Grandeur et déchéance - Chapitre 7
Les jours suivants, les progrès de Kanon furent sensibles. Bien que toujours très fatigué, il passa davantage de temps éveillé, visiblement conscient du monde qui l'entourait. Comme toute personne habitant le Sanctuaire, Chryséis avait eu des échos du rôle de Kanon dans la guerre contre Asgard puis Poséidon, et aussi de son caractère entier, mais à sa grande surprise, Kanon s'avéra un patient tout à fait docile, et se laissa soigner, sans plus de volonté qu'une poupée.
La première initiative qu'elle prit fut de lui ôter la sonde naso-gastrique, pour rétablir une alimentation plus normale. Rien de solide, bien évidemment, son estomac ne l'aurait pas supporté après des mois de quasi-inactivité. Comme elle s'y attendait, le premier bouillon ne passa pas : à peine l'eut-il avalé qu'il le vomit dans les draps.
- Ce n'est rien, c'est normal au début, le rassura Chryséis en voyant des larmes d'humiliation couler sur ses joues.
Elle appela Myrto, et toutes deux changèrent les draps en chantonnant pour alléger l'atmosphère.
- On va réessayer dans un moment, d'accord ? Peut-être votre estomac sera-t-il plus coopératif.
Kanon acquiesça d'un air absent.
- Donnez-vous du temps, dit simplement Chryséis avant de sortir, son paquet de linge sale sous le bras.
La deuxième tentative fut un succès. Même si la quantité de bouillon que Kanon parvint à avaler et à garder était modeste, c'était déjà mieux que rien. Ce résultat encouragea Chryséis à persister dans cette voie, et peu à peu, les bouillons firent place à de soupes, claires d'abord, puis de plus en plus nourrissantes.
En revanche, pas question de supprimer la sonde urinaire tant qu'il serait incapable de se lever. Mais la remplacer était nécessaire, et Chryséis regretta l'absence de Mu. Kanon n'était pas vraiment à l'aise lors des toilettes quotidiennes, mais là, c'était bien autre chose. Alors, autant trancher dans le vif d'un seul coup, et ne pas y revenir.
- Je ne vais pas vous faire mal, lança-t-elle d'un ton détaché. Des sondes, j'en pose très souvent, ça fait partie de la routine. Et si c'est ça qui vous inquiète, j'ajouterai que vous vous classez plus parmi ceux qui font envie que ceux qui font pitié. Bon, on y va ?
Elle se retint de rougir, et maudit intérieurement les hommes et leur obsession de la taille. Est-ce que les femmes passaient leur temps à comparer les bonnets de leurs soutien-gorge ??? Ah, les mecs. Ils étaient vraiment tous les mêmes. Sauf Mu, évidemment. Quoique. Fallait voir, encore.
Et pour le coup, rien qu'à penser au bel Atlante elle rougit furieusement, consolant Kanon qui la regardait de travers et qui se dit soudain que le plus gêné des deux n'était peut-être pas lui, après tout.
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- Non.
Chryséis se figea, un verre à la main, une pilule dans l'autre.
- Pardon ?
- J'ai dit : NON.
- Vous ne voulez pas de comprimé de morphine ?
- Je dois le répéter combien de fois ?
Elle soupira, ennuyée.
- Bon, comme vous le souhaitez. Je n'ai pas le droit d'agir contre votre volonté. Mais vous risquez de souffrir inutilement ….
- Ca m'est égal, répliqua Kanon d'une voix tranchante comme un sabre.
Elle n'insista pas.
- Si vous changez d'avis, dites-le moi.
Mais elle commençait à se faire une idée du personnage, et sut que quoi qu'elle dise, quoi qu'elle fasse, son patient n'en ferait qu'à sa tête.
Elle ne se trompait pas. Le sujet fut donc définitivement enterré.
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L'état général de Kanon continua de s'améliorer au fil des jours, à la grande satisfaction de Chryséis. Le jeune homme gagnait en mobilité, il était désormais capable de lever un verre jusqu'à ses lèvres par lui-même. Elle avait réintroduit des aliments plus solides dans le menu, et ses forces revenaient petit à petit, mais il ne semblait pas manifester le moindre enthousiasme, affichant l'air amorphe de quelqu'un qui a perdu le goût de vivre. Les séances de kinésithérapie, destinées à faire travailler ses muscles atrophiés pendant son long coma, lui laissaient l'impression inquiétante de manipuler une poupée cassée.
Les nuits étaient les moments les plus difficiles. Il s'agitait sans cesse, victime de cauchemars violents, et se réveillait en hurlant, le front en sueur, les yeux exorbités, cherchant désespérément à reprendre son souffle. Chryséis lui avait proposé des somnifères, sans succès. Peut-être parler de ses cauchemars lui aurait-il fait du bien, mais il était à peu près aussi bavard qu'une huître. Elle avait bien essayé d'amorcer une conversation sur des choses banales, en vain. Fidèle à son habitude de ne pas se mêler des affaires des autres, Mu était resté très discret sur son cas, mais au gré des potins du Sanctuaire – qui n'épargnaient pas le dispensaire, bien évidemment – elle en apprit plus sur lui. Elle fut surprise de découvrir qu'il avait passé sa jeunesse au sein du Domaine Sacré, jusqu'à l'âge de quinze ans …. et que personne ne semblait avoir le moindre souvenir de lui, pourtant ! Il avait donc dû mener une vie particulièrement solitaire, d'où ce mutisme. Et avec l' « affaire Asgard/Poséidon » encore toute fraîche, il devait savoir qu'il n'était pas en odeur de sainteté dans le coin. Il fallait laisser faire le temps. Tout finirait par s'apaiser, pensa-t-elle avec son optimiste habituel.
Elle ne se méfiait pas assez. Si bien qu'elle ne vit rien venir.
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Elle était concentrée sur son microscope, cet après-midi-là, à tenter d'identifier la cause de la fièvre d'un garçonnet qu'on lui avait amené, lorsqu'elle entendit un bruit curieux, semblable à celui du verre qui se brise. Elle n'y prit tout d'abord pas garde, croyant avoir rêvé : sans doute des gamins qui jouaient dehors au ballon avaient-ils fait une victime de plus dans les carreaux du voisinage. Agacée, elle se leva de son siège et sortit dans l'intention de leur intimer d'aller jouer plus loin, là où ils n'auraient aucun patient à gêner.
Mais dehors, personne. Elle jeta un coup d'œil tout autour d'elle. L'endroit était désert.
- Tu vieillis, ma fille, tu entends des voix, maintenant, se dit-elle.
Elle haussa les épaules et rentra se remettre au travail.
Pendant plusieurs minutes, elle tenta de se concentrer sur sa tâche. Mais rien n'y faisait. Quelque chose la tracassait vaguement, et elle ne savait pas quoi. Elle passa en revue son emploi du temps, les différents dossiers, inspecta ses réserves de médicaments pour s'assurer que rien ne manquait, et ne trouva rien de spécial. Elle était un peu à court de sérum physiologique et de compresses stériles, mais pas suffisamment pour s'alarmer. Elle demanderait à Myrto d'aller en chercher à Rodorio quand elle serait revenue de visiter son grand-père qui vivait seul là-haut dans la montagne.
Pour se changer les idées et se débarrasser de cette impression pesante qu'elle détestait, elle fit une ronde. Le petit garçon qui était arrivé la veille dormait calmement, veillé par sa mère. Dans la chambre voisine, un vieil homme avec une jambe cassée maugréa aussitôt qu'elle franchit la porte.
- Quand est-ce que vous me laissez sortir ?
- Pas tout de suite. Vous êtes donc si pressé de me quitter ?
- Bah non, bougonna-t-il d'un air renfrogné. Mais j'ai mes pièges …
Chryséis le regarda, interrogatrice.
- Quels pièges ?
- Mes pièges à grives ! Si je ne vais pas les relever, les buses qui rôdent vont tout prendre !
- Oui, mais elle vous béniront de leur avoir facilité le travail. Et de toute façon, à mon avis, depuis trois jours que vous êtes ici, elles en ont déjà fait leur affaire, de vos grives …
Le vieil homme eut un soupir résigné et se rallongea en râlant. Chryséis sourit et sortit.
Elle s'était attendue à trouver Kanon éveillé, mais quand elle rentra dans sa chambre à demi-plongée dans la pénombre pour mieux lutter contre la chaleur, il était couché, tourné vers la fenêtre.
- Ah, il s'est endormi, pensa-t-elle, satisfaite. Mais qu'est-ce ….
Elle s'approcha du lit, intriguée par quelque chose de sombre qui traînait sur le sol clair. Son cœur bondit, et elle se sentit blêmir.
- Maître Mu !, cria-t-elle télépathiquement aussi fort qu'elle le put. Maître Mu !
Et sans attendre, elle ôta en toute hâte sa blouse blanche et se précipita sur Kanon.
A suivre ....
