7.
Se réveillant en pleine nuit, Danéïre avait trouvé la place de son époux vide.
Elle se redressa, repoussant la couette, enfilant sa robe de chambre pour se diriger vers la terrasse couverte.
- Alie ?
Sans surprise, elle avait effectivement trouvé ce dernier sur la banquette-balançoire, totalement immobile en revanche, presque en position fœtale, le regard dans le vide.
- Alie ! répéta-t-elle sur un ton plus fort pour attirer son attention.
- Désolé, j'espérais que tu ne réaliserais pas…
- Tu es souvent loin de moi pour ton devoir. Mais quand je t'ai dans mes bras je sais quand tu les quittes, fit doucement la jeune femme. Qu'y a-t-il, mon bel amour ?
- J'ai une décision à prendre, et aucune n'est la bonne. Et j'ai peur de prendre celle qui pourrait porter préjudice à ce qui me reste de famille !
- Je ne comprends pas, poursuivit Danéïre en s'agenouillant près de lui pour lui caresser le front et repousser les mèches d'acajou que le souffle de la climatisation agitait légèrement.
- Si je pars à la recherche de mon père et de Warius, je manque à mon devoir envers la Flotte, je suis parjure à mon serment envers elle, et je suis insubordonné vis-à-vis de la Présidente et de la Ministre de la Guerre. Et si j'accepte les étoiles d'Amiral, en me résignant dès lors à la mort de Warius, je suis indigne de notre amitié, nous en avons tous tant vu ! Quoi que je fasse, je suis en porte à faux à tous mes principes ! Et je ne voudrais pas que l'une des options vous fasse payer mes égarements. Tu as ta carrière, Dana, et nos enfants ont tout l'avenir devant eux et je serais le dernier des immondes à les en priver !
Danéïre tressaillit, comprenant tous les bouleversements d'esprit de son mari.
Elle prit un moment avant de parler.
- Nous nous en sommes toujours sortis, depuis les débuts. Tes entreprises suicidaires, tes décisions fantasques, tes morts, et on s'en est sortis. Les enfants sont solides. Même les jumelles supportent…
Alérian grogna, se levant brusquement.
- Justement, les petites n'auraient pas à connaître à leur tour ce que les gamins ont enduré ! Chaque fois j'espère épargner les miens. Et chaque fois ils souffrent plus encore.
Le jeune homme se racla la gorge.
- Il n'y a pas de bon choix, reprit-il. Et je n'ai jamais fait que les pires. Est-ce que je dois baisser pavillon de mon orgueil, des espoirs insensés en mes talents particuliers ? Je voudrais tant que vous ayez une vie normale !
- C'est impossible ! décréta soudain, et presque violemment Danéïre, serrant les mains de son mari pour l'assurer de son amour et l'enjoindre par ce geste de l'excuser des paroles qu'elle allait prononcer !
- Dana…
- J'ai juré de t'aimer jusqu'à ce que les morts nous sépare, dans les épreuves. Et pour le reste je n'ai jamais eu que le meilleur, ainsi que nos enfants ! jeta-t-elle froidement. Nous nous sommes toujours débrouillés. La Militaire en moi n'a jamais disparu et je me battrai jusqu'à la mort pour nos enfants ! Maintenant, Alden et Alastor grandissent, ils comprennent bien des choses et ils m'aident bien plus que tu ne peux l'imaginer. Les jumelles sont de bien petites courageuses personnes et elles illuminent nos vies. Alastor a cette balafre, mais je prie souvent pour qu'il soit éloigné de tous tes combats, Alie… Tout ça pour t'assurer que nous sommes solides, que rien ne nous brisera. Prends ta décision, quelle qu'elle soit ! Nous la supporterons. Et puis…
Alérian hoqueta, se retourna lentement, le teint blême, les yeux cernés de manque de sommeil.
- Oui, Dana ? insista-t-il ?
- Et puis, nous t'en voudrions bien plus si tu transgressais tes principes de cœur et d'âme, là sont les fondements de notre famille ! Tu me comprends ?
- Que trop… Mais les lois naturelles peuvent aussi être si cruelles… J'ai si peur, beaucoup trop peur de vous abandonner, après avoir laissé derrière moi les débris dérivants de l'Arcadia et du Karyu… Je suis parti. Je ne voudrais pas vous délaisser à votre tour !
- Tu peux cesser de ruminer et enregistrer ce que je viens de te dire ? siffla Danéïre. Je t'ai donné un ordre, mon Amiral de mari !
- Mais dans ce choix, je perds tout…
- Moi, j'en prends le risque ! assura la jeune femme, ses prunelles d'un bleu de glace dans celles vert d'émeraude de son époux. Vas-y ! Et si tu ne le fais pas, ça bardera pour toi, que tu reviennes ou que tu meures !
- Tu es terrible.
- Je crains parfois d'être la plus lucide de nous deux, bien que ça brise mon cœur. Compris, Alie ?
- A tes ordres. C'est parti, je ne peux plus reculer, et qu'advienne que pourra !
