La fin de ce chapitre à été revu. Après la remarque judicieuse d'une lectrice, je me suis aperçue en relisant que j'avais sérieusement déconné sur le comportement d'Allen. D'ailleurs, je me suis même posé la question "Mais j'avais bu ou quoi?". Pardonne-moi Allen, je n'ai pas fait exprès de te transformer en une petite chose fragile, mais à présent, ton honneur est sauf.
«Et bien ma foi, tu as fait du bon boulot.»
Le compliment de Shiiru combla Johnny de joie, qui était tout aussi excité qu'un fils de bonne famille qui ramenait la meilleure note de la classe à sa chère maman.
Il observait l'albinos tourner sur lui-même, se scrutant sous toutes les coutures, son sourire s'épanouissant de plus belle.
Pour lui qui venait d'une famille de couturiers, savoir que les exorcistes appréciaient ses créations le réjouissait. Oh, il aurait bien pu se désintéresser totalement de l'affaire familiale, après tout, il s'était destiné à devenir un scientifique de renom dès le début de ses études. D'ailleurs, dieu seul savait comment il avait fini par atterrir à la congrégation.
Pourtant, sa passion des sciences n'avait pas chassé l'agréable souvenir de la paire de ciseaux dans ses petites mains, glissant sur le tissu avec aisance. Il avait juste coupé les pièces de tissu. Mais son père, usant de tout son savoir-faire, les avaient transformé en une superbe parure.
Johnny n'avait pas pu oublier l'émotion qu'il avait eu ce jour-là. S'il pensait parfaire ses compétences dans la couture en tant que passion, il était véritablement épanoui aujourd'hui, grâce à son chef de section. Plutôt que de se moquer de lui lorsqu'il l'avait découvert une aiguille à la main, confectionnant un énième t-shirt pour étoffer sa garde-robe, cet homme placide l'avait poussé à faire connaître ses talents. C'était grâce à ça que l'américain avait rapidement eu la conception des uniformes d'exorciste à charge.
«Ça te plait?» demanda-t-il avec fierté.
«Oh que oui.» lui assura Shiiru qui passait ses bras derrière sa tête en souriant.
Il savourait l'aisance avec laquelle il pouvait se mouvoir. Sa tenue avait été parfaitement étudiée pour convenir à son innocence, et Johnny avait même tenu compte de ses goûts vestimentaires, ce qui le touchait profondément. Après tout, le jeune scientifique aurait pu simplement prendre ses mesures, sans lui demander quoi que ce soit.
«J'espère que Kamaya apprécie aussi son uniforme.»
Shiiru comprit, à l'air peiné du châtain, qu'il interprétait le comportement ombrageux de sa compagne comme une attaque personnelle. Celle-ci s'était braquée dès l'instant où il avait refermé ses doigts sur un pan de sa cape, reculant vivement, menaçante. Bien sûr, cela n'était qu'une réaction naturelle de sa part. L'argentée lui avait d'ailleurs proposé de lui donner les mesures un peu plus tard, en s'excusant.
Pour se faire pardonner, puisqu'il avait compris qu'il avait fait une regrettable erreur, Johnny avait pris un soin particulier à travailler la pèlerine qui accompagnait l'uniforme de la jeune fille. Son corps en était parfaitement caché à la vue de quiconque.
Il ne tenait qu'à elle d'utiliser son innocence de sorte à ne pas être découverte.
«Johnny! Dépêche-toi bon sang! La paperasse ne va pas se remplir toute seule.»
Le rappel à l'ordre n'eut pas l'effet escompté par l'australien. Au contraire, il soupira quand il vit son subordonné entamer une nouvelle discussion avec le porteur. Le châtain travaillait bien, mais était une vraie pipelette quand il s'y mettait.
Complètement blasé, il soupira en haussant les yeux au ciel et retourna sans plus tarder à ses affaires, à savoir, forcer l'intendant à remplir ses obligations. Si il parvenait, bien sûr, à mettre la main dessus.
Reever se mit en branle, presque sûr de l'endroit où il tomberait sur son cul de plomb de supérieur. Il était loin de se douter, arpentant les couloirs en direction de la porte de l'arche, que c'était autour de sa personne que tournait le dialogue des deux garçons.
«Ce n'est toujours pas le grand amour, n'est-ce pas?» avait demandé Johnny en montrant discrètement du doigt, par-dessus son épaule, le chef de section qui s'en allait à la hâte, contrarié.
Shiiru se mit à rire, au souvenir du blond, lorsqu'il s'était rendu pour la première fois dans la section scientifique. Reever avait conservé une distance de sécurité de trois mètres, et s'était raccroché à son porte-documents qu'il considérait comme une sorte d'arme divine, prêt à l'abattre sur la tête de l'albinos au moindre geste suspect.
«Il a l'air de m'accepter plus facilement. C'est déjà ça.»
L'américain ne pouvait pas nier que son chef de section avait encore quelques réticences à s'approcher de l'albinos en toute confiance. La première impression n'avait pas été la bonne. Et trois semaines étaient loin d'être suffisantes pour changer la donne.
En tout cas, le porteur reconnaissait les efforts de l'australien à leur juste valeur. Lui qui, auparavant, prenait le plus grand soin à rester à une distance respectable, venait lui parler normalement, même si il restait crispé la plus part du temps. Lentement mais sûrement, tous les deux s'apprivoisaient.
«C'est dommage. Il a l'air d'être un chic type.» rajouta le symbiotique, dont le sourire s'effaçait.
«Vous finirez par vous entendre, j'en suis sûr.» voulu le rassurer le châtain, quelque peu fébrile. Il avait tellement peu confiance en lui qu'il était persuadé de ne pouvoir être un soutien moral convaincant.
Cependant, le garçon conservait son air pétillant, et ce fut avec un clin d'œil qu'il prenait congé, quand il fût intercepté par un scientifique à l'air pincé. Ce dernier rajusta ses lunettes sur son nez, le détaillant de la tête aux pieds, hautain.
«Vous êtes encore là, vous?» lâcha-t-il avec mépris.
«On se connaît?» répondit Shiiru, caustique.
«Moi oui. Vous êtes cette espèce d'exorciste des bas-fonds toujours collé à cet insupportable reliquat de noah. Non seulement vous avez de mauvaises fréquentations, mais en plus, vous êtes peu recommandable. Ne traînez pas dans les pattes des honnêtes gens.»
L'albinos tiqua autant à l'insulte dont l'homme avait gratifié Allen qu'aux reproches qu'il lui faisait et se mit en colère. Peck se figea, captivé et angoissé par les turquoises orageuses qui le fixaient méchamment. Il sentait qu'au moindre geste, tel un fauve famélique, le garçon se jetterait sur lui et le réduirait en charpie, laissant son corps sans vie dans une mare de sang.
Shiiru s'approcha de lui avec insolence, un sourire ravi collé aux lèvres. Il était parfaitement conscient de l'impact qu'il avait lorsque son cœur débordait de rage.
«Je n'ai pas de leçon à recevoir d'un pervers.» lui glissa-t-il à l'oreille, son sourire s'agrandissant de satisfaction.
«Que... qu'insinuez-vous?» Balbutia Peck, perdant toute majesté. Il se retenait de mordre sa lèvre, signe chez lui, d'une grande nervosité, sauvant ainsi les apparences.
«Le... regard que vous portez sur certaines de vos collègues en dit long. Ne sont-elles pas un peu jeune pour vous? Notamment... Lenalee?»
L'albinos avait usé de toute l'innocence dont il était capable pour faire la remarque. Un sourire candide et une voix trop ingénue pour être honnête, ce qui n'avait pas échappé au chef de section qui se savait pris au piège. L'expression de l'exorciste se mua lentement, prenant une teinte bien plus inquiétante, dans un demi-sourire à l'allure sadique.
«Méfiez-vous. Il paraît que ceux qui ont déjà goûté la saveur du sang ne peuvent complètement s'en passer.»
«Vous me menacez?» Cracha Peck, humilié.
«Le croyez-vous donc?»
Le scientifique fût pris d'un effroi plus grand encore, la réplique du jeune homme tintant à ses oreilles comme promesse de mort. Il était tout sauf inoffensif. Pas avec cet air sur son visage. Pas avec cette voix aux modulations mesurées. Il avait tout du diable tentateur, les mots qu'il prononçait glissant sur sa langue perfide comme autant de malédictions à son encontre, cherchant à le faire glisser dans la Géhenne. Un démon parmi les agneaux de dieu.
Perdu dans ses divagations qui empiraient à une allure vertigineuse, où l'albinos devenait la source de tous les maux de ce monde, il ne l'avait pas vu partir. Il siffla de rage, retournant passer sa colère sur ses subordonnés. Jamais personne n'avait osé le traiter de la sorte. Et que ce gamin puisse avoir une emprise pareille l'exaspérait. Il lui ferait payer la supériorité qu'il avait eue sur son propre terrain de jeu.
A peine sorti de la section scientifique, Shiiru s'était adossé contre la porte, expirant lentement pour se calmer. Il retrouva Allen peu après, et toute sa hargne s'effaça à la vue de l'autre albinos. Le doux sourire qu'il venait d'afficher spontanément intrigua ce dernier, alors que l'aîné se réfugiait auprès de lui. Shiiru avait la plus part du temps ce genre d'expressions en sa présence, mais la teinte chagrinée de ses yeux à ce moment précis le troublait.
Il posa affectueusement sa main sur les cheveux de l'autre garçon et les caressa lentement.
«Quelque chose ne va pas?»
«C'est juste que... Je me disais que j'étais heureux de te connaître.» répondit-il posément. Allen était si adorable qu'il ne comprenait pas la malveillance de l'autre.
Tout en reculant un peu, il avait pris la main du blandinet dans la sienne pour la faire glisser sur sa joue. Le maudit s'empourpra un peu, faute au naturel de son compagnon. Avec une aisance stupéfiante, il disait ce genre de choses, ordinairement embarrassantes. Il remarqua le sourire malicieux qui éclairait le visage de l'albinos et pris un air boudeur.
«Tu ne t'amuserais pas à mes dépends toi?»
Shiiru se mit à rire et attira Allen à lui, lui donnant l'accolade avec une joie enfantine.
«Bien sûr que je te taquine!»
«Eh! Les jumeaux!» les interpella la voix éraillée de Jiji.
Tous les deux se retournèrent, et répondirent respectivement par «Oui?» et «Quoi?».
«C'est dingue ça! Vous avez le même temps de réaction, et à chaque fois, ça marche!»
«Tu es venu exprès pour nous étudier malgré ton travail en retard, ou tu as quelque chose à nous dire?» rétorqua Shiiru, les bras croisés, railleur.
«Je suis très tenté par la proposition, mais vous devez bouger vos fesses à la bibliothèque pour sauver le gamin.»
«Aaaaaah... c'est pas vrai...» soupira l'albinos, qui peinait à choisir entre être blasé ou énervé. Il attrapa Allen par le bras pour l'entraîner à sa suite, trottinant jusqu'au lieu du désastre.
La bibliothèque portait bien son appellation momentanée. Timothy, en préparant un de ses sales coups pour éviter la leçon quotidienne que devait lui dispenser Emilia, avait joué d'une malchance certaine. Une section entière de la bibliothèque lui était tombée sur la tête, livres et étagères, sans distinction.
Le petit exorciste était coincé là-dessous, et ne répondait pas aux appels furieux et inquiets de la maréchale qui tentait de relever les étagères pour le dégager. Personne ne pouvait savoir si l'enfant conservait volontairement le silence, par peur des remontrances, ou si il était inconscient. Emilia s'époumonait, sans pouvoir apporter son aide, maudissant sa faible constitution, retenant les larmes qui montaient quand elle s'imaginait le pire.
Les meubles étaient lourds, et Lavi peinait à les soulever lui aussi. Seul, il était impossible de les relever de plus de quelques centimètres.
Bookman et lui farfouillaient du côté des archives, quand le bruit assourdissant des étagères qui se fracassaient les unes sur les autres les avait fait sursauter. A la voix paniquée de Cloud, ils n'avaient pas cherché plus loin et s'étaient tout de suite déplacés.
Lavi avait joint ses efforts à ceux de Cloud, mais c'était loin d'être suffisant. Elle avait activé Lau Shimin, qui avait complètement redressé une étagère, et finissait d'en stabiliser une seconde, mais sa progression était bien trop lente aux yeux de la maréchale.
Bookman et Emilia, sur qui ils ne pouvaient pas compter niveau force, ramassaient les livres à la hâte, pour les empiler dans un coin, facilitant l'accès aux meubles restant.
Lâchant son tas de livre, la fille de l'inspecteur s'était précipitée sur Allen et Shiiru dès leur arrivée, leur expliquant nerveusement ce qu'il se passait.
L'albinos posa sa main sur l'épaule de la jeune femme pour la rassurer, et avança jusqu'à l'amas aux formes irrégulières, laissant le maudit rejoindre leur compagnon et la maréchale. S'immobilisant juste devant, il prit une grande inspiration et vociféra, de sorte que Timothy puisse l'entendre.
«Dit donc sale gamin! Tu fais moins le malin maintenant?»
«Mais qu'est-ce qu'il f...» commença Cloud, perplexe.
La maréchale n'était pas la seule à ne pas comprendre ce que le porteur faisait. Bookman avait agité sa tête avec dédain, levant presque ses yeux au ciel. L'albinos était une énigme pour lui, et faisait partie de celles qu'il ne désirait pas résoudre. Trop étrange, et capable d'assez d'imprévisibilité pour lui déplaire. Rien qu'un olibrius.
Pourtant, tout était bien clair dans la tête du jeune homme. C'était simple. Connaissant assez Timothy pour savoir qu'il avait un ego surdimensionné, il comptait l'asticoter jusqu'à ce qu'il sorte de ses gonds. Si il n'était pas complètement dans les vapes, le morpion lui cracherait sa rage au visage.
«Dire que tu te crois l'exorciste prodige de ce siècle... Un bon à rien comme toi. C'est risible!» critiqua l'albinos sur un ton provocateur, espérant entendre la voix exaspérante de Timothy.
«Crève! Débilus!»
Le petit turquoise ne s'était pas fait attendre, s'époumonant en dessous du fatras, ce qui permit à Shiiru de le localiser approximativement. Il n'avait pas besoin d'une plus grande précision pour sortir le gamin de là.
Innocence activée, le symbiotique escalada les étagères entassées, dégageant à grands coup de griffes l'endroit d'où émanait la voix. L'ouverture qu'il avait créée était exiguë, mais suffisante pour glisser sa patte et attraper le garçon.
Shiiru extirpa Timothy qui s'agitait comme un vers au bout de son bras, le levant vers le plafond tel un trophée, tout sourire. Le geste ne plut pas au gamin qui vociféra quelques insultes, avant de se changer en flasque, pris de panique et suant à grosses gouttes. Il venait de croiser le regard lourd de reproches de sa tutrice. Alors comme ça, il était conscient quand elle l'appelait... Ce petit démon allait regretter d'être né dès qu'elle l'aurait entre ses mains.
Non sans jubiler légèrement, l'albinos pris appui sur les étagères qu'il surplombait et sauta lestement, ce qui fit la frayeur du petit exorciste. Ils avaient pourtant touché le sol sans encombre et Lavi ne résista pas à l'envie de taquiner le jeune homme, ne lui laissant pas le temps de lâcher le garçon.
Il glissa sa main entre les mèches blanches et ébouriffa ses cheveux, avec un superbe sourire en coin qu'il voulait insolent. Heureusement pour lui, Bookman ne pouvait pas voir l'expression de son visage, contrairement à son cadet qui fût déstabilisé par ce qu'il lut dans son regard. Son cœur se mit à battre plus vite, alors qu'il découvrait la lueur calme qui baignait l'œil vert, empreinte d'une mélancolie douce et rêveuse.
Il semblait à Shiiru que plus rien ne comptait dans l'esprit de Lavi, mis à part lui-même. Il n'avait pas tort, car toutes les pensées du roux étaient tournées vers lui, se limitaient à lui, résumait l'univers en son unique personne.
Le borgne ne pouvait imaginer un futur sans l'albinos à ses côtés, sans pouvoir l'observer sourire ou s'énerver. Le simple fait de le voir lui retournait les entrailles, exacerbant ses sentiments. Il se sentait enfin véritablement vivant, et tout lui semblait possible. Il avait toujours craint que sa vie n'ai aucun sens, comme celle de tous les êtres vivants qui gravitaient autour de lui. Tant que Shiiru occupait ses pensées, cette angoisse n'avait plus lieu d'être.
L'albinos lui était essentiel. Il avait aussi compris pourquoi il ressentait un vague agacement vis à vis d'Allen. Il savait que le jeune homme confiait ses moindres angoisses au maudit, et qu'ils se comprenaient peut-être mieux que n'importe qui d'autre.
Lavi laissa glisser sa main vers l'oreille de Shiiru et suspendit son geste. Rapidement, il la remonta pour caresser encore ses cheveux, camouflant ce qu'il avait failli faire. La peine venait de l'envahir, alors que son avenir de bookman se rappelait à lui. Il ne pourrait jamais faire comme Allen. Son sourire plus triste n'échappa pas au symbiotique, bien qu'il n'eut aucune réaction physique.
Lavi le laissa tranquille, lui tournant le dos sans un mot. Shiiru ne prit conscience qu'à ce moment-là que Timothy se balançait avec force de droite à gauche pour qu'il le lâche. Il hésita à accompagner son mouvement pour le jeter au loin, sachant que le gamin courrait ensuite jusqu'à lui pour le frapper en le gratifiant d'insultes édulcorées. Il savait aussi qu'il lui suffirait de tendre le bras pour le maîtriser, augmentant sa colère, alors qu'il frapperait l'air de ses poings et de ses pieds.
Cloud finirait par l'attraper par l'oreille et le traîner derrière elle pour lui donner une punition dont il serait sensé se souvenir. Bien évidemment, ça ne l'empêcherait pas de faire des siennes dès qu'il en aurait l'occasion.
Ce fut donc avec un sourire bien prononcé, que Timothy prit très mal, car il savait pertinemment que l'albinos se foutait de sa gueule, qu'il tendit le garçon à la maréchale, tournant les talons avec satisfaction.
«Ça t'évitera des peines inutiles, l'asticot.»
Le petit turquoise s'excita dans les bras de la maréchale, hurlant à plein poumons.
«Va mourir! Pauvre crétin! Euh...»
Il venait de lever la tête, sentant la poigne de Cloud s'intensifier, rencontrant ainsi la fureur qui transparaissait sur son visage. Ça ne sentait pas bon...
Pendant que Timothy se faisait passer le savon du siècle, il était d'ailleurs sur le point de pleurer, les trois garçons s'entraidaient pour relever le reste des étagères, peinant à les remettre exactement à leur emplacement d'origine. Lorsqu'ils faisaient glisser ces dernières sur le carrelage, un couinement atroce vrillait les tympans de tout le monde.
«Fichtre!» fut la réplique qui échappa à Tiedoll dès son arrivée. Il en fit même tomber son livre, que Chaoji s'empressa de ramasser.
Il ne restait guère plus de cinq étagères à remettre en place, mais les livres qui traînaient montraient clairement que plusieurs rangées s'étaient retrouvées sur le sol. Il devina sans peine que l'accident avait été provoqué par l'apprenti de Cloud, vu qu'elle l'engueulait comme jamais.
Voulant aider les garçons à terminer leur travail, le vieux maréchal retroussa ses manches, laissant Bookman et Emilia reclasser et remettre les livres en place tout seuls. Il se baissa pour saisir l'un des meubles. Presque aussitôt, il fit une grimace, son visage palissant.
Tiedoll se releva avec difficulté, une main sur sa chute de reins, recourbé en avant.
«Alors papy, tu voulais trop en faire?» lui demanda Shiiru d'une voix moqueuse.
«Je ne me pensais pas si vieux en fait.» répondit le maréchal, acceptant l'aide de l'albinos. Il passa le bras du français autour de ses épaules et le soutenu jusqu'à la chaise la plus proche, croisant Chaoji qui fanfaronnait déjà. Après tout, son innocence était basée sur le décuplement de la force.
Il écarta Lavi et Allen qui attendaient leur compère pour se remettre à l'œuvre, et activa son pouvoir juste au moment où il posait ses mains sous l'étagère. Le meuble valdingua contre le plafond avant de se briser sur le sol, juste à côté de Lavi qui hurla de surprise. Son cœur battait la chamade. Que lui serait-il arrivé si il était tombé sur lui?
«Mais t'es complètement con ma parole!» hurla Shiiru en courant sur le chinois. Il empoigna l'aîné par le col, le surplombant de ses cinq centimètres.
«T'aurais fait quoi si Lavi avait été blessé, hein?»
Il avait vu Lavi sous l'étagère. Juste son bras qui dépassait. Son bras inerte. Ce n'était qu'un flash, certes. Mais tout s'était écroulé autour de lui, le plongeant dans une panique totale. Voir le roux debout l'avait tout de suite rassuré, muant sa frayeur en colère à l'encontre de Chaoji.
«Mais... je pensais que... ça irait plus vite.» se défendit le brun avec hésitation, abasourdit par la réaction violente de l'albinos.
Encore plus irrité par la réponse du chinois, Shiiru recula son poing pour le menacer. Ce n'était pas ce qu'il attendait. Il voulait qu'il s'excuse. C'était la première chose qui aurait dû venir à l'esprit de ce balourd.
La situation s'envenimait trop aux yeux d'Allen, qui tenta de calmer son compagnon. Il prit doucement le bras de l'albinos entre ses mains, pour lui faire baisser le poing. Shiiru n'opposa aucune résistance, laissant le blandinet glisser ses bras autour du sien pour l'empêcher de recommencer.
«Shiiru.» prononça posément le maudit.
Il n'eut pas besoin de mots supplémentaires. Le calme de sa voix avait suffi à contenir l'animosité du loup qui desserrait déjà sa prise sur le col de Chaoji. L'albinos tourna son visage vers son cadet, finissant de lâcher le brun. Il frotta les cheveux d'Allen avec un sourire réconfortant.
«Je vois que tu manipule bien ton monde.»
Dans le silence qui avait investi la bibliothèque après l'intervention d'Allen, sa déclaration avait résonné aux oreilles de tous ceux qui s'y trouvaient. Mis à part les trois garçons qui le fixaient interdits, personne ne s'était retourné, bien qu'ils écoutaient avec attention.
Cloud ne disputait plus Timothy, qui ne comprenait pas pourquoi ce soudain désintéressement. D'ordinaire, son maître lui rabâchait les oreilles jusqu'à ce qu'il en soit étourdit. Emilia et Bookman ramassaient consciencieusement les livres, et les classaient à leur emplacement d'origine comme ils pouvaient, tout en tendant l'oreille, bien que le vieil homme tentait par-là d'analyser le comportement chaotique de l'albinos. Quant à Tiedoll, il avait trop mal au dos pour se concentrer sur quoi que ce soit.
Si Shiiru n'avait pas senti les muscles d'Allen se tendre par instinct, il se demanderait encore à qui Chaoji s'adressait. Aussitôt, il se décala pour cacher son cadet derrière lui.
«Qu'est-ce que tu lui veux?» Il apostropha le chinois de la sorte, avec une contrariété non dissimulée.
«Et toi, qu'est-ce que tu trouves à ce sale traître? Il n'hésite pas à secourir un noah! Nos ennemis jurés! Pire! Il est l'un d'eux!» s'emporta vivement le brun, devenant menaçant au fur et à mesure qu'il parlait.
Il plissa les yeux en fixant Allen, frappant ses poings l'un contre l'autre.
«Au moindre truc louche, je t'écraserais.»
Sans réfléchir, le loup s'échappa de l'étreinte du maudit, qui pensait pourtant le tenir assez fermement pour éviter ça. Il se jeta sur Chaoji et le gratifia d'un puissant coup de tête dans le nez, ce qui fit tomber ce dernier, avant de le toiser de haut.
«Ose toucher à un seul cheveux d'Allen.»
Se tenant le nez, le chinois cligna d'abord les yeux de stupéfaction. Suite à la menace de l'albinos, il frissonna, pris de peur. Les turquoises assassines lui garantissaient un aller simple dans l'au-delà. L'aura du jeune homme était soudainement d'un froid mordant, révélant son côté impitoyable.
Pourtant, Allen reprit le bras de Shiiru sans crainte, pour l'empêcher d'aller plus loin, provoquant une sorte d'angoisse chez le brun. Le maudit lui paraissait encore plus aberrant qu'auparavant. Son comportement envers l'autre symbiotique était dénué de tout sens. Pourquoi n'avait-il pas peur de lui?
Sentant qu'il ne pouvait pas rester en face de Chaoji sans finir par lui refaire intégralement le portrait, et peu importait le nombre de témoins, Shiiru se rapprocha de Lavi pour s'excuser de leur laisser le reste à faire. Le roux lui avait rétorqué de ne pas s'en faire, vu l'heure tardive de la soirée.
«De toute façon...» articula clairement Cloud, «Timothy va se faire une joie de tout remettre en ordre, tout seul.»
Le petit turquoise grimaça. Son maître faisait déjà signe au chinois de se relever, et attendait que Lavi soit disponible. Les cinq étagères seraient vite à leur place et il aurait des milliers de livres à trier et à ranger. Combien de semaines allait-il passer à réparer sa bourde? Evidemment, il ne savait pas qu'elle comptait le laisser s'endormir, épuisé, juste cette fois, pour lui donner une leçon. La partie logistique de la congrégation se chargerait de tout remettre en ordre, bien qu'à contre cœur.
Indécis, Shiiru regardait le rouquin qui souriait, la tête légèrement penchée, intrigué par l'attitude de son cadet. Il avait déjà amorcé le même geste trois fois, se ravisant aussitôt. Le cœur de l'albinos palpitait, et à cause de ça, il avait du mal à être direct envers le borgne. Finalement, il se décida, se rapprochant de son oreille pour y chuchoter, puis quitta les lieux sans attendre plus longtemps, entraînant Allen par la main.
«Je suis heureux que tu n'aies rien.»
Lavi entendait encore clairement sa voix qui perdait en assurance sur la fin. Son cadet avait tourné la tête immédiatement pour ne pas croiser son regard, mais il avait fugacement perçu la gêne sur ses traits. Son ventre papillonnait, alors qu'il se sentait soudainement content. Et il avait toujours cette expression radieuse quand il quitta la bibliothèque, un Bookman suspicieux à ses côtés. Quelque chose ne tournait pas rond, il le sentait.
«Allen, tu peux y aller.»
Shiiru venait de sortir de la salle de bain, en frottant énergiquement ses cheveux avec sa serviette. Allen était assis en tailleur sur le lit, plongé dans un livre, si bien qu'il n'entendit pas la voix de son ami.
Le loup eu un sourire. Il s'approcha par la gauche et s'assit lourdement sur le bord, assez pour que le blandinet sente les vibrations de son geste.
Le maudit pris cependant soin de terminer sa page avant de lever les yeux sur sa silhouette, glissant son marque-page. Comme d'habitude, l'albinos était torse nu après son bain. Il n'aimait pas enfiler son débardeur tant que ses cheveux étaient mouillés.
Quelque chose... attira l'attention d'Allen qui fronça les sourcils d'un semblant d'inquiétude. Ces cicatrices... il ne les avait jamais vues auparavant. Maintenant qu'il y pensait, c'était même la première fois qu'il voyait son dos nu. À croire que Shiiru prenait soin de lui cacher son dos jusqu'ici. Après tout, ils partageaient la même chambre depuis son entrée à la congrégation.
Le maudit se déplaça derrière son compagnon et passa doucement ses doigts sur l'une des deux cicatrices jumelles. Elles recouvraient ses omoplates et descendaient sur la moitié de son dos. Et vu leur aspect irrégulier, les blessures n'avaient pas reçu de soin. Il continua de retracer les aspérités, s'imaginant combien il avait dû souffrir sur le coup.
«Ça te fait encore mal?» demanda son cadet plutôt curieux.
«Ça me lance parfois.»
Shiiru remercia silencieusement le ciel pour la discrétion du maudit, qui n'avait pas cherché à en savoir plus sur l'origine de sa blessure. De toute façon, il n'aurait rien pu lui dire puisqu'il ne s'en souvenait pas, mais il lui restait l'impression que personne ne devait le savoir, même si il avait pu le faire.
Histoire d'être sûr d'écarter le sujet pour de bon, mais aussi parce qu'il préférer poser la question directement à l'intéressé, l'albinos se retourna vers son compagnon de chambre, enchainant.
«Mais, dit-moi plutôt… Pourquoi l'autre imbécile te prend pour un noah?»
Bien sûr, on l'avait déjà briefé sur le sujet. Suppôts du Comte, ennemis de dieu, chasseurs d'innocence, tout ça, on lui avait expliqué. Par contre, qu'Allen puisse avoir un quelconque lien avec eux, ça, si leurs supérieurs étaient au courant, ils avaient mystérieusement «oublié» de lui dire quand il avaient vu son attachement pour le symbiotique et sa fâcheuse tendance à frapper d'abord et parler après quand on insultait ses proches. Pour sûr, insinuer qu'être méfiant envers Allen était de mise aurait soulevé beaucoup d'explications, et provoqué une rixe, vu qu'ils auraient utilisé des termes assez cru.
«Oh ça… Apparemment, je servirais de réceptacle à l'âme du 14ème noah. Depuis quelque temps, je voyais une ombre derrière moi à travers les vitres, mais j'étais loin de me douter de…ça.»
Le ton du blandinet était perturbé. Il avait un peu peur, mais s'était habitué. La seule crainte qu'il lui restait était de perdre le contrôle de son corps au profit d'un autre.
«Tu veux dire, comme une réincarnation ?» poursuivit l'albinos en fronçant un sourcil. Si c'était juste ça, l'autre chinois se montait vraiment le chou pour rien. D'ailleurs, ça lui donnait encore plus envie de lui casser la gueule.
«Je préfèrerais.» répondit Allen, un peu plus triste qu'auparavant. «Plutôt comme un parasite. Du genre à vouloir effacer ta conscience pour voler ton corps.»
«C'est pour ça que tu n'as pas cherché à te défendre tout à l'heure. Je suppose que tous les prétextes seraient bon pour te mettre de côté parce que monsieur se serait soi-disant réveillé.»
«C'est bien résumé.» soupira le maudit, regrettant l'époque où le seul souci qu'il avait en tête était de devenir un exorciste. Maintenant, il devait gérer en plus la tension d'avoir un inconnu qui pouvait lui voler son corps à tout moment, et affronter la méfiance de ses alliés.
Shiiru aurait pu angoisser à la nouvelle. Ou se mettre en colère. Cependant, il resta étrangement calme. Il toisait Allen d'un air déterminé, absolument sûr de lui. Le corps d'Allen n'appartenait qu'à lui et l'autre irait se faire voir de toutes les manières. D'abord, si ça devait arriver, il récupèrerait le maudit coute que coute. Ensuite, ils trouveraient bien un moyen d'expulser le noah d'ici. Ça devait être aussi simple. Ça ne pouvait qu'être aussi simple, même si dans la pratique, ça ne pouvait être qu'extrêmement compliqué voire impossible. Mais après tout, que deux âmes se logent dans le même corps l'était tout autant.
«Je ne te laisserais pas disparaître.»
Le ton était posé, semblable à une promesse. Allen lui sourit, d'une part par le réel plaisir qu'il avait d'entendre ça, d'autre part, parce que c'était la première fois qu'il voyait Shiiru aussi solennel.
