Chapitre 7

Les Leclerc étaient presque des habitués du petit restaurant. Jon n'y allait jamais seul et son père ne vivait plus à Paris mais, chaque fois qu'il faisait le déplacement, c'était là qu'ils allaient dîner. Jon choisissait même toujours le même plat : un simple steak qu'il trouvait merveilleux pour la seule raison que, le reste du temps, ses repas ne contenaient pas d'autre viande que du jambon dans un sandwich ou des lardons dans la sauce (en pot) qu'il mettait sur des pâtes.

Normalement, ces rendez-vous avec les steaks étaient trop importants pour qu'il risque de les oublier. Le rappel sur son téléphone n'était censé servir qu'à l'avertir qu'il était temps d'éteindre son ordinateur ou de poser sa guitare. Quand il avait appelé son père pour annoncer qu'il serait en retard, celui-ci avait eu l'air de croire à l'explication "J'étais chez Flo et on chantait" sous-entendant qu'il n'avait pas vu le temps passer (alors que "Ça m'était complètement sorti de l'esprit" aurait été beaucoup plus proche de la réalité), mais Jon s'attendait toujours un peu à être interrogé sur la véritable cause d'un oubli aussi surprenant. Pourtant, si le sujet "éventuelle future belle-fille" finit bien par être abordé, ce ne fut pas de cette façon.

- Quand je te dis que tu as besoin d'une femme, Jonathan ! s'écria son père (prononçant le prénom à la française, pas comme Drake) alors que Jon venait de dire que ce repas changeait bien agréablement de ce qu'il mangeait chez lui.

Une femme... À vingt ans ? Certes, ses parents s'étaient mariés vers cet âge-là, mais à cause de lui, le bébé imprévu, et parce qu'ils s'aimaient - pas parce que l'un d'eux avait besoin d'aide pour cuire des steaks. Heureusement, Jon savait que son père ne parlait pas sérieusement. Enfin, pas tout à fait.

- Qui te dit qu'elle saurait cuisiner ? répliqua-t-il donc d'un ton léger.

Son père admit que, "de nos jours", c'était loin d'aller de soi. Et Jon éclata de rire.

- Tu parles comme un vieux ! "De mon temps, toutes les femmes savaient cuisiner".

Jon était sûr que ce n'était pas vrai, en plus. Du temps de ses grands-parents, à la rigueur, mais certainement pas dans les années 90. Malgré tout, il devinait à quoi pensait son père : même s'il ne s'en souvenait pas bien, il savait que sa mère avait été un parfait cordon bleu.

Il sourit quand les mots "ta mère aimait cuisiner" conclurent un mini-discours de style "tu as raison mais j'ai mes raisons". Après tout ce temps, il n'y avait guère plus que les allusions à l'accident qui plombaient complètement son humeur. Toute autre évocation de la disparue était plutôt bienvenue, car il lui arrivait de craindre que ses souvenirs deviennent de plus en plus flous, peut-être jusqu'à s'effacer, si personne ne leur donnait jamais l'occasion de lui revenir à l'esprit. Préférant tout de même ne pas laisser la conversation dériver vers d'autres détails du passé, il commenta seulement le fait de ne pas être obligé d'aller au restaurant (ou chez ses grands-parents) pour avoir un vrai repas.

- Ça devait être bien.

- Oui, approuva son père d'un ton un peu nostalgique. Donc, conseil de vieux : trouve-toi une femme qui cuisine !

De nouveau, c'était clairement une plaisanterie. Jon aurait pu s'en sortir en demandant si son père avait retrouvé l'une de ces perles rares ou s'il pensait qu'ils devraient s'inscrire sur un site de rencontre et tester celles qui répondraient à leurs annonces en s'invitant à dîner chez elles. Mais, quand cette réplique possible lui vint à l'esprit, il avait déjà perdu l'occasion de la placer en disant ce qu'il pensait depuis le début.

- Je crois qu'Élina serait choquée si je l'appelais pour lui demander si elle sait cuisiner.

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Drake n'avait pas menti à Loris : en sortant, il n'avait encore aucune idée de l'endroit où il passerait la soirée. En fait, maintenant qu'il était installé à une petite table voisine de celle où il s'était trouvé la veille avec Élina puis avec Lucile (et, entre temps, avec les deux plus Jon), il n'arrivait même pas à déterminer à quel moment il avait choisi ce café. La décision avait dû se prendre à un niveau presque inconscient pendant qu'il marchait vers la station de métro, la plus grande partie de son esprit occupée à tenter de calmer le tourbillon provoqué par les prétendues révélations de la pseudo-voyante.

Il n'y croyait pas, bien sûr. Aucune personne censée n'aurait pu. Mais, dès que le serveur s'éloigna après avoir noté sa commande, il reprit son téléphone, qui affichait la page d'accueil de Wikipédia en version néerlandaise, et, dans la case "zoeken" ("rechercher"), tapa "Dracula".

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En rentrant, Élina trouva Lucile sur le canapé, plongée dans la lecture d'un e-book. Et, comme après chaque dispute, aucune véritable réconciliation ne fut nécessaire. Lucile leva simplement les yeux pour lui parler comme si de rien n'était.

- Tu étais où ?

- Chez Flo, répondit Élina en prenant place à côté de sa soeur. Et y avait Jon, aussi.

- Vous êtes plus fâchés ?

Lucile était surprise, bien sûr, mais surtout ravie, apparemment.

- On a parlé et... c'est un peu compliqué mais en résumé : il est gay mais il m'aime quand même, annonça Élina avec un grand sourire.

Elle s'attendait à des couinements ou à un "Je le savais !" triomphant. Pas à un éclat de rire.

- Ça doit pas être dans le livre, que Jonathan Harker est gay !

Déconcertée, Élina resta un moment à regarder sa soeur, sourcils froncés, attendant une explication qui ne venait pas. Puis elle demanda "Quel livre ?" et Lucile lui montra ce qu'elle était en train de lire.

"Dracula" de Bram Stocker. Très bien mais, en dehors du prénom (qu'Élina ne savait pas lié à cette histoire dont elle ignorait presque tout), quel rapport avec Jon ?

- C'est ton fiancé, Mina ! lança Lucile sur un ton de grande révélation.

Élina ne comprenait toujours rien, mais "Mina" lui disait quelque chose. Comme le jour où Drake l'avait appelée Elisabeta, elle trouvait que ça sonnait juste. Sans parler des fiançailles. Et à propos, n'était-ce pas le nom que Jon lui avait donné dans le fameux rêve ? Ou quelque chose de plus long contenant ces deux syllabes.

- C'est un personnage du livre ?

- Oui, confirma Lucile. Wilhelmina Murray.

Voilà, c'était ça ! Le Jon de son rêve l'avait appelée Wilhelmina avant de lui demander sa main. Mais Élina n'eut pas le temps de s'attarder sur le souvenir, car Lucile n'avait marqué qu'une brève pause avant de poursuivre.

- Et d'après la soeur voyante du coloc de Drake, les personnages du livre, c'est nous.

- Nous ? répéta Élina. Toi, moi, Jon ?

Mais c'était un roman, n'est-ce pas ? Et même pas un roman historique réaliste, d'après le peu qu'elle en savait.

- Toi, moi, Jon et Drake ! précisa Lucile, guettant la réaction de sa soeur.

Avec un temps de retard, Élina comprit pourquoi.

- Non, ne me dis pas que tu crois ça !

Il y avait de quoi se demander si les consultations de la voyante mentionnée plus tôt incluaient une bouteille d'alcool fort à partager avec ses clients. Sauf que Lucile n'avait pas l'air ivre.

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Passé à la page "Vlad Dracula" (alias Vlad III, prince de Valachie), Drake lisait avec d'autant plus d'horreur que certaines choses lui semblaient plus ou moins familières. Qu'il ait vécu en ces temps et ces lieux, il pourrait facilement le croire. Mais que cette biographie soit la sienne ? Non. D'ailleurs, certains détails ne concordaient pas avec ce que Lison lui avait dit. N'empêche, il y avait quelque chose...

Quand le serveur apporta le verre qu'il avait commandé, il le vida pratiquement d'un trait.

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Contrairement à d'autres hommes ayant abandonné leurs études pour gagner de quoi élever un enfant arrivé avec quelques années d'avance sur le planning idéal, Abraham Leclerc n'avait jamais regretté sa décision. La médecine l'intéressait toujours mais, malgré la routine et un salaire peu élevé, son emploi actuel lui convenait, les horaires fixes lui permettant de jouer du clavier dans un groupe de rock métal le soir et le week-end.

Parfois, il se demandait si son fils ne préférerait pas ce genre de vie aussi. On ne pouvait pas dire qu'il ait choisi la fac de droit uniquement pour "faire bien" mais, en dehors de ça, c'était tellement un artiste... Depuis des mois, Abraham y pensait chaque fois qu'il voyait Jonathan (qu'il n'appelait jamais Jon) hésiter à lui dire quelque chose.

Cette fois, comme il venait d'apprendre l'existence de la dénommée Élina, il s'attendit même à entendre annoncer que l'histoire allait se répéter - bébé compris. Puis il se souvint que Jonathan ne connaissait pas cette fille depuis longtemps et que donc, même en admettant qu'ils aient passé ensemble la nuit suivant la fête dont il avait parlé (hypothèse peu probable, autant qu'un père puisse juger de ce que son fils considérerait comme acceptable ou non), il serait trop tôt pour qu'elle soit sûre d'une telle conséquence. En revanche, la partie "j'arrête mes études" - avec un "pour me consacrer à la musique" en plus - semblait si évidente que c'était presque comme si les mots avaient déjà été prononcés.

Et pourtant non. Rien à voir.

- Est-ce que... À ton avis, si... Se demander si on pourrait avoir déjà rencontré quelqu'un dans une autre vie, c'est complètement hérétique ?

Pris au dépourvu, Abraham n'émit qu'une exclamation de stupeur. Ce n'était pas la première fois que son fils lui demandait conseil sur une question de religion, mais celle-là était bien étrange. D'où venait donc cette idée ?

- Élina. Depuis la première fois que je l'ai vue, je...

Ah, c'était donc ça ! Il fallait que le petit soit vraiment amoureux pour délirer à ce point-là.

- Donc tu tentes d'expliquer un coup de foudre par une vie antérieure ?

- Te moque pas, c'est pas drôle ! protesta le "petit" (qui, depuis quelques années, était bien plus grand que son père, en fait). Y a un truc chelou.

- Oui : ta façon de parler.

Ce n'était peut-être réellement pas le moment de plaisanter, mais ce genre de réplique était tellement habituel entre eux que ne rien dire aurait paru anormal.

- Un truc bizarre, corrigea Jonathan en exagérant un air agacé. Mais sérieusement ! Déjà, elle a rêvé que je la demandais en mariage. Bon, d'accord, c'est une fille, mais enfin, le jour où on s'est rencontrés, quand même...

Sans doute valait-il mieux éviter d'en rajouter avec un commentaire sur l'intuition féminine qui aurait pu souffler à la jeune fille qu'elle se trouvait en présence d'un garçon ayant grand besoin d'aide pour tenir sa maison.

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Comme la version e-book de "Dracula" ne coûtait rien, Élina n'avait pas besoin d'attendre que Lucile ait fini le livre pour le lire à son tour. Elle était donc allée chercher sa propre liseuse et avait téléchargé le même fichier. Lucile tournait de temps en temps la tête de son côté, cherchant à deviner où elle était arrivée dans l'histoire.

Peu après avoir entamé le premier chapitre, Élina avait ri en faisant remarquer que, d'un point de vue moderne, "I had all sorts of queer dreams" pourrait être pris comme preuve que finalement si, Jonathan était bien gay dans ce livre aussi (et Lucile avait été très tentée d'envoyer à Jon un message demandant s'il avait fait "toutes sortes de rêves bizarres et/ou gays" ces derniers temps). Rien d'autre depuis.

Lucile avait maintenant atteint un passage qui l'intriguait particulièrement, et elle ne prêtait plus aucune attention à sa soeur quand celle-ci prit à nouveau la parole.

- Non mais déjà les histoires de vampires, c'est n'importe quoi, alors là ! Drake est adorable, il a rien d'effrayant, quoi !

- C'est exagéré, évidemment, répondit distraitement Lucile sans quitter sa page des yeux.

- J'aime beaucoup Jonathan, en tout cas.

- Forcément.

Lucile aussi l'aimait bien, et s'était vite persuadée, au fil des pages, qu'elle l'avait réellement connu. S'il s'était agi d'une histoire plus vraisemblable, elle y aurait cru sans réserve.

Se décidant à accorder toute son attention à la conversation, elle posa la liseuse sur ses genoux.

- Je vois parfaitement Jon dans le rôle, poursuivait Élina. Mais Drake...

Oui, pour Drake, c'était différent. Comment comparer une personne ordinaire à une créature mythique ? Et pourtant...

Sachant que sa soeur n'apprécierait pas de l'entendre dire ce qu'elle pensait, Lucile se contenta de lancer "C'est sûr qu'il a rien d'un vieux à moustache !" dans un petit éclat de rire.

Mais Drake avait bien quelque chose de légèrement inquiétant par moments. Repensant à la réaction qu'elle avait eue quand il s'était penché vers elle, Lucile était bien près de croire qu'il pouvait vraiment avoir été un vampire.

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Au moment du dessert, Jon avait fini par reposer la question que la mention d'Élina (et tout ce qui avait suivi) lui avait presque fait oublier. Et, cette fois, son père répondit sérieusement.

- En fait, certaines personnes disent que ce n'est pas contraire à la Bible, notamment parce que, d'après eux, il est clair que St Jean Baptiste était considéré comme la réincarnation du prophète Élie et que ça ne choquait personne. Mais d'autres citations indiquent le contraire et, franchement, je les trouve plus convaincantes.

À l'évidence, il n'approuvait pas l'idée que son fils se mette à croire à une chose que la majorité des chrétiens considéraient comme fausse. Mais il ne savait pas tout. Jon n'avait pas pu expliquer à quel point son attirance pour Élina était étrange, puisque sa soudaineté n'était pas ce qu'elle avait de plus étonnant.

Il n'avait jamais envisagé de tout dire. D'ailleurs, pourquoi l'aurait-il fait, puisque lui-même comptait bien ignorer ou combattre cette part de sa personnalité qu'il considérait comme un terrible défaut ? Si on lui demandait comment il imaginait sa vie à trente ans, il répondait sincèrement qu'il se voyait notaire (d'où les études de droit dont il venait de terminer la première année), marié, et père d'un petit garçon. Quant à savoir pourquoi un garçon plutôt qu'une fille... Il s'était toujours dit que ça devait être parce que c'était le modèle de famille auquel il était habitué (même si, bien sûr, il espérait que cet enfant-là aurait une mère aussi vivante qu'aimante pour bien plus que les six premières années de sa vie) mais, maintenant qu'il se posait des questions au sujet d'Élina, il commençait à se demander s'ils avaient eu un fils ensemble dans cet hypothétique passé commun.

Jon s'aperçut brusquement qu'il ne suivait plus du tout ce que disait son père. Apparemment, celui-ci s'était lancé dans une série d'exemples et contre-exemples. Hélas, la conclusion restait la même : lui, il n'y croyait pas. Sous-entendu : Jon ferait bien de ne pas y croire non plus.

- Tu préférerais que je sois complètement gay ?

Stupéfaction. Des deux côtés, parce que Jon n'avait pas réfléchi avant de parler. L'occasion s'était présentée et il l'avait saisie, l'agacement aidant. Mais il le regrettait déjà.

- Non, rien, s'empressa-t-il de répondre à un "Hein ?" que, contre toutes probabilités, il avait décidé de prendre comme une invitation à répéter une phrase mal comprise (ce groupe de dix personnes à l'autre bout de la salle riait assez fort pour couvrir sa voix, non ?).

- Jonathan ! Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Bon, d'accord, l'espoir était stupide. Maintenant, le seul moyen de s'en sortir serait de faire croire que ça ne voulait pas dire ce que ça avait l'air de vouloir dire. Il n'avait pas affirmé être gay, après tout - seulement demandé (ironiquement, ou du moins pourrait-il le prétendre) si ça choquerait moins son père que le fait de s'interroger sur un possible cas de réincarnation. Il avait une petite chance de convaincre (s'il arrivait à faire oublier le mot "complètement", difficilement justifiable). Mais ce mensonge rendrait encore plus difficile un éventuel aveu ultérieur. Or, il venait de se rendre compte que, si effrayante que soit l'idée d'aborder un tel sujet avec son père, il ne se sentait plus capable de le lui cacher éternellement.

Les yeux fixés sur sa coupe de glace (café liégeois, commande aussi habituelle que le steak), déplaçant du bout de la cuillère un morceau de chocolat en forme de grain de café, il parla à la limite du chuchotement.

- Élina est la seule fille que j'arrive à trouver vraiment attirante. Sans même essayer, en fait. Mais sinon...

Pendant quelques secondes qui semblèrent s'étirer jusqu'à atteindre une longueur de minutes, son père ne dit rien. N'osant toujours pas le regarder, Jon fut même tenté de s'excuser, comme s'il y pouvait quelque chose. Il aurait presque préféré un éclat de colère à ce silence qui respirait la déception. Et puis son père parla enfin... et ce fut Jon qui s'énerva. Parce que, de tous les commentaires auxquels il aurait pu s'attendre, celui-là était peut-être le plus ridicule.

- Je me disais bien qu'être ami avec un danseur...

- Mais Flo n'est pas gay ! C'est moi qui n'ai jamais pu m'empêcher de le regarder comme je ne regarde jamais les filles !

Enfin, sauf Élina, maintenant... Après une brève pause (pendant laquelle son père se contenta de le dévisager avec l'air de se demander s'il devait le prendre au sérieux), Jon ajouta cette phrase d'un ton beaucoup plus doux, en accord avec le prénom qu'elle contenait.

- Dans ce cas, cette fille est un don de Dieu pour te remettre dans le droit chemin.

Tout en ayant vaguement conscience que cette réplique avait quelque chose de révoltant (Drake l'aurait détestée, et pas seulement parce qu'il ne croyait pas en Dieu), Jon la trouva rassurante. Son père l'aimait toujours, c'était tout ce qui comptait. Et, en plus, il avait peut-être raison.

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- Je ne sais même pas pourquoi je lis ça.

- Parce que tu es curieuse.

Curieuse, Élina l'était et l'admit volontiers.

- Mais je refuse de croire que cette voyante ne délire pas ! ajouta-t-elle avec insistance.

Lucile haussa les épaules, et Élina se demanda comment elle pouvait prendre aussi calmement l'idée d'avoir été un personnage de roman (et quel genre de roman !). Ou, si elle était perturbée aussi, elle le cachait bien. Au lieu de s'inquiéter des coïncidences, elle venait de déclarer trouver amusant que les prénoms de Drake et Jon rappellent Dracula et Jonathan.

- Lucile... commença Élina avec l'intention de lui faire comprendre qu'elle trouvait ça plus effrayant que drôle.

Mais, visiblement, le prénom fut pris comme la suite d'une énumération : Drake, Jon, Lucile - Dracula, Jonathan, Lucy...

- Même toi : Elisabeta-Mina ! Femme de Dracula dans une vie, fiancée de Jonathan dans la suivante... Pas étonnant que tu kiffes les deux !

Élina lança à sa soeur un regard indiquant qu'elle risquait de finir par douter de sa santé mentale. Parce que "pas étonnant"... C'était un peu fort.

- Arrête de parler comme si tu y croyais !

- Arrête de prétendre que tu arrives à ne pas y croire du tout ! répliqua Lucile du tac au tac.

Cette fois, Élina en avait assez. Éteignant sa liseuse, elle la posa sur la table basse.

- Je ne veux pas envisager que ça puisse être vrai, ça fait trop peur ! On devrait arrêter de lire, se préparer un truc à manger et parler d'autre chose.

Mais, comme Lucile le fit remarquer, c'était plus facile à dire qu'à faire. Bien que déterminée à chasser cette histoire de son esprit, Élina aussi avait un doute sur la possibilité de trouver un autre sujet de conversation.

x x x

Loris ne prêtait aucune attention au contenu de son assiette, pas plus qu'à celui de l'émission de télévision qu'il suivait habituellement avec un intérêt auquel l'animateur n'était pas du tout étranger. Il n'avait pas non plus parlé depuis une bonne dizaine de minutes, et ne reprit part à la conversation que lorsque Sabine s'adressa directement à lui.

- Si je dis que tu devrais manger plus, vous allez encore dire que je parle comme maman, hein ?

Loris faillit répliquer que ce serait soit ça soit "De quoi je me mêle ?" mais opta finalement pour une autre réponse, plus amusante pour lui... et moins pour son autre soeur.

- Et si je réponds que je veux pas trop manger pour pas devenir comme Lison, elle va encore me frapper avec son nounours.

- C'est une nounoursette, corrigea aussitôt l'intéressée. Et tu es un connard.

- Ah non, ne commencez pas ! soupira Sabine.

Pour une fois, Loris renonça à relever l'insulte. Pas pour que Sabine puisse manger tranquillement, bien sûr. Juste parce qu'il avait autre chose en tête.

- Je m'inquiète pour Drake, en fait, avoua-t-il après quelques secondes d'hésitation.

- Ça, moi aussi, dit Sabine sans paraître surprise (pourtant, s'inquiéter pour les gens, ce n'était pas tellement le genre de Loris, d'ordinaire). Un choc pareil...

- C'est pas ma faute, hein ! précisa Lison comme si les autres l'avaient accusée.

Loris l'ignora.

- Il faudrait que j'aille voir où il est.

Il voulut se lever, mais Sabine l'arrêta.

- Termine ton assiette d'abord !

Levant les yeux au ciel, Loris reprit sa fourchette.

- Oui, maman ! lança-t-il, sarcastique.

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Drake commençait à s'ennuyer. En plus, le niveau de batterie de son téléphone ne lui permettrait plus très longtemps de lire tout ce qu'il pourrait encore trouver en ligne sur Dracula et le personnage historique dont celui du roman était vaguement inspiré.

Ouvrant un moteur de recherche, il tapa le nom de la boîte de nuit où Loris et lui avaient rencontré Jonathan et Florian. Heures d'ouverture... Bon, vu le temps qu'il lui faudrait pour aller jusque là, il pourrait partir bientôt. Peut-être encore un petit verre en attendant ?

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Rentré chez lui, Jon avait pris sa guitare pour se mettre à la composition d'une chanson dont quelques mesures lui était venues en tête sans qu'il les cherche (ce qui lui arrivait souvent, surtout dans les transports, les jours où il s'apercevait qu'il avait encore oublié de recharger son lecteur mp3). Il était tard mais, avec le raffut que faisaient ses voisins quand ils invitaient des amis, il ferait beau voir qu'ils protestent pour un peu de musique.

Hélas, il avait du mal à se concentrer. Il tenait le refrain mais pas encore les couplets, et le répéter en boucle en espérant finir par trouver sur quoi enchaîner devenait lassant. Finalement, il décida que ça suffisait pour ce soir et alluma son ordinateur. Il aurait dû demander à Élina si elle avait MSN... Quoique, ce n'était peut-être pas le meilleur moyen de lui dire ce qu'il voulait qu'elle sache.

Lu, c'est quoi l'adresse e-mail de ta soeur ? envoya-t-il par SMS.

Puis il retourna à son écran d'ordinateur et, laissant le champ de destinataire provisoirement vide, se mit à écrire un message que, contrairement à son habitude, il signa "Jonathan".

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Au bar de la boîte de nuit, Drake examinait la carte des boissons, cherchant quelque chose d'original à tester. Une exclamation néerlandaise correspondant plus ou moins au français "Oh, mais c'est pas vrai !" lui échappa quand il arriva à une liste de cocktails dont une ligne lui sauta aux yeux.

Dracula... Juste quand il commençait à penser à autre chose !

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Élina avait bien tenté de reprendre le livre qu'elle lisait la veille, mais son esprit la ramenait sans cesse au journal de Jonathan Harker. Elle finit donc par fermer le roman historique dont les personnages ne parvenaient plus à retenir son attention, et ralluma sa liseuse.

Installée sur le côté, un bras glissé entre ses deux oreillers et l'appareil idéalement posé pour allier confort de lecture et accessibilité du bouton tourne-page, elle retrouva Jonathan en Transylvanie, puis Mina et Lucy en Angleterre.

Quand elle s'endormit, la liseuse passa en mode veille mais l'histoire se poursuivit dans ses rêves. Elle était Mina, Lucile était Lucy, et tout semblait normal.

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Suivant (une fois n'est pas coutume) un conseil de Sabine, Loris avait commencé par essayer d'appeler Drake, puis lui avait envoyé plusieurs SMS à quelques minutes d'intervalle, demandant "Ça va ?" et surtout "T'es où ?". Tout cela sans succès. Soit Drake n'avait pas vu les messages, soit il avait décidé de les ignorer. Loris n'était donc pas plus avancé. Heureusement, comme Drake ne connaissait pas encore bien Paris, la liste des endroits où il était le plus susceptible de se rendre n'était pas bien longue.

Un bar près de chez eux... Non.

Le café du rendez-vous avec "Elisabeta"... Non plus.

Maintenant, vu l'heure tardive, une boîte de nuit n'était pas à exclure. Il y avait celle où Drake était allé avec ses collègues danseurs peu après son arrivée, mais Loris préféra parier sur la deuxième option. Seulement, il fallait qu'il passe se changer avant. Pas question d'arriver là en vêtements ordinaires et sans maquillage ni talons hauts - il avait une réputation à tenir.

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Comme sa soeur, Lucile avait repris sa lecture après être allée se coucher, mais le message de Jon l'avait interrompue, et maintenant elle se demandait si elle avait bien fait d'y répondre sans demander l'avis d'Élina. Ils avaient l'air tout à fait réconciliés mais... Enfin, on verrait bien. D'ailleurs, elle était curieuse de voir ce que Jon allait écrire. Parce qu'Élina la laisserait lire l'e-mail, c'était (presque) sûr.

Elle hésitait entre continuer à lire et essayer de dormir. Essayer, parce qu'elle doutait d'y arriver facilement. Avec juste ce que Lison lui avait dit, elle n'avait pas pu croire que ça puisse être vrai, mais avec tout ce qu'elle avait lu depuis... Oui, elle était Lucy, c'était presque une évidence. Sans trop savoir s'il s'agissait d'un tour de son imagination ou d'une véritable bribe de souvenir, elle arrivait même à visualiser le moment où Drake l'avait mordue. Enfin, pas vraiment Drake, mais... C'était là que ça devenait effrayant. Si les vampires avaient bien existé, est-ce qu'ils existaient encore ?

Et est-ce que Jon se moquerait d'elle si elle l'appelait pour lui demander si par hasard il n'aurait pas un autre pendentif en forme de petite croix comme celui qu'il portait toujours ?

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- Hé, Drac !

La main sur son épaule ne dérangea pas Drake. Le surnom, en revanche...

- C'est Drake, Sor... Jor... Loris ! bafouilla-t-il.

Il n'avait aucune idée d'où le S était venu. Le J (prononcé comme un Y), oui, parce que Joris était un de ses amis d'Amsterdam (et un prénom répandu aux Pays-Bas en général), mais il ne connaissait personne dont le nom commence par "Sor".

- T'es pas un peu beurré, toi ? questionna son ami d'un ton signifiant qu'il n'en doutait pas.

- Drac's faute ! répliqua Drake, mélangeant français et anglais.

En même temps, il désigna son verre du doigt, mais Loris n'en comprit pas mieux pour autant.

- La faute de Drac ? Ta faute, donc ?

- Non ! Dracula... Ça !

Montrer le nom sur la carte des boissons se révéla plus efficace.

- Ah ! Et tu en as bu combien ?

Plusieurs. Pas encore beaucoup, mais si on y ajoutait les bières qu'il avait prises au café avant... Non, il ne savait plus. Et aussi, il avait lu tant de pages en néerlandais et en anglais qu'il avait du mal à repasser en "mode français".

- 'k weet 't niet, répondit-il finalement.

Puis, à la réflexion, il ajouta "Dunno", supposant que l'anglais serait plus clair pour Loris. Il retrouva "(je ne) sais pas" juste un peu trop tard, alors que son colocataire s'écriait déjà "Et tu parles même plus français !"

- Encore heureux que tu comprends quand même, enchaîna Loris avant que Drake ait pu l'informer que son français n'avait pas complètement disparu. Parce que moi, le néerlandais...

Drake eut un sourire amusé.

- Wanna try Romanian?


Notes et traductions :

La phrase "I had all sorts of queer dreams" (extraite du chapitre 1 de "Dracula") signifiait simplement "J'ai fait toutes sortes de rêves bizarres", mais de nos jours le mot "queer" est surtout utilisé comme plus ou moins synonyme de "gay" (injurieux ou non selon qui l'utilise), et les anglophones trouvent aussi amusant le "nouveau sens" que prennent certaines phrases de "vieux" romans à cause de ça.

"'k weet 't niet" et "dunno" sont des versions abrégées de "ik weet het niet" et "I don't know". Comme indiqué dans le texte, les deux signifient "je ne sais pas".

Wanna try Romanian?
Tu veux qu'on essaie en roumain ?