Edward regardait fixement son reflet qui dansait dans son verre. Son esprit presque vide ressassait la dernière journée qu'il venait de passer. Arrivé assez tard devant la bibliothèque, il trouva les grilles fermées. Il attendit presque tout le matin avant qu'un passant ne lui apprenne la sinistre nouvelle. Fermeture définitive. Le directeur avait mis la clé sous la porte à cause du manque d'argent et donc de la crise que subissait l'ensemble de la population allemande.

Le vieux monsieur à grosse moustache grise avait entendu ça ce matin très tôt quand lui même avait voulu emprunter un livre comme d'habitude. Il avait vu le gardien fermer les hautes grilles ouvragées qui délimitaient le bâtiment et avait demandé la raison de cette fermeture matinale. Devant l'air abasourdi du jeune homme il lui dit qu'il pouvait peut-être demander aux autres petites boutiques de la ville pour essayer de dénicher les livres qu'il cherchait.

Remerciant le vieux monsieur en hochant la tête et souriant comme s'il venait de lui donner la solution miracle, il s'excusa en s'éloigna. Malgré la façade rassurante qu'il affichait, sa tête était encombré de pensées cauchemardesques.

Il avait perdu tout espoir. Tout ses espoirs qu'il avait misé sur la recherche, la mécanique, les infimes parcelles d'espoir qu'il avait mis dans la lecture des dix livres d'alchimie qu'il avait réussi à trouver pour percer les mystères de ce monde. Des cendres en quelques secondes. Il avait essayé de tout faire ce qui était en son pouvoir pour regagner son monde. Sa réalité. Il se l'était promis. Promis pour lui et Al. Et Winry. Et tante Pinako. Et tout les autres aussi. Il s'était juré de tous les retrouver. Et tout s'était effondré ce matin froid de fin novembre.

Il n'était pas rentré de toute la journée à l'appartement. Trop en colère contre le monde entier pour pouvoir faire les choses calmement. Il avait déambulé sans but dans le parc en particulier dans les endroits où les gens ne venaient jamais.

Et le soir venu, il s'était rapproché de l'appartement mais avait traîné au bas de chez lui sans oser rentrer. Puis, il s'était finalement décidé pour noyer ses émotions dans le bar en face de l'appartement qu'ils louaient. Et accessoirement dans le verre de bière qu'il tenait à la main. Et de ses sept autres prédécesseurs.

Ainsi, il était 10 heures du soir et Edward Elric se saoulait. Il sentit une grosse main se poser sur son épaule et qui la lui broyait dans une pression solide.

"-Hey, on voudrait bien accéder au bar nous aussi. Depuis le début de la soirée tu restes accoudé au comptoir sans te pousser. Laisse nous donc la place maintenant, minus."

Le dernier mot était un mot de trop.

Clara s'inquiétait. Edward ne s'était pas montré de la journée. Il n'était pas rentré au moment des deux repas et, même si Hohenheim-san ne laissait rien paraître, elle savait qu'il était aussi inquiet de cette absence inhabituelle qu'elle. Alors elle s'était éclipsée après le repas pour arpenter la ville. Elle la connaissait mieux maintenant qu'elle et Edward s'étaient promenés dans les rues et qu'il lui avait montré Munich.

Mais alors qu'elle s'était aventurée jusqu'à la bibliothèque qu'elle trouva fermée (normal, il était quand même 10h30) elle n'avait encore rien trouvé, et personne ne semblait se souvenir du jeune homme que Clara décrivait.

Découragée et étrangement troublée, elle revenait « chez elle », quand elle entendit des clameurs de bagarre dans le bar tout proche où se réunissaient habituellement les ouvriers. Curieuse de nature, elle s'approcha de la porte d'où sortaient les rires gras, les exclamations et les bruits de poings qui s'écrasaient sur la figure.

Quand elle poussa la porte, elle fut d'abord aveuglée par la lumière vive qui envahissait le lieu. Puis s'offrit à ses yeux un mur de dos tourné formant une ronde fermée, un cercle d'amateurs de coups qui s'était regroupés pour hurler leurs encouragements sur les deux hommes qui se battaient comme deux chiens enragés sur la poussière du sol.

Se faufilant entre deux gros bras qui criaient tellement que leurs voix étaient devenues rauques, elle découvrit allongé sur le sol, un oeil au beurre noir et le bras gauche bloqué dans le dos par une montagne de muscle qui arborait un nez éclaté tout en sang, un Edward Elric qui se débattait comme si il avait le diable au corps.

Il ramena ses jambes sous son corps puis se propulsa en arrière, renversant son adversaire qui tomba sur le dos. Profitant de cet avantage, il commença à bourrer le gros type de coups de poing avec son bras droit qui produisait un étrange bruit de métal dès qu'il touchait le corps de son agresseur.

Un hurlement retentit alors, couvrant tous les bruits qui envahissaient l'atmosphère survoltée du bar. Un cri qui glaça instantanément tous les coeurs et fit place à un immense silence. Un cri qui avait réussi l'exploit de figer les deux combattants.

"-ARRETEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEZZZZ!!!"

Edward retint le coup qui allait ensanglanter encore un peu plus le visage que le gros ouvrier allemand lui présentait. Il tourna la tête vers la jeune fille qui haletait de colère et, profitant qu'il ne le regardait pas, son adversaire lui décocha un coup de poing qui l'envoya valdinguer sur le plancher.

Sonné et essayant de reprendre peu à peu ses esprits, il entendit soudain un coup sourd et vit des mimiques de dégoût se peindre sur le visage émaciés des spectateurs. Il tourna la tête en direction du cercle et vit le gros type se tordre de douleur sur le sol, Clara debout devant lui.

Avant qu'il ai pu tout comprendre, il se retrouva empoigné par le col de sa chemise en piteux état et forcé de se relever. Tremblant sur ses jambes encore mal assurées, il entendit dans un lointain mais sonore:

"-Maintenant, tu arrêtes tes idioties et tu me suis."

Sans aucune protestation et devenu soudain docile, il fit ce que la jeune fille lui avait ordonné, sur un ton qui n'admettait d'ailleurs aucune réplique. Une fois dehors il n'osa pas parler. En fait, ils s'arrêtèrent de l'autre côté de la rue pour rester devant le seuil de l'immeuble.

"-Bon, maintenant que je t'ai retrouvé j'aimerais une petite explication de ce qui c'est passé. Et j'aimerais savoir où tu étais pendant toute cette journée où on s'est fait un sang d'encre pour toi, même Hohenheim-san même s'il n'a rien dit."

Malgré l'alcool et l'adrénaline mélangée qui servait de nourriture à son cortex depuis une heure et demie, il mit un peu d'ordre dans ses pensées. Et malgré un léger tangage, il se sentait très bien. Et même mieux qu'il n'aurait pu penser.

Il s'adossa contre le mur dans une position nonchalante et lui sourit d'un air qui se voulait charmeur. C'était comme s'il dormait les yeux ouverts, mais son sang était bouillant. Il avait envie de rire et pleurer en même temps. Il croisa les bras avec une petite grimace. C'était encore douloureux.

"-Et bien, je dirais que j'ai erré telle une âme en peine, en essayant de me calmer. Parce que tous mes espoirs se sont envolés. Pouff."

Il claqua les doigts devant sa figure.

"-Partis en fumée instantanément.

-Je ne comprends rien de ce que tu racontes.

-La bibliothèque a fermé. Définitivement. Et ça signifie que je ne peux plus faire de recherches. Et qu'accessoirement je ne peux plus regagner mon monde. Notre monde. Où que j'aille maintenant ça n'a plus d'importance, je ne peux pas m'échapper d'ici. Mais c'est la vie. Injuste et cruelle telle que je l'ai toujours connue."

Elle le regarda d'un air étrange. Et c'est à ce moment là qu'il la trouva belle. Réellement belle. Ses yeux brillaient, sa tête était penchée sur le côté dans l'attente d'une explication plausible. Les molécules d'alcool semblaient lui donner du courage et un raisonnement qui lui convenait tout à fait.

Elle était tellement proche... si proche qu'il lui suffirait de s'approcher juste un peu plus pour atteindre ses lèvres. Il avança la main et caressa ses longs cheveux qu'elle avait dénoué et qui lui arrivaient aux épaules. Elle repoussa doucement cette présence étrangère comme si elle voulait chasser un moustique. Elle semblait irritée.

"-Je ne te reconnais pas. Tu as bu?

-Bien sûr que j'ai bu! Il n'y a pas de meilleur remède contre le mal de vivre. Je n'avais jamais essayé avant, mais maintenant c'est chose faite. C'est vraiment épatant ! Mais la bave du crapaud n'atteint pas la caravane qui passe. Tu sais, peut-être qu'au fond, nous ne sommes qu'une petite blague de Dieu. Ouais, ça c'est le sens de la vie.

-Tu es saoul Edward, tu racontes n'importe quoi."

Continuant sur la lancée de son raisonnement comme s'il n'avait rien entendu, il s'exclama:

"-Nous ne sommes qu'une blague de Dieu! Et ce grand barbu doit bien se marrer tous les jours en nous voyant nous débattre en vain. Et puis après tout, dans une blague, on peut se moquer de tout. Et on peut tout se permettre. Tout."

Sans crier gare et comme son instinct lui soufflait depuis un moment il la saisit brusquement à la taille et l'embrassa. Trois secondes qu'il trouva absolument exquises. Sous la surprise, elle n'avait pas bougé.

Puis soudain dans un sursaut de raison, elle se débattit et lui flanqua une gifle tellement forte qu'il s'affala sur le trottoir. Il releva la tête, totalement abasourdi sous la violence du coup, ne songeant pas à faire un seul geste. Elle avait l'air à la fois furieuse et triste, ses poings tremblaient. Debout, droite et dans une dignité pleine de fureur difficilement contenue, elle articula syllabe par syllabe:

"-L'alcool est le refuge des lâches. Ceux qui refusent d'ouvrir les yeux. Ceux qui refusent les responsabilités. Il paraît que la nuit porte conseil. J'écouterais tes explications demain si jamais tu en trouves une de plausible pour te justifier pour cette bagarre. De même je te laisserai formuler des excuses cohérentes demain matin également. Je te laisse ici. Si tu veux trouver un abri, tu n'as qu'à monter les marches. Bien que je doute que tu puisses être en état de réaliser cet exploit."

Et elle le planta là, au beau milieu de la nuit. Il attendit une demi-heure que son cerveau réalise ce qui venait de se passer, puis, ne pouvant le faire, il se mit sur ses jambes avec une difficulté évidente. Tout tremblant sur ses jambes maladroites, il entreprit de monter les marches. Ca ne devait pas être si difficile.

Et puis pour qui elle le prenait? Il avait combattu des homonculus, trouvé la pierre philosophale et perdu ses membres et il ne pourrait pas monter un vulgaire escalier? Laissez-moi rire. Après plusieurs tentatives infructueuses et plusieurs chutes douloureuses il réussit finalement à près de minuit à se hisser à l'étage. Encore heureux qu'ils logeaient au premier. Ces dix marches avaient vraiment été dures à gravir.

Il poussa la porte qui résista. Les clefs. Il les avait oubliées dans sa chambre, sur son bureau. Et dans une attitude qui se voulait courageuse, rebelle et déterminée, il se roula en boule sur le paillasson comme un chaton égaré et s'endormit.