-Et donc, ce garçon et toi, vous...
-Shad est un ami, papa.
-Je sais. Mais advenant que... Vous vous protégeriez?
J'eu envie de rire. Un rire plutôt gêné. Jamais Shad et moi ne serions un couple. Nous nous aimions d'une autre façon.
Il avait un ''hôte'': un jeune homme milieu vingtaine, les cheveux noirs mi-longs et les yeux d'un vert étincelant, comme les miens, qui devaient être dus à la possession. La ressemblance avec son vrai lui s'arrêtait là. Mais sa voix était la même.
-Il existe des anomalies. Des mutants que la nature crée, peut-être par hasard, peut-être par évolution. Il y a des mutations qui relèvent de l'explicable, dont on sait la cause et qu'on parvient parfois même à soigner.
Je me demandai si j'avais bien entendu le dégoût dans sa voix.
-Et puis il y a la magie. Les élémentaires, par exemple, comme tes parents, qu'on vénère, ou alors les demis comme ta copine qu'on regarde comme des monstres. Ça ne fait pas de toi une mauvaise personne, ajouta-t-il à son intention, que parce que tu es l'incarnation d'une peur collective.
Il marqua une courte pause.
-Et puis il y a d'autres êtres, comme toi et moi. J'ai peu de souvenirs de qui j'étais, et je préfère penser que nous sommes nés en même temps. Je ne sais pas exactement ce que nous sommes, mais nous sommes liés l'un à l'autre.
-Alors, tu es mon frère?
Au milieu du brouhahas, il me fixa sans trop savoir quoi répondre. Je tournai la tête vers Marina, qui semblait se demander où se placer. De votre point de vue nous étions peut-être des monstres qui n'auraient jamais du exister, mais pour nous cela signifiait que nous étions ensembles, aussi semblables que différents. Je me rendis compte que nous étions pareils, tous les trois, des demis à l'existence improbable, lui le fantôme, elle la serpentaire, et moi, peut-être pas si normale, si humaine, finalement.
Comme celui avec lequel j'ai commencé mon récit, je classais ce jour parmi les plus beaux de ma vie, et il y resterait. Pour la deuxième fois, je me sentais faire partie d'un tout.
-Oui, papa, s'il y avait un garçon, je te jure que je ferais attention.
-Je sais que je te tape sur les nerfs. Mais tu es quand même partie en pleine nuit pour aller rejoindre un ami qui nous est inconnu.
Merde. J'aurais du écrire autre chose. (1)
-Jay, elle était avec Minra, intervint ma mère.
Ça m'a fait un drôle d'effet: j'avais tendance à oublier que Marina Darreth était son nom d'adoption et que celui où elle était née était Minra Lakhdar. Elle m'avait très tôt confié qu'elle préférait son surnom à son nom de naissance, tout comme elle savait que je n'aimais pas qu'on m'appelle Avery.
-C'est Marina, corrigeai-je.
-Marina, répéta ma mère. Désolée.
Elle me fit seulement promettre de les prévenir, la prochaine fois, en me rappelant que dans moins de deux jours c'était le nouvel an, que nous passerions chez notre oncle Kai. J'acquiesçai, heureuse de m'en tirer. Puis arriva ce jour. La veille, j'aidai Merril à rassembler les jeux vidéo qu'il voulait emmener. Le matin-même, Marina passa vers midi pour venir m'aider à choisir quoi mettre, puis elle alla aider Rosalia tandis que je me changeais. Quand elle revint dans ma chambre, j'étais vêtue d'une jupe en denim noir et d'un t-shirt rouge foncé, qu'elle m'avait fait acheter l'année passée et que j'avais ensuite jeté au fond de mon placard pour en oublier l'existence. Je n'aimais pas le rouge à cause de mes yeux verts néon qui étaient inévitablement la première chose qu'on voyait chez moi, mais Marina aimait ce genre de contraste. Cette fois cependant elle m'a donné raison, et j'ai finalement préféré une robe courte, d'un bleu foncé, par dessus un jean neuf, la jupe se révélant insupportable. Je me suis maquillée un peu, et elle m'a aidée à faire une tresse française. Sans prévenir elle m'a forcée à pencher la tête pour regarder je ne savais pas quoi.
-Qu'est-ce qu'il y a? me suis-je étonnée.
-Tu as une petite repousse de vert, juste ici, a-t-elle indiqué, posant un doigt sur mon crâne, à droite. Un millimètre, juste là, a-t-elle conclu.
-Comment ça?
-Comment je le saurais? a grommelé mon amie, avant de ramener une mèche par dessus avec habileté. Avec tout ce que tu m'as dit hier, c'est ça qui t'étonne?
Juste avant de partir, elle m'a indiqué m'avoir envoyé la photo qu'elle avait prise au restaurant. Peu après son départ, j'ai été la chercher. C'était surréaliste: c'était une version améliorée de moi-même. J'avais des cheveux plus foncés, presque noirs, et un teint légèrement bronzé, et me semblait-il un peu plus de formes, moi qui était si mince. Mais je reconnaissais mes traits, et mes yeux, même si ces derniers me plaisaient plus ou moins. Je l'ai fait imprimer pour la glisser dans la poche de mon sac à main, sans oublier mon IPod, et je suis sortie. Rose était magnifique, bien plus féminine que moi, et même Merry, normalement mal habillé, portait une chemise d'un bleu qui aillait avec ses cheveux bruns presque roux et un pantalon neuf.
Ma mère a vérifié une dernière fois que tout était prêt, puis nous sommes partis.
(1) En anglais, a friend est indifféremment un ou une amie, alors que les parents d'Ava sachent qu'il s'agit d'un homme et non d'une femme, mais... Chut!
