La nuit avait été longue… ou courte, ça dépendait du point de vue… Longue parce que j'avais passé mon temps à supplier Morphée de s'intéresser à moi, mais une fois de plus j'étais boudé des dieux. Courte parce que je n'avais pas l'impression d'avoir profité suffisamment de ce peu d'heures de sommeil grappillées par un miracle invraisemblable.

Mais le pire fut sans conteste la matinée. Comme j'avais toujours le sommeil léger, peut-être même plus qu'avant, l'intrusion d'un indésirable ne pouvait qu'être remarquée. Et ce n'était pas n'importe quel indésirable, c'était Alexandre, le roi des indésirables en personne, qui me faisait la grâce de sa présence dans mes appartements de prisonnier. Mon honneur fut tel que je me forçais à garder les yeux fermés pour feindre le sommeil, espérant qu'ainsi il partirait assez vite.

Le poids qui vint se poser juste à côté de moi sur le lit me confirma qu'Alexandre vouait son existence à dégrader la mienne… Mais je maintenais mon masque en place, bien décidé à triompher de sa détermination. Il me fallut me faire violence pour ne pas repousser la main qui vint jouer avec mes cheveux, familière des lieux et pourtant indésirable.

_ Tu as le sommeil si léger que le battement d'aile d'un papillon suffirait à te réveiller Héphaïstion. Ne crois pas que tu peux me duper en feignant le sommeil, je sais bien que tu es réveillé, chuchota-t-il bien trop près de mon oreille.

Je ne bougeais pas pour autant, n'ouvrais pas les yeux. Ce n'était pas parce que j'étais découvert que j'avais quelque chose à lui dire, quelque chose à faire avec lui. Quand il en aurait assez de parler tout seul, il finirait bien par se retirer dans ses appartements royaux pour accomplir ses tâches royales et s'accoupler bestialement avec ses royales courtisanes. D'ici là il me fallait être patient.

_ Héphaïstion !

_ Mais je t'entends !m'énervais-je. Je t'entends et je te vois même bien trop à mon goût !

Bon, pour la patience et l'indifférence ce n'était pas encore ça… Mais au moins j'avais su faire reculer Alexandre dans sa frayeur. J'avais grappillé quelques centimètres d'espace vital. Sauf que maintenant je ne pouvais plus feindre le sommeil pour échapper à sa conversation.

Pour mon plus grand bonheur, le roi ne prit pas la parole, pas plus qu'il ne m'approcha. Après mon refus de la veille, il aurait pu venir avec des desseins malsains. Je l'avais craint durant mon insomnie. Après tout Olympias n'avait jamais été très consentante avec Philippe… Mais ça n'avait pas gêné l'ancien roi, et justement Alexandre était son héritier.

Cependant j'étais chanceux dans mon malheur. Alexandre n'était pas son père. Trop proche de sa mère sans doute pour vouloir recopier ce modèle lamentable… Ce n'était pas pour autant que le rejeton d'Olympias n'était pas dangereux. S'il n'aimait pas forcément user de la force, en revanche sa ruse était redoutable… Et c'était sur ce plan que je perdais mon petit avantage, parce qu'Alexandre me connaissait bien trop, ce qui faisait de lui un adversaire de tout premier ordre…

Aujourd'hui il avait choisi une voie anodine en apparence, mais plus qu'efficace. Le miel. Alexandre savait que je pouvais en manger même quand je n'avais pas faim. C'était l'aliment qu'il ne fallait pas me proposer de partager, parce que j'en étais incapable. Il n'y avait pas d'amitié, de solidarité ou d'alliance qui tenait quand j'avais un bol de miel dans les mains.

Pourtant cette fois je résistais. C'était un cadeau que le roi m'avait déjà fait, en diverses occasions. Parce que j'étais maussade, parce que je revenais d'une mission, parce qu'il avait envie de me faire plaisir, voire parfois parce qu'il était jaloux d'une attention qui m'était portée par un « rival » et voulait me prouver par une nuit encore plus torride qu'il était le seul que je devais désirer. Mais ces temps étaient fort loin, et Alexandre n'avait strictement aucune raison de me faire plaisir. Nous étions en froid, il n'était même plus question de couple. Ce n'était pas parce que nous étions mariés aux yeux du peuple que ça changeait quoi que ce soit. C'était « lui » de son côté, et « moi » –voire « nous », puisque mon ventre ne faisait qu'enfler pour me le rappeler- de mon côté.

Ce miel ne pouvait pas être une offrande en guise d'excuse, de réconciliation. Non, pas avec ce regard colérique et froid… Alors je ne voulais pas y toucher. Je n'avais pas encore perdu la raison, Alexandre devrait attendre encore un petit moment avant que je l'aide à m'assassiner. Et bien sûr mon refus ne fut pas accepté par le souverain…

_ Voyons Héphaïstion ! Je n'ai aucune raison de t'empoisonner ! Sinon je l'aurais fais bien plus tôt !me sermonna-t-il bourru.

Son argument eu tellement d'impact sur moi, sur ma vision des choses, que je poursuivais ma bouderie de mon péché mignon. J'allais même plus loin puisque je me réinstallais dans le lit plus confortablement. C'était de la provocation, je le savais bien, mais je ne me sentais pas d'humeur à me montrer mature. Pas cette fois. J'en avais marre de devoir toujours supporter tout et n'importe quoi sans jamais broncher. Moi aussi j'avais le droit à mes frasques !

Alors cette fois ce fut Alexandre qui se chargea de la maturité, évitant de crier. Mais bon, une fois n'allait pas le tuer… Ce n'était pas comme s'il était coutumier de la contenance et la maturité. Et évidemment, comme il n'était pas habitué, il s'y prit de la pire façon possible. Le roi s'empara de la cuillère qui m'était destinée, creusa dans la gelée dorée et la porta à ses lèvres. Je le suivais du regard avec indifférence, ses yeux plantés dans les miens depuis qu'il s'était emparé du bol. Enfin, l'indifférence n'était qu'une apparence… En réalité j'étais jaloux comme jamais, puisque ma fierté m'empêchait de le relayer. Non, j'étais trop têtu pour ça, et je n'étais pas décidé à perdre encore une fois la face.

Alors quand Alexandre me tendit le bol du précieux et délectable condiment, je ne fis pas le moindre geste pour m'en emparer. Plus que ça, je dévisageais le roi avec dédain.

_ Si tu crois que je vais m'enorgueillir de tes restes, sifflais-je.

_ Je m'efforce juste de te prouver que ce n'est pas empoisonné puisque tu doutes de moi !

Ça maintenant j'en avais la preuve, mais je ne voulais rien accepter de lui. Alexandre dû se faire à l'idée après quelques minutes de calme et d'immobilité totale. Il reposa assez violemment le bol sur la petite table collée au lit. J'aurais sursauté si je n'étais pas déjà habitué à ses sauts d'humeur. Mais même si je restais calme en apparence, ma main s'était instinctivement portée à mon ventre, dissimulée par la lourde couverture. Instinct protecteur déjà aiguisé.

Alexandre se leva et fit quelques mètres dans la pièce, à pas rageur. Mon corps était alerte, prêt à défendre mon enfant de la moindre agression, soit-elle de son propre père. Mes craintes étaient sans fondements, exagérées. Le fils de la reine sorcière se laissa tomber lourdement sur le lit, à la place qu'il occupait juste avant. Le silence qui s'installa était aussi froid qu'inconfortable. Mais il perdura, immobile… Alors ça m'allait.

Je perdais la notion du temps assez facilement. Les secondes se suivaient et se ressemblaient. Et j'étais fatigué… ça n'excusait rien, mais ça n'aidait pas non plus. Aussi mon corps se détendit, et je me laissais aller contre le lit moelleux à souhait. J'étais encore loin du royaume de Morphée toutefois…

Alors que je me prélassais, essayant de conserver le peu d'énergie que j'arrivais à soutirer de mes nuits, Alexandre gardait son regard lourd posé sur moi. Je n'y fis pas attention, jusqu'à ce qu'il lève le bras. Je sursautais violemment, pensant voir arriver un coup. Mais non. Alexandre remonta la couverture qui avait glissé sur mon épaule dénudée quand il s'était assis sur le lit. Le regard noir que je lui adressais lui communiqua toute ma gratitude. Le roi se détourna en soupirant. S'il pensait que j'allais compatir…

_ Comment a-t-on pu en arriver là…

Pour le coup ce fut la déclaration de trop… Comme s'il avait à souffrir de cette situation, lui ! Comme s'il portait en ce moment même un enfant dont la seule existence restait inexpliquée, et qu'il n'avait aucun soutient pour l'aider à mener à bien cette grossesse ! Comme s'il était la victime de l'histoire !

La brusquerie avec laquelle je me relevais alerta le tyran. Il voulut me maitriser en me voyant m'agiter, mais j'étais dans un tel état de fureur que je n'en tins pas compte. J'étais non seulement furieux, mais aussi meilleur que lui à la lutte.

_ Tu oses me demander ça ? Sors ! Sors d'ici ! Je ne veux plus te voir ! Tu me fais horreur !hurlais-je.

Alexandre écarquilla les yeux, feignant la stupeur avec un talent qui le rendait presque crédible. Mais bien loin de croire à son histoire, elle ne me rendit que plus furieux.

_ Dehors !ordonnais-je en pointant les portes du doigt.

_ Je suis ici dans mon palais !protesta Alexandre.

Ah vraiment c'était l'argument parfait pour me calmer !

_ Et tu crois vraiment que ça va m'empêcher de te mettre dehors ? Je ne veux plus te voir ici !

Je l'empoignais fermement, et il fut si interdit, tétanisé, qu'il se laissa faire sans grande résistance. Les gardes nous dévisagèrent avec une expression si exagérée qu'elle en aurait presque été comique. Mais je n'étais pas d'humeur. Dès qu'il avait franchi les portes, que je l'avais mis dehors, j'avais voulu me désintéresser totalement de lui, le sortir de mon esprit autant que j'aurais aimé pouvoir le faire de mon cœur. Mais je me retournais quand même pour affronter son air ahuri tout simplement insupportable.

_ Si tu ne veux pas que je te chasse des lieux alors cesse de m'y retenir !crachais-je avant de me détourner à nouveau.

Les portes claquèrent derrière moi mais ce son n'atténua pas ma colère. Poser mes yeux sur le bol qui représentait à la fois mes désirs et mes frustrations me fit enrager de plus belle. Je me dirigeais à pas vifs vers l'objet de ma haine et regagnais les portes qui m'enfermaient dans ma cage. Justement, Alexandre s'y trouvait toujours avec les gardes, dans l'exacte position dans laquelle je l'avais laissé. Très digne d'un roi cet air hébété… Cette éloquence pourrait lui être d'une grande aide lors des rencontres politiques.

J'aurais pu lui remettre le bol en mains propres, mais non. Je lui lançais plutôt dessus. Alexandre eut tout juste le temps de s'écarter pour ne pas le recevoir en pleine figure, et il alla à la place se fracasser sur le mur qui faisait face à ma porte, laissant une trainée dorée lorsque les éclats glissèrent mollement.

Ainsi apaisé, je pus regagner mes appartements de prisonnier en claquant les portes derrière moi. Ce n'était pas parce que je rageais toujours, c'était juste pour le plaisir cette fois. Les plaisirs se faisaient si rares ces derniers temps.

Avec ça j'espérais que la discussion serait close pour quelques jours.