Il décida de se lancer au hasard, quitte à se faire égratigner par ce jeune procureur colérique :

- Si je savais de quoi vous parlez, je pourrais peut-être vous aider à le retrouver. »

En entendant ces mots, Mookyul se tourna vers lui comme piqué par une vipère, les yeux agrandis par une émotion que Lee ne pouvait définir. De la stupéfaction ? De la peur ? De l'espoir ? C'était étonnant. Lee savait mieux que quiconque que malgré son tempérament explosif, Mookyul savait très bien gérer ou plutôt dissimuler ses réactions instinctives. Le voir spontanément montrer une émotion primaire était rare.

Mookdahl le fixa aussi. Il n'avait pas l'air étonné, lui. Plutôt méfiant. Après un moment, il se tourna vers Mookyul :

- Alors ?

Mookyul fixait toujours le président. Il ne répondit rien. Puis son regard fit lentement le tour de la pièce. Ewon l'observait attentivement. Il s'était un peu calmé, mais sa pomme d'Adam faisait encore le yoyo. Son regard tomba sur Ewon, ce qui adoucit immédiatement son expression. Il se taisait toujours, mais vint s'asseoir près de lui en l'enlaçant l'un bras protecteur.

- Ne fais pas cette tête, mon petit Fox. Je t'ai dit que je te protégerais, non ?

- Qu'est-ce qui se passe, Mookyul ? De quoi vous parlez ?

- ….

- Parle, s'il te plaît. »

Ewon sentait un gros blocage. Tant pis s'il mettait les pieds dans le plat. Ces deux frères hallucinés devaient régler leur problème, quel qu'il soit. Ewon, écrasé par la tension présente, sentait instinctivement que cet échange touchait d'une manière ou d'une autre l'essence même de la trajectoire de ces jumeaux.

Silence. Mookdahl et le président Lee aussi se taisaient, observant Mookyul. Ewon changea de tactique. Il essaya de sourire. C'était plutôt une grimace, mais il espérait détendre un tant soit peu l'atmosphère.

- Chef, je croyais que vous ne vous connaissiez pas ? », demanda-t-il tentant d'être espiègle et regardant les jumeaux tour à tour.

Mookyul regarda son frère, puis passa la main sur son visage avec irritation en soupirant.

- Et merde. Vous me prenez vraiment pour un menteur, hein ? On ne se connaît pas, j'ai dit.

Difficile à croire ! C'était au tour d'Ewon de soupirer. Décidément, rien qu'avoir un minimum d'informations sur la relation entre ces deux allait demander une patience infinie. Il s'adressa à Mookdahl, debout, qui les écoutait, l'air de très mauvaise humeur.

- Tu ne veux pas t'asseoir ? Heu, vous ne voulez pas vous asseoir ? », demanda-t-il en désignant le siège en face de lui. Face à la colère de ce jeune homme, qu'il ne connaissait pas après tout, il ne savait plus très bien choisir entre le tutoiement et le vouvoiement.

Mookdahl haussa les épaules et s'assit, le visage fermé, loin du président Lee qui leur faisait aussi face. Il ne disait rien. La tension avait diminué et les jumeaux, boudeurs, se taisaient, comme attendant une intervention providentielle.

Comment commencer et que dire ? C'est la question que se posèrent simultanément le président Lee et Jung Ewon.

Ewon se lança :

- Vous êtes frères ? » Sa question était entre l'affirmation et l'interrogation. Question idiote sans doute puisque les jumeaux lui lancèrent un regard noir. Il regarda son amant, essayant de l'amadouer. « Je veux dire... » Comment le formuler, merde ? Comment demander d'où ce jumeau lui tombe du ciel ? Mookdahl vint à son aide.

- On est frères...probablement.

- Probablement ? » C'était le président Lee qui posait la question. Mookyul donna l'impression de s'enfoncer dans un silence abyssal.

Mookdahl le regarda avec dégoût et continua :

- Il vous a dit qu'on ne connaissait pas, mais vous ne le croyez pas. » Ce n'était pas une question, simplement une constatation. « Mais on ne s'est vraiment jamais rencontré auparavant. La première fois, c'était lors du dîner que vous avez organisé, vieux renard. » Vieux renard ? Mookdahl avait la même grande gueule que Mookyul. Tant pis, Lee allait faire avec.

- Pourtant, vous avez l'air proche.

- Ah bon ? » Mookdahl réfléchit un instant. Il avait l'air étonné. Il avait de quoi l'être. Ces deux-là paraissaient prêts à s'entredéchirer, alors la phrase du président pouvait effectivement être ambigüe. Mais Ewon et les autres la comprenaient. La relation entre ces deux, aussi tendue quelle paraisse, avait une profondeur et un abandon que Mookyul et probablement Mookdahl aussi, n'avait jamais montré avec les autres, le président Lee et Ewon inclus, et tous le ressentaient ainsi. Quand ils parlaient, ils excluaient tout ce qui n'était pas eux.

- Va-t'en. » Mookyul dit cela d'un ton las, se fichant visiblement de la conversation amorcée par Ewon et le président Lee.

- Ok, tu sais quoi ? Je m'en vais aujourd'hui et je reviens un autre jour et je raconte ton secret à tout le monde. Qu'est-ce que tu en dis ?

Personne ne vit Mookyul bouger. Une ombre se déplaça, un milliardième de souffle et un coup de poing plus tard, Mookdahl était décollé de terre par la force de l'impact. Ewon, assis à côté d'eux, avait vu le temps ralentir et s'arrêter au point de contact. La violence indescriptible de cette scène : le poing de Mookyul monter pour descendre aussi lourdement que possible, une massue, une horreur, une machine à tuer et son frère qui le regardait droit dans les yeux, le même sourire fou que l'assassin aux lèvres, une éclaboussure de sang, comme l'eau jaillissante des fontaines où jouent les enfants.

Les hommes s'étaient tous levés et Ewon, sans s'en rendre compte, priait pour que l'autre ne soit pas mort. Qu'il n'ait pas la tête arrachée. Il comprenait maintenant ce que ces mafieux entendaient, quand ils disaient que personne ne savait se battre comme Mookyul. Il comprenait maintenant qu'il n'avait jamais réussi à mesurer la violence potentielle de son amant. Qu'il ne l'avait jamais cru capable de tuer un homme, comme ça, avec ses poings, même s'il avait failli le voir un jour. A force de vivre avec la tendresse immense de ce mafioso, il en avait oublié qui il était. Il se força à regarder ailleurs que vers Mookdahl, immobile et qui sait, peut-être mort, à regarder les hommes de Mookyul, pour s'aligner, pour désespérément les imiter et cacher sa terreur et le froid qui l'avait envahi, le même froid qu'il avait cru oublier avec Mookyul.

Leur expression l'étonna. Ils avaient l'air effrayé, peut-être un peu moins que lui, mais ils étaient bel et bien choqués. Killer Bear ne put se retenir :

- Chef !

Mookyul le regarda d'un œil fou. Il paraissait halluciné, ses yeux agrandis et brillants, le visage blanc et les lèvres mauves. Il ne répondit rien, de nouveau absolument immobile comme une gigantesque poupée maléfique et superbe, debout devant son frère et bloquant la voie. Il se voûta légèrement et passa sa manche sur sa bouche.

- Pauvre con, va !

C'était l'autre, qui se relevait. Il avait simplement la lèvre légèrement fendue, qui saignait. Il s'assit d'abord, fit jouer sa mâchoire, pivota sa tête dans tous les sens puis … se releva d'un geste, comme si de rien n'était. Il n'avait pas même l'air sonné. Alors qu'il aurait dû être mort. C'était impossible, ces deux étaient des monstres, celui qui avait frappé et celui qui avait été frappé. Tout le monde était estomaqué. Ils savaient que Mookyul savait aussi bien prendre les coups que les rendre et son pareil devait être aussi coriace, mais là, c'était quand même trop. L'impact avait été d'une violence inconcevable. Visiblement, ils se trompaient! Mookdahl s'ébroua vivement puis s'approcha du siège comme pour s'y jeter, mais au dernier moment, il pivota et frappa Mookyul rapidement et violemment, comme il avait été frappé quelques instants auparavant. Mookyul s'écroula sous le coup. Alors, Mookdahl s'assit sur le canapé et parla à son frère, ignorant les autres :

- Tu fais chier, mon frère.

Mookyul, comme son jumeau, se redressa facilement. Il n'avait pas même une lèvre fendue. Mais il resta assis, les genoux relevés, la tête baissée. Il ne dit rien.

- Je suis encore plus fâché que toi, Mookyul, alors on a le choix. On se casse la gueule l'un l'autre jusqu'à plus soif et ça pourrait durer longtemps, vu que tu as une bonne poigne, ou alors on se met d'accord, on s'aide, on se fait des mamours entre frangins qui s'aaaaaaaaaaadorent et puis…

- Et puis quoi ?

- Tu fais chier !

- Arrête de te répéter. Si je t'aide, tu me ficheras la paix ? » Mookyul avait relevé la tête et planté son regard acéré dans celui de son frère. Ce dernier fit la moue.

- Qui sait ? Je peux essayer.

- Non ! Non ! Je t'aide à le retrouver et tu te débrouilles tout seul après ! Tu peux le faire ?

Un gros soupir d'adulte qui parle à un demeuré lui répondit. Mookyul ne se découragea pas.

- Alors ?

L'autre le regarda un long moment en silence. Il donnait l'impression de peser le pour et le contre.

- Ca m'a l'air honnête comme proposition…, finit-il par répondre.

- N'est-ce pas ? » Mookyul essayait de grimacer un sourire face à un Mookdahl impassible, toujours pensif.

Lee et Ewon devaient se l'avouer : si Mookyul pouvait se montrer aussi conciliant, c'est qu'il avait sérieusement envie de voir l'autre disparaître. Mais pourquoi ? La question devenait urgente. De nouveau le silence tomba. Puis soudain, sans préavis gestuel, Mookdahl se précipita sur Mookyul, toujours par terre et pendant quelques instants, ce fut un tourbillon de coups de poing et de coups de pied, qui s'abattirent sur Mookyul, recroquevillé, qui couvrait son visage des deux mains sans protéger le reste de son corps. Et aussi soudainement que le brutal procureur s'était précipité sur son frère, il s'arrêta et se rassit. Ewon se demanda, sans raison ou plutôt, la raison déconnectée, pourquoi se battaient-ils aussi silencieusement. En effet, pas un bruit ne s'était échappé de leurs lèvres pendant que l'un frappait et l'autre encaissait.

- Putain, t'es tellement immonde que ça ne me fait même pas du bien de te casser les os. » C'était Mookdahl, même pas essoufflé, qui venait de parler. Il n'y avait plus de colère dans sa voix, plutôt une grande amertume. Il continua en se tournant vers eux, eux les hommes et les amis de Mookyul, tous pétrifiés de… de quoi ? Stupeur ? Peur ? : « Hein ? Vous ne trouvez pas ?

- Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang ? » C'était le président Lee. Malgré son sang-froid de chef d'Etat, lui aussi était complètement perdu. Il regarda Mookyul, Mookyul son enfant, son mignon, son héritier, le jeune fauve qui avait changé sa vie à lui et qui se cachait toujours le visage dans ses mains. « Mookyul ?

Aucune réponse.

- Mookyul ! » Lee avait pris son ton de commandement. Le jeune homme ne lui avait jamais désobéi. Il attendit et finalement, Mookyul montra son visage. Il n'avait pas l'air affecté par les attaques de son frère, bien qu'il soit toujours assis. « Je veux une explication, tout de suite ! »