Bonjour tout le monde !

Eh oui, je vis encore… :) J'espère que ce chapitre vous plaira. Bonne lecture à tous !

Kingaaa.


Chapitre 6 :

- Alors, vous avez finalement décidé de rester un peu.

Le sourire bienveillant du propriétaire de l'auberge était la première chose qu'il voyait à travers le verre de ses lunettes. C'était un des premiers signes qui lui prouvait qu'il était toujours à l'endroit où il s'était endormi. Jin le salua gentiment alors qu'il passait dans le couloir.

- Fuu a sûrement cuisiné quelque chose d'immangeable pour vous forcer à rester ici, non ?

Le combattant se remémora le plat si « spécial » de la jeune femme. Non, pas qu'il ait été si abject, mais le samouraï aux longs cheveux s'en serait tout à fait passé…Au moins, il n'avait pas eu le ventre plus vide qu'il ne l'avait en venant. C'était déjà ça. Toutefois, Jin ne put s'empêcher de grimacer en entendant cette question pertinente.

- On va régler ça. Ne vous en faites pas, je respecte mes promesses.

Le samouraï sourit doucement, rassuré. Il n'était pas devant n'importe qui. Ce vieil homme semblait être très perspicace et avoir le cœur sur la main. Décidément, Fuu était bien tombée. Vivre ici pour une fille aussi imprévisible qu'elle était une chance. Cet homme face à lui semblait avoir les pieds sur terre et arriver à gérer les sautes d'humeur de son amie.

- Mais, j'aurai une question à vous poser avant ça.

- Quelle est-elle ?

Le propriétaire sourit faiblement en se rapprochant de la noble silhouette de Jin qui ne broncha pas, patiente. Une lueur spéciale s'était affichée sur le visage amusé, mais en même temps sérieux du vieillard au dos courbé et aux cheveux gris. Le rônin ténébreux se demanda un bref instant s'il devait se méfier vraiment.

- Vous connaissiez Fuu avant cette histoire, n'est-ce pas ?

Pour le moment, la question semblait simple et le samouraï répondit par l'affirmative. Inconsciemment, il se demandait comment son interlocuteur l'avait si bien remarqué durant la nuit. Avait-il vu cette familiarité qu'il partageait avec la jeune femme ? Pourtant, le vieil homme n'avait assisté qu'un instant à leur échange. Un si court laps de temps. Le garçon aux longs cheveux se demandait soudainement s'il ne devenait pas trop transparent avec le temps. Arrivait-on avec plus de facilité à le déchiffrer ?

- Est-ce que…

La véritable question arrivait maintenant. Étrangement, le rônin déglutit doucement et fronça les sourcils méfiant. Il n'allait pas aimer, il en était sûr à en voir ce visage curieux et compréhensif.

- Est-ce que ce n'est pas pour ça que vous avez accepté si soudainement ma proposition ?

Le jeune homme ne s'attendait pas du tout à ce genre de propos et sentit l'air lui manquer quelques secondes insignifiantes. Il était perdu et ébahi devant cette interrogation si absurde…si inimaginable et imprévue. Il examina Kei-sama devant lui décontenancé. Toutefois, il ménagea ses émotions et parvint à les contrôler.

- J'avais faim et j'étais sans un sou.

C'était si simple de répondre à cette demande. Si facile d'énoncer la vérité telle qu'il le faisait à présent. Mais, alors pourquoi ce vieillard s'obstinait à le regarder comme s'il savait une chose que le samouraï perturbé ne savait pas ? Sur ses gardes, il vit son interlocuteur bouger les lèvres, prêt à parler, à continuer ce dialogue grotesque.

- Ne saviez-vous pas inconsciemment que vous reverriez Fuu ici ?

L'atmosphère paraissait instable tellement les mots semblaient à la limite de la déraison, de la folie pure pour le garçon aux longs cheveux. Pourquoi ce vieil homme disait ce genre de choses avec ce petit air amusé et certain ? Jin utilisa sa voix froide et rationnelle pour répondre à ces aberrations.

- Comment l'aurais-je pu ? Je n'ai pas vu Fuu depuis plus d'une année, comment aurais-je pu savoir qu'elle se trouverait ici ? C'est insensé.

La frimousse moqueuse et confiante du propriétaire de l'auberge se baissa un moment. Rien qu'un instant, on aurait cru qu'il se résignait devant les mots pleins de sens du garçon, devant la vérité et la logique. Seul un bref instant. Le patron sourit de toutes ses dents (abîmées pour la plupart) et sonda le visage blafard et si calme de Jin.

- Aurait-elle vraiment résisté à ce grand champ de tournesols ?

De sa démarche quelque peu difficile, il passa juste à côté du rônin d'un air réjoui. Il avait fermé les yeux, savourant ce moment où il sentirait la respiration du guerrier se couper, où il entendrait son cœur tambouriner plus férocement dans son thorax, où il imaginerait certainement, le doute et la surprise s'afficher sur son visage.

Jin grimaça, ennuyé alors qu'il vit son interlocuteur le dépasser de sa silhouette âgée et joyeuse. Il était de mauvaise humeur tout à coup, comme si avoir cette conversation aberrante n'était pas ce qu'il avait attendu dès le matin. Comme s'il détestait totalement les propos de cet homme qu'il ne connaissait que depuis un jour et qui paraissait faire comme s'il le connaissait depuis longtemps. Le rônin n'aimait pas son air entendu, ne l'aimait plus depuis qu'il en avait fait les frais. Comment son interlocuteur pouvait-il lui jeter de telles absurdités, de tels mensonges ? Le jeune homme serra les poings difficilement tout en avançant vers la direction opposée de l'être qui l'avait importuné d'une manière plus que dérangeante.

- Tout comme vous, d'ailleurs.

Le combattant partit sans rien répondre. D'un pas silencieux, mais assuré, il avait décidé de s'éloigner très vite de cet homme qu'il ne voulait pas défier, qu'il ne pensait pas avoir le droit de défier, mais qu'il voulait vraiment éviter comme personne au monde. Le guerrier à la longue chevelure sombre, préféra tourner le dos à ce vieillard doté d'une trop grande imagination. Et puis…

Après tout, il ne devait plus rien à cet homme, non ?


Il s'en voulait un peu. Juste un tout petit instant. Mais au fond, rien au monde n'aurait pu l'empêcher de discuter ainsi avec le jeune samouraï qu'il venait à peine de rencontrer dans le couloir de son auberge. Rien qu'en voyant son air perturbé et furieux, le vieillard savait qu'il n'aurait jamais pu y résister. Il sourit victorieusement en arrivant à la pièce principale de son auberge, là où siégeaient habituellement les clients. Maki devrait déjà être debout. Cette petite était travailleuse et s'adonnait à cœur joie à lui rendre service malgré l'heure très matinale de la journée. Tout l'inverse de Fuu qui roupillait encore très certainement dans sa chambre. Il soupira et entra dans la pièce.

C'était au départ un rire qui lui fit relever brutalement la tête. Un rire amical. Et puis des mots, des phrases joyeuses et intéressées. Kei-sama ouvrit grand les yeux vers le tableau qui apparaissait devant lui. Maki qui discutait avec un jeune homme au comptoir de son restaurant. Son employée qui semblait dialoguer avec contentement avec un être dont la voix lui paraissait familière tout à coup. L'homme âgé se rapprocha rapidement pour vérifier son impression.

Sa présence fut d'abord remarquée par le garçon bavard et charmeur qui s'arrêta de parler et lança un regard en coin à la silhouette qui se tenait derrière lui. Cette action stoppa le rire radieux de la brune aux yeux ténébreux qui fixa le nouvel arrivant avec ébahissement, ne l'ayant pas tout de suite remarqué.

- Ah, patron ! Vous voilà.

Elle s'adressa à lui avec son éternelle bonne humeur et sa gentillesse. Après tout, elle travaillait pour Kei-sama depuis si longtemps, si longtemps que le temps ne se comptait plus. Son travail était sa vie. Après toutes les galères qu'elle pensait avoir vécues, Maki avait finalement atterri ici et y était restée. Ici, cet endroit magique qui attirait les gens comme des aimants sans que personne ne comprenne réellement pourquoi. Et elle…elle n'était pas une exception. Elle ne l'avait jamais été, du moins, c'est ce qu'elle s'obstinait à penser.

- Bonjour, ma petite Maki.

Un sourire agréable et bienveillant s'affichait sur son visage ridé en voyant la lueur ensoleillée dans les yeux chocolatés de la jeune femme. Quelqu'un qu'il connaissait depuis si longtemps. Quand avait-il réellement recueilli Maki ? Combien d'années ? Cinq ? Dix ? Si longtemps ? Sa mémoire n'était plus aussi fraîche et précise qu'elle ne l'était dans le temps.

- Bonjour, le papy…

Le dit papy sentit un frisson glacé parcourir son corps en entendant le timbre de cette voix si sarcastique dès le matin. Il venait de la reconnaître. Cette même voix qui se mourrait dans son propre champ de tournesols. Ce même son résigné et moqueur. Ce bruit qui l'avait empêché de dormir convenablement pendant cette nuit tourmentée. Cette soirée qui fut si insolite, irréelle. Peut-être qu'en entendant encore une fois cette voix qui l'appelait, le vieil homme prenait de nouveau conscience qu'elle était là, bien présente à draguer son employée, à manger amicalement avec elle, à le saluer de cette étrange façon…Qu'elle était en vie ici.

- Bonjour.

Bien en vie.

- Tu as réussi à te lever ? C'est bien.

- Je crevais la dalle, fallait bien que je reprenne des forces.

Mugen sourit amusé d'imaginer la surprise naître sur le visage de cet homme qui l'avait ramené à la vie, sans qu'il ne le lui demande, sans aucune garantie d'avoir pris la bonne décision. Après tout, le papy ne connaissait pas le guerrier qu'il venait de soigner et de recueillir. Comment pouvait-il être persuadé qu'il était content d'être encore vivant à l'heure actuelle ?

- Oui, tu en auras besoin.

Peut-être parce qu'il avait remarqué quelque chose dans la réaction de l'homme ensanglanté à ses pieds lors de cette soirée. Peut-être car il se rappelait de son ironie et de son ahurissement lorsqu'il avait parlé des tournesols qu'il salissait de son sang. Peut-être était-ce le hasard si ce jeune combattant avait suggéré que lui-même, personnage vieux mais pas enterré, prenne innocemment sa place.

- C'est vrai.

Non, ce garçon ne voulait pas mourir. Il n'en avait jamais eu l'intention. Du moins, pas au moment où il reçut la visite d'un vieillard qui lui avait avoué ces quatre vérités sur son lit de mort. Du moins, pas avant d'avoir su comment répondre lui-même à ses questions.

Le propriétaire se rapprocha de Maki et fit face à Mugen qui releva la tête en sentant un regard fixe sur lui. A la lumière du jour, il pouvait enfin voir plus attentivement et distinctement l'homme qui était venu le relever. A présent, le samouraï reconnut quelque chose de spécial dans ses yeux noirs qui le contemplaient sans retenue. Il n'en baissa pourtant pas les yeux et sourit en coin devant cette confrontation.

- Tu vas devoir payer ta dette.

- Je n'ai pas demandé à être sauvé que je sache, c'est toi, papy qui a voulu jouer au bon samaritain.

Le combattant aux cheveux ébouriffés n'avait aucun remord, n'ayant jamais rien demandé à cet homme. C'est vrai, il avait peut-être utilisé son saleté de champ de fleurs pour s'allonger, mais avec le temps et la pluie, ces tournesols auraient repris la même forme. Alors non, il ne regrettait rien.

- Je ne parle pas de ça.

Cette fois-ci, Mugen s'étonna et fronça les sourcils. Ainsi donc, le vieil homme ne remettait pas sur le tapis cette histoire de mort, de sauvetage soudain et incompréhensif. De son regard imperturbable, le jeune homme contempla les traits sérieux qui le défiaient inévitablement.

- Je parle de ton repas.

Un instant, on aurait dit que le combattant s'était attendu à une réponse tout à fait différente, comme s'il espérait un peu plus de cette discussion qui paraissait sans sens à ses yeux. Il grimaça pourtant en entendant les mots du patron, pris au piège. Il venait, en effet, d'engloutir un festin à lui tout seul. Les jours s'étaient écoulés dans la faim et avoir la possibilité d'avaler comme il le désirait un repas était une proposition beaucoup trop tentante pour refuser.

- Ne t'en fais pas, j'ai déjà trouvé ce que tu pourrais faire pour me rembourser.

- Tu n'as pas perdu de temps à ce que je vois, papy…

Le garçon rigola ironiquement, s'ébouriffa légèrement ses cheveux emmêlés et fixa après un temps l'homme qui n'avait pas bougé d'un iota, tout comme la jeune femme à ses côtés. Tous deux semblaient attendre sa réaction à lui, préparés à une totale acceptation ou un refus catégorique, ça il ne saurait le dire exactement. Ces deux personnes semblaient toutefois, savoir parfaitement qu'ils avaient intentionnellement mis le vagabond dans cette position. Et Mugen en riait sans savoir pourquoi. Peut-être car il lui semblait avoir été totalement trompé par un vieillard et une jeune fille. Quelle honte…

- Au fond, est-ce que ce n'est pas pour ça que tu m'as soigné ? Tu voulais me piéger dès le départ, non ?

Kei-sama ne broncha pas et attendit patiemment la suite des conclusions du jeune garçon.

- C'est assez bien joué, mais…

Le temps semblait se figer totalement sur les lèvres entrouvertes de Mugen qui s'apprêtait à finir sa phrase.

- Mais qui te dit que je vais accepter ? Qui te dit que je ne refuserai tout simplement pas de te rendre service ? Après tout, comment pourrais-tu m'arrêter ? Après tout, même si je suis malade, toi, tu n'es qu'une vieille peau…

La vérité aussi cruelle qu'elle pouvait l'être pour Kei-sama venait d'être déclarée. Même s'il le voulait, il ne pourrait pas arrêter cet homme. Comment pourrait-il lutter contre un samouraï expérimenté, plus jeune, plus résistant que lui ?

- A moins que tu n'aies un autre tour à me jouer ?

Le propriétaire de l'auberge fronça doucement les sourcils.

- Comment ça ?

- Comment avez-vous fait pour me transporter ici ? A deux ?

Personne le lui répondit.

- Et puis, je suis drôlement en bonne santé pour quelqu'un qui vient à peine de frôler la mort. Ça pue l'embrouille, votre truc…

Mugen renifla méchamment comme s'il sentait la mauvaise odeur d'une embuscade, d'un danger. Après tout, peut-être qu'il était mal tombé et qu'il était moins en danger en train de croupir dans ces foutus tournesols qu'ici. Peut-être que…Oh et puis, sa tête commençait de nouveau à lui tourner dangereusement alors que sa sueur s'infiltrait précipitamment dans ses vêtements. La fièvre reprenait le dessus apparemment. Et ce n'était pas bon, pas bon du tout…

- Tu ne peux être sûr de rien, ici…Mais, il vaudrait mieux que tu ailles te reposer encore un peu.

Kei-sama avait-il remarqué son visage devenir plus pâle, sa sueur glisser sur sa peau abîmée, ses yeux qui devenaient de plus en plus vides ? A en croire sa remarque, il n'y avait aucun doute.

- Tu ne crois quand même pas que je vais rester ici, alors que je ne sais même pas ce que cela va me coûter ?

Et oui, malgré la fatigue, la maladie, les blessures…Mugen ne paraissait pas vouloir oublier l'importance qu'avait son porte-monnaie quasi inexistant. Mieux valait savoir à quoi s'en tenir dès le début et ne pas avoir de mauvaises surprises plus tard. C'est l'expérience qui le lui avait appris. La vie avec une gamine énervante aussi, très certainement…

- Tu vas devoir aider mon employée.

Le vagabond haussa un sourcil, intéressé. La proposition alléchante avait même, un temps soi peu, arrêté sa migraine douloureuse et son cerveau se focalisa sur les propos tenus à son encontre.

- Vraiment ?

- Oui.

Sa voix semblait ravie et ses yeux observaient Maki de façon très suggestive. Elle, par contre, sembla un peu craintive sur le coup. Ses joues s'empourprèrent dangereusement et ses yeux lançaient des regards incompréhensifs vers son employeur.

- Tu vas devoir la protéger.

Protéger un corps aussi gracieux et tellement à son goût…Le garçon ne pouvait rêver d'un service aussi sympathique. Il le fit bien savoir en se rapprochant dangereusement avec un sourire séducteur de sa « proie » qui recula troublée d'être au centre de la conversation tout à coup.

- Et ta dette sera payée.

- Bien, bien…

Évidemment vu sous cet angle, Mugen avait l'impression d'être de nouveau dans une situation qu'il avait déjà vécue auparavant. Avec une gamine à la recherche de quelqu'un de totalement abstrait. Cependant, rien de comparable avec la silhouette de la gamine qu'il avait aidée…Maki semblait plus mûre, plus délicate, plus son type…Cela allait évidemment lui faciliter l'acceptation de cette mission…

- Mais…il y a encore une petite chose que tu ne sais pas.

- Comment ça ?

Un brève seconde, l'esprit du vagabond douta et se refocalisa sur le regard du vieillard avec méfiance.

- Son nom.

Un rire apaisé sortit de la bouche du samouraï.

- T'inquiète pas pour ça, papy, on a déjà fait connaissance. Pas vrai ?

Le malade lança un regard plus que sous-entendu en direction de la jeune femme qui ne fit aucune remarque, mais qui observait avec étonnement son patron ne comprenant pas la raison pour laquelle elle devrait être le moyen avec lequel le jeune don juan les remboursera. Était-elle en danger ? Encore… ? La jeune femme en frissonna doucement et fixa de ses yeux apeurés le visage de Kei-sama qui n'avait pas changé depuis plusieurs minutes déjà. Impossible qu'elle puisse avoir besoin de protection maintenant, pas vrai ? Mais alors…pourquoi ce calme, cette tranquillité dans ce regard qui l'avait déjà tant aidée ?

- Très bien.

Pourquoi n'entendait-elle pas de refus de sa part ? Pourquoi les lèvres de son employeur formaient un rictus diverti et qu'il ne semblait pas du tout prêt à expliquer quoi que se soit ? De sa démarche lente, le vieil homme se retourna en direction de la cuisine, ayant certainement d'autres choses à faire, persuadé qu'il venait de régler toute cette histoire. Maki l'observa partir de ses yeux troublés.

- Maki ?

- Oui ?

Sa voix tremblante et étonnée avait repris de la vigueur, certaine qu'elle allait obtenir les réponses qui lui manquaient. Elle se sentit préparée à entendre n'importe quoi pourvu qu'elle ne reste plus dans ce brouillard épais et continuel qu'était son propre esprit.

- Tu peux me dire où est Fuu ?

Fuu ?

Un instant, on entendit presque un sursaut. Cependant, ce n'était pas Maki qui avait bondi timidement, mais la silhouette assise au comptoir du restaurant. En effet, Mugen savait que ce nom était assez connu dans la région, mais l'entendre de nouveau semblait si étrange et pénible. Il masqua son trouble en continuant de manger ce qui restait dans son assiette, espérant que cela atténuerait la douleur de son crâne.

- Fuu-chan ?

La culpabilité venait de s'éclairer dans les yeux foncés et profonds de la jeune femme. Fuu-chan…Comment avait-elle pu oublier qu'elle était partie hier et qu'elle ne l'avait toujours pas revue depuis ? Prise de remords, Maki répondit au plus vite à la question de Kei-sama, oubliant la discussion précédente et son désir d'obtenir des informations supplémentaires à son propos.

- Je ne l'ai pas vue depuis hier. Est-ce qu'elle va bien ?

Un sourire agréable s'afficha sur la bouche du patron de l'auberge calmant ainsi l'esprit tourmenté de la brune aux yeux chocolat.

- Elle doit seulement m'expliquer ce qu'elle comptait vouloir faire hier.

- Elle voulait juste vous aider, vous le savez.

Maki voulu prendre la défense de sa jeune amie. Après tout, après une année, elle avait appris à connaître le tempérament impulsif de la brune grâce à ses nombreuses sautes d'humeur. Au fond, Fuu n'était pas une méchante fille, avec un sale caractère, c'est vrai, mais elle avait toujours d'excellentes intentions qu'il n'était pas utile de punir.

- Ce que je sais…

Kei-sama ménagea un moment son suspens, réfléchissant profondément à ce qu'il avait en tête. Le temps devint lourd, même pour Maki qui le contemplait sans réellement pouvoir anticiper sa réaction, même pour Mugen qui, inconsciemment, sentait quelque chose de dérangeant dans l'air…

- C'est qu'elle va avoir besoin de protection dorénavant.

Le rônin recracha ce qu'il avait en bouche et regarda d'un air complètement choqué le vieillard qui partait lentement. Le combattant comprit une chose en jetant des regards précipités vers Maki aussi surprise que lui et vers le propriétaire du champ de tournesols qui ne disait plus rien, mais qui souriait en coin.

Le garçon réalisa alors qu'il venait encore de se faire avoir en beauté…


Et comme une lueur d'espoir dans l'obscurité de ses propres idées, elle le vit : son allure habituellement si froide et impassible marchait plus rapidement et avec un peu moins de contrôle, ses yeux fixaient un point invisible devant lui et ses pas se déplaçaient d'une manière subtilement moins sûre. Et en le voyant juste devant elle, elle prit cela comme un signe du destin et s'empressa de courir à sa rencontre.

- Jin !

Il stoppa sa marche en entendant prononcer son nom. Le rônin se retourna en direction de la voix qu'il reconnut comme celle de Fuu. Un son qu'il saisit comme désemparé.

- Jin ! Cela tombe bien que tu sois là !

C'est en voyant sa fragile silhouette accourir à sa rencontre que le samouraï fronça les sourcils, inquiet. Qu'allait-il encore lui arriver ? Seulement une journée qu'il était là et les ennuis pleuvaient déjà tellement sur lui. Et voir Fuu avec cet éclat rassuré dans les yeux lorsqu'elle l'apercevait cela avait de quoi faire froid dans le dos. Jin sentit les problèmes affluer très vite rien qu'en observant cette adolescente courir à en perdre haleine dès le matin. La journée promettait d'être longue…Tiens, après réflexions, il remarqua que la jeune femme ne boitait pas, ne souffrait plus, semblait totalement avoir rayé ce passage malencontreux de sa mémoire.

- Ecoute, tu ne vas pas me croire !

Essaierait-elle de le manipuler pour qu'il l'aide à récupérer cet argent qui semblait tant lui tenir à cœur ? Il ne savait pas, mais préférait ne pas le savoir. Il voulait partir s'entraîner, s'éloigner de cet univers qu'il avait rejoint par erreur, s'en aller pour tenter de réfléchir à ces vingt quatre dernières heures. Il en avait besoin, tellement besoin. Et c'est pourquoi, le vagabond à la longue chevelure décida d'ignorer royalement la jeune fille qui venait près de lui.

En fait, c'est ce qu'il aurait fait si un détail ne le fit pas tiquer.

Fuu arriva à sa hauteur essoufflée et un brin rassurée en le voyant. Son visage était devenu blafard par l'inquiétude et sa course précipitée ne fit qu'un tout petit peu accentuer ses joues colorées. Elle était vêtue d'un kimono différent de ce qu'elle portait à l'époque et ses cheveux, qui avaient légèrement poussés, s'étaient collés à son front plissé. Le combattant fixa de ses yeux insensibles le vêtement de sa jeune amie. Sa voix s'éleva brutalement.

- Tu as du sang sur tes vêtements.

Fuu observa, en effet, son kimono, étonnée d'avoir pu le tacher aussi vite. Elle se remémora sa folle course à la recherche de l'inconnu de la nuit et se souvint, inévitablement, de sa chute à terre. C'était certainement à ce moment là, que le liquide rougeâtre avait sali son habit, salissant par la même occasion son corps et son âme.

- Du sang…

Et c'est vrai, que rien qu'en observant ce sang sur elle en éprouva une sorte de répulsion mélangée à de la peur et de l'incompréhension.

- Il n'est pas à moi.

Jin, d'un haussement suggestif, semblait un peu captivé par la révélation qui se profilait à l'instant. Il n'entendit pourtant pas la suite et se retourna dans la direction opposée à celle de son interlocutrice qui, choquée par ce revirement de situation, poussa un cri indigné.

- Mais, attends ! Ecoute au moins mon histoire !

- Ce n'est pas mon problème.

Le jeune homme n'avait pas le temps d'entendre les jérémiades de sa vieille amie, il ne les avait que trop longtemps supportées la soirée précédente. Il était en colère un peu comme ci les propos tenus à son encontre par le propriétaire de cet endroit, avaient pu tourmenter un peu trop un esprit aussi professionnel que le sien. Le rônin ne voulait pas écouter Fuu, il ne voulait plus rien entendre de plus. Tout ce qu'il voulait, c'était s'entraîner, manger et enfin repartir vers d'autres horizons. Il ne pensait plus rien avoir à faire ici, de toute manière. Son amie allait bien, il l'avait ramenée saine et sauve et le sang qui maculait son vêtement n'était pas le sien. Alors…Il n'avait plus rien à faire ici, il le savait. Il n'aurait jamais du venir ici d'ailleurs.

« Ne saviez-vous pas inconsciemment que vous reverriez Fuu ici ? »

Non.

Ces paroles étaient stupides, tellement grotesques qu'énervantes sur le coup. Bien sûr qu'il ne connaissait pas la réponse à cette question, surtout qu'il n'avait jamais pris la peine d'y réfléchir. Pourquoi faire ? Pour satisfaire les idées saugrenues d'un vieil homme prêt à rendre l'âme ? Non.

- Je partirai après ma récompense et tu le sais. Alors qu'est-ce que j'ai à gagner en t'écoutant ?

Fuu ne semblait pas satisfaite de ce qu'elle venait d'entendre. La fureur monta en elle, proche de l'explosion et ses yeux lancèrent des éclairs meurtriers vers son interlocuteur. Soudain, la rage se calma en réalisant que la situation n'était pas pareille qu'à l'époque. Soudain, l'adolescente comprit qu'elle agissait ainsi par habitude. Coutume qu'elle avait d'avoir une emprise sur le samouraï, un contrôle permanent sous forme de promesse. Et à présent…Promesse il n'y avait plus, malheureusement.

- On est ami, non ?

Jin arrêta de marcher, mais ne se retourna aucunement en entendant l'affirmation évidente de l'adolescente. Ils étaient amis, c'est vrai. Lui-même l'avait avoué à Mugen lors de la dernière bataille et de la fin de leur quête à trois. Lui, l'homme solitaire et combattant imbattable, il s'était surpris à reconnaître qu'il s'était finalement fait des amis.

Et Fuu en faisait partie…

- Qu'attends-tu de moi ?

- Eh bien…

Et Fuu pouvait y trouver son bénéfice….

- Tu n'as jamais voulu te poser quelque part pour reprendre des forces ? Après tout, tout le monde a besoin de repos et ici, c'est l'endroit idéal !

Il écouta la voix si enfantine de la brune qui semblait improviser à chacune de ses syllabes. Pourtant, il ne fit aucune remarque, préférant la voir en finir. Après tout, écouter la jeune femme relater quelque chose qui, elle le pensait sincèrement, aurait pu l'intriguer, lui, l'être le plus imperturbable qu'elle connaissait, pourrait être intéressant, voire drôle s'il se l'avouait.

Se reposer ? Avait-il besoin de repos après ses quêtes continuelles, après ses combats interminables, après tant de marche le conduisant à un endroit qu'il ne parvenait pas à visualiser encore maintenant ? Était-ce ici qu'il allait enfin pouvoir reprendre un peu du poil de la bête et oublier quelques idées récentes et gênantes qui s'étaient aventurées dans un coin sombre de son esprit ? Était-ce dans cette auberge dirigée par un vieillard un peu trop curieux qui avait engagé une fille aussi maladroite et turbulente que Fuu qu'il allait prendre du bon temps ? Jin grimaça quelque peu à cette pensée, ne parvenant pas à se l'imaginer. L'argument de l'adolescente venait de tomber à l'eau, malgré l'espoir et la conviction qu'elle semblait y avoir fourrés.

- Et puis…Tu es sans un sou, pas vrai ?

Cette fois, ce ne fut plus un timbre gamin qui ressortit des lèvres sucrées de la jeune femme, mais plutôt un son calculateur, provocateur. Jin soupira lourdement, répondant ainsi à la question de sa jeune amie. Ce propos, par contre, il ne pouvait pas dire qu'il était peu pertinent. La serveuse avait visé juste. Mais après tout, ne connaissait-elle pas ce même problème de crise économique que lui ? Ils en avaient tous les deux fait les frais par le passé.

- Et si tu m'aides à récupérer cet argent, je te promets de t'en donner la moitié.

Voyant l'attitude un temps soi peu résignée du rônin, Fuu comprit qu'elle avait un argument valable sur lequel s'appuyer. Au départ, elle avait voulu que le jeune homme prenne en considération son offre de repos. En effet, elle se souvint de la discussion étrange qu'ils avaient échangée cette même nuit. Cette conversation à demi-mot qu'elle ne saisissait pas encore totalement maintenant. Toutefois, ce dont elle était persuadée, c'est que Jin ne se montrait jamais distrait en général. Surtout pas par des fleurs…Surtout pas par des tournesols…

Un repos ne serait-il pas adéquat dans ce cas ?

- La moitié ? Tu plaisantes ?

- Bon, bon…Si je négocie avec le patron, tu en auras plus…

La jeune serveuse grimaçait elle aussi, à présent. Le thème de l'argent était un sujet difficile et il lui fallait marchander un peu plus intelligemment qu'auparavant. Après tout, Jin connaissait toutes ses astuces pour négocier une offre à un prix respectable. Il savait aussi que parfois, elle y arrivait, et que parfois, elle se plantait admirablement…

- A quoi cela te sert-il de récupérer de l'argent que tu comptes m'offrir ?

Soudain, il vit Fuu perdre toute contenance en entendant ces paroles sensées. La proposition de son amie semblait absurde et très peu bénéfique pour elle-même. D'habitude, elle se montrait beaucoup plus attentive à son porte-monnaie et aux propositions qui pourraient la satisfaire amplement. Son discours avait quelque chose de désagréable que Jin n'arrivait pas vraiment à déchiffrer, il attendait, de ce fait, que la jeune femme se calme et lui explique plus précisément ses intentions.

- Je sais qu'il y a un truc qui cloche ici.

L'adolescente détourna les yeux du samouraï un peu mal à l'aise et inquiète. Elle sentait son cœur battre un peu plus vigoureusement, surpris par ses propres mots, par ses propres déductions et de ce mal être qu'elle ressentait au fond d'elle-même depuis hier. Quelque chose n'allait pas, elle le savait parfaitement, toutefois, étrangement, elle aurait voulu se tromper. Se dire qu'elle rêvait, qu'elle avait un peu trop d'imagination et qu'elle inventait certaines choses à cause de la fatigue ou même par ennui.

En réalité, Fuu ressentait ce besoin insatiable de se dire qu'elle avait enfin trouvé un endroit où rien ne pourrait plus lui arriver, où quelque soit le danger, elle se sentait protégée comme personne. Un lieu où d'immenses et éternelles fleurs couleur du soleil auraient formé une barrière autour d'elle capable de la protéger des malheurs du monde. La jeune femme sourit tristement, se sentant stupide en y pensant, se sentant redevenir l'enfant qu'elle était par le passé.

- J'y ai réfléchi toute la nuit et je suis certaine que cela va au-delà de cet argent…

Heureusement, elle avait grandi et savait par expérience que le paradis n'existait pas sur terre.

- Je veux savoir ce qui se passe !

Jin sursauta doucement en voyant le visage déterminé et très sérieux de la jeune femme en face de lui. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu cette expression particulière, cette lueur courageuse et aventureuse, ce regard résolu à atteindre à tout prix son but. Le rônin l'avait déjà aperçu. Cependant, il lui semblait qu'à l'époque de leur quête à trois, la détermination de Fuu avait quelque chose de beaucoup plus triste et mélancolique, de quelque chose qui avait un pouvoir considérable sur la jeune orpheline qu'elle était. Elle avait décidé de tout quitter à l'époque, de faire promettre aux deux combattants qu'ils étaient avec Mugen de retrouver un homme qu'elle était censée gifler de toutes ses forces pour les venger sa mère et elle…

« Il est vivant ! Il vivra jusqu'à ce que j'aie pu le rouer de coups. »

Pourtant, cet air sur son visage à présent paraissait transporter Jin à ce moment précis de l'histoire.

- Alors, tu acceptes ?

On aurait pu très nettement entendre l'once d'espoir réfugiée dans cette question. Le vagabond considéra un instant Fuu de ses yeux perçants, mais ne dit rien, réfléchissant à cette soudaine demande. Puis, après quelques secondes de silence interminable, sa voix s'éleva froide et professionnelle.

- Je vais y réfléchir.

- Quoi ? Mais c'est une bonne offre ! En plus, cela te fera de l'exercice ! Allez !

Fuu s'emportait en voyant son ami se retourner de nouveau, paraissant la narguer de ce fait. Elle connaissait pourtant le caractère si particulier de Jin et savait aussi qu'il avait besoin de réfléchir à ce qu'elle venait de semer dans sa tête. Toutefois, la brune aurait également voulu qu'il lui indique, par un geste infime, qu'il y avait une possibilité pour qu'il accepte finalement de l'aider.

- Occupe-toi d'abord de mon repas.

Fuu grogna mécontente en constant le départ de son interlocuteur. Son repas ! Ben voyons….Il n'y avait que ça qui l'intéressait réellement ? La jeune femme rageait en son for intérieur. La gourmandise était pourtant un de ses plus grands défauts, à elle, mais en entendant Jin utiliser cet argument pour en finir avec leur échange, elle sentait sa fureur grandir…

Et finalement, la colère retomba si rapidement qu'elle était montée. L'adolescente semblait très perturbée pour passer aussi vite d'un sentiment si intense à un autre. Devenait-elle lunatique ? Elle ne considéra pas longtemps cette idée la croyant trop gênante à ses yeux. C'était simplement en voyant la silhouette du samouraï disparaître dans l'ombre des arbres de la forêt que son cœur se serra et son âme se tranquillisa étrangement.

En effet, Fuu se rendit compte qu'elle venait de rayer de sa mémoire l'incident des tournesols en sang.

Elle culpabilisa sans comprendre. Comment une discussion avec Jin pouvait-elle être plus importante que ces tournesols ? Pourquoi rien que quelques mots échangés avec un vieil ami avaient effacé le sang qui souillait ses doigts, ses vêtements et ces plantes qu'elle chérissait tant ? Comment avait-elle fait pour arrêter sa course et s'arrêter devant le rônin qui ne lui devait plus rien ? Avec quel espoir fou avait-elle cru que ce garçon solitaire allait vouloir l'écouter et l'aider ? Fuu soupira sinistrement en s'entendant penser.

N'avait-elle pas voulu que par respect pour ses propres souvenirs, Jin vienne à son secours… ? Si ?

Mais c'était impossible…

Pas vrai ?


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Kingaaa.