Note : Bonne nuit, les amis. C'est une belle nuit, un peu mélancolique, mais inspirée. J'espère que vous aimerez, malgré cette absence prolongée ! Ya.

Auteure : SisYa-Wa

Crédits : Les personnages de Kingdom Hearts appartiennent aux Studios Disney et Square Enix, ils ne sont pas à moi.

Collaboration : Crimson Realm.

Type : OS

Pairing : VanVen.


Sobriété.

Quand il est mort, j'avais mon costard.

Un costard bien propre, lisse et d'une sobriété impeccable. Pas le genre clinquant que j'aurais adoré mettre pour foutre la honte à toute sa famille, un peu comme un clown qui se serait trompé de soirée déguisée, non, plutôt le genre du parfait inconnu qui se ramène à l'enterrement de quelqu'un qu'il connaît pas. Net et invisible.

Pourtant, personne ne connaissait Ventus mieux que moi. Et si tout le monde m'avait regardé ce jour-là, si son connard de père avait fait attention à autre chose qu'au buffet parce que soi-disant il fallait pas manger aux enterrements par principe, si sa putain de mère avait cessé de chialer sur le souvenir de ce fils parfait que j'enculais à sec quand il était défoncé aux chansons mièvres et à l'acide, ils auraient vu que ce costard, j'aurais été incapable de le repasser aussi bien par moi-même.

Quelques jours plus tôt, je l'avais apporté au pressing quand Ventus m'avait dit, entre deux baisers humides et trois éclats de rire, qu'il voulait se buter.

Il avait des cernes quasiment nécrosées sous les yeux et les cuisses pleines de striures profondes, crevasses de ses lames blanches qu'il rangeait tard le soir dans le tiroir de notre table de nuit, entre les capotes et les lettres d'amour. Un jour, je l'avais vu se barrer avec la lamelle de mon rasoir dans la salle de bain. Il avait hurlé derrière la porte, un cri qui m'avait à la fois fait bander et pleurer de douleur, un peu comme le râle suave d'une bête qui se jette vers la mort. J'avais tambouriné longtemps en gueulant derrière la porte, pas sûr de si je devais rire ou flipper, jusqu'à ce qu'il ouvre pour éclater en sanglots dans le creux de mes bras, le satin de sa peau opaline piqué de fines lignes vives et chaudes, humides d'un affreux rouge rubis.

Il en avait plus rien à foutre de sa vie, l'idiot. Et moi, je le comprenais sans vraiment capter pourquoi, je suppose juste parce que voir quelqu'un encore plus dans la merde que soi avait quelque chose de passablement, égoïstement, humainement… rassurant ? Tout ce que je pouvais dire, c'est que c'était pas du flan. Il se tailladait pas pour rien, Ventus. Il avalait pas des antidépresseurs par paquets et des litres d'eau froide pour rien. Il jouait pas au mec désespéré par dégoût de la race humaine, pas comme moi. Quand j'y pense, de nous deux, c'est sûrement moi qui aurait eu le plus raison de crever. Quel égo, Vanitas. Dire ça alors qu'il voulait à tout prix que toi, tu vives. T'es vraiment un superbe salopard.

Un salopard sobre, avec son masque de cire parfait sur le visage, les yeux éteints et les lèvres collées. Je ne me rappelle même plus pourquoi je l'avais pris à la lettre. Peut être son ton, plus faussement enjoué qu'à l'ordinaire. J'aurais pas dû accrocher mon costard sur le fil du carillon de l'entrée. Si ça se trouve, ça lui a donné des idées.

Tout le monde est en noir devant moi, et le prêtre vient de terminer son sermon. Tout derrière, avec mon costard gris, je bouge pas. A la manière d'un loup en deuil, je baisse mes yeux dorés, la queue plate entre les jambes, les dents serrées, les ongles rentrés dans les poings et le cœur au bord de l'explosion. Vient le moment où chacun dépose des roses immaculées sur cet immonde cercueil de bois blanc trop pur, qui, selon son frère, « le représentait » à la perfection.

Si je n'avais pas eu cette horrible boule dure dans la gorge, j'aurais ris, la bouche grande ouverte pour faire entendre toute la froideur de mon indignation. Mais je reste vide et sobre, et je ne dis rien. A la place je m'approche, fendant la foule de cris et de pleurs déchirés par quelques coups de coudes. Quand j'arrive devant le cercueil, tout le monde me regarde méchamment. Je ne suis qu'un profiteur. Un rapace, une corneille, une pourriture qui l'a manipulé, qui l'a sans doute conduit six pieds sous terre. C'est à cause de moi qu'il est là, aujourd'hui. Je sens leurs regards virulents, noirs comme des fonds amers de café, qui me lacèrent la peau, les os, le dos et le visage. Je ressens leurs pensées, qui, je le sais, ne m'atteindront que demain soir au réveil, quand j'aurais décuvé toutes les larmes de mon âme.

Mais pour l'instant, je m'en fous. Ils s'imaginent que je n'ai rien pour Ventus. Quand mes doigts effleurent sa dernière prison, quand mon front vient se poser sur le bois à l'endroit même où était le sien, ils me toisent avec des airs de dédain et, en silence, je les envoie chier.

A toi, Ven, il t'aurai fallu le feu. Au lieu de ce linceul pourri par les vers, engorgé de sang et de poussière, j'aurai pu ouvrir la boîte de tes cendres et les laisser partir dans le vent, s'envoler très haut vers les nuages dans un souffle de vie immatériel et céleste. Une brise puissante qui aurait sonné comme le glas de ton rire, comme le bruissement des ailes d'un oiseau qui remonte vers l'azur après son ultime chute, un son de cristal et d'espoir loin des affres enterrés de ta misérable existence.

Sobrement, je laisse pourtant couler deux larmes sur le bois trop sec. Des larmes précieuses comme un trésor, les dernières larmes que je ne te donnerai jamais. Transparentes et sincères.

Une fois la cérémonie terminée, les fossoyeurs balancent ton tombeau dans la terre et une ignoble mélodie au violon retentie, aussi stridente que fausse, tandis que tous les convives boursoufflés se pressent vers le buffet, l'estomac noué, chacun déversant sa peine sur l'épaule des autres. Lentement, je file le long du cimetière, sans rien dire à personne. Je n'ai plus rien à faire ici.

Quand tu es mort, Ven, rappelles toi que j'avais mon costard. J'ai été sobre, d'une sobriété si lisse, exemplaire et sombre que je n'ai pas pu me retenir de tout ôter en rentrant à la maison. Alors pardonne-moi, Ventus, si ce beau costume est déchiré. Même si je sais que toi, tu aurais ris.

J'ai jamais été fait pour la sobriété.


VANVEN