Le lendemain, ce fut dans une demeure bien calme que Gojyo se réveilla, seul dans la petite chambre. Ce dernier n'avait pas entendu Jien quitter la maison et en se redressant lentement sur le lit, il songea alors qu'il n'avait aucun souvenir de s'être réveillé durant la nuit qui s'était écoulée à grande vitesse. Surpris de cet état de fait, il mit quelques minutes avant de se lever pour refermer la fenêtre d'où le vent s'engouffrait ardemment à travers la pièce. Alors qu'il se tenait debout face à l'extérieur, il songea tristement au fait qu'aujourd'hui encore, il resterait enfermé la journée entière sans grande occupation.
Dehors, les arbres semblaient déchanter sous la brise, qui se faisait de plus en plus forte. Le ciel n'était pas gris, mais les nuages paraissaient bien assez nombreux pour couvrir d'une toile cendrée tout l'horizon qui se perdait sous cette masse. Lorsqu'il se retourna vers l'armoire fraîchement repeinte, le petit garçon s'arrêta un instant devant le miroir qui y trônait pour observer l'état de ses blessures. En inspectant rapidement les étagères, il y trouva le nécessaire pour changer ses pansements qu'il se hâta de remplacer en se remémorant les bribes de conversation de la veille. Après avoir fait quelques pas dans la pièce silencieuse, il réalisa alors que le simple fait de marcher le faisait encore frugalement souffrir au niveau de l'abdomen. Il s'assit alors sur son lit, l'esprit emmêlé par tous les détails qu'il avait découverts en discutant avec Jien au soir. Les yeux rivés sur la fine couverture, il afficha un léger sourire inconscient en repensant au visage de ses parents qu'il avait enfin pu découvrir. Il s'était de nombreuses fois imaginé leur portrait, mais n'avait jamais songé qu'il leur ressemblerait autant à tous les deux. Alors qu'il commençait à être ébloui par un timide soleil, il était simplement heureux de se dire que tous deux étaient véritablement de bonnes personnes et qu'au travers de ce récit, il avait un temps soit peu appris à les connaître malgré le voile qui les séparait aujourd'hui. C'était comme s'il avait pu inconsciemment faire le deuil de ce couple qui avait commencé à l'élever, rassuré du fait que son frère ait été assez grand pour se souvenir et lui raconter avec exactitude les moments passés avec eux.
Au rez-de-chaussé, la jeune femme avait constaté que les photos sorties la veille n'avaient pas retrouvé leur place habituelle. Alors qu'elle commençait à s'agiter en bas des escaliers, elle finit par escalader bruyamment les marches pour se rendre jusque devant la chambre, d'où le petit garçon l'avait entendue. D'abord silencieux, ce dernier s'avança pour rejoindre la bordure qui le séparait du couloir en apposant discrètement sa main sur la poignée, sans l'abaisser. Le visage accolé contre la porte, il entendit Shiera tenter d'ouvrir cette dernière à plusieurs reprises alors qu'elle était toujours verrouillée. Comprenant que la jeune femme perdait patience à rester dans ce silence évasif, il s'éloigna de quelques pas pour rejoindre son lit lorsqu'il entendit la yokai frapper énergiquement contre la cloison de bois, qui la délimitait la chambre de la plate-forme terminant le perron. Les jambes repliées contre sa poitrine, Gojyo serrait toujours plus fort l'oreiller entre ses mains
dans lequel il finit par enfouir sa tête à mesure que les coups se répétaient. Paniqué, il sentit son cœur se serrer en entendant la voix de la jeune femme s'élever du couloir lui répétant d'ouvrir rapidement la porte s'il ne voulait pas avoir d'ennuis. Au fond, il avait simplement peur que cette dernière réussisse à l'ouvrir d'elle-même si elle continuait à s'acharner de la sorte contre la cloison. En jetant un regard craintif en direction de l'entrée, il se leva pour rejoindre à pas lents la bordure boisée qui demeurait close et contre laquelle la yokai frappait vivement depuis presque une minute déjà. Néanmoins, en voyant que ses appels demeuraient sans aboutissement, Shiera renonça finalement en posant une simple question depuis le couloir :
- Est-ce que tu as touché à mes photos ?
Sa voix semblait emplie de colère tandis qu'elle achevait ces propos tout en s'asseyant nonchalamment contre la porte. Adossée au pan de bois, elle se replia en tailleur tout en fixant le sol, pleine de ressentiment.
- Jien les a rangées hier en rentrant, murmura simplement Gojyo de l'autre côté de la cloison. En prononçant ces simples mots, le petit garçon pouvait sentir chaque battement de cœur déchirer sa poitrine depuis qu'il s'était lui aussi accolé à la porte, les yeux désespérément plongés dans le vide.
Une sombre crainte le ravageait alors qu'il avait conscience de la présence de la jeune femme à seulement quelques centimètres de lui.
- Alors, tu les as vues... soupira Shiera sur ton empli de mélancolie.
Suite à cette insinuation, il garda le silence un instant. Le fait qu'il pose les yeux sur ces photos était simplement accidentel, mais il redoutait déjà la façon dont son interlocutrice avait pu envisager les choses. Face au mutisme inconfortable qu'avait provoqué cette interrogation, il décida simplement de contourner la remarque de la yokai afin de lui avouer une chose qui, il l'espérait, pourrait encore le sauver :
- Je n'ai jamais voulu te rendre malheureuse, avoua-t-il à mi-voix, ignorant les paroles de Shiera qui attendait pourtant une réponse de sa part. Par là même, il espérait pouvoir s'excuser d'avoir découvert ces photos malgré lui, mais oublia rapidement cet incident pour laisser place au sentiment qui martelait son cœur et dont il souhaitait s'affranchir ce matin même.
Ces propos s'étaient échappés dans un souffle, laissant place à un nouveau silence tandis que la jeune femme demeurait assise sur le sol. Lentement, elle releva ses yeux mordorés vers la balustrade qu'elle contemplait d'un air évasif sans donner suite aux paroles de Gojyo, qui voyageaient intolérablement dans son esprit confus.
- Je suis désolé si je t'ai fait souffrir, désolé si tu ne voulais pas de moi... mais je ne t'ai jamais souhaité de mauvaises choses, continua le petit garçon dont la voix se faisait plus étouffée. J'aimerais sincèrement que l'on puisse discuter toi et moi, que tu me donnes une chance, tu verrais alors que je ne veux pas...
- Arrête, coupa-t-elle sèchement, tu ne comprends pas...
- Alors explique-moi ! Reprit-il presque instantanément. Si je ne peux pas comprendre par moi-même, explique-moi pourquoi tu agis ainsi avec moi... je ne t'ai jamais rien demandé, j'ai fait tout mon possible pour que tu ne souffres pas. Je n'ai jamais demandé à naître...
- Ça suffit ! Hurla-t-elle alors que le petit garçon achevait à peine sa phrase.
À l'entente de cette voix furieuse, Gojyo sentit son sang se glacer. Son cœur se noua tandis qu'un nouveau sanglot remonta le long de sa gorge pour délivrer quelques larmes sur ses joues rougies. Les bras repliés sur ses genoux, il appuya amplement sa tête contre la porte qui semblait trembler avec lui. Comprenant qu'il ne pourrait pas argumenter face à la colère de la yokai qui ne cessait de monter, il se tut, apposant simplement ses paumes de chaque côté de sa taille si frêle. Au moment où il leva les yeux vers le plafond de poutres, la jeune femme reprit la parole :
- Je ne peux pas... Je l'aimais tellement. Dire qu'il m'a fait une telle chose... Je ne pourrai jamais l'accepter, murmura-t-elle. Je ne pourrai jamais t'aimer, termina-t-elle d'un ton peiné, comme si elle regrettait ses dires sans pour autant le laisser transparaître.
À ces mots, Shiera se leva, gênée, pour descendre bruyamment les marches sans que Gojyo ne l'entende. Lorsqu'elle quitta la maison en pleurs, elle fit une nouvelle fois claquer la porte d'entrée derrière elle avant de s'enfuir par la forêt accueillante qui la bordait. Toujours adossé contre la cloison de bois, le jeune garçon ne sentait plus son cœur battre, comme si ce dernier s'était éteint alors qu'il fixait le rebord du lit de ses yeux noyés de larmes. Elles coulaient à flots sur ses joues, mais c'était comme s'il n'en avait pas conscience. Tandis qu'il contemplait difficilement la boiserie sous les vagues salées qui s'échappaient de ces sphères amarantes plus ternes qu'auparavant, la seule chose qu'il était encore capable de ressentir et sur laquelle il se concentrait malgré lui, c'était ce nœud qui lui broyait inlassablement l'estomac. Il s'était habitué à ce que la yokai tienne de durs propos envers lui, il avait même fini par les consentir, mais ne se ferait jamais à ce genre de phrases fermées et explicites dont il remarquait incontestablement l'effet dévastateur.
Maintenant que Shiera avait quitté la maison, il voulait en faire de même, mais se sentait incapable d'aller où que ce soit. Les arbres à l'horizon l'effrayaient, leurs branches cornues ne faisaient que se replier sans cesse pour fouetter toujours plus violemment l'air fragile sous cette bourrasque interminable. En portant une main à sa bouche, il se sentit soudainement pris d'une sévère nausée qui ne semblait pas vouloir le quitter. Tout en titubant, il se rendit à la salle de bains pour s'arrêter devant le lavabo dont le blanc immaculé lui donnait mal à la tête. Prenant une grande inspiration, il vida le contenu de deux grands verres d'eau avant de s'asseoir sur le tapis moquetté, qui traînait lâchement devant la baignoire. Les jambes largement étendues devant lui, il contemplait le vide, incapable de penser à quoi que ce soit. Son esprit était si confus qu'une multitude d'idées l'envahissait sans qu'il ne puisse y mettre de l'ordre. Le regard éteint, il se leva finalement pour s'avancer jusqu'à l'un des tiroirs qui peuplaient le grand meuble verdâtre installé au fond de la pièce. En ouvrant l'un d'entre eux, il fouilla durant quelques secondes avant d'en sortir un petit objet coupant qu'il garda soigneusement au creux de sa main droite. Comme celle-ci tremblait fortement, Gojyo luttait pour ne pas faire tomber l'ustensile qui semblait à chaque seconde s'éloigner de ses yeux vermeils. D'un simple geste, il releva son bras gauche à hauteur de son buste de façon à y voir sa paume tout en approchant d'un geste confus la lame à ses veines. Il put ainsi constater que ses membres frémissaient d'une façon peu commune au contact du métal glacé sur sa peau mate. Tandis qu'il gardait les yeux fermement posés sur son poignet gauche, l'image de Jien fit alors irruption dans son esprit. Elle était si nette que le petit garçon ne parvenait pas à s'en détacher, ressassant désormais sans cesse les paroles qu'avait eues ce dernier à son égard la veille encore et qui l'avaient profondément touché.
Soudain, il s'interrogea sur les raisons de ces tremblements peu communs qui ravageaient son corps si frêle à l'instant même, alors qu'il ne semblait plus en mesure de raisonner. En considérant l'objet qu'il tenait inlassablement entre ses doigts fins, il sentit à nouveau les pulsations alarmantes lanciner sa poitrine. Cette sensation, il se rappelait l'avoir déjà endurée un après-midi tandis qu'il marchait inconsolable à travers les bois menaçants qui bordaient sa maison ; et alors que l'image de son frère refusait de quitter son esprit, il se souvint en définitive que ce dernier l'avait également attendu ce soir-là comme tous les autres pour apaiser ses craintes. D'un geste brusque, il lâcha la lame qui vint s'écraser prétentieusement sur le carrelage de la pièce modérée. L'esprit confus, il se laissa à son tour tomber sur ses genoux sur lesquels il appuya lourdement ses mains, tout en penchant sa tête vers l'avant. Son corps entier se courba lorsqu'il réalisa enfin la raison de ces tremblements répétitifs et épouvantés : il n'avait pas envie de mourir. Il voulait continuer de vivre, simplement pour pouvoir encore apercevoir cette silhouette qui l'avait tant de fois sauvé, celle qui avait consacré toute sa vie à le voir grandir et dont il ne pouvait se séparer ainsi car cette seule personne, il ne souhaitait en aucun cas la voir souffrir. À la fois désespéré et honteux d'avoir pris une telle initiative, il s'appuya sur ses avant-bras en mêlant ses pleurs aux cris de détresse qui semblaient s'évaporer dans l'air humide. Recroquevillé sur les carreaux froids de la salle de bains, il resta ainsi de longues minutes durant lesquelles la notion du temps parut lui échapper. À cet instant même, il se sentait perdu, sans échappatoire face à une réalité qu'il avait l'impression de combattre en vain.
Lorsqu'il se releva d'un geste alangui, il sortit à grands pas de la pièce pour se précipiter vers le téléphone accroché au mur de l'entrée, après avoir descendu gravement les marches mugissantes. D'une voix qui vacillait sans relâche, il pria Jien de revenir à la maison dès qu'il le pourrait tout en s'excusant maladroitement, ne donnant pas plus d'explications sur les raisons de son appel. À l'entente de la voix de son frère étouffée de sanglots, le jeune homme ne mit pas longtemps à regagner la demeure le souffle court après lui avoir promis de rentrer directement. Lorsque ce dernier passa finalement la porte d'entrée, le petit garçon vint s'engouffrer dans ses bras sans un mot après l'avoir attendu longuement face à la fenêtre, qu'il n'avait cessé de fixer.
- Gojyo...
Le yokai ne savait quoi penser tant il sentait son inquiétude grandir, il était désemparé de voir son cadet dans un tel état. Pourtant, à en juger par ce qu'il avait pu voir, ce dernier ne portait pas d'autres traces de coups sur son corps et il se demandait avec angoisse ce qui avait bien pu se passer durant sa courte absence. Jamais Gojyo ne l'avait appelé au travail pour le supplier de rentrer presque immédiatement à la maison. En plus de cela, ce dernier semblait si abattu qu'il ne savait plus comment agir pour le calmer. À l'instant même, il était simplement rassuré de le retrouver là dans ses bras même s'il ne cessait de pleurer ; au moins, il semblait bien se porter physiquement. Alors, le jeune homme passa doucement sa main dans les cheveux du petit garçon, qui releva insensiblement la tête. D'une voix affectueuse, il demanda à ce dernier s'il souhaitait lui faire part de ses peines, mais Gojyo s'obstinait à garder le silence. Il ne faisait que s'excuser, passant malhabilement sa main sur ses yeux rougis afin d'y chasser les larmes qui déferlaient sans relâche. Dans les bras de son aîné, il tenta immanquablement de reprendre son souffle à de nombreuses reprises sans pour autant y parvenir.
Tout à coup, la voix de Jien s'éleva comme dans un murmure pour lui parler simplement de choses et d'autres, lui chuchotant à l'oreille d'essayer de se calmer tandis que tous deux s'assirent à terre. Le yokai ne cessait de s'adresser à son frère toujours sur le même ton, lui dévoilant de temps à autres des sourires confus, qui passaient presque inaperçus aux yeux du petit garçon malgré ses efforts. Pourtant, le son de sa voix aussi doux que d'ordinaire et la sensation de ses bras qui enveloppaient son corps frêle aidèrent petit à petit Gojyo à reprendre sa respiration à mesure qu'il l'écoutait parler. Les battements de son cœur se calmèrent progressivement et les larmes, qui n'accordaient aucun repos à ses yeux désormais gonflés, finirent par se tarir à nouveau après quelques fortes inspirations. Alors, le petit garçon se libéra amplement de son étreinte en reculant de quelques pas avant d'adresser un sourire confus à la silhouette qui se tenait accroupie face à lui. Jien paraissait toujours extrêmement préoccupé par l'état de son vis-à-vis, mais décida de ne pas insister tant que ce dernier ne lui dirait pas de lui-même ce qui s'était réellement passé. En le voyant ainsi, Gojyo n'avait aucune envie de faire part de sa matinée au yokai. Il ne souhaitait pas l'inquiéter davantage et rapporta seulement les paroles de Shiera en omettant sa tentative qui n'aurait fait que détruire son frère, déjà trop soucieux de sa condition.
Alors que ce dernier écoutait attentivement les propos dévoilés par son cadet, son visage afficha malgré lui une expression de colère saisissante. Toujours accroupi à hauteur de son vis-à-vis, le jeune homme tremblait de rage, à la fois exaspéré et indigné par ce qu'il venait d'entendre. Même s'il tentait de se contrôler en présence du petit garçon, ce dernier constata tout de même l'état dans lequel s'était plongé son frère qui venait pourtant à peine de rentrer.
- Je suis désolé, tout est de ma faute, bégaya Gojyo, affligé que le comportement de la jeune femme se répercute une nouvelle fois sur Jien. Toutefois, même s'il avait songé lui dissimuler ses paroles, il s'était ravisé en se disant que cela ne ferait que l'inquiéter davantage s'il persistait à garder le silence.
- Ne t'en fais pas, lui répondit celui-ci, j'aurai une discussion avec elle lorsqu'elle rentrera...
- Ne lui dis rien ! Le coupa presque instantanément Gojyo.
En observant le visage terrorisé du petit garçon, le yokai se tut avant de baisser la tête en direction du plancher terni.
- Sinon, ça va me retomber dessus... avoua-t-il dans un murmure tout en dirigeant ses yeux rubis vers son interlocuteur, qui se releva lentement.
Une fois encore, Jien se sentit désarmé en observant les abouties des paroles de sa mère sur le petit garçon. Tout en se rassérénant péniblement, il hocha lentement et simplement la tête, se résignant aux paroles de Gojyo qui avait entièrement raison ; il ne pouvait dire quoi que ce soit à la yokai sans que ce soit lui qui en subisse les conséquences le lendemain. Toutefois, il ne pouvait plus supporter de le voir se mettre dans un tel état au point de lui demander si craintivement de quitter son travail pour venir le rejoindre. D'un geste crédule, il posa sa main chevrotante sur la tête du petit garçon qui l'observait toujours de ses yeux harassés.
- Gojyo, allons manger dehors à midi. Rien que tous les deux, proposa-t-il alors d'un triste sourire.
Le fait d'ignorer ainsi les circonstances dans lesquelles ils vivaient ne le satisfaisait aucunement, mais le jeune homme savait qu'il n'avait pas d'autre choix. Cela faisait des années qu'il abdiquait de la même manière alors qu'il tentait péniblement de se tenir debout malgré tout. Néanmoins, en constatant le sourire jovial se dessiner peu à peu sur les lèvres du petit garçon suite à sa proposition, il sentit son cœur se réchauffer l'espace d'un instant. Cela aussi, il en avait conscience ; la présence de Gojyo lui était indispensable pour qu'il continue à vivre. Sans lui, il n'aurait plus la force de conserver cette étincelle au fond de son cœur qui le faisait tant souffrir.
Il fallut presque trois semaines à Gojyo pour se remettre entièrement de ses blessures. Le jeune homme avait repris le travail depuis deux jours à présent, ayant profité d'un congé pour rester aux côtés du petit garçon durant sa guérison afin qu'il n'ait pas à s'inquiéter.
Alors que ce dernier se trouvait à nouveau seul à la maison, une atmosphère pesante revint doucement le hanter sans qu'il ne puisse appréhender les événements.
Il était à peine dix-neuf heures, mais comme l'hiver arrivait, il faisait nuit depuis un certain temps déjà. Jien n'était pas encore rentré, sans doute était-il à peine sur le chemin du retour. La maison était désespérément calme quand soudain, quelqu'un vint toquer à la porte d'entrée. Il s'agissait plutôt de plusieurs personnes à en juger par le bruit et les discussions menées à l'extérieur, qui intriguaient vivement le petit garçon.
Vraisemblablement, Shiera ne se décidait pas à aller voir ce qu'il en était. La jeune femme s'était à nouveau enfermée dans sa chambre de laquelle elle observait l'horizon depuis l'après-midi, assise sur le bord de fenêtre d'où elle pouvait apercevoir chaque étoile bordant le ciel assombri. Gojyo, quant à lui, s'était levé pour regarder par la lucarne de sa chambre ce qu'il pourrait distinguer sous ce brouillard funèbre. De là où il se trouvait, il put seulement apercevoir deux lumières bleues très faibles et dansantes parmi la légère vapeur d'air qui les recouvrait. D'un bond, le jeune garçon se dirigea à l'autre bout de la chambre tandis qu'il sentait son cœur marteler sa poitrine avec acharnement. En entrouvrant d'une main tremblante la porte de la pièce, il se retrouva finalement devant le couloir relevé qui le séparait de l'escalier.
- Maman ? Se risqua-t-il alors que ses yeux étaient dirigés vers le rez-de-chaussée.
- Quoi ? Lança-t-elle agacée. La jeune femme avait rejoint le couloir après quelques minutes, interloquée elle aussi par les bruits toujours plus intenses qui dominaient l'extérieur.
- On a toqué je crois, il y a des gens dehors, répondit Gojyo sur un ton incertain. Il se trouvait toujours en haut du perron, n'osant pas descendre les marches alors que la yokai demeurait debout au milieu du couloir d'entrée.
Comme celle-ci ne lui répondait pas, il ajouta d'un ton préoccupé :
- Ce doit être important.
- J'y vais. Annonça-t-elle quelques secondes plus tard tout en poussant un large soupir, avant de se diriger vers l'ouverture.
Deux hommes se tenaient devant elle, impassibles, sur le pas de l'entrée. Il s'agissait de policiers à en juger par leurs tenues et leur façon de parler, qui semblait peu commune. Du haut de l'escalier, Gojyo maintenait la porte de sa chambre entrouverte ; il souhaitait écouter la conversation qui se tenait entre ces deux inconnus et la yokai, qui demeurait flegmatique à leur égard tandis que ces derniers paraissaient plus irrités. Cependant, malgré ses efforts discrets, il ne comprit pas grand chose tant ces hommes parlaient doucement. En s'approchant davantage, le jeune garçon s'accroupit sur la plate-forme terminant le perron tout en tenant fermement la rambarde entre ses fines mains. Lorsqu'il se pencha vers le rez-de-chaussée d'où se tenait la discussion entre les trois personnes, il réussit finalement à recueillir avec effroi les propos principaux de leurs phrases qu'il pouvait résumer en deux simples mots : « Enfant » et « Orphelinat ».
Il se sentit soudainement accablé. Il n'était pas sûr d'avoir vraiment compris les propos de ces inconnus et ces quelques mots résonnèrent dans sa tête, tel un coup de poignard en plein cœur. Alors qu'il se répétait inlassablement ces paroles, il se demanda avec désarroi si ces hommes parlaient réellement de lui et s'ils comptaient l'emmener, pourquoi auraient-ils choisi ce moment ; il ne cessait de s'interroger à ce sujet tandis que ses membres tremblaient sans relâche, secouant son corps de vives pulsations qui lui anéantissaient le cœur. Il souhaitait à tout prix rester auprès de son frère, aucune autre issue ne lui était envisageable. Ce dernier allait bientôt rentrer et quoi qu'il arrive, il serait toujours à ses côtés, songea-t-il, se disant alors qu'il arrangerait sûrement la situation une fois ici. Il ne voulait en aucun cas être séparé de Jien et ne savait pas non plus ce qui se passerait si on l'emmenait en orphelinat. Tout en essayant de ne pas faire de bruit, il se rassit d'un geste non assuré sur le lit, le regard tourné vers la fenêtre qu'il ne quittait plus. De nombreuses pensées équivoques chaviraient dans son esprit embrouillé ce soir-là. Il ne savait comment les chasser et n'était pas non plus capable de se rasséréner, se répétant sans pourtant y croire que Jien trouverait une fois encore la solution à ses problèmes. Alors qu'il mordillait ses doigts depuis déjà quelques minutes, il se pencha soudainement jusqu'à la lucarne d'où il put apercevoir son frère traverser le jardin d'un pas abrupt.
Gojyo n'osait plus sortir de sa chambre, préférant patienter jusqu'à ce que le jeune homme passe la lourde porte de bois. Peut-être réussirait-il à les faire partir sans qu'il n'ait besoin de se montrer, pensait-il en tailleur sur son lit. Maintenant qu'il y réfléchissait de manière plus alerte, il n'avait aucune envie de quitter cette maison qui l'avait vu grandir. Ici, au moins, il y avait Jien et il trouverait toujours du réconfort en sa présence, peu importe ce qui pourrait arriver. Même s'il lui était souvent arrivé de penser le contraire, il souhaitait absolument demeurer ici à ses côtés.
Le souffle court, il entendit soudainement le yokai parler d'en bas, questionnant énergiquement son interlocutrice quant à la situation. Celle-ci ne faisait que s'enfermer davantage, répondant d'un ton irrité qu'elle n'en savait rien tout en faisant mine d'être exaspérée par la présence de ces deux hommes, qui ne quittaient plus le pas de la porte. Les éclats de voix arrivant jusqu'au petit garçon témoignaient d'une nouvelle dispute entre son frère et sa mère tandis qu'il sentit ses jambes se couper ; cette dernière venait de révéler que Gojyo se trouvait en haut dans sa chambre, qu'elle désigna d'un geste raide. Étant retourné rapidement près de la porte suite à ces mots, celui-ci entendit alors quelqu'un grimper les marches avec empressement. Il s'éloigna assez maladroitement de la porte à l'entente de ces sons, apercevant une silhouette inconnue se dessiner peu à peu devant ses pupilles écarquillées : il s'agissait de l'un des policiers qui était entré dans la demeure avec son frère sur les talons, lequel affichait une expression incertaine.
- Jien !
Lorsqu'il vit le yokai franchir la cloison pour enfin apparaître devant ses yeux, le petit garçon se jeta dans ses bras sans prêter attention à l'inconnu, qui se tenait pourtant debout à ses côtés. Il tremblait de tout son corps, s'engouffrant de plus en plus dans ces membres qui le serraient lâchement et qui semblaient eux aussi paralysés. Tout contre son buste, le jeune homme pouvait sentir le cœur de son vis-à-vis cogner fortement dans sa poitrine avant que celui-ci ne se retourne vers le policier qui l'accompagnait.
Ce dernier prit finalement la parole avec diplomatie tout en s'adressant à l'aîné, qui l'observait d'un regard à la fois terrifié et plein d'attention.
- Je pense être conscient de la situation, mais... commença-t-il, incapable de terminer sa phrase tant il paraissait confus.
- Je n'en suis pas sûr, s'empressa de répondre Jien.
L'amertume semblait immuable sur le visage du yokai, qui ne savait plus où poser les yeux. À en juger par son expression, il savait parfaitement ce qui les attendait sans pour autant avoir pu s'y préparer ; il craignait cette situation depuis des années déjà.
- Comprenez bien que je n'ai pas le choix, ce sera mieux pour vous si...
- Je ne partirai pas ! Le coupa Gojyo. Je ne veux pas... Jien, s'il te plaît... implora-t-il alors qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes.
Ses cris vinrent brutalement briser le silence livide qui planait dans la pièce inexpressive. Le jeune homme était incapable de bouger même ses lèvres ; il ne put dire un mot, ne réalisant pas la tragédie qui se déroulait actuellement sous ses yeux blafards. Il refusait d'accepter cette éventualité : celle de perdre à nouveau un membre de sa famille, celui qui lui était le plus précieux et pour lequel il avait toujours vécu jusqu'à présent. Alors qu'il demeurait perdu au milieu de la chambre, le policier lui expliqua calmement ce qu'il en était : il avait reçu l'appel d'une personne habitant plus loin qui affirmait avoir été témoin plusieurs fois des violences subies par le petit garçon, que ce soit en passant près de la maison en entendant les hurlements, ou encore en voyant régulièrement le corps de l'enfant couvert de bleus lorsque ce dernier sortait – bien que rarement – jusqu'à la ville. Jien n'avait pas pu prévenir qui que ce soit, sa mère l'avait menacé à plusieurs reprises jusqu'à le persuader de ne rien dire autour de lui, si bien qu'il vivait entièrement dans la crainte de ses représailles lui aussi. Tandis que la lune éclairait à nouveau faiblement la toile marine, le yokai ne savait que faire dans ce mutisme sans fin ; tout ce qu'il voulait, c'était mettre son frère en sécurité. Ils ne pouvaient rien faire, ni l'un ni l'autre. De toute évidence, Shiera allait être emmenée elle aussi et Jien allait devoir rester seul ici jusqu'à l'âge de sa majorité ; en attendant, il ne pourrait plus s'occuper de son cadet comme il l'avait fait durant des années auparavant. Il n'allait certainement s'écouler qu'une année jusqu'à ce qu'il puisse ramener Gojyo à ses côtés, mais tous deux savaient que cette dernière allait être désespérément longue sans la présence de l'autre.
- Je suis désolé, nous allons partir... Tu dois venir avec nous, répétait l'homme à l'enfant.
Tandis qu'il s'approchait de lui d'un pas hésitant, celui-ci ne voulait rien entendre. Il serait plutôt parti de sa propre initiative que de les suivre sur un chemin méconnu où il allait sans doute se retrouver livré à lui-même. Seulement, cette décision était désormais rédhibitoire et ne lui appartenait plus. Lorsque le petit garçon prit conscience de ceci, il sentit son cœur éclater et ses jambes l'abandonner tandis qu'il se tenait toujours maladroitement debout aux côtés de Jien. Le teint plus pâle que d'ordinaire, ce dernier se sentit faiblir à la suite des mots qu'avait prononcés cet homme. Il avait tristement l'impression que la vie emportait loin de lui tous ceux qu'il aimait. Au milieu de cette pièce glaciale et hostile, c'était à présent la seule pensée constructive qui ornait son esprit bouleversé. Il tentait de se résonner, de se convaincre en se disant que tout ceci serait mieux pour son jeune frère ; il se sentait égoïste de ne pas avoir dénoncé plus tôt les agissements de sa mère durant toutes ces années, mais ne cessait de se remémorer les paroles de cette dernière chaque fois qu'il avait laissé entrevoir cette possibilité.
Face à cette situation, Jien pensa durant un long moment qu'il n'y avait plus rien à faire. Il s'était résolu à essayer d'expliquer à son frère qu'il en était mieux ainsi, qu'il ne restait plus qu'un an avant qu'il revienne le chercher afin qu'ils soient à nouveau ensemble pour toujours cette fois-ci. Toutefois, alors qu'il déblatérait ces paroles d'un débit hésitant et lourd, il ne faisait que prendre conscience du fait que ce choix lui déchirait le cœur. Tous deux n'avaient jamais été séparés, encore moins d'une façon aussi brutale ; aucun d'eux n'avait songé à une telle chose tout au long de leur vie.
Même si elle était cruelle, il ne leur restait plus qu'à accepter la seule réalité qui semblait s'offrir à eux. Tremblant au milieu de la chambre, Jien regardait son frère s'éloigner de plus en plus démuni et solitaire. Il ne savait que penser, il s'en voulait énormément de le laisser partir de cette manière sans avoir pu lui adresser de véridiques explications, ou un véritable au revoir. Il se rappela alors le jour de sa naissance, le visage si innocent que ce petit garçon lui avait adressé comme s'il lui accordait déjà toute sa confiance sans même le connaître. Aujourd'hui, alors qu'il s'éloignait les yeux noyés sous un teint pâle, le dernier regard qu'il posa sur Jien marqua encore plus profondément celui-ci : une expression mêlant l'incompréhension à un sentiment de trahison, qui ne le quittait pas. Lorsque le yokai prit conscience de la sensation qui habitait son frère à cet instant même, il se sentit défaillir sous la pire douleur qu'il connut depuis bien des années. Le découragement qu'il ressentait sans cesse chaque jour s'était à présent fait plus ardent, sans qu'il ne puisse accepter la situation. Alors qu'il se trouvait désormais seul dans cette pièce assombrie et sans aucun intérêt, il espérait tout de même au fond de son cœur que Gojyo comprenne sa décision un jour et soit en mesure de lui pardonner ce choix dont il souffrait tant.
Il avait entendu la porte d'entrée se refermer d'une manière si calme, qu'il se demanda si tout était réellement terminé. Toujours dans la même position, il n'osait pas se diriger jusqu'à la fenêtre pour observer au dehors et voir si son frère était effectivement parti avec les deux hommes venus le chercher. La maison lui paraissait inlassablement vide tandis qu'il entendait les bruits de pas venant de l'extérieur suivis des portes de voiture, qui se refermèrent plutôt discrètement. Il put en compter quatre, appuyant le fait que la jeune femme avait elle aussi quitté la demeure définitivement. Dans le jardin, le vent s'était calmé pour laisser place à une sérénité bien trop étouffante pour le yokai, qui demeurait dans cette chambre creuse. Les bras le long du corps, il ne cessait de considérer d'un œil vide le mur qui semblait toujours plus s'éloigner de lui. Ce dernier valsait sous ses yeux embués lorsque son regard se dirigea soudainement vers la serrure, qu'il avait installée spécialement pour son frère.
À présent qu'il la considérait d'un air affligé, il s'avança simplement jusqu'à la porte pour tenter de briser ce verrou, qui le rendait déjà malheureux. Alors qu'il essayait tant bien que mal de reprendre sa respiration, il se laissa lâchement retomber sur le sol une main contre la porte, le regard tourné vers le plancher qui se noyait considérablement sous ces minutes assassines.
Tandis que les jours, les semaines défilaient inépuisablement, la solitude ne faisait qu'absorber davantage le jeune homme sans que ce dernier n'obtienne de nouvelles de son cadet. Il ne savait rien de sa situation actuelle et bien qu'ayant tenté de retrouver sa trace à plusieurs reprises, il n'avait jamais obtenu la moindre information.
Les mois passèrent et l'inquiétude ne faisait que ronger le yokai de jour en jour qui sombra dans une profonde dépression. Il avait commencé par ne plus venir au travail et ne se nourrissait que très peu, sans en ressentir réellement le besoin. De larges cernes couvraient à présent le bas de ses yeux en amande, se prolongeant sur des joues désormais osseuses et sèches masquant sa peau blanchie. Durant cette période, il fut difficile pour lui de retrouver un rythme de vie convenable d'autant que sa situation personnelle s'était une nouvelle fois vue changer d'une façon considérable. Yaone lui avait annoncé il y a peu de temps qu'elle attendait un enfant et le jeune homme avait alors considéré cette nouvelle avec tout l'entrain dont il pouvait faire preuve aujourd'hui. Seulement, bien que cette information le rendait très heureux, il ne parvenait pas à chasser de son esprit la situation qui se répétait sans cesse ; à chaque fois que de nouvelles personnes arrivaient dans sa vie pour l'arracher aux ténèbres, elles finissaient immanquablement par lui être enlevées.
Toutefois, il avait repris le travail peu de temps après cette heureuse annonce et s'investissait tant bien que mal pour combler cette nouvelle vie, qui allait tôt ou tard finir par le solliciter. En songeant à cet être qui se développait lentement, il se demanda s'il allait être à la hauteur de ses attentes et en mesure de l'élever. Intérieurement, il ne cessait de se répéter qu'il n'avait pas réussi à sauver son frère, qui devait se sentir terriblement seul dans un lieu inconnu et n'arrivait pas à se concentrer pleinement sur la vie qui l'attendait. Son employeur, conciliant, lui accordait tout le congé nécessaire qu'il pourrait demander. Il connaissait sa situation familiale et lui avait souvent permis de rentrer chez lui plus tôt lorsque cela était nécessaire. Toutefois, le jeune homme n'arrivait plus à penser à autre chose ; son esprit était occupé par toutes sortes d'inquiétudes plus grandes les unes que les autres. De son côté, Yaone faisait de son mieux pour l'aider à se rétablir, mais devait elle aussi prendre sur elle cet énorme vide qui lui brisait le cœur. Tous deux faisaient tout ce qui était en leur pouvoir afin de retrouver l'enfant qui s'était en allé et qui leur manquait terriblement, mais ne faisaient que se heurter à de vains efforts à mesure que les jours passaient et les laissaient fatalement démunis.
