Un long week-end à expliquer à mes parents le pourquoi la maison s'est retrouvé dans cet état. Je n'ai pas réussi à cacher mon bandage aussi longtemps que je le voulais, mes parents m'ont donc amené chez le médecin et ont contacté la police pour faire constater les dégâts des fenêtres brisées, un mur roué de coups, des bouts de marches manquants ou fissurés, des traces de sang qui ne partent pas sur le bas de ma chambre.
Je suis presque rassurée lorsque le lundi arrive, amenant avec lui son lot de nouveauté. Je dissimule mon bras gauche dans mon manteau toute la journée, ce qui me permet d'éviter les questions de Michèle et June. Celles-ci ne me font pas remarquer mon changement de comportement, je suis plus calme et souvent ailleurs. Lorsque nous nous rendons en classe de français, j'aperçois Edward au fond de la classe, il ne m'adresse pas un seul regard. Le mien ne peut s'empêcher de dévier vers sa main, camouflée par un gant. Voilà qui résout l'affaire du gant de soie, mais pas celle de la main en métal. Je me suis renseignée sur Internet, on ne connait en ce jour aucun endroit qui fabrique des prothèses en acier aussi bien formée. La personne qui lui a confectionné doit bien s'y connaitre pour un tel résultat.
Pendant le cours, je balance des regards en arrière, toujours aucun contact. Pourquoi ne me regarde-t-il pas ? Est-ce qu'il m'ignore ? Après tout, j'ai simplement fait preuve de curiosité, il ne peut pas m'en vouloir pour ça.
Il faut attendre la récréation pour que ma langue se délie, je discute tranquillement, de tout et de rien, avec mes deux fidèles amies.
- Alors il a un petit frère ?
- Oui, Alphonse, mais c'est étrange, il est habillé d'une armure. Je n'avais jamais vu ça.
- Tu n'avais jamais vu une boite de ferraille sans corps à l'intérieur non plus, rétorqua Michèle, sérieuse. Franchement, j'ai du mal à croire ce que tu nous racontes, tu es sûre de ne pas avoir simplement fait un mauvais rêve ?
- Je te dirai que oui si je n'avais pas dû répondre à la police que les vitres de chez moi ont été cassées par un mec étrange et armé d'une hache se faisant appeler « Barry le boucher ».
Le visage de Michèle ne se détend pas, je ne peux lui montrer mon bras car chaque frottement entre ma manche et mon bandage me fait horriblement mal. Les plaies sont encore fraiches et cicatrisent difficilement.
- De toutes les fois où j'ai fait quelque chose de mal il faut que ce soit quand je suis innocente que je me fasse cambrioler. Râlai-je en haussant la voix, et si j'avais Edward Elric en face de moi, je
- Tu ferais quoi ? M'interrompit une voix dans mon dos.
Je me retourne et tombe nez à nez avec le principal intéressé, je bénis ma chance légendaire et m'assois sur le banc en fer.
- Rien de spécial, je lui demanderai ce qu'il vient faire ici.
Il soulève un sourcil à ma réponse, pour quelqu'un qui m'ignorait, il a bien vite abandonné. Edward nous tend alors un petit paquet de feuilles, de sa main droite.
- On m'a demandé de donner les nouveaux horaires aux délégués
Nous le remercions, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire par « ce qu'il fait ici », mais c'est déjà un bon début. Cette fois-ci, c'est moi qui cherche à éviter son regard, je n'ai aucune idée de la façon dont je dois agir avec lui. Dans un sursaut de gentillesse, je voulais le remercier d'être venu à mon secours vendredi, je relève le menton vers lui et arbore un petit sourire.
- Edw…
- Ed ! Cria une voix au loin.
J'oublie toute idée de le remercier lorsque je vois arriver en courant Laetitia, les cheveux au vent et les yeux bien fixés sur ma tête. Elle n'omet pas de m'adresser un petit sourire hautain et malsain une fois devant nous.
- Viens Ed, il faut absolument que je te montre quelque chose.
C'est fou, c'est pile au moment où il vient nous parler qu'elle doit absolument lui montrer quelque chose. Edward n'a pas le temps de lui répondre la cloche sonne et annonce la reprise des cours. S'engage un combat de regard entre l'autre blonde et moi, tandis que le garçon ne fait pas attention à nous et se dirige vers le deuxième bâtiment.
Les cours défilent, lentement, trop lentement. Depuis ce matin, cette journée me parait une éternité, mon crâne me fait mal de temps à autre et l'image des deux frères Elric en train de me soigner hante mon esprit. Il faut absolument que nous ayons une discussion tous les trois, ils devraient comprendre que c'est en leur avantage de tirer les choses au clair. Valsant de couloir en couloir, trainant à rentrer chez moi, je sors mon téléphone et compose le numéro de leur domicile. J'imagine déjà qui sera mon interlocuteur.
- Allô, Alphonse ? Dis-je accolée au sous-sol du premier bâtiment.
- Euh oui ?
- C'est Lorène, dis-moi, ce n'est pas pour vous attirer des ennuis mais, il faut absolument que ton frère, toi et moi ayons une discussion par rapport à ce que j'ai vu.
Il marque une pause, je devine qu'il est seul chez lui, sinon Edward lui aurait repris le combiné depuis un moment.
- Oui…je pense que c'est une bonne idée, mais Ed m'a dit qu'il sortait cet après-midi pour voir Laetitia donc je ne sais pas quand ça pourra se faire.
Mon sang ne fait qu'un tour, je me force à ne pas m'énerver à l'évocation de ce prénom, Alphonse n'y est pour rien. Je change donc de technique.
- Bien, dans ce cas, que dirais-tu de nous retrouver fin d'après-midi à l'école ? Tu sais où elle se trouve ?
- Bien sûr, répondit-il. Tu es sûre qu'il ne serait pas mieux que mon frère soit là ?
- S'il préfère batifoler avec cette fille, grand bien lui fasse mais on ne va pas arrêter de vivre pour autant, tu n'as pas envie de sortir un peu ?
Son silence m'indique que j'ai touché un point sensible. Je me calme, malgré mon envie de me venger d'Edward, je n'ai en aucun cas envie de faire du mal à son petit frère, il a l'air tellement plus sympathique. Il approuve mon choix et nous nous donnons rendez-vous deux heures plus tard dans la cours extérieure de l'école. Je souris en imaginant mon plan se dérouler sans accroc.
Dix sept heure, dix sept heure dix, dix sept heure vingt, dix huit heure…le vent se refroidit dans cette glaciale soirée d'automne, j'attends patiemment sur le rebord d'une fenêtre de l'école. Les étudiants sont partis depuis un bon moment, tout comme l'heure de notre rendez-vous. Il a une heure de retard mais je continue d'attendre, resserrant contre mon cou la fourrure de ma capuche. Aucun message sur mon téléphone, aucun signal, ma haine se creuse au fil des secondes et je me fais fureur pour ne pas passer un coup de fil colérique. J'attendrai encore une heure s'il le faut mais j'attendrai qu'Alphonse pointe le bout de son nez.
Des scénarios inexplicables s'inscrivent dans ma tête peut-être que Laetitia lui a retourné la tête à son tour pour l'empêcher de venir, ou bien est-ce son frère. Il est aussi possible qu'Alphonse m'ait fait croire qu'il viendrait juste pour me faire attraper froid, mais cela me semble peu probable, quoiqu'au final, je ne le connais pas.
Mardi, mon visage est enfoncé dans mon oreiller, il est une heure de l'après-midi, je le sais, je vérifie l'heure toutes les dix minutes. Mes membres sont gelés et ma tête bouillante, mon nez est devenu une bassine de flux coulante à flot. C'était bien ce que je craignais, j'ai attrapé froid en attendant jusqu'à la déclinaison du soleil, ma mère a été contrainte de venir me chercher. Je lui avais inventé une excuse pour ne pas lui avouer ma véritable intention, elle ne m'aurait pas comprise. J'avais dû attendre trois heures de plus que le rendez-vous, le temps accentuant mon envie de voir jusqu'où je pouvais être bornée.
Eprouvent des difficultés à respirer par une forte toux, je me contentais d'envoyer des messages d'explications à mes deux partenaires. Elles me tenaient compagnie lorsque la fatigue ne l'emportait pas sur mon dos.
De faibles vibrations m'obligent sortir le téléphone de dessous l'oreiller, je me couche à nouveau sur le dos et réponds laconiquement :
- Allô maman ? Demandai-je d'une voix à peine audible.
- Euh non, ce n'est pas elle, c'est Alphonse.
Par réflexe autant que par honte, je raccroche et me frotte les yeux. La nuit dernière, j'avais totalisé un nombre d'appel en absence jamais atteint. Je me refusais de répondre, là encore, si j'avais lu le numéro avant de décrocher, je n'aurai pas répondu. J'espère maintenant de tout mon cœur qu'ils ne me parlent plus et me laissent tranquille avec leur histoire. J'en ai fini, j'abandonne pour de bon. Je passe donc le reste de ma journée à attendre qu'elle se termine en fixant le plafond blanc ainsi que le tapis tâché du sang irrécupérable du vendredi.
Mercredi, je reprends difficilement le bus, mon bras gauche ne m'aide pas encore à me tenir aux barres d'équilibre, je sers les dents à chaque tournant et dos d'âne. La demi-journée qui se profile se veut courte et agréable, le soleil se détache des nuages et réchauffe l'atmosphère devenue insoutenable.
Arrivée à mon arrêt, je descends du bus et parcours les derniers mètres me séparant de l'école. Un foule s'est formée au niveau de l'entrée des grilles, je fais des pieds et des mains pour me frayer un chemin mais l'engouement est trop fort et manque de me faire trébucher. Quand une main agrippe mon bras et me sauve de la vague humain, je pense avoir affaire à Logan mais c'est finalement devant Edward que je me retrouve.
- Fais gaffe avec ton bras.
- Comme si je le faisais exprès.
Je me défais de son bras et me prépare à rejoindre la cour pour trouver Michèle et June, lui n'est pas enclin à me laisser m'échapper comme ça.
- Pourquoi tu as demandé à mon frère de te voir lundi ? Demanda-t-il en se saisissant de mon poignet.
Un regard noir, j'aurai dû me douter que son acte n'était pas anodin mais je me suis promis de ne plus jamais me mêler de leur affaire.
- Il faudrait savoir ce que tu veux, l'Elric, je dois en conclure c'est par ta faute que j'ai choppé un sale froid.
- Tu ne réponds pas à ma question.
- Parce que je n'y répondrai pas, tu refuses de répondre aux miennes et tu es assez stupide pour croire que je vais t'écouter ? Tu connais le principe de l'échange équivalent ?
Il marque une pause, me toisant d'un regard que je ne saurai exprimer. Ai-je dit quelque chose de bizarre ? Toujours est-il qu'il libère mon poignet. J'en profite pour me remettre droite et lui cracher mon venin.
- Je te rappelle que tu n'es pas sur ton terrain ici. Tu ne peux pas faire ce que tu veux, dire aux gens ce qu'ils doivent faire et leur demander de te manger dans la main. Tu ne vaux rien ici, pas plus qu'un simple nouveau qui vient foutre la merde. Et franchement, je regrette juste une chose, c'est de ne pas t'avoir balancé à la police quand ils m'ont interrogé vendredi passé, je pensais vous protéger car vous m'aviez sauvé la vie mais au final, ce Barry, c'est un de vos potes. Maintenant, laisse-moi tranquille, je veux vivre simplement, sans me demander le lendemain si un foutu gosse à la main en ferraille va venir perturber mes études. Sur ce, je te dis au revoir, Edward.
Mon cœur s'emballe au fur et à mesure de mes paroles, mes mains tremblent et je les dissimule en serrant mon jean. A la fin de mon monologue, je ne lui laisse pas le temps de me répondre et prends la poudre d'escampette, direction la cour. La cloche sonne et annonce ainsi la reprise de ma vie, normale, du moins, je l'espère.
