Chap VII – Plus tard, peut être…
- Shin ? T'es là ?
Nobu frappe à ma porte. Je ne réponds pas.
- Allez, ouvre ! Je sais que t'es là.
- Alors pourquoi tu demandes si tu sais ? je grince en allumant ma clope.
Je me lève laborieusement et traverse ma chambre plongée dans la pénombre.
- Tu veilles les morts ? sourit-il lorsque j'ouvre la porte.
- Tu veux quoi ?
- Yuri et moi, on va commander des sushis. T'es partant ?
- Nan, merci. Pas envie de tenir la chandelle.
- Shin...
Je lui referme la porte à nez et je retourne m'affaler sur mon lit.
C'est vrai, quoi ! Je suis content pour lui mais ça me fait un peu mal au cœur, son bonheur, en ce moment. Surtout que Yuri n'est pas du genre à faire dans la discrétion en ce qui concerne les sentiments. Une vraie sangsue.
Souvent, lorsque ça va pas, j'arrive à faire bonne figure, à sourire et à rire comme je le fais habituellement. Je suis même très doué pour ça. Mais parfois, j'ai besoin de m'isoler pour souffler un peu. Quand personne ne me voit, je ne suis plus obligé de faire comme-ci tout allait bien. Je peux me laisser aller à ma déprime.
Reira m'a plaqué pour préserver sa carrière. Ce que je n'ai pas été capable de faire pour elle, elle l'a fait toute seule, comme une grande. Moi qui me croyais fort, qui voulait la protéger... Finalement, elle s'est montrée bien plus forte que je ne le serai peut-être jamais.
Je tends le bras vers le cendrier, éteints ma Blackstone et me roule en boule sur mon lit. Je sais que le monde ne va pas s'arrêter de tourner parce que je suis malheureux, mais recroquevillé comme ça, j'ai l'impression qu'il ne fait que glisser sur moi sans réellement m'atteindre.
J'entrouvre un œil. Mon cœur se serre. Satsu est allongée près de moi. Elle étire son bras et effleure ma joue du bout de ses doigts. Son sourire, son parfum... toutes ses petites choses qui n'appartiennent qu'à elle son autant de pansement sur mon âme douloureuse. Je crève d'envie de me blottir contre elle mais je sais que je ne mérite pas qu'elle me réconforte.
Un battement de paupières et elle a disparu. Je me redresse sur mon lit et me frotte la tête. J'ai du m'assoupir un instant. La journée, j'arrive à m'empêcher de trop penser à elle. Mais dés que je m'endors...
On frappe encore à la porte. Je grogne, me lève, slalome entre les canettes vides et les autres détritus qui jonchent le sol de ma chambre et atteint enfin la poignée de ma porte.
- T'as vraiment une mine affreuse !
- Qu'est-ce que tu veux, encore ?
Nobu me sourit et brandit fièrement sa guitare.
- Ca te dit, un petit bœuf ?
- Ma parole, je soupire, tu renonces jamais.
Il hausse les épaules et entre.
- Et Yuri, elle va pas criser si tu la laisse toute seule ?
- Elle dort.
Je jette un œil à ma montre. Il est plus de deux heures du matin. J'ai dormi si longtemps que ça ?
Nobu s'installe au pied de mon lit et commence à accorder sa guitare. Je prends la mienne et l'imite. Il commence une mélodie et je lui emboite le pas. On a souvent joué ensemble pendant la tournée de promo qui vient de se terminer. Pour tuer l'ennui et passer le temps, parfois pendant des heures sans échanger le moindre mot. Nobu me connait bien, il sait que jouer me vide la tête. Je crois que ça doit être pareil pour lui, d'ailleurs.
On gratouille comme-ça pendant un petit moment et je finis par me sentir un peu moins mal.
- Bon, me sourit-il alors qu'on fait une pose. Maintenant que t'as l'air de meilleur poil, t'as peut-être envie de parler un peu avec ton ancien colloc.
- Tu veux qu'on parle de quoi ? je lui fais d'un air innocent.
- Allez, arrête. Tu peux peut-être donner le change devant les autres, mais moi je te connais mieux que ça. Je le vois, quand t'es pas bien.
Je m'abstiens de tout commentaire et me lève pour aller ranger ma guitare dans sa housse.
- C'est à cause de Satsu ?
Je me retourne et le dévisage. C'est la première fois qu'il prononce son nom devant moi depuis ce fameux matin. Je soupire, m'allume une clope et retourne m'assoir sur le lit, à coté de lui.
- Nan… Rien à voir avec elle. Mais je sais que ça irait mieux si…
Je m'arrête un court instant. Le manque me sert le cœur.
- …si je pouvais la serrer dans mes bras, j'achève dans un souffle.
- Et qu'est-ce qui t'en empêche ?
- T'étais là, non ? Quand elle a eu besoin de moi, j'ai pas été à la hauteur. Comment je pourrais encore la regarder en face, maintenant ?
- J'étais sur que tu t'en voulais encore pour ça.
- Toi aussi, tu m'en veux.
- Sur le coup, c'est vrai, je t'en ai voulu. Et puis, je me suis souvenu de ce que j'ai ressenti la première fois que j'ai trouvé Satsu dans cet état, recroquevillée sur le sol de la salle de bains de Ren. Son regard paniqué, sa voix douloureuse et tendue : « je vais mourir, Nobuo… » C'était atroce. J'ai failli prendre mes jambes à mon coup.
- Mais tu ne l'as pas fait.
- Non. Elle était seule, complètement flippée. J'ai pas pu la laisser. Toi non plus, tu ne l'aurais pas laissée si j'avais pas été là.
- Si tu le dis.
- Arrête un peu ton numéro. Je sais que tu tiens à elle. Y avais qu'à voir la tête que tu faisais quand tu es venu me chercher. Tu es tombé de haut, voilà tout. Mais c'est de sa faute à elle aussi. Elle s'arrange toujours pour faire croire à tout le monde qu'elle est forte et indépendante. Qu'elle n'a besoin de personne… des conneries, tout ça.
- Et pour Ren… Tu savais ?
Nobu hausse les épaules.
- Je soupçonne Ren de lui avoir donner sa première dose. Je lui en veux même pas, c'était qu'un gamin paumé à l'époque. Le genre à bruler la vie par les deux bouts. Il a décroché quand il a connu Nana. Je savais pas qu'il avait replongé. Ca me fait mal pour lui.
- Et Satsu ? Tu savais qu'elle continuait à en prendre ?
- J'espérais qu'elle avait arrêté mais je t'avoue que j'y croyais pas trop. Quand je t'ai vu à ma porte, ce matin là, j'ai tout de suite compris.
- Et tu savais quoi faire.
- Y a pas grand-chose à faire dans ses cas là, à part rester près d'elle et l'empêcher de se bourrer de calmants.
Je sans une bouffée d'angoisse me tirailler les entrailles. Je soupire douloureusement et prends ma tête entre mes mains.
- Cette saloperie risque de la tuer.
- Tu crois que je le sais pas ? grince Nobu.
Je relève la tête et lui jette un regard assassin.
- Alors pourquoi tu fais rien ? Pourquoi tu ne la sors pas de là ? T'es son ami, oui ou merde ?!
- J'ai essayé, figures-toi ! Putain, t'es gonflé, quand même, Shin ! C'est pas moi qui l'ai rayée de ma vie sans le moindre état d'âme.
La remarque acerbe de Nobu me transperce le cœur. Rayée de ma vie ? C'est exactement ce que j'ai fait. Par honte, par confort, par pur égoïsme… En prétendant que c'était pour son bien, je me suis menti et donné bonne conscience. La vérité c'est que je n'arrivais plus à gérer les sentiments que j'avais pour elle. Deux grosses larmes roulent le long de mes joues… Voilà que je chiale devant Nobu maintenant. De mieux en mieux.
- Elle a besoin de toi, assène-t-il, la mâchoire serrée. Je sais pas ce qui s'est passé entre vous pour que tu lui tournes le dos comme-ça, mais je m'en fous pas mal ! Elle est intelligente, elle finira par s'en sortir. Mais pour ça, elle a besoin de notre soutien à tous. Il ne lui manque que le tien.
- Je ne suis pas différent de Ren, tu sais Nobu ? Je suis qu'un gamin paumé, moi aussi. Alors tu peux pas me demander… tu peux pas attendre de moi…
Bon dieu ! Ce sentiment d'impuissance va finir par me rendre fou.
-Je ne me sens pas capable de la protéger.
- Qui te parle de ça ?! Apporter son soutient à quelqu'un, c'est pas le protéger ou prendre soin de lui. C'est juste être là pour cette personne. Si elle est ton amie, si tu tiens un tant soit peu à elle, alors réagit !
- C'est peut-être déjà trop tard…
Nobu me lance un regard douloureux.
- Pas encore, soupire-t-il. Ca le sera bientôt.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Il ne me répond pas. Pas la peine, il ne fait que confirmer ce que je redoute depuis un moment.
- Elle part ?
- Elle m'a fait jurer de ne pas t'en parler.
Ne tenant plus en place, je me lève et commence à arpenter la chambre.
- Quelle cruelle ironie, sourit tristement Nobu. Il y a quelques années, alors que j'avais le pouvoir de la retenir, elle ne m'a pas parlé de son départ. Aujourd'hui, je ne peux rien faire pour la convaincre de rester.
- Mais moi, je peux, c'est ça ?
Il hausse les épaules, fataliste.
- Si tu ne vas pas lui parler, tu ne le sauras jamais.
J'ai la désagréable sensation que Nobu essaie de me manipuler depuis le début de cette petite conversation. Ca ne lui ressemble pas, ça serait plutôt le genre de Nana de faire un truc pareil.
Mais il faut avouer que c'est assez efficace. Je pousse un profond soupire et cesse enfin de me débattre avec toutes ses questions qui ne m'ont jamais amené nul par. Très bien, Nobu ! Je capitule. T'as gagné, mon vieux.
- Il faut que je sorte de cette taule, je lui fais. Et pour pouvoir sortir, il faut que quelqu'un d'un peu subtil distraie le concierge pour que je puisse filer en douce. Tu t'en sens capable ?
Un gigantesque sourire s'étale sur le visage de Nobu.
- Je suis ton homme, mon pote.
Sous une pluie diluvienne, le taxi me dépose devant ce grand entrepôt qui me servit un temps de toit. Je m'avance vers la grande porte métallique et hésite un instant. Peut-être n'est-elle pas seule ? Et puis… A-t-elle vraiment envie de me voir, de me parler… Je secoue la tête pour chasser ces questions que je me suis posé un bon millier de fois sur le chemin, rassemble tout mon courage et tape enfin à la porte. Je patiente un instant et frappe à nouveau, un peu plus fort, cette fois. Sans plus de succès. Apparemment, il n'y a personne.
Je jure entre mes dents et envoie un bon coup de pied dans cette saleté de porte qui émet un « klang » de protestation. Mon taxi est déjà loin et le temps que j'en fasse venir un autre, je suis bon pour une douche bien froide.
Un peu abattu par ce revers du sort, je m'accroupis le dos contre la porte et me met à la recherche de mon portable en priant mentalement pour que l'intense humidité qui règne autour de moi ne l'ai pas mis hors-service. Un déclic sourd me fait dresser l'oreille et je me sens soudain partir en arrière. Je tente un effort désespéré pour conserver mon équilibre mais finis les quatre fers en l'air aux pieds d'une Satsu qui me dévisage, goguenarde.
- Salut Oneechan… je te dérange, peut-être ?
Quelle question stupide ! Bien sur que je la dérange. Elle porte sa chemise en toile et un large pinceau à la main ainsi qu'une adorable tâche violette sur la joue droite.
Pourtant, elle n'a pas l'air de m'en vouloir. En fait, elle me sourit. Le plus merveilleux de tous les sourires. Celui qui me colle toujours cette agréable petite boule tiède au creux de l'estomac.
- Entre, gamin. Tu vas attraper la mort.
Je parviens à me remettre sur mes deux jambes et referme la porte sur le déluge. Tout est sombre dans le loft, je ne vois qu'une faible lumière qui provient de l'atelier et une petite lueur incandescente qui me guide vers le canapé. Elle fume et je devine dans la pénombre son air amusé.
- J'espère qu'aucun paparazzi ne t'a suivit jusqu'ici.
- Tu as peur pour ta réputation ? je plaisante à moitié, chassant au plus vite Reira de mes pensées.
- Plutôt pour la tienne, rit-elle. Que diraient toutes ces midinettes écervelées qui ne vivent plus que pour un sourire de toi si elles savaient que tu fais le mur pour venir retrouver une femme de presque dix ans ton ainée ?
- T'es pas jalouse, quand même ?
- Atrocement. D'ailleurs, je projette de te tuer, cette nuit, pour pouvoir te garder rien que pour moi.
- Et quelle arme as-tu choisie. Poison, arme à feu …?
- Arme blanche, mon cher. Beaucoup plus artistique, murmure-t-elle d'une voix suave.
Le léger frisson qui me parcourt alors l'échine n'a strictement rien à voir avec le froid qui me fait pourtant grelotter depuis que je suis entré. L'extrémité rougeoyante de sa cigarette reste un instant suspendue dans les airs puis se rapproche lentement de moi.
- Tu devrais enlever ces vêtements. Ils sont trempés.
- Je…
Je sens soudain ses mains soulever mon pull et mon T-shirt et m'en débarrasser avant que je n'aie eu le temps de protester, ne serait-ce que pour la forme. Ses doigts glissent lentement sur mon torse et prennent la direction de ma boucle de ceinture.
- Je suis pas venu pour ça, je parviens à articuler alors qu'elle fait sauter le bouton de mon jean.
- Menteur, souffle-t-elle contre ma nuque.
Je sens mon pantalon glisser sur mes chevilles et la saisit brutalement par la taille pour la presser contre moi. Elle enfonce ses ongles dans ma chair et je sens la douleur se mêler au plaisir et me parcourir telle la plus exquise des pénitences.
Bien sur que je suis un menteur. Depuis que j'ai rencontré Satsu, je ne me souviens pas un seul instant ne pas avoir eu envi d'elle. A quoi je m'attendais en passant la voir chez elle à cette heure avancée de la nuit ? A ce qu'on discute tranquillement devant une bonne tasse de café ? Bien sur que non. Mon corps la réclame depuis si longtemps. Même si je sais qu'elle et moi avons des choses à nous dire, lorsqu'elle m'attire avec autorité sur le fauteuil le plus proche, je me dis que notre petite conversation va finalement devoir attendre.
Quand je rouvre les yeux, je suis étendu dans ce qui fut un temps mon lit, entouré de tous ces paravents peints à l'encre de chine que j'aime tant. Les premières lueurs de l'aube filtrent à travers les grandes verrières qui me surplombent. Je n'ai pas le moindre souvenir de comment je suis arrivé là.
Le frottement familier du graphite contre le canson m'arrache un souvenir nostalgique. Sans même avoir à tourner la tête, je sais que Satsu est là, quelque part, en train de me dessiner.
- Tu sais qu'il faut payer pour ça, Oneechan ?
- Je t'offre le petit déj. Ca te va ?
- C'est vendu, je souris.
Avec un regard malicieux, elle se penche vers moi et tire sur les draps pour me dénuder un peu plus. Je me laisse faire docilement et patiente le temps qu'elle termine. J'ai toujours aimé poser pour elle. Ca aussi, ça m'a manqué.
- Tu dois en avoir un paquet, maintenant, de croquis de moi. Qu'est-ce que tu comptes en faire ?
- J'en ai déjà utilisé quelques-uns uns pour une série de toiles.
- Ne me dis pas que je suis exposé quelque part dans une galerie de Tokyo !
- Non. Celles-ci sont à New York.
Elle rit de bon cœur devant mon air perplexe.
- T'inquiète pas, Shin-chan. Je ne représente jamais les visages sur mes toiles.
- Bof, c'est pas que ça me dérange. Mais la maison de disque n'arrête pas de nous bassiner en ce moment sur la manière dont on doit se comporter et l'importance de notre image auprès du public.
Elle pose son bloc au bout du lit et vient s'assoir près de moi.
- Ca te pèse tout ça, hein ?
Je hausse les épaules.
- Moi, ce que je voulais, c'était juste pouvoir jouer, faire des concerts… avec des gens que j'apprécie. Tout ce cirque médiatique, je m'en serai bien passé.
Elle tend le bras et fait glissé ses doigts entre mes mèches turquoises.
Et voilà. C'est chaque fois la même chose. Quelles que soient mes intentions, à chaque fois que je suis près d'elle, je finis toujours par geindre et par me faire consoler. C'est pas pour ça que je suis venu, bon sang ! Il faut que je grandisse un peu.
Je me dégage de sa tendre caresse et elle me jette un regard étonné.
- Je ne suis pas venu pour me faire plaindre, tu sais Sa-chan ?
- Je le sais. Si tu es là c'est parce que Nobu n'a pas su la boucler et que tu veux me dissuader de partir.
- Non… Je te connais, je sais que si tu as décidé de partir, personne ne te feras changer d'avis. Moi, ce que je veux c'est juste que tu saches que tu peux compter sur moi. La vie est parfois une belle saloperie et on doit pouvoir être là, les uns pour les autres. Nobu et Yasu sont là pour toi et… même si je ne suis qu'un gamin, je voulais absolument te dire avant que tu partes que, moi aussi, je veux être là pour toi.
- Je n'en ai jamais douté, souffle-t-elle avec un sourire un peu triste.
- Pourtant, il y a de quoi, je fais d'un ton amer. J'ai été minable, la dernière fois. Tu avais besoin de moi et moi, je n'ai rien pu faire pour t'aider.
- Tu as fais ce que je te demandais. Tu es allé chercher Nobu. Quant à savoir qui a été le plus minable dans cette histoire, je crois que je te bats haut la main, Shin-chan. Je n'aurais jamais du faire ou dire toutes ces choses. Jamais tu n'aurais du me voir dans cet état là. Pas toi. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi pitoyable de toute mon existence. En fait, ça m'arrangeait bien de ne pas avoir de tes nouvelles parce que, tu peux me croire, c'est vraiment difficile de te regarder en face tellement j'ai honte de ce que je suis.
Ses yeux sont emplis de larmes. C'est la première fois que je la vois pleurer. A cet instant, je ne peux faire qu'une seule et simple chose, la prendre dans mes bras.
- J'ai de graves problèmes de dépendance, continue-t-elle, la voix tremblante, le visage tout contre mon épaule. Je ne parle pas que de la poudre. L'alcool, les hommes…Je n'ai jamais rien su faire avec modération. J'ai cru pouvoir me débrouiller toute seule avec tout ça mais je me suis plantée. Et j'en ai marre de voir les gens que j'aime souffrir à cause de mes conneries.
Je ne peux que la serrer un peu plus fort pour essayer de lui transmettre le peu de force que j'ai. Là encore, mon impuissance me ronge.
- Voilà la triste vérité, Shin-chan. Tu sers dans tes bras une putain de toxico !
Cette colère dirigée contre elle-même, je la connait par cœur pour l'avoir ressenti un bon millier de fois. C'est comme de l'acide qui vous perce de l'intérieur. Je la berce doucement pour tenter de la calmer un peu.
- Dis pas de bêtises, Oneechan. Pour moi comme pour les autres, tu seras toujours bien plus que ça. Je ne te l'ai jamais dit mais je te dois tellement. Tu m'as appris à être heureux, et crois-moi, c'était pas un mince affaire. Alors… je sais bien que je ne peux pas faire grand-chose pour toi…
- Comment tu peux dire ça ? fait-elle en se dégageant de mon étreinte et en me jetant un regard plein de reproche. Pas faire grand-chose ? Mais tu as déjà tout fait. Je ne suis pas quelqu'un de bien, ça c'est un fait…
- Mais…
Elle pose un doigt sur mes lèvres pour m'imposer le silence.
- L'envie de changer, je l'ai eu des millions de fois. Mais, tu vois, Shin. De toute cette foutue existence, c'est la première fois que je m'en sens la force. La toute première fois que je me sens capable de devenir quelqu'un de meilleur. Tu pourras dire et penser tout ce que tu veux. Je sais que ça, c'est à toi que je le dois, et à personne d'autre.
Ma gorge se serre et mon cœur s'emballe. Voilà. Le bonheur, c'est aussi con que ça. Savoir qu'on a pu apporter quelque chose à la personne qui compte tant pour vous. J'avoue que je ne sais pas trop quoi dire sur le coup ; Je me contente simplement de lui sourire. J'ai une furieuse envie de la prendre à nouveau dans mes bras, mais elle se lève déjà et range ses croquis dans son porte folio.
- Allez, habille-toi. Je te ramène à la pension avant qu'ils ne lancent la police à tes trousses.
Une dernière question me brûle les lèvres et je refuse de quitter ce lit avant d'avoir obtenu une réponse (même si je ne sais pas vraiment quelle réponse me soulagerait le plus.)
- Est-ce que tu étais sincère ? Quand tu as dit que tu m'aimais.
Elle m'observe un instant et revient s'assoir près de moi.
- Je regrette de l'avoir dit.
- Tu regrette parce que tu ne le pensais pas ?
- Non. Je regrette parce que tu n'étais pas près à l'entendre. Et que moi, je ne suis pas prête à gérer ce genre de sentiment. On est trop immatures, tous les deux. Il faut qu'on grandisse un peu. Plus tard, peut-être. Quand tu auras pris quelques années et moi un peu de plomb dans la tête… On pourra peut-être reprendre cette conversation. Qu'est-ce que t'en dis-tu ?
- Ca me convient.
Elle se penche sur moi et m'embrasse tendrement. Tout s'arrange toujours avec Oneechan.
- Dis ? je lui lance pendant que je récupère mes vêtements éparpillés un peu partout dans le loft. Je pourrai te téléphoner, de temps en temps ?
- Bien-sur, me sourit-elle. Mais pas les trois premiers mois.
- Comment-ça ?
- Pas de contact avec l'extérieur pendant les trois premiers mois, récite-t-elle. C'est la première phase de la cure.
- La cure ? Tu veux dire que tu rentre en désintox ?
- Ouais. Une charmante petite clinique privée qui coute la peau des fesses nichée au creux des montagnes du Colorado. Pas de coke, pas d'alcool, pas de sexe… et de charmantes thérapies de groupe. Ca va être fun ! rit-elle.
- Ca a l'air, je ris aussi, me réjouissant intérieurement de cette nouvelle. Les autres sont au courant ?
- J'ai tout dit à Yasu, il y a une semaine. Et Nobu… il était tellement heureux quand je lui ai annoncé…
- Mais quel faux frères celui-là ! Il m'a fait croire que je pouvais te retenir alors que tout ce qu'il voulait, c'était qu'on se voit une dernière fois avant que tu partes.
- Il a du penser que ça m'aiderait. Il cache bien son jeu, mais c'est un petit malin.
Je finis enfin de m'habiller et la serre une dernière fois dans mes bras.
- Tu veux qu'on t'accompagne à l'aéroport ? On a des déguisements qui valent le détour, tu sais ?
- Crois-moi, j'adorerai voir ça, mais les au-revoir larmoyants, c'est pas vraiment mon truc. Je pars que pour six mois et vous allez être occupés avec votre album qui vient de sortir. Ca passera vite.
C'est vrai, ça passera vite, mais je sais déjà qu'elle va me manquer. Pourtant, je ne ressens pas la moindre tristesse. Elle part avec un petit bout de moi, alors on ne sera pas vraiment séparé.
Tu sais, Sa-chan, je ne suis pas quelqu'un de croyant ni de superstitieux. Je ne crois ni en Dieu ni à la providence… Je ne sais donc pas vraiment qui je dois remercier de t'avoir mise sur mon chemin à cet instant si particulier de mon existence. Je ne peux que me réjouir chaque jour de la chance qui m'a été donné et chérir chaque nouvel instant passé en ta compagnie. Le baiser que tu m'as donné avant qu'on enfourche ta moto restera à jamais gravé dans ma mémoire. C'était comme un nouveau départ. « Toujours là, l'un pour l'autre » voilà ce qu'il signifiait pour moi. Et jusqu'à aujourd'hui, après toutes ces années, jamais ce serment tacite n'a été brisé.
Travel to the moon
Kimi wa nemuri yume o toku…
FIN
ooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo
Je suis très émue… c'est la première fic que je termine. Un grand merci à tous les reviewers : poil de girafe, moustig, Sayaji, The Tiny Wolf, Javi, Quetzacoalt, warrior panda et vivi. Vos petits encouragements m'ont grandement aidée à terminer cette histoire. J'espère que vous avez pris autant de plaisir à la lire que moi à l'écrire ;-)
Encore merci à tous et rendez-vous pour la prochaine. Bizz
