Olam haba
Chapitre 7
L'étranger tombé du ciel
Alicia se dirigea d'un pas hésitant vers le fond de la vaste salle, où le toit venait de s'effondrer. Elle avançait à tâtons dans la pénombre, sans pouvoir utiliser sa lampe de poche, dont la batterie venait de se décharger. Une masse imposante émergeait des décombres. La jeune fille plissa les yeux, tentant de distinguer les contours de cette curieuse présence. Une sorte de grande tenture de velours noir se déploya soudainement pour s'abattre misérablement sur le sol tapissé d'ardoises brisées. L'étrange voilure était tissée de frémissantes plumes noires comme la nuit.
Alicia eut un mouvement de recul quand elle réalisa qu'il s'agissait d'une aile, gigantesque, d'une envergure d'au moins deux mètres. En revanche, celle de gauche était presque entièrement dépouillée de son panache. Un corps était relié à l'impressionnant pennage : une forme humanoïde, bardée de métal luisant et de cuir souple. La jeune fille était pétrifiée à la vue de cette entité qui gisait devant elle. La chose émettait de faibles gémissements asphyxiés, haletant d'un souffle court et irrégulier. De ses larges mains, la créature parcourait gauchement les reliefs de son corps harnaché d'une luxueuse armure d'argent massif et sanglée de fin vélin tanné. Quand le personnage ailé déracina le tesson de schistes qui s'était fiché dans ses côtes, il émit un râle rauque, bref et étouffé. Il sombra aussitôt dans l'inconscience tandis qu'un sang rouge grenat s'écoulait abondamment de sa plaie béante.
Alicia resta paralysée quelques minutes devant l'ahurissant spectacle qui venait de se dérouler à quelques mètres d'elle. Quelle était cette chose effrayante et inconnue ? D'où venait-elle ? Était-ce un homme ? Un animal ? Que devait-elle faire ? Crier ? Hurler ? Appeler à l'aide ? Ou bien devait-elle s'enfuir très loin d'ici, sans se retourner ? Est-ce qu'elle était en train de rêver ou bien avait-elle une crise d'hallucination ? Était-elle devenue complément folle ?
« L'essentiel, c'est la VIE, la seule chose vraiment importante, un trésor sacré qui doit être préservé par tous les moyens. » La célèbre maxime de sa mère résonnait dans son esprit et frappait aux portes de sa compassion. Cette créature était gravement blessée, sa vie était peut-être en danger, et la jeune fille devait lui venir en aide, même si elle demeurait terrorisée. Poussée par un élan de charité, la bonne samaritaine s'avança aux abords de l'indéfinissable étranger sur lequel gouttait la pluie qui s'était accumulée sur le toit. Elle alluma l'écran de son téléphone pour tenter d'y voir un peu plus clair. Alicia observa longuement son visage marqué d'une insondable mélancolie. Ses traits d'apparences humaines étaient tourmentés par la douleur physique, mais également d'une détresse plus intérieure. Ses cheveux de jais, coupé court, étaient trempés, tout comme sa peau dont la carnation était d'un hâle irisée, rappelant les reflets d'une opale brunie par le soleil.
Elle dénoua son écharpe de laine et la déposa contre la sanglante lésion de son flanc droit. La zone inférieure de son corps n'était pas protégée par le métal de sa cuirasse. Son vêtement de cuir sombre finement martelé était lacéré à de multiples endroits. Il était contusionné de toute part. La jeune fille se mit à comprimer la blessure principale de toutes ses forces pour arrêter l'hémorragie. Elle utilisait tout l'appui de son poids pour stopper l'afflux sanguin. Grâce à l'expérience de sa mère dans le domaine médical, Alicia avait été très bien avisée sur les bons gestes à adopter en cas d'urgence. Elle n'avait pas trop conscience de ce qu'elle était en train de faire et surtout...à qui ? Malgré son aspect surnaturel, la « bête » avait tout d'un homme. Elle commençait peu à peu à le considérer comme un être humain, faisant, l'espace d'un instant, abstraction de ses ailes qui tressaillaient encore au milieu des débris jonchant le parquet.
Brusquement, son téléphone portable se mit à claironner, vibrant bruyamment sur le plancher en bois où elle l'avait déposé. Jenny, très inquiète, essayait de nouveau de la contacter. La jeune secouriste sursauta de frayeur, craignant que cette musique stridente provoque le brutal réveil de l'homme ailé. Elle quitta précipitamment son chevet, et courut le plus vite possible hors de la pièce, abandonnant son office salutaire. La jeune fille avait terriblement peur d'un face-à-face avec l'énigmatique inconnu aux ailes sombres et gigantesques. Son altruisme l'avait quitté précipitamment en proie à cette irrépressible sensation de danger qui l'aiguillonnait de part en part.
Alicia dévala les escaliers avec empressement, ayant des difficultés à se repérer dans l'obscurité du lieu. Elle rejoignit son amie qui l'attendait, affolée et gesticulante, devant la petite porte d'entrée qui menait à l'extérieur de la cathédrale ! Celle-ci lui sauta dans les bras en poussant un soupir de soulagement.
-ALICIA ! OH MA CHERIE, J'AI EU TELLEMENT PEUR ! J'ai cru que t'étais morte ! JSUIS DESOLE ! TELLEMENT DESOLE ! J'suis une lâche, une dégonflée, J'suis même pas venue te chercher, PARDONNE MOI !
-...
-Qu'est-ce que t'as ma puce ? Dis-moi quelque chose ? Interrogea Jenny
-...je...euh... ! Balbutia la jeune fille
-C'est quoi ce sang sur tes doigts ! Mais, tu saignes ? Tu t'es coupée ?
-Partons d'ici ! Je...je veux m'en aller ! Supplia Alicia
-OUI ! On s'barre tout de suite ! J'te promets qu'on refoutra plus JAMAIS les pieds ici ! JE TE L'JURE ! C'est d'ma faute tout ça !
Alicia était comme tétanisé et ses yeux méduser devinrent brillants de larmes. Toutes deux se pressèrent pour regagner la voiture de Jenny. Celle-ci ne tarda pas à faire démarrer le moteur pour quitter au plus vite le quartier. Durant tout le trajet, Alicia resta muette, visiblement sidéré par son étrange rencontre avec l'invraisemblable créature tombée du ciel. Elle repensa aussi à son écharpe qui était certainement toujours contre sa plaie, créant une sorte de lien tacite entre elle et l'entité. Cette idée lui inspirait un sentiment ambiguë à mi-chemin entre l'excitation et le dégoût.
Jenny la déposa devant chez elle, tout en se confondant en excuses et en pleurant amèrement. Elle avait manqué de bravoure et s'en voulait beaucoup de n'être pas aller lui porter assistance, là-haut, à l'étage supérieur du lugubre monument religieux. Mais son amie lui adressa un regard bienveillant pour lui signifier que leur amitié ne serait pas entaché par cette mésaventure.
Il était 5 heures du matin quand Alicia regagna son appartement. Sa mère n'allait pas tarder à revenir de son service. Après avoir ôté ses vêtements, elle alla rincer ses mains tachées par quelques traces de sang séché : le sang de cet être mystérieux venu du plus profond de l'orage.
Dans le creux de son lit encore froid, Alicia ne parvenait pas à trouver le sommeil, s'agitant nerveusement contre son oreiller et entortillant ses pieds dans les replis de ses draps. Elle attrapa son petit journal intime qui était rangé dans le casier de sa table de chevet. Elle commença à écrire, éclairer par les lumières de la ville qui s'infiltraient par la baie vitrée de sa chambre.
Il faut absolument que j'exprime ce que je ressens avant de dormir...j'ai si peur d'oublier! Maman va bientôt arriver. Il est 5h35 du matin, on est maintenant le samedi 18 octobre 2028.
Je ne sais pas trop ce qu'il m'est arrivé cette nuit. Je ne sais pas si je perds la tête ou si ce que j'ai vu était vraiment réel.
Je peux encore sentir l'odeur métallique de son sang. Je ressens toujours sa chaleur poisseuse sur la pulpe de mes doigts. Non, je ne délire pas du tout ! C'était bien réel !
Je ne sais pas pourquoi j'ai eu si peur, parce qu'en réalité cet être était inoffensif, il ne pouvait rien me faire. Il agonisait et n'avait pas la force de me faire le moindre mal. En plus, je ne pense même pas qu'il a eu l'occasion de repérer ma présence. Sur le moment, je n'étais pas tant effrayé que ça, mais s'il s'était réveillé, je pense que j'aurai fait un arrêt cardiaque !
Ce qui m'a fait vraiment peur, c'est cette absence totale de rationalité...Je crois que ce dont j'ai toujours rêvé se trouvait là, devant moi et que j'ai fuis lamentablement. N'importe qui l'aurait fait à ma place. Mais je ne veux pas être « n'importe qui » ! J'ai toujours voulu avoir une preuve, une ouverture vers un monde caché, un passage menant de l'autre coté du voile, et cette nuit, c'est ce qui vient de m'arriver. Pourquoi j'ai été si faible ? Pourquoi je suis partie ? Je suis stupide ! C'est le genre de chose qui n'arrive JAMAIS , et moi, je me suis débinée ! Je n'ai vraiment pas su me gérer ! Je me déçois tellement !
J'aurais pu appeler Jenny et lui montrer cette créature, ou même lui en parler, lui expliquer d'où venait ce sang sur mes mains, mais je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas pu prononcer un seul mot. Je crois qu'au fond de moi, je n'avais pas envie de partager cette expérience. Je voulais que cela m'appartienne, à moi seule ! Je pensais, sur le coup, qu'elle ne le méritait pas, elle, la cartésienne fièrement revendiquée! Je sais, c'est vraiment nul de ma part! Mais, le pire, c'est que je continue à le penser !
Je ne sais pas trop qui est ...cet être...peut-être une sorte de démon...ou sûrement un ange...un ange aux ailes noires...ça ne colle pas vraiment avec ce qu'on nous enseigne habituellement! Mais tout ça, c'est encore moi qui spécule, encore et encore, moi et ma folle imagination. Je regrette de l'avoir abandonné et maintenant, il va sûrement mourir et emporté avec lui le secret de ses origines.
J'espère qu'il va survivre malgré tout...c'est fou, mais j'arrête pas d'y penser. De penser à lui ! Il me faisait tellement pitié ! Il souffrait et c'était comme si je pouvais ressentir sa douleur. Et cette expression de profonde tristesse sur son visage...exactement comme cette statue que je regardait un peu plus tôt dans la nef ! Et si « Dieu » m'avait entendu et qu'il l'avait envoyé...pour moi ?
Tout c'est passé si vite ! Je m'en veux tellement d'être partie comme ça, de n'avoir pas eu le cran de rester jusqu'à ce qu'il émerge ! Mais il avait Jenny...et puis, maman qui n'allait pas tarder à rentrer à la maison...et moi, dehors, sans son accord, dans un quartier malfamé.
J'ai tellement envie de le revoir...et de lui parler ! De lui poser toutes ces questions qui demeurent sans réponses et me torturent l'esprit !
ET si...j'y retournais toute seule ? Oui, je dois y retourner, je connais le chemin...Je dois le faire ! Je viderai le placard à pharmacie de maman et j'irai finir ce que j'ai commencé ! Je suis sure que je vais culpabiliser pour le restant de mes jours s'il ne survit pas. Je veux qu'il vive ! J'ai besoin qu'il vive ! Je veux connaître la Vérité !
J'espère que je n'aurai pas peur cette fois...
La fatigue avait fini par emporter Alicia dans un profond sommeil. Cette nuit-là, elle n'avait jamais aussi bien dormi de sa vie. Elle avait également beaucoup rêver : des songes saisissants et lumineux, qui n'avaient pas vraiment de rapport avec ce qu'elle avait vécue durant sa folle aventure. Elle était cependant heureuse que tous les souvenirs de son intrigante et singulière expérience ne ce soient pas évanouis dans les dédales de son repos. Quand elle s'extirpa de son lit, il était midi passé. Sa mère, qui était déjà debout, avait pris soin de ne pas la réveiller. La jeune lycéenne de terminal était en vacances pour une semaine, et méritait bien une grasse matinée. Alicia rejoignit sa mère jusqu'à la cuisine, où celle-ci s'effarait déjà derrière les fourneaux.
-Coucou chérie ! Tu as bien dormi ? salua Sarah.
-Bonjour Maman ! Oui...je suis encore fatiguée mais ça va aller...En plus, j'ai des choses à faire aujourd'hui !
-Ha oui, et quoi donc « Trésor » ? interrogea sa mère.
-Des trucs à l'extérieur...avec...avec Jenny !
-Tu veux petit-déjeuner ou déjeuner ? J'ai aussi fait un gâteau qui finit de cuire dans le four !
-Je...je n'ai pas très faim...je ne sais pas...tu n'as pas un truc léger !
-Un petit bol de porridge, ça te tente ? proposa Sarah.
-Oh non ! Pas cette infecte bouillie à l'avoine ! Je ne sais pas comment tu peux aimer une chose aussi fade ! Non, je crois que je mangerai plus tard !
-Est-ce que je peux compter sur ta « divine » présence pour le dîner ?
-Peut-être, je ne sais pas en encore...ça dépend...
-Ça dépend de quoi ?
-Je t'appellerai...
Alicia quitta hâtivement la cuisine et se rua dans la salle de bains afin de préparer son départ. Elle dégota un sac à dos suffisamment grand pour contenir toutes les fournitures médicales nécessaires à son projet de sauvetage : des pansements compressifs, des bandages, du désinfectant, du fil de suture accompagné d'aiguilles de tous calibres, et toutes sortes de médicaments antibiotique et anti-inflammatoire. C'était une aubaine d'être la fille d'une infirmière aussi bien équipée ! Avec tout cet arsenal, elle pourrait sans doute remettre sur pied son étr« ange »r. La jeune fille ne voulait pas envisager le pire, et avait l'espoir de le retrouver toujours en vie.
Elle était fin prête pour son expédition solitaire à Hyde Park. Il ne lui manquait plus qu'un moyen de locomotion pour s'y rendre. Le bus ferait parfaitement l'affaire. Elle examina les itinéraires des transports urbains sur son smartphone, tout en franchissant la porte de son appartement.
-A plus Maman ! lança-t-elle depuis le couloir.
-Je t'aime Trésor ! A ce soir ! Répondit sa mère avec force pour se faire entendre.
Sarah observa sa fille s'éloigner dans la rue à travers les voilages de sa fenêtre de cuisine. Alicia lui paraissait songeuse, voir préoccupée, mais elle était habituée à son humeur taciturne d'« artiste tourmentée » par ses nombreux questionnements philosophiques.
Dehors, il faisait bon et le beau temps avait chassé toutes traces de l'orage à l'exception de quelques grandes flaques d'eau de pluie éparses qui défiguraient l'asphalte des routes au trafic déjà fortement encombré. Alicia s'arrêta au milieu du trottoir et fut parcouru d'un intense frisson. Cette sensation pénétrante de danger recommençait à lui éperonner le ventre. « Je suis complètement folle » pensait-elle dans un éclair de lucidité et assaillie par le doute.
L'autocar n°45 au fatidique terminus « Srapger Road » venait d'arriver à l'arrêt de bus se situant sur la grande avenue, à deux pas de chez elle. C'était le moment de prendre une décision : embarquer ou rebrousser chemin.
« Non, je ne me défilerai pas cette fois ! »
