralement. N'oublies cependant pas qu'elles sont nobles. Non mais franchement… Tes motifs de peur sont vraiment ridicules. » Ricane-t-il.
Kagaho me regarde avec colère.
« Comment comptes-tu protéger quelqu'un si tu as peur de ne pouvoir te protéger toi-même ?
- Protéger… ?
- Ecoutes. Soupire-t-il. Je vais te renvoyer ma Couronne Flamboyante en essayant d'en réduire l'intensité pour ne pas qu'elle te tue. De ton côté, tu vas penser à quelqu'un qui compte plus que tout au monde à tes yeux. Si tu n'y parviens pas c'est que tes motivations ne sont pas assez fortes et profondes. Dans ce cas-là, tu n'auras vraiment plus rien à faire ici. »
J'hoche la tête et me recule de quelques pas.
Quelqu'un à protéger ? Je n'y avais jamais songé. Curieusement je suis étonnée d'entendre cela de la bouche de Kagaho. Il ne se mêle jamais aux foules, il ne parle à personne, il semble haïr tout ce qui vit. Comment peut-il avoir quelqu'un à protéger ?
Qui pourrais-je, moi, protéger ? Ceux avec lesquels j'ai de faibles affinités sont assez forts pour se débrouiller par eux-mêmes.
Je ne peux pourtant pas m'empêcher de penser à Hadès. Protéger un Dieu ? La blague ! Cependant, au fur et à mesure que je cherche le sens du mot « protection », je revois dans mon esprit l'image de ce garçon innocent aux cheveux blonds l'hôte d'Hadès. Alone. Je ne peux éviter de faire un lien et un rapprochement entre lui et Hadès. Protéger c'est défendre quelqu'un au péril de sa propre vie. C'est empêcher le plus faible de se faire tuer. Cependant, protéger quelqu'un est-ce uniquement le tenir à l'abri d'un danger physique ? Non, il n'y a pas que cela. J'ai vu Hadès pleurer aux Enfers, trouvant laid ce monde que lui-même gouverne. J'étais alors saisie d'une profonde envie de soulager son âme torturée, de faire n'importe quoi pour le voir sourire. Si je ne peux protéger ce Dieu d'un ennemi car il est assez puissant pour se débrouiller seul, je peux toujours essayer… de le protéger d'un déclin psychique. Si je ne peux protéger son corps, je veux juste sauver son âme.
« Couronne Flamboyante ! » Hurle Kagaho pour m'attaquer.
Un soleil noir et rapide fonce droit sur moi.
Viens, je t'attends.
Je lève les mains dans sa direction et parviens à encaisser le choc, non sans me faire mal aux mains. J'avais peur que ce soleil brûlant me consume mais, j'imaginais que celui-ci veuille détruire l'âme d'Hadès. Mes pieds glissaient en arrière, mais je devais me ressaisir. Un pas en avant puis un deuxième et j'arrivais à bloquer ce soleil enflammé. J'avais l'impression qu'une profonde détermination s'emparait de moi. Je me concentrais le plus possible et relâcha le soleil noir d'un seul coup, le renvoyant dans la direction de Kagaho.
« Quoi ?! » S'exclame celui-ci, évitant sa propre attaque.
Je suis si épuisée que je m'écroule sur le sol.
« Al…one. » Murmurais-je à terre, à moitié inconsciente.
Je ne sais pas pour quelles raisons je prononce ce prénom mais le garçon de mon rêve surgit en permanence dans mon esprit. C'est frustrant. Ce doit être à force d'entendre ce stupide Tenma pleurnicher son nom, cela me monte au cerveau.
Kagaho s'approche de moi et j'arrive à me relever toute seule.
« Je ne sais pas comment tu as fait, dit-il, mais je ne m'attendais vraiment pas à ce que tu réussisses… Tu as maintenant intérêt à toujours te battre ainsi.
- Si j'y arrive. »
Kagaho me dévisage un instant puis me dit :
« Ton problème en fait, outre ta prétendue peur, c'est surtout ton manque de confiance en toi.
- Hein ?! »
Il pousse un long soupire.
« Bon, je n'ai aucune envie de te parler de ça, je ne suis pas ta nounou. Maintenant va retrouver Sa Majesté comme convenu. » Conclut-il, d'un ton froid.
Alors qu'il s'éloigne, je le rappelle pour lui dire « merci » mais il n'est guère atteint.
« Entre ». Raisonne la voix froide du dieu dans son atelier.
J'entre doucement en refermant la porte derrière moi.
Il peint ses anges, comme d'habitude. Hadès tourne délicatement sa tête vers moi, le regard sévère. En ce qui me concerne, je reste dos collé au mur, sans bouger. Il pose son pinceau, pousse un long soupire pour lequel je n'arrive pas à discerner si c'est de la lassitude ou de la satisfaction. Il s'approche de moi et alors que je m'apprête à parler, il plaque avec violence sa main droite contre le mur, à même pas dix centimètres de mon visage. Le bras tendu, il me fixe narquoisement. Pétrifiée, je n'ose prononcer mot. Hadès plie un peu son bras et se rapproche de moi, collant presque son torse contre le mien. Une chose est sûre, je ne peux pas me sauver. Le garçon rapproche son visage du mien, beaucoup trop près. J'ai l'impression que mes joues vont s'enflammer et que lui, il profite de la situation.
« Alors ? Demande-t-il sur un ton curieusement amusé.
- Alors… Quoi ?
- Qui t'as donné l'ordre d'assassiner Pégase ? Demande-t-il, plus froidement. J'ose espérer que tu n'as pas pris cette folle initiative de ton plein gré… Alors, répond ! Me brusque-t-il, tapant sa main contre le mur.
- Je… C'est… Je ne peux vous le dire, je… »
Son regard sévère en dit long. Je n'ai plus le choix.
« Est-ce encore Pandora ? Demande-t-il.
- Non. Affirmais-je. Ce n'est pas Pandora, c'est… Ah ! C'est celui dont le frère est complètement stupide et ingrat !
- Comment ? Répond-il, surpris. Thanatos t'a ordonné de…
- Ah, non, du tout ! Il s'agit d'Hypnos ! »
J'avoue ne pas comprendre… Il a cru que le frère « stupide et ingrat » était Hypnos ? Je savais qu'ils ne s'aimaient pas, mais j'ignorais que c'était à ce point.
« Hypnos t'a-t-il donné la raison de ce geste ?
- Non.
- Je sais que tu mens. »
Il rapproche encore son visage du mien, à tel point que je peux sentir son souffle contre mes lèvres.
« Dis-le-moi. Sinon tu risques de le regretter. N'oublie pas que je peux te tuer. »
Il est, décidément, très étrange et presque paradoxal dans ses agissements. Il doit être un peu déréglé par moment… Après tout, les dieux sont peut-être tous ainsi.
« Alors ?! S'impatiente-t-il subitement.
- Je suis obligée ?! Non parce que je n'ai pas envie de me mettre Hypnos à dos.
- Tu l'as déjà à dos !
- Et bien il veut vous débarrasser de tous les souvenirs soi-disant « malsains » de votre hôte humain !
- Oh ! » S'exclame-t-il à voix basse.
Il se décolle subitement de moi et me tourne le dos. Après un court silence, il se met à ricaner sinistrement.
« Intéressant… Hypnos, tu veux jouer ? Alors jouons. »
Je ne dis rien. J'ai peur de la réaction du Dieu du Sommeil mais je pense aussi qu'il devrait assumer ses ordres. Après tout, il peut bien l'assassiner lui-même ! Un Dieu ne devrait pas s'en gêner ni s'en priver.
« Au fait. Dit d'un coup Hadès, me faisant sursauter. J'ai été très surpris lors de ton combat contre Kagaho. Jamais je n'aurais imaginé que toi, tu sois capable de stopper sa Couronne Flamboyante et de la retourner contre lui…
- Vous savez que… ?
- J'ai assisté à la scène depuis mon atelier. C'était très… Divertissant. Ajoute-t-il, narquoisement. J'ai l'impression que tu es apte à résister à une très forte chaleur, tu devrais en faire ton avantage. Et puis le Surplis du Sphinx étant inspiré de cette créature égyptienne et toi ayant des origines venant de ce pays, peut-être y a-t-il un lien…
- Attendez ! Comment savez-vous que je résiste bien à la chaleur ? Pour l'affirmer ainsi…
- Chaque fois que tu prends un bain et que j'ai le malheur de passer après toi, il fait encore plus chaud que dans un four. »
Je sens le rouge me monter aux joues. C'est gênant. Il en ricane et je ne peux m'empêcher de rougir d'avantage.
« Avez-vous déjà mis votre main dans un four pour prétendre cela ?!
- Bref. Fit-il. Tu as fait, je le reconnais, quelques petits progrès et tu as intérêt à continuer. J'ai toutefois, comme Kagaho, remarqué ton cruel manque de confiance en toi. C'est dommage, avec ta timidité ajoutée, tu es forcément beaucoup plus faible. Je sais que tu as des capacités. Tu les montres lorsque tu le veux bien, alors il n'y a pas de raison. Cependant, malgré cette timidité, tu es, paradoxalement, très effrontée. » Conclut-il avant de lâcher un petit rire assez doux.
Il a raison. Je sais bien où est mon problème, mais c'est au-dessus de mes forces, je ne peux rien y changer. Je suis un véritable poids pour lui.
« Seigneur Hadès. Je comprends bien mais… Je suis en permanence rabaissée, et…
- Pour quoi croies-tu que je suis dur avec toi ? Pour quoi croies-tu que je me donne la peine d'essayer de t'aider ? Je le fais uniquement pour que tu en prennes conscience et que tu corriges tes fautes. Mes méthodes ne sont certes pas très douces, mais nous sommes en guerre, tu n'as donc pas le temps de prendre ton temps. Saisis-tu ?
- Heu… Oui. »
Alors il fait exprès de se moquer de moi ? Vraiment ? Il ne me déteste pas ?!
Je lui adresse un grand sourire pour le remercier.
Il me dévisage un instant puis m'annonce la suite des festivités.
« Pour ce qui est de tes combats à l'épée, ce n'est pas trop mal, je pense que tu tiens quelque chose. C'est pourquoi, j'ai demandé à une personne particulière de t'y entraîner. Le Juge des Enfers Rhadamanthe de la Wyverne se chargera de t'en apprendre un peu plus sur l'art de manier une lame.
- D'acc… Attendez ! Quoi ? Qui ? Vous avez dit… Ah non !
- Je rêve ou tu te permets de refuser mes services ? Soupire-t-il.
- Ce n'est pas ça ! Répliquais-je. S'il est comme Minos, il risque de me tuer « par erreur ».
- Bon écoute. Soupire-t-il de nouveau. C'est lui ou personne d'autre. Il sait manier une épée et obéit à mes ordres.
- Vous, vous pouvez…
- Non ! » Se fâche-t-il en tapant du pied.
Après ce compromis, il me propose de commencer dés ce soir, mais j'étais tellement fatiguée que je dû un peu jouer la comédie. Il accepte de me laisser une nuit de repos.
Lorsque je retourne dans ma chambre, je suis épuisée et m'effondre comme une masse sur mon lit. J'agrippe l'un des oreillers, le serre fort contre moi, les mains tremblantes, et commence à verser des larmes. C'est plus fort que moi, je ne peux m'empêcher de pleurer. J'ai l'impression d'avoir tout raté, tout fichu en l'air… D'être un fardeau pour le Seigneur Hadès. Oui, c'est surtout ça. Cette impression d'être un poids pour lui, mais pas que. Il y a Kagaho mais aussi Rhadamanthe qui gaspillent leur temps et leur énergie à tenter de faire quelque chose de moi. Et si malgré leur « aide », je ne parviens toujours pas à être plus forte ? Pire, et si je me faisais tuer ? Ces efforts n'auraient servit à rien. Efforts aussi inutiles et infimes que ma propre existence, en fin de compte. Je suis supposée être décédée il y a peu, après tout, mais Hadès m'a sauvée. S'il m'a empêchée de mourir, c'est qu'il doit y avoir une raison. Je ne la connais pas réellement mais la seule chose que je puisse faire pour l'en remercier, c'est d'honorer son geste.
Seuls le Spectre du Bénou et Hadès ont été capables de remarquer mon cruel manque de confiance en moi. J'ai peur de ne rien pouvoir faire pour y changer quelque chose, mais pour Hadès je peux peut-être… Essayer au moins une fois de…
Le matin, je me lève sans beaucoup me presser, passant des minutes à me décider à sortir de mon lit et à me préparer. Je me dirige ensuite vers les appartements du Juge des Enfers, mais il n'y a personne. Je commence à paniquer, me demandant si le Juge est bien informé de l'exercice auquel il doit m'entraîner. J'angoisse plus encore sachant que je n'ai aucune idée de l'endroit où il peut se trouver et que je risque d'être très en retard.
Lorsque j'arrive enfin dehors, un homme mesurant près d'1m90 se tient dos à moi. Ses courts cheveux blonds, hérissés au-dessus de son crâne et légèrement ondulés, bougent délicatement lorsque le vent commence à se lever.
Il se retourne doucement mais fermement dans ma direction. Je déglutis. C'est la première fois que je le vois depuis le jour où ses frères et lui m'ont amenée ici.
Ses yeux dorés reflètent son sérieux et sa férocité. Il n'est pas un Juge des Enfers pour rien, Rhadamanthe est vraiment imposant. Je me sens minuscule par rapport à lui, on dirait qu'il peut tout voir, tout commander et qu'un simple froncement de sourcil suffirait à faire trembler n'importe qui. Tient, en parlant de sourcil, je remarque avec amusement qu'en fait… Il n'en a qu'un. Un épais mono sourcil blond. Quelle horreur ! Il vient de perdre sa crédibilité. Alors que je commence à pouffer de rire, me retenant avec peine, je suis éjectée en arrière d'une telle violence que je sens mon dos se cogner contre le mur du château, m'arrachant un cri de douleur.
« Je rêve ! Se fâche-t-il d'une voix grave et sévère. Non seulement tu es en retard mais en plus, tu oses me regarder droit dans les yeux et t'esclaffer ?! Tu te moques du monde ?! Ne sais-tu donc pas qui se tient face à toi ?! »
Très sympathique cette première approche. Je sens que la suite des évènements sera très… Prometteuse.
Je prends le temps d'admirer son armure. Dans les tons violets foncés avec de grandes ailes tombantes dans son dos et de très larges épaulettes pointues, elle est aussi agressive et impressionnante que son propriétaire. Le garçon tient sous son bras droit un casque surmonté par deux longues cornes recourbées en leur milieu. Apparemment, son emblème serait la Wyverne un immense reptile ressemblant au dragon mais qui contrairement à lui, se tient sur deux pattes.
« Tu comptes me regarder comme une débile encore longtemps ?! »
Je lui présente mes excuses et me relève péniblement.
« Déjà rouillée ? Demande-t-il sur un ton méprisant.
-Le Seigneur Hadès voudrait que…
- Tais-toi ! Se fâche-t-il. Ne te fais pas garante de sa parole, c'est inutile, je sais parfaitement de quoi il retourne. Dis-toi bien que c'est uniquement dans l'intérêt de Sa Majesté que je vais perdre mon temps aujourd'hui. Parait-il que tu es un peu trop faible, alors je vais me faire un plaisir de te secouer une bonne fois pour toutes.
- Fais-toi plaisir… » Marmonnais-je entre mes dents.
Il fait apparaître une épée dans sa main droite. La lame est longue, large et pointue. Le blanc de la lame est empourpré, rappelant toutes les victimes qu'il a tué avec cette arme. Le manche est noir avec quelques motifs argentés que je ne parviens pas à discerner, quant au pommeau, il est rond avec un petit dragon en argent l'enroulant de sa queue. J'en profite pour sortir la mienne, un peu ridicule par rapport à la sienne.
« Pâle réplique de l'arme de notre Maître bien-aimé… Soupire-t-il.
- ce n'est pas moi qui…
- Vas-tu cesser de parler pour ne rien dire ?! Avant de commencer, sais-tu au moins quelles parties du corps humain peuvent entraîner la mort ?
- Le cœur… La gorge ?
- Et ?
- L'estomac ?
- Oui, mais aussi la tête, la carotide, les poumons et les reins pour une longue agonie et les jambes pour immobiliser ton adversaire… Quand je pense que le Sphinx possède de brillantes attaques, aussi cruelles qu'efficaces, et toi, tu perds ton temps à jouer le chevalier médiéval. »
En parlant de « médiéval », c'est sa façon d'être qui curieusement, évoque pour moi cette époque. Je n'arrive pas à l'imaginer autrement qu'assis sur un cheval, avec son arme et son imposante armure. On dirait presque qu'il appartient à une autre époque.
« Tu veux que je te dises quel est ton problème ? Tu rêvasses ! Depuis tout à l'heure, tu es complètement ailleurs et tu passes ton temps à me détailler. »
Je sursaute de surprise et me retourne. Alors que je le croyais en face de moi, il ne lui a fallu que quelques secondes pour se retrouver à côté. Il a raison. Je suis tellement déconcentrée que je ne l'ai même pas vu bouger.
« Je ne vois pas comment changer cela. Expliquais-je.
- Il le faut pourtant. Répond-il avec calme. Cela viendra… Bien. Montres-moi déjà comment tu tiens ton arme.
- Heu… »
Je fixe maladroitement le manche entre mes doigts et mon pouce.
« Tu trembles.
- Sans blague… Marmonnais-je.
- Tu dois poser ton index entre la garde et la lame.
- La quoi ? »
Le Spectre me désigne du doigt la forme rectangulaire qui sépare les ailes, entre le manche et la lame. Je pose donc mon doigt devant, tremblotant.
« Ne vais-je pas me blesser ainsi ? Enfin, avec la lame je veux dire.
- Non, ton doigt est posé sur une partie non-coupante en haut de la garde, elle s'appelle « Ricasso ».
- Ingénieux ! M'exclamais-je, stupéfaite, posant mon doigt dessus. Je ne l'avais pas remarqué !
- D'ailleurs, ce que tu dois maladroitement appeler « manche » s'appelle en vérité « fusée ». Je suppose que tu connais le reste.
- Oui. Merci. »
J'ai enfin l'impression d'apprendre quelque chose d'utile et qui me correspond vraiment. Je suis d'ailleurs surprise de voir cet homme aussi calme alors qu'il m'hurlait dessus il y a un instant.
Il m'explique ensuite qu'il y a plusieurs postures à avoir et me les enseigne tout en les mimant. La médiane, lorsque l'épée est face à soi et légèrement relevée. La basse, où la lame est face à mes genoux. La haute, au-dessus de la tête, qu'il me déconseille puisque mon corps est exposé plus facilement à une attaque adverse. L'arrière, où je tiens l'épée sur le côté et en arrière. Enfin, la pendante, tenue sur le côté et au-dessus de la tête.
Je recopie chaque mouvement juste après lui et il en profite pour réajuster ma posture ou me dire comment attaquer suite à chaque position de mon arme.
« Merci infiniment. Je me coucherai moins stupide ce soir, haha ! »
Il me foudroie du regard. Bon, je devrais écrire une liste avec les noms de tous ceux avec lesquels je dois éviter l'humour. Bande d'insensibles !
Le Spectre se place face à moi et adopte la posture médiane.
« En garde ! Dit-il.
- Bien ! »
J'emprunte la même position que lui mais ni l'un ni l'autre ne bouge. Chacun attend que l'autre agisse. En fait, il attend que moi j'agisse pour me désarmer.
Tant pis. Je décide de me jeter sur lui.
« Trop lente. » L'entends-je dire au-dessus de moi.
Je ne sais comment j'ai fait, mais j'ai trébuché et me voici au sol devant lui. Il pousse un long soupire. Je me relève soudainement et percute sa lame par en bas. Je souris devant sa surprise. J'exerce une petite pression sur sa lame, tout en me relevant. Lui, est toujours étonné.
« Bouh ! » Fis-je, lui donnant un coup-de-pied dans le ventre ce qui ne le fait presque pas bouger.
Malgré mon armure, j'arrive à sentir la dureté de la sienne.
« Pas mal. » Reconnu-t-il.
J'en souris de plus belle. J'étais plutôt fière de recevoir un compliment d'un si haut gradé dans notre hiérarchie !
Nous continuons notre lutte, n'hésitant pas à alterner les postures de combat et à se déplacer légèrement.
Je parviens à immobiliser son bras droit en l'attrapant, et lui cogne la joue opposée avec le pommeau de mon arme.
« Pff. Fit-il. L'idée est bonne mais ce n'est pas avec un tel coup que tu parviendras à blesser quelqu'un comme moi, ni même un Chevalier d'ailleurs. Je te signale que ta pression sur mon bras est si légère que je peux facilement m'en dégager. »
Il se libère aussi vite de mon emprise. J'utilise la posture de la pendante pour le frapper, malgré ma crainte de le blesser, mais il me stoppe aussitôt, croisant son arme avec la mienne. J'essaie rapidement de l'attaquer par en bas, prenant ses jambes pour cible, mais il m'arrête de nouveau, affichant un sourire satisfait. Lorsque nos lames se croisent encore une fois, j'attaque la sienne pour essayer de la lui ôter mais il me repousse aussi vite, faisant une profonde plaie à ma main gauche.
« Saches que personne, je dis bien PERSONNE, n'a pu m'ôter mon arme. Personne ne peut me mettre à terre ! Crie-t-il. N'essaie même pas de me mettre à terre, je t'écraserai avant et peu m'importe que nous soyons dans le même camp ou non ! »
Je ne réponds pas et regarde ma main blessée avec stupeur. Ce n'est pas la vue du sang qui m'effraie. Alors pourquoi réagis-je ainsi ?
« Oh, pauvre chose. » Me dit-il sur un ton méprisant.
Je n'arrive pas à le regarder. Le simple fait de voir mon sang couler le long de ma main me provoque des hallucinations. Je me sens aspirée par le liquide rouge et visqueux qui me plonge dans un décor aussi immonde. Les Enfers. La vue de mon propre sang m'évoque la laideur et l'odeur des Enfers. J'ai comme des visions me montrant le Royaume Souterrain, avec ses morts gémissants et tentant d'échapper à leur triste sort. La chaleur de mon sang me rappelle cette étrange température à la fois étouffante et glaciale que j'ai ressentie en me rendant aux Enfers. Ce rouge sombre qui devient presque noir… Cette couleur dite Salvatrice, prônée par le Seigneur Hadès. A travers mon sang, à travers le sang répandu par la guerre, c'est son visage angélique que j'aperçois. Son visage si doux et calme maculé par ce même sang. Je me rends compte aussitôt que ce n'est pas la vue de mon sang qui m'effraie, mais la vue du sien.
Je suis à tel point surprise que j'en écarquille les yeux.
« Hé oh, j'te parle ! Se fâche Rhadamanthe.
- Hein… ? » Fis-je, ramenée à la réalité.
Il se jette sur moi pour me faire tomber. Je percute le sol à plat dos, à moitié consciente.
« Pff. Crache-t-il. Bon, je pense avoir assez perdu mon temps pour aujourd'hui. Tâches de ne pas t'endormir en plein combat, faiblarde. » Dit-il, me tournant les talons, comme Kagaho la veille.
Je me relève tout doucement, tremblant et n'arrivant pas à respirer correctement.
« Attends… Murmurais-je, me redressant petit-à-petit.
- Comment ? Demande-t-il, sur un ton dur.
- Attends, Rhadamanthe… Je… Je n'en ai pas encore fini avec toi ! » Hurlais-je, me ruant sur lui.
Nos épées, levées, se croisent aussitôt, exerçant une forte pression l'une sur l'autre mais aucune cède.
Son visage est enragé.
« Comment oses-tu être aussi familière avec moi ?! Dit-il, avec rage.
- Quoi ?
- Comment oses-tu me tutoyer !? » Explose-t-il, me repoussant avec violence.
Je reste pieds appuyés contre le sol pour ne pas tomber en arrière.
« Tu vas immédiatement changer de comportement avec moi ! Je ne suis pas de ces Spectres avec lesquels on peut sympathiser librement ! Je suis l'un des Trois Juges des Enfers, je suis fils de Zeus, j'étais roi en Crête ! Alors ne me parle pas comme si nous étions proches !
- Oh, c'est qu'on a une grande gueule ?! Dois-je te rappeler que ton frère Minos, jaloux de toi, t'a détrôné et que tu as dû fuir ta Crête adorée ? Oui, fuir, tu te prétends grand guerrier, mais tu n'es qu'un lâche qui fuit la queue entre les jambes, Rhadamanthe !
- Comment oses-tu ? Demande-t-il après un blanc, sur un ton curieusement calme. Un ton calme presque gênant.
- Je suis peut-être idiote, mais en matière de récits mythologiques, j'en sais suffisamment pour te foutre la honte, Juge.
- Alors c'est ainsi que tu me remercie…
- Remercier ? Le coupais-je. Je ne t'ai rien demandé.
- Fais attention à toi, gamine, à cause de tes origines asiatiques, il y a fort à parier que ce soit moi qui juge ton âme après ta mort et je sens qu'il y a beaucoup à dire.
- Oui, je sais, tu t'occupes des Asiatiques, Eaque des Européens et Minos détient le dernier mot… Bravo, quelle belle organisation ! Fis-je avec ironie. Ce qui m'importe, maintenant, c'est le présent.
- Oh vraiment ? » Dit-il en s'approchant lentement de moi avec un regard menaçant.
Une fois à ma hauteur, je rétorque :
« La seule personne qui mérite mon respect et l'utilisation de la deuxième personne du pluriel venant de ma bouche est le Seigneur Hadès… Et accessoirement les Dieux Jumeaux… Et Pandora. Bref, tu as compris.
- Ton honneur pour le Seigneur Hadès est louable, je le reconnais. Mais parler ainsi à Rhadamanthe est un crime impardonnable.
- Tu parles de toi à la troisième personne maintenant ! » Ricanais-je.
Je n'en peux plus. Je ne sais quelle bête m'a piqué, je suis moi-même surprise par mon comportement, mais on m'en a tellement fait voir que j'ai envie de me venger. C'est aussi la première fois que j'ai l'impression d'avoir l'avantage.
« Inconsciente. Me dit-il. Je retenais mes coups tout à l'heure, tu ne sais rien de ma vraie puissance. Allez, baisses les yeux et soumets toi à moi, sinon tu le regretteras. »
Je le dévisage, ahurie. Baisser les yeux devant lui ? Et puis quoi encore !
« Non. Répondis-je.
- Pardon ? » Dit-il, encore plus menaçant.
Même si je sens mes yeux se baisser par moment à cause de ma crainte, il est tout de même très imposant, je lui tiens tête et le regarde de la même façon que lui, fière de ne pas me soumettre à lui.
Je lève mon épée dans sa direction et le désarme d'un seul coup.
« C'est une blague !? Crie-t-il, outré. Tu m'as… Comment… Comment as-tu pu me désarmer, pauvre larve ?! Crie-t-il.
- Bah… C'est une bonne question… Fis-je, étonnée.
- Tu vas me le payer ! »
Alors qu'il ramasse son arme, il regarde derrière moi et se fige.
Je fais volte-face, levant mon arme en position pendante, et croise le fer avec Hadès, plongeant dans l'infinie bleutée de ses yeux.
Son expression faciale est indescriptible. Je l'attaque par en bas mais il stoppe mon épée aussi vite. Il est encore plus rapide et plus vif que Rhadamanthe. Sûrement parce qu'il est un Dieu. Je l'attaque de nouveau mais sur le côté cette fois. Rapide, il me bloque et nos lames se croisent de nouveau. Est-il fâché suite à mon comportement envers le Juge ? Ou alors… ?
Cette fois-ci, c'est lui qui frappe et vise mes épaules. J'esquive en tournant à côté de lui, mais c'était moins une. Je lui souris. Ce n'est pas par Rhadamanthe que je désire être entraînée, mais par lui !
Je recule pour prendre de l'élan et me rue sur lui. Nos lames s'entrechoquent avec une telle violence que je peux sentir le vent soulever quelques-unes de mes mèches et le son du fer croisé est assourdissant. Nous continuons ainsi de suite, tournoyant l'un autour de l'autre avant que nos lames se croisent de nouveau. Même dans un acte guerrier, Sa Majesté demeure si calme, gracieux, et surtout très élégant. Le moindre de ses gestes est magnifiquement exécuté. Je ne sais si c'est volontaire ou non mais je le trouve fascinant. Il est décidément parfait dans tout ce qu'il entreprend. J'essaie de soigner mes gestes pour ne pas être son opposé, je suis déjà assez honorée qu'il cède à un autre de mes caprices.
Chaque fois que nos épées se croisent, et avec leur grande ressemblance, on dirait deux sœurs qui s'appellent car elles s'entrechoquent sans relâche, d'une façon plus passionnée que de simples aimants. Comme si elles voulaient être unies. Ce ne sont pas nous qui les plaquons l'une contre l'autre, mais elles qui le font d'elles-mêmes. On pourrait croire qu'elles désirent se dévorer l'une l'autre mais je les vois autrement. Pour moi, elles s'appellent désespérément pour ne faire qu'une. Ce combat semble durer éternellement, tout paraît inexistant autour de nous, j'en oublie même le Spectre. Je ne fais plus qu'un avec mon arme, sachant exactement où et quand frapper mais en faisant exprès de viser uniquement l'épée de mon adversaire pour ne pas le blesser. Je ne me le pardonnerai jamais sinon. J'ai l'impression d'avoir entièrement confiance en moi et d'être capable de tout. Je ne sais si quelque chose en moi a changé ou si c'est sa présence qui me produit un tel effet, mais même alors que je me bats, je suis parfaitement apaisée.
Ces deux épées qui s'appellent sans cesse… Je ne peux m'empêcher de faire un lien interdit et gênant entre Hadès et moi. Alors que nous nous battons, j'ai l'impression que nous dansons et qu'il fait exprès de mener lui-même ce jeu. Lorsque nous sommes presque au corps à corps et que nos épées s'entrechoquent, il pose sa main gauche sur l'une de mes hanches avec discrétion et délicatesse. D'un seul coup de main, il me fait ensuite tourner sur moi-même pour recroiser nos épées. Il passe son temps à faire ce geste, me faisant parfois tourner plus vite ou m'éloignant volontairement de lui pour revenir à la charge. Je prends goût à ce jeu mais décide de ne rien faire, par peur de tout gâcher. J'hésite à imaginer ce combat comme une danse d'amants ou plutôt comme une danse macabre. Je ne le sais, mais c'est une danse dans laquelle nos épées ne s'arrêtent plus de se joindre, comme nos corps. Nos corps sont comme nos épées, qui se rejoignent, se séparent et s'appellent dans l'espoir d'être enfin unis.
Je sens mes joues s'enflammer, sentant que mes pensées allaient trop loin. Jusqu'à s'attarder sur un désir charnel.
Hadès me dévisage et s'arrête de suite, comprenant peut-être ma gêne.
« Cela suffit. » Dit-il sur un ton froid, me faisant comprendre que le combat est terminé.
Hadès regarde Rhadamanthe, puis de nouveau moi.
« Je suis très satisfait de voir que tu as beaucoup progressé en si peu de temps. J'ai bien fait de te laisser une dernière chance… J'espère néanmoins que tu appliqueras tout ceci sur un Chevalier. Peu m'importe tes étranges méthodes, je peux faire une exception… Ne me déçois pas. »
Il se tourne ensuite sur Rhadamanthe, agenouillé.
« En revanche, je suis très mécontent de ton comportement envers le Spectre du Sphinx. » Reproche-t-il avec calme.
Je sursaute. Ca ne devrait pas être l'inverse ? C'est pourtant moi qui suis allée trop loin.
Le Spectre lui-même en est troublé.
« Pardonnez-moi Seigneur Hadès mais… Sauf erreur de ma part c'est vous qui m'avez dit de…
- Oh, vraiment ? » Dit-il, sur un ton sarcastique et presque amusé.
Le Spectre est obligé de se soumettre et baisse la tête, signe d'obéissance.
« Pardonnez-moi. Répond-il, troublé. Je… J'ai dû mal interpréter votre message, je vous prie de bien vouloir me pardonner. » Dit-il, baissant d'avantage la tête. Il pourrait lui embrasser les pieds qu'il le ferait !
J'entends Hadès rire narquoisement, mais un rire très léger.
Il se retourne ensuite sur moi.
« Rhadamanthe, tu peux disposer, quand à toi Sphinx, suis-moi.
- Bien. » Réponds le Spectre.
Hadès me conduit jusqu'à son atelier et m'invite à admirer ses nombreuses toiles composant le Lost Canvas.
« Je suis impressionné par tes… progrès. » Me dit-il alors que je reste fixée devant un ange.
Je l'en remercie avec gêne. J'ai envie de lui parler de notre combat à nous et de ses gestes envers moi mais il change vite de sujet.
« Maintenant que tu as enfin un niveau… correct, j'ai une mission à te confier.
- Pitié, plus de Tenma !
- Non, pas cette fois. » Dit-il sur un ton plus dur avant de soupirer. « Vois-tu, il y a aux Enfers un homme indécis quant à son choix de camp pour cette Guerre Sainte. Sa présence commence à m'agacer et j'aimerais qu'il prenne enfin sa décision, à savoir, s'il accepte d'être notre allié ou s'il reste notre ennemi. C'est pour cela que je t'ordonne de te rendre aux Enfers pour tirer au clair cette histoire. Bien sûr, je ne te laisserai pas y aller seule, c'est pourquoi, Kagaho du Bénou est chargé de venir avec toi. Il a de plus des comptes à régler avec cet homme.
- Que… Quoi ?! Oh non ! Non, s'il-vous-plaît ! Il va me hurler dessus au moindre de mes gestes !
- Si tu ne m'aimes pas, aies le courage de me le dire en face et pas dans mon dos ! » Se fâche Kagaho, entrant dans l'atelier comme une furie et claquant la porte derrière lui.
Ses yeux me lancent des éclairs.
« Ok. Dis-je. J't'aime pas. » Sur un ton calme et posé.
« Cessez de vous comporter comme un vieux couple ! » Se fâche à son tour Hadès.
Le Spectre et moi nous nous regardons et tournons rapidement la tête avec dégoût.
« Kagaho, tu sais bien à qui je fais allusion. Voici mon ordre : si cet homme refuse de se rallier à notre cause ou s'il reste indécis, tuez-le sur le champ.
- Bien. Réponds Kagaho.
- Si je puis me permettre, qui est cet homme ?
- C'est Asmita, le Chevalier d'or de la Vierge. » Me réponds Hadès.
Je déglutis. Celui qui ne sait pour quel camp se battre est un Chevalier d'Athéna ! Qui plus-est, l'un des plus puissants !
