CHAPITRE 7

Je me sens étrangement bien, je veux dire la tête dans les nuages, comme si je planais. Niel est adorable, jamais je ne l'aurais imaginé comme ça et mes pensées sont toutes chamboulées par cette étrange attirance, mes émotions ont pris le contrôle de mon corps. Quand je le vois dans le couloir, boire un café, quand ses yeux se posent sur moi comme un papillon sur une corolle de fleur, j'ai mon cœur qui fait un sprint, mon pouls s'accélère, mes mains se mettent à transpirer. Mon trouble ne doit pas passer inaperçu et ça m'énerve.

Nous sortons dès que nos week end coïncident. J'ai enfin réussi à lui faire comprendre que ça comptait pour moi de lui faire plaisir. J'apprends au fur et à mesure à mieux le connaître et la distance entre ce qu'il était et ce qu'il est devenu est devenu incommensurable.

Il a cependant une part d'ombre et celle-ci réapparaît inévitablement lorsque la conversation dérape sur ses origines. Je sens en lui comme un malaise, une honte et j'ai beau le rassurer en lui disant que tout cela n'a plus d'importance, je sais qu'au fond de lui il ne se remet pas de son comportement.

Les beaux jours arrivent sur la grosse pomme. Je sais que régulièrement Niel prend des nouvelles sur l'avancement de son plan, et paradoxalement je le sens encore plus préoccupé mais il refuse de m'inclure dans son tourment.

« - Tu n'es pas concernée, c'est à moi de régler ce problème.

- Niel ! Nous sommes maintenant deux, tu dois me dire ce qui se passe ... c'est Élisa ? »

Inévitablement l'huitre referme son couvercle et il m'est impossible d'en tirer quelque chose.

La voiture avec chauffeur se gara dans la cour du Ranch et son épouse accompagnée d'Élisa en sortit. Monsieur Legan grimaça. Il allait lui falloir supporter les récriminations de sa femme et de sa fille ce qui lui était de plus en plus insupportable au fil des années. Il y avait anguille sous roche sinon les deux pestes n'auraient pas fait tout le trajet. Il sentit un frisson sur sa colonne vertébrale. Ce qui lui confirma que cette visite n'avait rien de spontanée. « Évidemment qu'elles ne viennent pas pour combler ta solitude, elles viennent par intérêt. » Sa mâchoire se contracta, la colère s'immisça en lui mais il avait encore suffisamment de maîtrise de lui-même pour la maintenir à distance.

- Bonjour très cher. Elle soupira tout en réajustant sa robe. « L'apparence c'est tout ce qui compte pour vous » mais il tût sa réflexion et afficha son plus beau sourire, celui qu'il réservait pour de futurs clients.

- Vous avez fait bonne route ?

- Oui mais cessons ces faux-semblants, entrons ... tu sais parfaitement l'objet de ma visite.

Monsieur Legan soupira. Il se fit l'effet d'un lièvre fraichement tué que la ménagère s'apprête à cuisiner.

Niel relu une énième fois le télégramme. Son père l'avertissait qu'Élisa avait flairé sa liaison. Ses yeux si sûrs de lui étaient à présent entachés de peur. Il décida d'accélérer les choses mais à présent ce n'était pas si simple : il y avait Candy. La convaincre de partir à nouveau se révélait indispensable. Son monstre de sœur n'allait pas les laisser en paix et ça il le savait.

«Calme-toi » il ferma les yeux, s'obligea à retrouver son sang-froid. Qu'est-ce qui faisait que sa sœur tourmentait Candy ? S'il avait la réponse à cette question il en aurait fini avec elle.

Elle avait raison, son frère avait quelqu'un dans sa vie et sa description était celle de cette fille. Elle apprit aussi qu'il y avait eu un blessé et n'eut aucun mal à savoir son nom. Décidément jouer les détectives se révélait payant ! Elle décida de rendre une petite visite au jeune homme.

Tom se remettait très vite de sa blessure. Mars était déjà là et il ne ressentait plus aucune séquelle. De temps en temps il repensait à Candy mais l'image qu'il avait d'elle était devenue floue, il faut dire que l'administration du domaine lui donnait fort à faire et que les amours n'étaient pas sa priorité. Il s'occupait encore de son bétail lorsqu'au loin il vit un nuage de poussière sur le chemin sec et partiellement entretenu. Allons bon ... il n'attendait aucune visite, qui était donc cet emmerdeur ? Il soupira et s'excusa auprès de son employé.

Il réajusta son Stetson non sans avoir essuyé son front agrémenté de petites perles transparentes au goût salé auparavant. Il mit ses mains sur ses hanches et jaugea sa visiteuse. Une rousse avec des anglaises, ronde et complètement incongrue dans son monde.

- Bonjour monsieur ...

- Tom. Ici c'est Tom. Il se sentit comme disséqué par la fille et il n'avait pas de temps à perdre, qu'est-ce qu'elle lui voulait ? Que me vaut votre visite ? Il jeta un coup d'œil vers le nuage de poussières que faisaient les bêtes peu coopératives pour le marquage de leurs flancs au fer rouge. C'était inconscient mais cela signifiait clairement que son temps était précieux.

- Vous êtes venu dans le domaine de ma famille, Legan. Vous avec croisé mon frère et une fille qui l'accompagnait. Elle plongea dans les yeux de l'homme qui étaient devenus plus foncés à moins que ce soit l'ombre du Stetson qui les assombrissaient.

- Et ?

- Vous la connaissez ?

- Pourquoi cette question ? Il soupira. Elle l'agaçait franchement à présent et surtout son instinct lui soufflait de ne rien dire sur Candy.

- En fait vous n'avez pas besoin de me répondre, votre expression sur votre visage m'a tout raconté. Elle ricana. C'était donc bien elle ... siffla t-elle et il eut nettement d'avoir affaire à un Crotale et non à une femme. Son cœur manqua un battement et il su qu'il devait faire quelque chose. « Tu me devras une fière chandelle Candy quand je te reverrais ! ».

- Ce n'était pas Candy ... et oui désolé de vous décevoir. Lentement il fit le tour de la voiture, la jaugeant tout en faisant la moue d'une chose absolument merveilleuse stationnée devant son ranch. Discrètement il donna un coup d'éperon dans les deux pneus à l'arrière tout en ne quittant pas des yeux cette fille désagréable.

- Hum ... bon ... je vous prie de laisser tranquille ma voiture. Elle chercha du regard son chauffeur mais il avait disparu, sans doute pour soulager un besoin pressant. Il revint vers elle, s'approcha, il sentait la transpiration et l'odeur des bêtes, elle grimaça.

- Je peux vous offrir quelque chose à boire ?

- Euh ... c'est-à-dire que ... elle replia ses avant-bras sur elle. Rouge écarlate, ses yeux noisette étaient plus brillants qu'à l'ordinaire. C'était la première fois qu'un homme l'invitait « à boire un verre » !

- Allez c'est ma tournée ! Il siffla dans la direction de ses ouvriers qui levèrent le nez. Stop tout le monde, c'est la pause !

Il les fit s'installer dans le salon et l'unique domestique prit les commandes. Tom intercepta le chauffeur et le mit au courant en espérant de tout cœur qu'il soit de son côté ... ce que par bonheur il fut.

« - Si vous pouviez en même temps la transformer en ange ... » il lui glissa un regard entendu.

Tom sourit et entraina Bart Spencer, un homme fluet au regard aiguisé, dont le surnom était « Ka-Bar », une marque de couteau.

- Va retrouver Albert William André, et dis-lui que j'ai Élisa Legan ici ...

- Et ?

- Elle vient pécher des informations sur sa fille adoptive.

- D'accord. Et vous ?

- Je vais la retenir ici.

Élisa quitta le ranch de Tom en fin d'après-midi. Elle avait passé un bon moment et surtout maintenant elle était quasi-certaine que son frère était avec Candy, sous une autre identité. Tom la raccompagna et regarda la voiture s'éloigner ... avant de la voir godiller et enfin s'arrêter en urgence au milieu de la descente qui conduisait à la route principale. Le chauffeur descendit et constata la crevaison. Élisa se mit à hurler et à taper sur le pauvre homme, Tom pouffa puis se décida à aller à leur rencontre avec Soleil Noir, son cheval personnel.

- J'ai cru comprendre que vous aviez des ennuis. Il parvint à rester sérieux.

- Crevés ! Deux pneus crevés ! Fit une Élisa dont il devinait la rage sous ses essoufflements.

- Ooooooh ... ça c'est embêtant !

Sa tête ne reflétait pas la compassion.

- C'est de votre faute !

Tom mit la main sur sa poitrine jouant les personnes blessées par l'accusation.

- Hum ... et bien voilà une excellente occasion pour que vous me teniez compagnie !

- Vous plaisantez ?

- Pourquoi j'en ai l'air ?

« Du tout ! Il m'invite à rester ici ! Moi ? ». Elle le regardait scotchée. Tom était devenu un vrai homme, un cow-boy gracieux, elle avait notée sa démarche à tomber qu'actuellement nous qualifierions de « sexy ». Elle sentit son regard sur elle et la honte tomba sur elle comme une chape de plomb.

- Je dois retourner chez moi. Le ton était glacial, coupant, un tesson de verre égaré dans l'espace.

- Je pense que cela vous est impossible. Je n'ai qu'un cheval ... « Mon Dieu ... Mets-ça sur mon compte ... je fais ça pour Candy ! ». Votre chauffeur pourra aller chercher de quoi réparer et surtout quand il fera jour à nouveau. En attendant vous êtes la bienvenue chez moi. « Tu parles ! » mais il serra les dents.

- Je dois prévenir ma mère.

- Pourquoi ? Vous êtes tenue de lui rendre des comptes ?

- C'est-à-dire ... Elle regarda la pointe de ses chaussures, gênée soudain d'être l'objet de son ton ironique. Non mais elle m'attend.

- Je vais lui faire parvenir un message comme quoi vous restez ici.

- Héla ! Pas si vite !

- Miss ça me fait plaisir. Je me sens seul et j'ai besoin de distraction. Il lui décocha son sourire le plus irrésistible, ses yeux chaud et le cœur d'Élisa chavira. Enfin.

Niel relisait pour la centième fois peut-être le télégramme de son père. Sa mère et sa fouineuse de sœur s'étaient invitées pour la semaine. Son cœur se serra. Il se décida enfin à le ranger et prit ses affaires pour ses cours. En quittant le service il ne put s'empêcher de trouver son infirmière préférée qui remarqua aussitôt son air préoccupé. Il se dépêcha de la rassurer et de changer de sujet.

- Tu me donneras tes congés.

Elle se mordit la lèvre inférieure et il eut une envie furieuse qu'elle cesse ce tic. Il était comme hypnotisé.

- Niel qu'est-ce que tu as ?

- Je voudrais t'empêcher de faire ce que tu fais même si c'est charmant.

- De faire quoi ?

- De martyriser cette partie de ta bouche et il posa son index dessus, doucement. Elle devient toute rouge.

- D'accord. Pour mes congés, je ... ça me gène.

- Et qu'est-ce qui te gène ?

- Que tu t'occupes toujours de moi. Un silence s'immisça entre eux un bref instant. Niel ... tu veux bien que j'organise nos prochains congés ?

Il sourit et l'embrassa rapidement.

- Oui, d'accord ! Et il se sauva, en retard.

Sarah Legan ne décolérait pas. Comment son mari avait-il osé lui cacher la venue de son fils ? Elle lui en voulait. Décidément depuis que Candy avait tourné la tête de son Niel chéri plus rien ne tournait rond dans cette famille !

Elle jeta un coup d'œil à la Comtoise qui trônait majestueuse dans le salon. Acquisition de sa belle-mère, un achat compulsif lorsqu'elle l'avait vu chez un antiquaire d'origine Française. Élisa tardait ... le Ranch de Tom n'était qu'à quelques kilomètres et ça faisait maintenant près de quatre heures qu'elle aurait du être de retour, qu'est-ce qu'elle fabriquait ?

Élisa constata que la demeure de John était aussi grande que le ranch. Il y avait cependant beaucoup moins de domestiques et il vivait que dans une petite partie. C'était meublé pratique. Pas de fioritures ni fanfreluches chez Tom, on vivait et on achetait utile. C'était propre et entretenu mais une subtile odeur s'accrochait telle un parasite à son odorat. Elle ne put s'empêcher de lui demander son origine.

- Le cuir. Ici il y du cuir partout. Il enfoui ses mains dans son Jean. Le regard d'Élisa glissa sur lui. Pas de doute il était beau garçon, athlétique, et quelque chose de brut dans son allure bousculait ses hormones. Elle déglutit, sentant soudain sa bouche sèche.

- Je ... auriez-vous un verre d'eau ?

- Oui ... nous avons ça je pense. Judith ? Une domestique d'un certain âge se retourna tout sourire, le visage criblé de rides, témoins d'un âge conséquent. Elle le lui apporta dans la seconde.

- Merci.

- Maintenant je suis désolé miss, mais je dois retourner à mes occupations. J'ai un ranch à faire tourner. Il soupira et machinalement vint toucher la cicatrice que la balle extraite par Niel avait laissée sous sa chemise.

Élisa se retrouva seule avec l'unique domestique du domaine. Judith vaqua à ses occupations et se garda bien d'inviter Élisa à ses tâches journalières. Bientôt celle-ci fut atteinte par l'ennuie et partit à sa recherche. Elle la trouva entrain d'étendre le linge à la lisière du potager. Judith sentit son regard mais passa outre elle avait bien trop à faire pour s'en offusquer. Elle sourit en son for intérieur cependant lorsqu'elle pensa à Tom partit s'occuper de son bétail. Elle le connaissait depuis toujours, depuis son adoption par son patron. Elle en avait été ravie pour lui car le fait de n'avoir pas de descendance jouait négativement sur l'humeur de monsieur Steel et par conséquent de son épouse. Tom avait été un véritable rayon de soleil à partir du moment où il était entré dans leur vie. Plongée dans ses souvenirs elle ne remarqua presque pas qu'une aide supplémentaire s'était ajoutée à la tâche domestique. Si elle avait connu plus complètement Élisa elle aurait été témoin d'un miracle, un authentique miracle.

- Merci Mademoiselle glissa t-elle.

Un soupir lui répondit.

- Je vous aide parce que je m'ennuie ... mais promettez-moi que vous ne le direz à personne.

- Dire quoi ?

- Que je vous aide. Elle repoussa une anglaise qui la gênait sur son épaule.

- Je suis peut-être une domestique mademoiselle, mais je ne considère pas mes tâches comme dégradantes.

Le panier de linge était vide et le soleil s'amusait avec ses rayons, faisant comme une mosaïque de lumières sur la rangée de linge étendu.

- Je le sais. Je suis une fille de bonne famille et si on apprenait ...

- Que vous m'avez aidé ? Vous craignez pour votre réputation ? Alors je vais vous rassurer parce qu'ici il y a les arbres, la nature bref ... ce qui nous entoure, moi et Tom. Elle posa ses yeux bleus délavés, (couleur d'un Jean usé jusqu'à la trame mais qu'on ne veut pas abandonner) sur la jeune femme. Tom n'aime pas les gens fainéants. Était-ce un avertissement ?

- Je ne suis pas fainéante. Elle s'en voulu d'avoir montré un quelconque intérêt envers le jeune homme. Elle se dépêcha (trop vite ?) de marquer son indifférence. Tom ne m'intéresse pas, tenez-vous le pour dit. Et sur ce ... fila en vitesse au ranch. Judith souriait, amusée.

Tom entra fourbu à l'heure du dîner. Ses cheveux étaient tamisés par la poussière qu'avait faite la terre desséchée par endroit. Il avait ôté sa veste et Élisa remarqua le pansement protecteur posé à l'endroit de la plaie. Il rangea méticuleusement ses affaires, et les rejoignit. Élisa avait donné un coup de main à Judith jusqu'au repas mais aurait préféré la mort plutôt qu'il le sache.

- Whaoo ... ! Judith vous avez fait des miracles !

Judith glissa un coup d'œil entendu vers une Élisa cramoisie qui faisait mine de se plonger dans la beauté de l'endroit en partie éclairé par la lune.

- Ah monsieur ! C'est si rare que nous ayons une invitée !

Un grognement lui répondit. Élisa se retient de sourire.

- Je n'ai pas le temps Judith. Il soupira. Miss Legan ne reste que le temps d'avoir les pneus pour la voiture, je suis sûr qu'ensuite elle sera ravi de quitter cet endroit qui correspond peu à ses attentes. N'est-ce pas ?

Élisa tarda à répondre. Bizarrement elle était bien ici, elle pouvait être elle-même et aider les domestiques sans que cela soit jugé par sa propre mère ou quelqu'un d'autre était formidable. Le temps avait filé si vite qu'elle ne s'était pas rendue compte de l'heure.

- Je n'ai pas d'attente.

- Oh ... vous avez bien amoureux ? Un homme riche qui aura du temps et de l'argent à vous consacrer ! Il se tut vite devant la tête qu'Élisa lu servait. J'ai dit une bêtise ?

Elle fixa son assiette, généreusement remplie par Judith.

- Oui. Je n'ai personne.

- Allons ... je suis sûr que vous avez des garçons autour de vous qui ...

- Taisez-vous siffla t-elle soudain, furieuse. Vous ignorez ce qu'est ma vie ... sa voix se retrouva enserrée par un nœud coulant. Elle lutta pour empêcher les larmes. « Calme-toi, reprends toi enfin ! » se morigéna t-elle. Tom comprenant que sa question maladroite avait remué là où il ne fallait pas son invitée, plongea prudemment dans son ragoût. Vous ne connaissez rien de ma vie finit-elle par souffler. Non je n'ai pas d'amoureux moi. Elle le regardait toujours l'air en colère, « mais contre qui ? » se demandait-il. Vous ne semblez pas comprendre n'est-ce pas ?

- Qu'est-ce que je suis censé comprendre ? Sa voix était douce, enveloppante comme une couverture réchauffée quand on sort d'un bain d'eau glacée. Le visage d'Élisa était décomposé en revanche.

- Je me rends compte que je n'ai pas eu votre chance à vous et à Candy.

- Encore Candy ? Décidément ...

- Quoi « décidément » ?

- Elle est votre point de référence on dirait. Vous ... vous comparez sans cesse à elle. Je peux vous dire que Candy n'a sans doute pas eu une vie facile. À nouveau le visage d'Élisa changea et Tom rebaissa le nez, prudent tout en s'ordonnant de se la fermer.

- J'ai l'air comme ça imbue de moi-même ... c'est l'impression que je vous ai donné comme à tous les autres.

- Certes. Je vous ai trouvé tout à l'heure assez imbue de vous-même.

- Je n'étais pas comme ça quand j'étais petite. Ma ... j'ai toujours eu quelqu'un pour me dire que je ne devais pas faire ci ou ça ... que ce n'était pas à moi de le faire, que seul quelqu'un d'un rang inférieur le pouvait. J'ai été entrainée à commander, à donner des ordres et à mépriser les gens qui devaient me rendre service. Mon frère – si c'est ce que vous vous demandez – a été logé à la même enseigne.

- Hum ...

- Mais Niel lui est tombé amoureux de Candy.

- Ça n'a pas du être facile pour lui de faire avaler une telle couleuvre à votre mère, à votre famille en général.

- À moi la première.

- Je me doute. Merci Judith ... alors que celle-ci débarrassait sans bruit les assiettes.

- Merci ... Judith. Élisa fixa Tom qui lui souriait. À son tour elle lui renvoya un sourire éclatant. Elle se rendit alors compte qu'elle aimait cet endroit, qu'elle n'était plus si pressée que ses pneus soient remplacés, bref elle ne voulait plus partir.

La chambre était pourvue d'une énorme armoire dans laquelle étaient rangées des affaires de jeune femme. Élisa ne put s'empêcher de se demander à qui elles appartenaient. À la mère du jeune homme ? Une ex fiancée ? Elle les inspecta et pour finir choisit la plus confortable des tenues pour dormir.

Week end de Pâques. Aujourd'hui j'ai hâte de partir en ballade avec Niel. Je me souris dans la glace, le cœur emballé, mon corps excité par ces trois jours avec celui que j'aime. Oui je l'aime c'est maintenant une évidence, j'aime ce nouveau Niel, comme jamais je n'ai aimé un autre garçon. Je tente de me souvenir de Terrence Grandchester mais je me rends compte que c'est presque impossible, son image est devenue floue, mes souvenirs sont moins nets que par le passé.

« - C'est mieux comme ça. » me dis-je à moi-même face à mon reflet, ma valise presque trop petite à présent, trônant sur mon lit. Un coup de boutoir et je m'inspecte à nouveau, je replace mes boucles indisciplinées, maintenue en place par un bandeau rouge. Ma chemise fait garçon mais pour crapahuter dans les collines c'est idéal. J'ai un Jean – Celui que j'ai porté lors de mon évasion du collège royal en Angleterre – et des chaussures de marche. Bref mon allure est tout sauf sexy et ça m'amuse d'imaginer la tête de mon amoureux.

Je lui ouvre et lui aussi a fait des efforts. Il faut dire que ça fait une semaine que je lui dis de s'habiller en conséquence ! J'avais comme un doute au fait qu'il daigne lâcher enfin ses éternels costumes à la coupe parfaitement ajustée ! Il porte une veste en cuir, une chemise bleu ciel, un jean et des chaussures de sport. Il est canon ... je suis scotchée ce qui l'amuse follement.

- Si je m'étais douté une seconde de l'effet que je pouvais te faire dans cet accoutrement, je peux dire que j'aurais changé mon look beaucoup plus tôt !

- ...

- Candy ?

- Tu es magnifique.

Il se passe la main dans sa tignasse châtain, ses yeux ambre m'enduisent comme du caramel sur une friandise, sa bouche ... j'imagine qu'elle s'abat sur la mienne ... ma frilosité s'envole, à présent je me sens habitée par le Vésuve lui-même. Je suis peut-être devenue télépathe car Niel m'embrasse tout en prenant soin de refermer la porte d'entrée. Je quitte terre, je quitte mon modeste appartement, je me dissolve ...

Élisa se réveilla le lendemain, à dix heures. Jamais de sa vie elle n'avait dormi aussi longtemps ! Elle s'étira et inspecta sa chambre. Modeste et fonctionnelle étaient ses principales caractéristiques. En d'autres temps elle l'aurait dédaigné, la considérant inférieure à sa condition et aurait exigé une chambre décorée avec goût, avec des matières nobles, un bureau et une bibliothèque pour parer à tout ennui. Là pas de bureau, mais un lit tout simple, une fenêtre donnant sur le jardin qui se découpait en plusieurs pièces, comme un puzzle. Un potager, des arbres, des endroits pour se reposer, et enfin une barrière qui donnait sur le reste des terres du domaine. Sa chambre était idéalement placée. Un arbre au feuillage dense apportait une protection nécessaire face à un soleil implacable qui donnait une chaleur étouffante l'été. Elle aimait cet endroit et surtout son propriétaire. Loin de ses pensées la jalousie ressentie vis à vis de Candy et de son Terrence, non tout cela se tenaient loin d'elle, le calme, la nature, la vie simple étaient entrain de balayer tout ça devant la porte de son esprit. Elle se mordit la lèvre soudain en proie à une drôle d'angoisse. Son visage pâlit. Comment sa mère, la grande tante Elroy réagirait si elle leur avouait qu'elle était attirée par Tom Steel ? Un frisson la parcourut et elle referma énergiquement la fenêtre.

Judith était encore une fois seule dans la cuisine. Elle était entrain d'élaborer le déjeuner. Elle jeta un coup d'œil à la nouvelle venue et réalisa soudain qu'elle n'avait pas déjeuné.

- Je manque à tous mes devoirs ! Je vous prépare votre petit-déjeuner !

- Ne vous en faîtes pas pour moi fit Élia, la voix douce. Dîtes-moi où se trouvent les choses et je vais me débrouiller toute seule. Elle se mit à rire devant la drôle d'expression sur le visage de la domestique. Alors ?

Judith lui fit la visite guidée de la cuisine et des pièces adjacentes dont une était la réserve de toutes sortes de produits. Élisa se prépara elle-même son thé, se tartina son pain. Elle se rendit compte que jamais par le passé elle avait autant englouti. Elle prit aussi conscience de ses rondeurs or ... comment un garçon comme Tom pourrait faire attention à elle ? Dans son état ? Elle inspira profondément, elle allait changer et au diable sa mère, sa famille, sa soit-disant « éducation » de fille de bonne famille. Aussitôt son petit-déjeuner avalé elle se mit à la tâche et demanda à Judith qu'elles étaient les tâches domestiques à accomplir.

Les nouveaux pneus arrivèrent, furent remis sur la voiture. Élisa ne put s'empêcher de ressentir une grosse tristesse.

- Mademoiselle fit le chauffeur, nous pouvons y aller ... votre mère vous attend avec impatience !

Comment dire à se crétin qu'elle ne voulait pas rentrer au bercail ? Élisa fixait la voiture, circonspecte.

- J'aurais pensé que ça vous aurez fait plaisir de quitter cet endroit ! Lui souffla Tom.

- Je peux vous parler ?

- Là ? Maintenant ?

« Il est sourd ou quoi ? Oui maintenant ! ». Sa tête obligea le jeune homme à obéir.

- Nous revenons, dit-elle au chauffeur qui décidément avait de plus en plus de difficulté à suivre sa patronne.

- Hum, alors ? Il a raison votre mère va s'inquiéter.

Élisa le regarda et le désarroi qui emplissait ses prunelles lui fit comme un coup de poing vers le sternum. Jamais quelqu'un n'avait paru aussi ... désemparé.

- Je me rends compte que ... ça m'a fait du bien d'être ici.

- Je suis d'accord avec vous. Judith m'a paru nettement moins fatiguée que d'ordinaire. Il baissa d'un ton, prenant garde que ses propos ne soient pas surpris. Elle ne me dit jamais rien mais hier je l'ai entendu aller se coucher en chantonnant, et ce matin elle avait le sourire aux lèvres.

- Vous et moi sommes donc tombés d'accord. Je reste ici.

- HEIN ?

- Vous ne voulez pas de moi ? Elle s'obligea à retenir ce qu'elle retenait au bout de sa langue « vous non plus ? ».

- C'est-à-dire ... je ne voudrais pas d'ennui avec votre père ...

- Croyez moi, mon père ne vous fera rien, dans ma famille ce sont plutôt les femmes qu'il vous faut craindre.

- Ah ?

- Oui. Bref ... je me ferais toute petite, je ne vous gênerais pas ... mais je n'ai pas envie de retourner ... de retrouver ma mère ...

- Euh ... je crains qu'ici vous finissiez par vous ennuyer ... il n'y a pas grand chose en distractions ... par rapport à ce que vous connaissez ! C'est la campagne !

- Je m'en contre fiche. Alors ? Je peux congédier mon chauffeur ?

- Si ... Comprenez-moi bien ... si vous voulez partir ...

- Et bien vous me ramènerez ? Ça vous va ?

Tom fit un petit signe de tête affirmatif. Après tout elle faisait du bien à Judith, un point positif, et puis elle ne lui était pas indifférente. Certes ... il n'aimait pas particulièrement les rousses aux anglaises, ni le monde d'où venait Élisa mais elle semblait vouloir « changer ».

Élisa partit donner son congé à son chauffeur. Tom de son observatoire vit que l'homme n'était pas décidé à lui obéir mais pour finir, il céda.

« Allons bon, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire d'elle ?! » se demandait-il alors qu'elle revenait vers lui. En fait quelques rares jeunes femmes l'avait côtoyé mais lassées par sa boulimie de travail, avaient fini par partir. Au fond de lui il ne doutait pas qu'Élisa suivrait le même chemin que les précédentes. Qui voudrait une vie faite de labeur ? Sans distraction aucune ? « Aucune » se murmura t-il pour lui même.

Élisa ne regrettait rien. En fait elle sentit qu'un lourd poids venait de quitter ses épaules. Elle goûtait pour la première fois de sa vie à une forme de liberté. Elle regarda l'homme qui venait d'ouvrir la porte de sa cage, de sa prison dorée. Il ignorait qu'elle était amoureuse de lui. Ce n'était pas le même genre d'amour que celui qu'elle avait ressenti pour Terrence Grandchester. Là c'était le « vrai » amour. Elle sentit une boule qui jouait au flipper dans son estomac. Elle savait qu'il ne l'aimait pas, qu'en gros il ne comptait que sur lui-même, sur son travail pour maintenir son héritage, son domaine, c'était un homme comme elle n'en avait jamais vu, une sorte de Pygmée, ou un indien jamais sorti de sa réserve, un étranger, un cas à part dans tous ceux qu'elle avait rencontré. Les hommes qu'elle avait croisés dans sa vie de petite fille riche lui avaient tous déplus. Pour quelle raison ? Elle aurait été bien en peine pour vous répondre car elle-même ignorait ce qui la rebutait chez eux. Il y avait toujours eu un défaut soit dans le physique, soit dans la situation sociale, soit dans le comportement, bref elle les avait tous congédiés. Sa mère pourtant ne désespérait pas qu'elle tombe amoureuse comme elle disait « d'un bon parti ». En s'approchant de Tom son cœur lui savait parfaitement qui était l'élu. Sa vie venait de changer et qu'elle le veuille ou non ... encore à cause de celle qu'elle détestait ... Candy.