Académie de Fortdhiver – Pavillon de la Prestance

Les veines gonflées d'adrénaline, elle referma la porte aussi silencieusement que possible, puis poussa un soupir soulagé en même temps que son collègue. Ils venaient d'accomplir un joli exploit, à emprunter définitivement un tome de la bibliothèque de Fortdhiver sans que le système de protection magique ne les réduise en cendres. Dissimulés dans une chambre choisie au hasard, éclairés par la seule lueur de Masser qui traversait une minuscule fenêtre, ils reprenaient lentement leur souffle.

Cynric, assis sur le lit défait, soupesait la sacoche où ils avaient rangé leur larcin en se léchant les lèvres. Siltafiir hésita à le rejoindre, mais choisit de rester debout près d'un bureau encombré, juste à côté de la porte. Dès l'instant où elle lui avait annoncé que Vith prendrait soin de Miraak, il avait retrouvé un semblant de chaleur, mais ses caresses lui manquaient toujours cruellement. Malgré tout, pas question de paraître désespérée.

Tout en écoutant les bruits extérieurs, elle observa distraitement les livres, parchemins et notes de recherches qui jonchaient le bureau. Les parties manuscrites accrochèrent son regard. Les rares mots qu'elle parvenait à déchiffrer entre l'obscurité et les taches d'encre ne lui révélèrent rien quant au sujet traité, mais la courbe des lettres titilla sa mémoire. Elle connaissait ce mage désordonné, nul doute possible.

Cédant à la curiosité, elle saisit un papier, baissa son capuchon et approcha de la fenêtre. Quelle écriture de cochon tout de même. Et cette manie d'écrire en quinze langues différentes exhibée par certains chercheurs l'agaçait terriblement. Langue commune, runes nordiques, quelques annotations en lettres daedriques ou en divers dialectes elfiques dont certains devaient dater de la première Ère, et même…

- Tu t'intéresses à la magie maintenant ?

Elle sursauta quand Cynric lui attrapa les hanches et posa sa tête sur son épaule.

- Je… J'ai cru reconnaître un diagramme qu'on avait étudié à l'école de magie de Refuge, mentit-elle, un rire forcé entre les dents, mais j'avais mal vu. On devrait y aller, on a perdu assez de temps.

- Pourquoi se presser ?

Dans n'importe quelle autre chambre, elle se serait offerte à lui sans hésiter. Les divins lui jouaient un sale tour, c'était la seule explication. À court d'excuses, elle se raidit pendant que son esprit paniquait en cherchant un moyen de cesser d'exister, juste pour un court moment.

- C'est la langue des dragons ? s'enquit-il en attrapant le papier.

La bouche sèche, elle acquiesça. Heureusement, il haussa les épaules et lui rendit les notes sans autre question. Se croyant sauvée, elle leva un pied pour s'en aller, mais il tira sur ses ceintures en embrassant sa gorge. Elle mordit sa lèvre inférieure et se libéra de ce délicieux supplice.

- Je ne me sens pas d'humeur à le faire ici, bafouilla-t-elle en se hâtant vers le bureau, à… à l'auberge, oui, on fera tout ce que tu voudras.

Elle reposa le papier à sa place, pria pour que Miraak ne décèle aucune trace de leur présence, puis s'apprêta à reprendre la route. Cynric ne l'y autorisa pas. Avant qu'elle ne puisse se retourner, il s'appuya contre elle et la coinça contre le meuble.

- C'est parce qu'on est dans sa chambre, pas vrai ? murmura-t-il contre son oreille.

Son sang se glaça. Pendant un instant, l'idée qu'il la quitte pour de bon serra son estomac, mais il trouva une punition plus effrayante encore. Au lieu de lui tourner le dos, il s'attela à la déshabiller. Sous le choc, elle ne réagit que lorsqu'il dénuda ses fesses. Elle le poussa d'un coup de coude et remonta ses pantalons, mais il répliqua.

Surprise, elle ne sut anticiper le choc. Le coin du meuble lui coupa le souffle en s'enfonçant dans son ventre. Une main écrasait sa tête contre le bois et les piles de parchemins. Un ultime réflexe la fit dégainer sa dague porte-bonheur, mais Cynric la désarma trop aisément. Enflammé par cette tentative de rébellion, il griffa sa cuisse en baissant à nouveau ses pantalons et ne lui accorda pas une seconde de préparation.

- Arrête ! couina-t-elle en se débattant.

Il l'ignora. Ses coups de reins propagèrent des éclairs de de douleur le long de sa colonne vertébrale qui, pour sa plus grande horreur, se muèrent en vagues de plaisir irrépressibles. Les maudits doigts qu'elle connaissait trop bien s'ajoutèrent à ces sensations. Terrifiée à l'idée qu'on les découvre, elle contint sa Voix en se mordant le poing.

Cela ne dura probablement qu'une poignée de minutes, mais elles s'écoulèrent avec une terrible lenteur. Finalement, Cynric poussa un ultime râle en se retirant. Siltafiir ne bougea pas tout de suite, sonnée, secouée, puis crut défaillir en se redressant. Des bouteilles d'encre renversées avaient ruiné presque tous les documents étalés sur le bureau et des éclaboussures de semence fraîche ajoutaient la touche finale à ce tableau désastreux.

Profitant qu'il lui ait tourné le dos pour reprendre la sacoche, elle se revêtit et quitta la pièce en courant, cachée par son invisibilité. Ça ne venait pas de se produire, se répéta-t-elle jusqu'aux écuries de la ville, ça ne pouvait pas s'être produit, insista-t-elle sur une monture volée, elle refusait de croire que ça s'était jamais produit, ressassait-elle encore en abandonnant le cheval aux écuries de Faillaise.

Elle parvint lentement à tout effacer de son esprit à l'exception d'une image précise : un bain. Nul besoin de faire chauffer de l'eau, la fin de l'été approchait et le soir tombait, de quoi la garder au chaud tout en la protégeant des regards indiscrets. Des vêtements propres s'imposaient, il lui suffisait de grimper les escaliers qui menaient à la porte extérieure de Rucheline et d'ouvrir l'armoire à côté de son lit.

Mais un obstacle lui barrait la route. Miraak était dans la cuisine. S'il croisait son regard à ce moment, elle perdrait tous ses moyens. Tant pis. Il ne savait pas encore. Elle pouvait bien passer une minute ou deux à prétendre que rien ne s'était produit. Elle espérait qu'il l'ignorerait, mais sa chaise racla le sol dès qu'elle entra.

- Qu'est-ce qui t'est arrivé ? demanda-t-il en s'adossant au mur.

- Pourquoi cette question ? répondit-elle d'un ton qui se voulait nonchalant.

- Parce que quelque-chose t'a terrifiée au point que je l'ai senti jusqu'ici.

Son cœur battait la chamade. Incapable d'inventer une explication, elle s'empara de la première tunique qui lui passa sous la main avant de se diriger vers la sortie. Les gonds de l'autre entrée grincèrent à ce moment.

- Me revoilà, chantonna Vith en sautant au cou de Miraak.

Ce spectacle n'aurait pas dû l'affecter, pensa-t-elle, les joues blêmes, mais cet épanchement d'affection impromptu lui hérissa le poil. La nouvelle arrivante interrompit le baiser en la remarquant, puis la salua jovialement. Elle lui décocha un sourire peu convaincant et les informa qu'elle allait prendre un bain.

À peine dehors, elle s'adossa au mur, épuisée par toutes ces émotions dont elle ne savait que faire, puis se rappela que Miraak sentait sa présence. Son soupir morose résonna jusqu'à la rive du lac, où elle abandonna ses vêtements avant de s'immerger d'un saut. Malgré la douceur du soir de Hautzénith, la fraîcheur de l'eau mordit sa peau et accapara ses sens l'espace d'un instant.

Seulement un instant. L'encre qui maculait ses paumes et poignets refusait de s'en détacher complètement. Elle frotta et gratta jusqu'au sang. Des traces subsistèrent en dépit de ses efforts, et leur vue lui noua la gorge. De toutes les épreuves qu'elle avait endurées, celle-ci l'angoissait plus que l'ombre d'Alduin, la folie d'Harkon et la trahison de Mercer.

Une giclée d'eau sur son visage l'apaisa à nouveau, cependant les divins – ou peut-être les daedras – semblaient se régaler de la voir souffrir. Tout à ses ruminations, elle n'avait senti Miraak descendre dans sa chambre. Il émettait des pulsations de plus en plus fortes, sur lesquelles son cœur se calqua. La température grimpa d'abord dans ses joues, puis dans son bas-ventre. Elle comprit trop tard jusqu'où s'étendait l'affection de Vith.

Elle ferma les yeux, se boucha les oreilles, se cacha sous l'eau, mais tout accentuait leur lien. Toute sa volonté n'y pouvait rien. Agrippée à un des poteaux immergés qui soutenaient son balcon, elle essaya de toutes ses forces de couper cette connexion alors qu'une profonde nausée lui retournait l'estomac, mais ses tentatives demeurèrent vaines. Elle n'osa sortir de l'eau que lorsque Miraak s'endormit.

Ayant recouvré la santé, il partit le lendemain, pour le plus grand soulagement, ainsi que la plus grande peur de Siltafiir. Comme elle s'y attendait, son éclat de rage traversa le pays au moment où il découvrit sa chambre. Ceci marqua le début d'un épuisant jeu du chat et de la souris. Les semaines qui suivirent, elle n'habita chez elle que par intermittence, au rythme des allers et retours dudit chat, pour finalement abandonner sa maison complètement.

Cette manœuvre la força à prendre part au jeu du rat et de la souris quand Cynric tenta de renouer le contact. Dans la Souricière, elle passait la moitié de son temps à se couvrir de son invisibilité, l'autre à quémander des petits boulots et à rapporter ses butins. Le tout sans jamais s'octroyer l'occasion de boire ou de jouer aux dés avec ses collègues.

Puis Brynjolf l'assigna à une tâche qu'elle ne pouvait refuser.

- Calcelmo est encore plus parano qu'avant, il a doublé les gardes et leurs rondes sont aléatoires. Deux nouvelles recrues sont dans la mine de Cidhna en ce moment. Même Vex a dû rebrousser chemin, mais avec ton cri de détection ça devrait être facile de t'infiltrer. En plus, tu connais déjà le terrain.

- Autre chose ? demanda-t-elle en rédigeant une liste de provisions et de matériel dans un coin de sa tête.

- Va prévenir Cynric, il t'accompagne, conclut-il sans se douter qu'il venait d'éveiller une tempête paniquée dans les tripes de sa subordonnée.

À suivre…

On n'en est pas tout à fait à la partie la plus glauque de l'histoire, mais pas loin. Je ne vous retiens pas plus, même si une rapide review me ferait grand plaisir.

À bientôt !