CHAPITRE 7

Comme un gamin, Jane s'affala sur le lit.
- Je vous rappelle que vous dormez par terre, lui dit joyeusement sa collègue.
- Qu'est ce que vous pouvez être rabat-joie quand vous vous y mettez!

Il se releva et disposa quelques couvertures sur le sol. Lisbon l'entendit maugréer quelque chose à propos de l'humidité mais ne répondit rien, se contentant de sourire à son reflet. Pour une fois qu'elle pouvait le titiller un peu, elle profitait de l'inversion des rôles.

Elle se brossa les dents puis exigea que le consultant se retourne pendant qu'elle se changeait.

Jane fit de même puis se rallongea sur le lit, un bras derrière la tête.
- Jane, qu'est ce que j'ai dit?
- Mais enfin, on ne va pas dormir déjà? Je peux rester sur le lit au moins pendant que l'on discute?
- Discuter?
- Oui vous savez, échanger des confidences jusque tard dans la nuit, rire et boire du chocolat chaud!
- Jane, ça n'est pas une soirée pyjama!
- N'empêche! Et d'un air malicieux, il tapota le lit à côté de lui.

Levant les yeux au ciel, mais obtempérant tout de même, la brunette s'allongea à côté de lui sous les couvertures. Cette chemise de nuit était décidément trop moulante pour elle.
Ils restèrent un moment sans rien dire, écoutant la pluie tomber et profitant de la simple présence de l'autre...Essayant également de ne pas penser qu'ils étaient deux adultes attirés l'un par l'autre et qui plus est dans un même lit.

Jane rompit le silence au bout d'un moment.
- Cette pauvre fille, je la plains malgré tout.
- Qui donc?
- Lily Kingsley, elle a perdu l'homme qu'elle aimait.
- C'est une gourde sans cervelle et je ne suis pas franchement sûre de l'ardeur de ces sentiments. Pour moi, elle n'était attirée par Benjamin que pour son physique avantageux, elle l'aura oublié dans trois semaines et tournera autour d'un autre garçon.
- Peut-être, mais croyez moi, à tout âge perdre l'être aimé est un drame. Il avait dit ça d'un ton doux, la voix emplie de tristesse et Lisbon se maudit d'avoir réagit de la sorte. Elle aurait du comprendre le sous-entendu de son collègue et au lieu de ça elle avait mis les deux pieds dans le plat. "Bien joué ma grande" se dit-elle.
- Je suis désolé Jane, je ne voulais pas vous blesser, je n'avais pas pensé à...
- Ne vous en faîtes pas, vous ne m'avez pas blessé, vous êtes sans doute la seule personne au monde qui serait incapable de me faire du mal.
Rougissante, Lisbon changea de sujet
- Mais je reste persuadée que les amours à cet âge ne sont pas aussi durables...ni les hommes aussi constants ajouta t-elle après un instant de réflexion.
- Alors là, si je peux me permettre, ce discours sent fort l'amertume...Il y a une histoire derrière tout ça, et je veux la connaître!Allez Lisbon, racontez moi! Il sautillait sur le lit comme un enfant à qui l'ont a promis une belle histoire.

- Et vous remettez ça, je vous l'ai déjà dit, ça n'est pas une soirée pyjama, on ne va pas se raconter nos vies sous prétexte qu'il pleut dehors!
- Moi je trouve que cela rééquilibrerait la balance, c'est vrai vous savez tout de moi et moi rien de vous, ça n'est pas juste! Enfin, si vous ne voulez vraiment pas, je suppose que de toute façon je finirais bien par le savoir un jour.
Quelque chose dans le ton du consultant inquiéta Lisbon.
- Qu'est ce que vous voulez dire par là?
- Enfin, vous savez bien qu'il est inutile de me cacher quelque chose Lisbon...
Elle le regarda d'un air effaré.
- Vous iriez jusqu'à m'hypnotiser pour connaître cette histoire? Ha non merci, je préfère encore vous la raconter moi même!
Jane sourit intérieurement, il n'avait jamais eu l'intention d'hypnotiser sa collègue, mais il savait que cette menace fonctionnait toujours sur elle. Elle avait vraiment l'hypnose en horreur et chaque évocation de ce sujet la mettait en ébullition.
Il s'installa plus confortablement pour écouter la brunette, se calant sur le côté, la tête reposant sur sa main.

- Je ne peux pas croire que je vous raconte ça...Bon, cela c'est passé durant ma première année d'école de police, j'avais donc un peu plus de 18 ans. A l'époque je n'étais pas très...sociable. Je voulais absolument réussir le concours pour pouvoir partir loin de chez moi, et je m'obligeais à travailler nuit et jour, ne sortant pas et ne participant pas aux soirées étudiantes.
Jane sourit car c'est tout à fait ainsi qu'il s'était imaginé sa chef
- J'avais donc raison dans ce que je vous ai dit quand nous étions au lycée de Rancho Rosa.
- Vous allez m'interrompre sans cesse ou me laisser parler?
- Pardon pardon allez-y!
- Effectivement, vous aviez plus que raison, et également sur un autre point...
- Noon?
- Si. Le garçon « beau et insensible que j'admirais de loin sans oser lui parler » a bien existé. Il s'appelait Jim, était beau comme un dieu, doué et sportif. Toutes les filles de l'école étaient folles de lui, et moi aussi bien sur. Seulement j'étais tellement persuadée de n'être rien à ses yeux que je n'aurais jamais osé tenter ma chance. De plus, j'étais beaucoup trop prise dans mes études pour avoir le temps de jouer à ces petits jeux, en tout cas c'est ce que je me laissais croire.

Et puis un jour, il s'est mis à me regarder, à me parler...j'étais aux anges. Il m'a invité au cinéma, au restaurant, il me prenait la main, un vrai petit couple. Toutes les filles étaient malades de jalousie.

Puis, au bout d'une semaine il m'a entraîné dans un couloir, il m'a déclaré sa flamme, m'a promis mont et merveilles et s'est approché de moi pour m'embrasser. J'avais déjà les yeux fermés quand j'ai entendu le premier flash, puis se fut le déferlement. J'ai ouvert les yeux et vu tous ses amis en train de nous prendre en photo en hurlant de rire. Ils criaient "Tu l'as eu Jim, Sainte Teresa n'est pas si Sainte Nitouche que ça", "Ha bravo Jimmy, elle n'est pas lesbienne finalement!"

Et j'ai appris que Jim avait parié avec ses amis qu'il pourrait me séduire, moi le vilain petit canard de l'école, que tout le monde appelait Sainte Teresa. Ils étaient fiers d'eux, ils riaient et m'insultaient, et Jim paradait au milieu d'eux, roulant des mécaniques.

Sur le moment, je me suis enfuie bien sur, et j'ai voulu tout arrêter, partir de l'école. Puis je me suis ressaisie et j'ai refusé de leur faire ce plaisir. Je suis resté et j'ai travaillé encore plus dur qu'avant, refusant toute avance qu'elle soit amicale ou amoureuse, j'étais devenue trop méfiante. Du coup, je suis sortie première de l'école et j'ai pu choisir mon affectation en priorité, et c'est grâce à cela que j'ai pu entrer au CBI, ce dont j'avais toujours rêvé.

Jane la regarda d'un air pensif. Il comprenait mieux son attitude maintenant, ce rejet qu'elle avait envers toute forme de relation quelle qu'elle soit. Elle avait été bafouée et humiliée par le premier "homme" à qui elle avait fait confiance, pas étonnant qu'elle ait aussi peur de s'engager. Il maudit cet abruti qui lui rendait la vie si difficile aujourd'hui. Il jeta un coup d'œil à sa collègue: elle était assise, ses bras entourant ses genoux qu'elle avait remontés pour poser son menton dessus, la position de protection parfaite. Elle regardait dans le vague, surement perdue dans des souvenirs amers.

Le blondinet la prit délicatement par le menton et l'obligea à le regarder.
- Ce Jim était un idiot de première classe, il n'a pas su voir quelle femme formidable il avait en face de lui, et il vous a fait du mal. Mais dans un sens, je pourrais presque lui en être reconnaissant...
- Pardon? Dit-elle en se dégageant brusquement de son étreinte.
- Eh bien oui, si cela ne vous était pas arrivé vous ne seriez peut-être jamais entré au CBI, et nous ne nous serions peut-être jamais rencontrés...Ce qui, il faut bien l'avouer, aurait été vraiment dommage...dit-il en lui lançant un de ses regard intense dont il avait le secret.

Lisbon se sentit déstabilisée par les derniers mots de son consultant, et elle changea de sujet pour ne pas rougir encore une fois.
- Je l'ai revu quelques années plus tard. Nous avions une enquête dans un village perdu au fin fond de la Californie, et c'était lui le shérif de la ville. Il m'a dit qu'il n'avait pas pu valider ses examens et que c'était le seul travail qu'il avait pu trouver. Il était déjà bien chauve, et avec du ventre et je n'ai pas pu m'empêcher d'être soulagée d'avoir évité le pire!

Elle éclata de rire à ce mots, et toute la tension qu'elle avait pu ressentir en racontant cette histoire se relâcha. Elle se rallongea auprès de Jane.

Encore une histoire que je n'avais jamais racontée à quiconque, vous avez vraiment l'art de me tirer les vers du nez Jane!

Elle se tourna vers lui et sursauta quand elle vit son visage tout près du sien.

C'est peut-être ce qu'on appelle la confiance Lisbon, tout simplement.

Peut-être...répondit-elle le souffle court, sans éloigner son visage.

Elle vit celui du blondinet se rapprocher doucement, jusqu'à sentir son souffle sur ses lèvres. A ce moment là, un violent coup de tonnerre la fit sursauter et elle s'éloigna précipitamment. Sauvée par le gong, ne put-elle s'empêcher de penser.

Elle se leva et prit comme prétexte d'aller boire un verre d'eau au lavabo. Dans le miroir, elle vit que Jane s'était rallongé, l'air un peu dépité.

Je pense que nous devrions dormir maintenant, le réveil promet d'être rude demain, sans douche ni caféine.

Très bien, je retourne sur mes couvertures alors, lui dit-il en prenant un air de martyre, sans doute persuadé qu'elle allait se laisser attendrir et l'inviter dans le lit avec elle.

Mais elle ne cèderait pas, surtout pas après ce qui venait de se passer, la limite était trop proche.

Jane descendit du lit et alla s'allonger sur son lit. Lisbon elle se glissa à nouveau sous les couvertures et se tourna sur le côté opposé à Jane.

Bonne nuit Jane

Bonne nuit Lisbon, faîtes de beaux rêves. Elle pouvait l'entendre sourire et se demanda ce qui pouvait le réjouir à ce point.

Il était tard dans la nuit quand elle sentit Jane se glisser à côté d'elle dans le lit. Elle sentit sa chaleur quand il se colla dans son dos, posant ses lèvres sur sa nuque. Elle était trop fatiguée pour réagir et surtout, elle devait bien avouer qu'elle n'en avait aucune envie. Elle était bien là, collée contre lui, enveloppée dans sa chaleur et son odeur, un cocon rassurant qui la protégeait et qu'elle avait envie de conserver pour toujours.

Si Jane avait pu voir son visage à ce moment là, il l'aurait vu se rendormir avec un sourire paisible, plus qu'il ne l'avait été depuis des années.