Dans cet épisode, Fili et Kili fuient d'un danger à l'autre (et le lecteur de peur en peur ?). Où cela les mènera-t-il ?

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L'humidité de l'aube ajoutée à la fraîcheur des pavés sur lesquels ils étaient roulés en boule n'éveilla pas les deux enfants exténués. Dans leur sommeil, ils se serrèrent seulement un peu plus l'un contre l'autre à la recherche de chaleur. La lumière grisâtre du lever du jour grandit peu à peu et il faisait suffisamment clair pour y voir distinctement quand Fili s'éveilla dans un sursaut en sentant une main parcourir son corps puis se glisser dans son entrejambe. Il ouvrit les yeux tout grand en se redressant d'un jet, étouffant une exclamation de surprise et d'appréhension mêlées et éveillant Kili dans son mouvement.

- Tout doux, mon joli, grasseya une voix féminine. N'ai pas peur. La vieille grand-mère ne vous veut pas de mal.

Vieille grand-mère ? Serrant son frère contre lui, Fili replia bras et jambes contre son corps, histoire de se mettre hors de portée des mains maigres et sèches de la femme. Cette dernière ressemblait à une mendiante : longue chevelure grise et emmêlée tombant sur ses épaules, vêtements sales et usés. Elle portait de vieilles mitaines grisâtres -qui pouvait dire de quelle couleur elles avaient pu être à l'origine ? - sur ses mains parcheminées et ridées, à l'égal de son visage.

- Qui c'est ? demanda Kili.

- Qu'est-ce que vous voulez ? s'enquit Fili, tout de suite sur la défensive.

- Mais je veux vous aider, mes minets. Deux beaux petits comme vous...

Là-dessus, elle jeta un regard plutôt circonspect sur le visage abîmé de Kili. Dire qu'il était beau était un gros mensonge. Toutefois, si les blessures qui le défiguraient ne laissaient pas trop de cicatrices, il serait certainement très présentable.

- Qu'est-ce que vous faites là tout seuls ? Dehors ? poursuivit la femme en s'efforçant d'adopter une attitude bienveillante. Vous avez dormi là, hein ? Vous êtes perdus ?

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ? risposta Fili en se recroquevillant davantage sur lui-même tout en serrant Kili plus fort.

Une ébauche de sourire découvrit des dents gâtées et la femme s'accroupit, tout en s'avançant insidieusement vers les garçons, piégés par l'angle du mur dans lequel ils s'étaient réfugiés.

- Mais faut pas le prendre comme ça, mon petit chéri, roucoula l'apparition. La vieille tantine Alisa va vous aider, tu vas voir. J'ai eu des petits gars comme vous, tu sais. J'aime beaucoup les petits garçons. Même les nains, ajouta-t-elle après avoir à nouveau considéré les deux frères avec attention.

- On n'a pas besoin de vous, marmonna Fili.

Mais sa voix manquait de conviction. La vérité était qu'ils avaient tous deux terriblement besoin d'aide. Mais de qui ? La vie est ainsi faite, ils l'avaient appris à leurs dépens, que personne ne vous aide jamais si vous n'avez pas les moyens de rétribuer cette aide en proportions...

La femme -Alisa, s'il fallait l'en croire- posa cette fois ses doigts déformés par l'arthrite sur le corps de Kili et le parcourut rapidement, en faisant la grimace.

- Laissez-le tranquille ! lâcha Fili tandis que Kili, ulcéré, repoussait les mains de l'inconnue comme il l'aurait fait de deux insectes déplaisants.

- Oh mes mignons ! Je vous fais peur ? Moi ? Mais je ne suis qu'une vieille grand-mère sans malice, voyons...

A croupetons, Alisa se recula prudemment de deux pas, tout en veillant cependant à couper toute retraite aux enfants au cas où ils auraient voulu s'enfuir.

- Il n'y a qu'à vous regarder pour voir que vous avez eu des malheurs, reprit-elle d'un ton patelin.

Et c'était la stricte vérité, personne, y compris les deux intéressés, n'aurait pu le nier.

- Je crois que vous êtes perdus, tous les deux. La vieille Alisa va vous aider, mes jolis. Où c'est que vous habitez ? Je connais bien cette ville, vous savez. Je peux vous ramener.

- On n'habite nulle part, marmonna Fili. Et on n'est pas perdu. On a juste besoin de... d'un... d'un peu de...

Fili ne savait pas lui-même de quoi ils avaient vraiment besoin. De repos ? De nourriture ? D'un endroit où se réfugier ? D'argent ? De tout cela à la fois, peut-être ?

- Je vois, je vois, murmura Alisa, qui semblait satisfaite. Moi je connais une bonne maison. Une maison accueillante où vous serez heureux. Vous aurez chaud, vous aurez à manger, et personne ne vous fera plus de mal, pauvres, pauvres petits, ajouta la vieille avec un regard navré sur les marques qui couvraient leurs visages respectifs.

Malgré lui, Fili tendit l'oreille. Ils avaient si cruellement besoin d'un endroit où aller, son frère et lui... Toutefois, il n'était pas si naïf qu'une telle offre ne lui paraisse pas aussitôt suspecte. Les héberger, les nourrir... hum...

- Comme ça ? s'enquit-il, méfiant, sans lâcher la femme des yeux.

Elle secoua la tête, faisant voler ses longues mèches grises :

- Bien sûr que non, mon chéri, mon joli petit oiseau. Allons donc. Il faudra rendre quelques services aux clients, naturellement. Mais en échange, vous serez soignés comme des princes.

Kili leva un regard interrogateur vers son frère. Fili hésita. Mais la vérité, c'était qu'ils étaient vraiment dans le besoin le plus criant...

- C'est loin ? demanda-t-il avec une certaine réticence.

Une lueur de triomphe traversa le regard de la vieille femme.

- Pas très loin, mon bijou, assura-t-elle. Je parie que vous avez faim. Je me trompe ? Il va falloir marcher un peu et puis vous verrez : vous aurez un succulent petit déjeuner.

Cette fois, les deux frères se regardèrent, sentant tous deux leurs estomacs crier famine. Rien qu'évoquer la nourriture rendait les choses plus pénibles encore. S'ils avaient faim ? Kili n'avait rien avalé depuis l'avant-veille et Fili n'avait pu que grignoter quelques navets au cours de la journée précédente ! Alors demander s'ils avaient faim... cette dernière perspective, celle d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent, emporta leurs dernières réticences. Ils se levèrent péniblement, leurs corps douloureux protestant tant et plus, et suivirent la vieille Alisa dans les rues qui s'éveillaient.

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Le chemin parut long à Fili et Kili. Ils étaient accoutumés à parcourir les rues de Carnoval durant des heures chaque jour et ne manquaient pas d'endurance, mais ils étaient plus affamés que jamais et passer la nuit à même les pavés n'avait pas arrangé leur état, déjà déplorable. Tous deux se déplaçaient lentement, avec difficulté. La vieille femme les encourageait en leur promettant un bon repas et un endroit où ils pourraient se reposer, mais elle paraissait s'impatienter.

Il leur fallut une grande demi heure pour parvenir à une rue étroite au-dessus de laquelle les maisons paraissaient se pencher les unes vers les autres, comme pour s'échanger des secrets. Le quartier était totalement inconnu aux jeunes nains.

- C'est encore loin ? demanda Fili, qui sentait son frère peiner de plus en plus et se sentait lui-même exténué.

- Nous sommes arrivés, grogna Alisa.

Elle désigna, à quelques pas, une sorte de lanterne de couleur rouge accrochée à la façade. Alisa frappa à la porte qui se trouvait dessous. Une belle porte de bois vernis. Elle dut d'ailleurs recommencer plusieurs fois avant qu'enfin un judas coulisse sur le panneau.

- C'est moi, grommela la femme. Je veux voir la patronne. J'amène deux braves petits qui ont besoin d'un toit.

Un instant plus tard, la porte s'ouvrit.

- Venez, mes jolis, roucoula Alisa. Nous y sommes. Vous allez voir, tout va s'arranger, à présent.

On les fit entrer dans une pièce de bonnes proportions, meublée de divans et de fauteuils. Un escalier s'amorçait tout au fond et conduisait à l'étage, ou les étages car, vue de l'extérieur, la maison paraissait comporter plusieurs niveaux.

Face aux arrivants, il y avait un petit couloir assez sombre. D'après l'odeur, les enfants pensèrent qu'il devait mener aux cuisines et leurs estomacs vides gargouillèrent. Enfin, entre le couloir et l'escalier, il y avait deux portes closes.

Celui qui avait ouvert la porte était un humain à l'air morose. Il n'était pas très grand mais possédait une forte carrure et il détailla Fili et Kili avec une attention qui les mit mal à l'aise, comme chaque fois que quelqu'un paraissait s'intéresser un peu trop à eux. Alisa, elle, ne lui prêta aucune attention et se composa un sourire encourageant en se tournant vers les enfants :

- Asseyez-vous là un petit moment, mes bijoux, dit-elle. Je vais prévenir la patronne et puis on va bien s'occuper de vous. Vous allez être bien, ici, croyez moi.

L'homme s'éloigna. Les enfants, épuisés et courbatus, firent ce qu'on leur disait et s'assirent tout au fond de la pièce, regardant autour d'eux avec curiosité et un brin d'appréhension.

- Fili, dit Kili à voix basse, tu trouves pas que ça sent drôle ?

Peut-être était-ce parce qu'ils s'étaient rapprochés de l'escalier, ils sentaient en effet une odeur assez étrange et qu'ils trouvaient désagréable : celle d'un parfum très lourd qui semblait imprégner les lieux.

- Si, répondit Fili. Ça donne mal à la tête. J'espère que ça ne sent pas comme ça partout.

- On va rester ici, Fili ?

- Je ne sais pas...

- Elle a dit qu'il y aurait à manger... J'ai tellement faim, Fili !

- Moi aussi j'ai faim. Attendons un peu.

Alisa ne se préoccupait plus d'eux. Elle tournait en rond dans la pièce et semblait de plus en plus impatientée. Enfin, un bruit de pas se fit entendre et une autre femme fit son apparition. La femme la plus effrayante que les deux jeunes nains aient jamais vue : elle était grande et corpulente, aussi fortement charpentée qu'un homme. Ses vêtements d'un violet soutenu, taillés dans un tissu brillant, soulignaient des bourrelets de chair sur tout son corps. Elle avait un visage carré, pas très avenant, un nez prononcé et des yeux très foncés au regard dur qui se posèrent sur Alisa sans le moindre plaisir particulier.

- Qu'est-ce que tu veux encore ? l'apostropha-t-elle.

- Je vous amène des pensionnaires, gloussa la vieille, manifestement enchantée.

La nouvelle venue se tourna vers les garçons, qui aussitôt furent sur la défensive.

- Ça ?! explosa la femme. ÇA ?! cria-t-elle encore plus fort. Mais tu les as vus ? Ils sont défigurés ! Ils font peur !

Elle avait une voix très forte et le ton était furieux. Effrayé, Kili se serra contre son frère qui commençait lui aussi à regretter d'être venu.

- Les bleus et les bosses, ça disparaît, répliqua Alisa sans se démonter. Ils sont jeunes et...

- Tu te fous de moi ! Je te l'ai déjà dit, espèce de vieille bique, c'est pas la peine de me ramener tous les...

- Mais regardez-les bien, plaida la vieille femme. Une fois lavés et arrangés...

L'inconnue s'avança à grands pas vers les deux frères, à si grands pas, à vrai dire, qu'ils en furent encore plus effrayés, car on aurait dit qu'elle montait à l'assaut.

- Ouais, ils puent... fit-elle. Et tu as vu ces tignasses à poux ? Ce sont des nains, n'est-ce pas ?

- Vous en avez pas, ici, non ? marmonna Alisa. Pas si jeunes, surtout. C'est exotique.

- Te mêles pas de ça, vieille carne...

La femme se pencha vers les enfants statufiés et passa rapidement ses mains fortes, chargées de bagues, sur leurs membres et leurs corps.

- Z'ont que la peau et les os ! Où est-ce que tu les as trouvés ?

- Ce sont des vagabonds.

S'étant redressée et écartée de quelques pas, la femme considéra encore les deux petits nains d'un œil chargé d'orage. Fili et Kili étaient tous deux certains d'une chose : ils se sentaient en danger et auraient tout donné pour se trouver ailleurs. Ils ne pensaient même plus au repas promis !

- Le grand, décréta enfin l'étrange femme, ça devrait aller. Faudra qu'il se remplume un peu et le rendre un peu plus présentable, mais ça ira, je pense. Par contre, l'autre... Tu as vu sa tête ? Pas sûre que ça s'arrange. De toute façon, il est trop petit et trop chétif.

- Il grandira. Et puis sa tête, elle va pas rester comme ça. Ils ont dû tomber sur une bande de voyous qui leur a fait passer un mauvais moment.

- Ouais... on verra. Y'a du travail, en tous cas. C'est vrai qu'en attendant, il pourra se rendre utile à la cuisine.

Au grand soulagement des enfants, "la patronne" s'éloigna d'eux. Elle parut même vouloir s'en aller pour de bon, mais Alisa la retint :

- Dites, vous avez bien quelque chose pour la pauvre Alisa, non ? geignit-elle. Je vous ai amené deux bons petits pensionnaires, non ? Ils sont un peu abîmés, d'accord, mais quand même.

- Tu veux que je te les paye, en plus ?

Les deux garçons se regardèrent, effarés, de plus en plus effrayés. Mais où étaient-ils donc tombés ?! Tandis que les deux femmes commençaient à se disputer à mi-voix, Fili, tendu, fit encore une fois du regard le tour des lieux. Un mouvement infime attira son attention et il leva la tête : au sommet de l'escalier, il distingua une silhouette très fine, vêtue d'une robe vaporeuse. Il crut entrevoir un visage à la peau très claire, une longue chevelure et une oreille... pointue ? C'était possible, ça ? Mais il avait dû mal voir. Puis l'apparition disparut dans les ombres du palier.

- ... des clients pour des jeunes nains ? Personne n'aime les nains, ils sont trop rustres.

- Mais des gamins, quand même... certainement intacts et prêts à apprendre... ça peut rapporter.

Alisa et "la patronne" continuaient à discuter. Soudain, Fili comprit. Il comprit où ils se trouvaient et dans quel piège Alisa les avait entraînés. Il avait déjà... entendu des histoires, lorsqu'il travaillait sur le port à décharger les bateaux, sur ce genre... d'endroits. Il savait que les habitués venaient y chercher des femmes, oui, et parfois aussi de jeunes garçons... La lanterne, pensa soudain Fili. La lanterne de verre rouge, dehors... un signal. Mieux qu'une enseigne. Elle désignait ce genre... d'établissement. Une sueur froide inonda l'enfant. Il fallait sortir d'ici immédiatement.

- Kili, fit-il à voix basse, en saisissant la main de son frère qui, lui aussi, s'impatientait. Viens vite, suis-moi ! Je t'expliquerai après. Il faut se sauver d'ici tout de suite !

Il se leva précipitamment et, entraînant son frère avec lui, s'élança vers le couloir : c'était de toute façon la seule issue possible.

- Eeeh ! Revenez ici, vous deux ! cria la patronne de sa grosse voix.

Les deux frères n'en coururent que plus vite. Il y avait une porte devant eux, qu'ils ouvrirent à la volée. Là en effet, ils débouchèrent dans une vaste cuisine. Deux femmes y faisaient la vaisselle et se retournèrent au bruit de la porte. Un adolescent dont les longs cheveux étaient attachés sur la nuque par un ruban de velours se tenait assis à une table, occupé à se restaurer, et sa main, qui tenait un morceau de pâtisserie (ou ce qui y ressemblait), se figea dans l'air.

- Vite, Kili !

Fili, lui, n'avait vu qu'une chose : de l'autre côté de la pièce, une autre porte. Il se rua dans sa direction, tirant toujours son cadet derrière lui, formant des vœux pour que la porte en question ne soit pas fermée à clef. Derrière lui, il n'entendait que tumulte et grands cris.

- Attrapez-les ! cria quelqu''un.

Le jeune garçon se jeta sur la poignée de la porte, qui céda aussitôt. Et son soulagement fut immense en découvrant, derrière elle, une venelle étroite et sombre qui empestait : on devait y jeter les ordures. Qu'à cela ne tienne.

- Cours, Kili, cours !

Ils foncèrent. Ils en avaient oublié leurs membres raides et douloureux. Ils coururent au hasard aussi longtemps qu'ils le purent. Fili jetait parfois un coup d'œil derrière son épaule pour s'assurer qu'on ne les poursuivait pas. Sans doute la course à pieds n'était-elle pas la spécialité des gens de cette... maison. Il ne fut cependant vraiment rassuré qu'après avoir mis un bon nombre de rues entre eux et cet endroit.

- Ouf... fit-il en s'arrêtant.

Il se pencha, les mains sur les cuisses, et reprit son souffle.

- Kili, ça va ?

Il se tourna vers son frère et ses yeux s'arrondirent de surprise : Kili mordait à belles dents dans une tourte à la viande entamée et ne risquait pas de parler, car il avait la bouche pleine.

- Mais... mais ça vient d'où, ça ? demanda Fili, stupéfait.

Le petit mâcha consciencieusement, avala puis répondit :

- De la table, quand on est passé à côté.

Il prit une nouvelle bouchée.

- Tu veux dire dans la cuisine... là-bas ?

Kili fit signe que oui. Son grand frère se composa aussitôt une mine sévère :

- Tu as oublié ce que Mère nous a toujours dit ? Voler, ce n'est pas... digne. Ce n'est pas bien, Kili. Elle ne voulait pas que nous devenions des voleurs. Tu as désobéi.

Il saisit la main de son frère et y asséna une légère tape. Ce dont le cadet ne parut pas se soucier le moins du monde. Il est vrai que Fili l'avait à peine touché : il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à frapper son petit frère et à lui faire mal.

- J'avais trop faim, dit Kili, la bouche pleine. Et puis cette vieille nous avait promis à manger. Tu en veux ?

Il tendit son larcin à son frère. Fili hésita. Dis qui, même réduite à la misère avait toujours, sans le dire, conscience de son rang, avait toujours interdit à ses fils de s'abaisser à voler ou à mendier. Mais les gargouillements lancinants de son estomac parlaient au garçon un autre langage. Et puis après tout, le mal était fait, n'est-ce pas ? Il accepta la tourte et en détacha un gros morceau. Lorsque la dernière miette eut été avalée, Kili demanda :

- C'était quoi ces gens et cet endroit ?

- Une maison de passe, répondit sombrement Fili. Un repère de putains.

- C'est quoi ?

- Euh... eh bien c'est... difficile à expliquer. En tous cas, cette vieille femme nous a attirés dans un piège. Viens Kili, on va s'éloigner d'ici. On ne sait jamais, peut-être qu'ils sont à notre recherche.

- Mais on va aller où, maintenant ?

- Je ne sais pas, répondit sombrement le grand.

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Durant deux jours, les garçons errèrent au hasard dans les rues de la ville. Ces quartiers leur étaient inconnus et ils ne trouvèrent absolument aucun petit travail à effectuer en échange d'une rétribution, si maigre soit-elle. Ils se nourrirent tant bien que mal de quelques déchets ramassés ici et là, cherchant, pour dormir, des endroits aussi abrités et surtout reculés que possible, se couchant chaque fois à même le sol.

L'angoisse dévorait le cœur de Fili. Qu'allaient-ils devenir à présent ? On était au mois de juin et il faisait très bon, mais que se passerait-il lorsque viendrait l'hiver ? En supposant qu'ils ne soient pas morts de faim d'ici là, bien entendu. Alors, retourner "chez eux" ? Frégor les y accueillerait d'une nouvelle raclée, sans aucun doute. Lorsqu'il regardait le visage noir et violacé de son frère, Fili se disait :

- Plus jamais.

Mais quand il se demandait ce qu'ils allaient bien pouvoir faire et comment ils allaient survivre, la peur le mordait au ventre et il se demandait s'ils n'y seraient pas absolument forcés... A moins, à moins de trouver un nouvel abri ? Un endroit où ils seraient protégés de la pluie, du froid et des vieilles mendiantes promptes à tromper les enfants perdus ? Car c'était là un autre problème : la nuit, il y avait dans les rues pauvres de Carnoval toutes sortes de personnages peu recommandables, prostituées, voleurs ou pire. Même le jour c'était dangereux. Adultes ou adolescents soumis à la dure loi de la survie surveillaient jalousement leurs "territoires" et n'y admettaient aucun rival. Ou alors, ceux-ci étaient condamnés à donner une part du peu qu'ils avaient pu glaner mais, en vérité, ils risquaient surtout d'y gagner de mauvais coups.

- Nous ne pourrons pas vivre quatre ans comme ça, songeait Fili avec désespoir (il pensait toujours à la seule possibilité qu'il ait jamais imaginé, celle de pouvoir s'engager comme mousses, une fois que Kili aurait onze ou douze ans).

Les deux jeunes nains étaient donc retournés dans les parages du port, non sans mal d'ailleurs car retrouver leur chemin, depuis ces quartiers inconnus, n'avait pas été facile. Fili savait d'expérience que c'était là le meilleur endroit possible pour eux : d'une part, on manquait très souvent de main d'œuvre pour charger ou décharger les bateaux. D'autre part, à marée basse on pouvait chercher des coquillages et l'on trouvait parfois sur le sable des objets encore utilisables tombés des navires.

Dans l'après-midi du second jour, le destin bascula à nouveau. Les deux frères étaient assis sur le quai, les jambes dans le vide, suçotant tristement des coquilles de moules vides pour absorber jusqu'au dernier lambeau de chair. Ils avaient détaché les mollusques des rochers en fin de matinée, avant que la mer recommence à monter.

Un bruit de pas cadencés se fit entendre et ils tournèrent la tête : une petite troupe de gardes approchait. C'était la milice de la ville, sous les ordres du bourgmestre. Fili et Kili se méfiaient de tout et de tout le monde mais ils ne voyaient pas pourquoi les gardes leur auraient cherché des noises. Ils ne bougèrent donc pas, tout en les surveillant cependant du coin de l'oeil -on n'est jamais trop prudent-

Lorsque le petit groupe s'arrêta à leur hauteur, ils furent tout de suite inquiets : dans ce monde, l'attention que l'on pouvait vous porter était toujours préjudiciable.

- Qu'est-ce que vous faites là, vous deux ? demanda le chef de la petite escouade d'un ton rude.

- Rien, répondit aussitôt Fili, ce qui était d'ailleurs la stricte vérité.

L'homme les détailla d'un regard : vêtements sales et troués, cheveux sales et emmêlés, maigres à faire peur et couverts de traces de coups... Pour lui, la conclusion s'imposait d'elle-même.

- Où sont vos parents ? demanda-t-il encore plus rudement.

- Ils sont morts, répliqua sèchement Fili, qui estimait que cela ne regardait personne. Et nous ne faisons rien de mal.

C'était une phrase idiote, hélas, et il aurait dû le savoir : ce que l'on fait, de bien ou de mal, n'entre tout simplement pas en ligne de compte en ce monde. Dis lui avait expliqué autrefois qu'il appartient à chacun de veiller sur son honneur et de juger de ses propres actes. Fili avait découvert seul qu'en effet, il s'agit d'une affaire personnelle. Car concernant les autres, quoi que vous fassiez, si ça ne leur plait pas vous aurez des ennuis. Cela se vérifia d'ailleurs encore cette fois :

- Vous ne faites rien de bien non plus, riposta l'homme. Vous êtes des vagabonds, hein ? Voleurs ou je ne sais quoi... des gibiers de potence en devenir. Vous allez nous suivre.

- Où ça ? demanda aussitôt le garçon, tendu, cherchant instinctivement (et vainement) des yeux le moyen de fuir.

- Tu vas bien voir. Emmenez-les ! ajouta le garde.

Toute résistance et toute protestation furent vaines. Etroitement encadrés et solidement maintenus, Fili et Kili furent entraînés, bien malgré eux. On les conduisit d'abord à une sorte de caserne, dans laquelle ils furent surveillés de près. Le chef des gardes disparut un bon moment (il était allé parler à son supérieur) puis, quand il reparut, l'arrêt tomba :

- Emmenez-les à l'Institution.

- Quoi ? s'écria Fili. C'est quoi, ça ?

Il ne reçut aucune réponse. Le soir tombait lorsque les chevaux des gardes, qui pas une seule fois n' avaient laissé aux deux frères la moindre possibilité de s'échapper, s'arrêtèrent devant un grand bâtiment grisâtre un peu à l'écart des maisons, dans un quartier éloigné de Carnoval. Des hauts murs percés de fenêtres étroites garnies de barreaux, une porte massive... l'endroit, sinistre à souhait, avait tout d'une prison.

D'une certaine manière, il était presque pire que cela et les deux enfants n'allaient pas tarder à s'en rendre compte.