CHAPITRE 7: Soucis enfantins
Quelques heures s'étaient écoulées depuis la visite chez les Bridges. La grande aiguille de l'horloge de l'unité pointa vers cinq heures pétantes lorsque tous les membres se réunirent en plein cœur des bureaux afin de regrouper les informations qu'ils avaient récupérées chacun de leur côté sur l'affaire en cours. Tandis que Fin et Elliot relisaient leurs dossiers avec attention, Munch et Olivia se chargèrent de coller les photos de Carlie Harper ainsi que des personnes plus ou moins impliquées dans l'histoire sur le grand tableau. Ces photos furent superposées à d'autres images tel que le corps de la victime trouvé à l'entrée de son appartement ou encore la maison des Bridges vue de l'extérieur. Pour le moment ils n'avaient que ces éléments-là à disposition, ce dont ils se contentaient difficilement. Cragen, lui, observa son équipe à l'oeuvre d'un œil à la fois paternel et exigeant, les mains sur les hanches. Voyant que ses subalternes calmaient peu à peu leur dispersion en attendant un éventuel verdict ou d'autres instructions de sa part, il les regarda tous un par un avant de leur poser la première grande question.
"Alors, qu'est-ce qu'on sait au sujet de Harper ? demanda-t-il en tapotant ses hanches d'un air de dire qu'ils avaient tous du pain sur la planche.
- Carlie Harper, 20 ans, étudiante d'histoire à l'université mais qui renonçait apparemment de plus en plus souvent à aller en cours pour se rendre à des petits boulots, commença Elliot qui faisait semblant de lire le dossier qu'il tenait debout en tapant nerveusement du pied. Elle avait une réputation normale d'après son amie Rachel Bridges, mais selon Melvin Rawls, son "amant d'un soir", elle était complètement cinglée, continua-t-il non sans un certain sarcasme.
- Il faut croire que ça doit être tendance d'être lunatique chez les nanas d'aujourd'hui, rebondit Munch qui montra sa volonté de surpasser son plus jeune collègue en termes d'ironie.
- En attendant, il s'avère que cette "cinglée" est notre victime messieurs, s'interposa Olivia sans second degré. Ce n'est pas en la descendant elle que ça va nous amener à quelque chose. Il faudrait aussi qu'on songe à retrouver son petit frère Nate, porté disparu depuis hier soir, mit-elle sur le tapis en toquant à sa photo.
- Heureusement que t'es revenue parmi nous, lui déclara Fin qui laissait gaiement sous-entendre qu'il vivait le même scénario tous les jours pendant son absence. Pour en revenir à Harper, si elle était vraiment folle comme Rawls le prétend elle avait plutôt de bonnes raisons de l'être, reprit-il plus sérieusement. On a interrogé ses parents, Joseph et Connie Harper toute à l'heure et ils ne ressentaient rien du tout au sujet de sa mort. On aurait même dit qu'ils connaissaient même pas leur propre fille, affirma-il en posant sa main en dessous des photos du père et de la mère.
- Les pauvres gamins ont touché le gros lot avec une famille pareille, entre le père qui a l'air de malmener sa propre femme à la moindre insatisfaction et la mère qui ne fait que s'arracher les cheveux pour les ingérer ensuite, développa Munch en passant son regard sur Olivia et Elliot avant de le glisser vers Cragen.
- Attendez une minute, intervint Olivia, dont la surprise se manifesta par des yeux grands ouverts. Melvin a dit quelque chose de semblable sur Carlie !
- A ce sujet, Warner voudrait vous voir à la morgue, donc rendez-vous y dès qu'on aura fini de blablater, la prévint Cragen en incluant Elliot dans le groupe.
- C'est héréditaire ces choses-là ? s'interrogea alors Fin.
- Exactement, c'est dans les gênes, répondit instantanément Huang qui apparut dans les bureaux un petit sourire fier aux lèvres, toujours fier d'apporter son savoir pour une contribution à une enquête. Ces deux femmes sont toutes deux atteintes de trichophagie, et ceci est inscrit dans leur dossier médical, explicita-t-il ensuite.
- C'est le nom que l'on donne à ce phénomène ? s'intéressa tout naturellement Olivia.
- Ce que je vous ai nommé n'est autre qu'un trouble du comportement quelque peu inhabituel qui consiste à gérer son angoisse en mangeant ses propres cheveux ou même ses propres poils. Et le plus souvent, il s'agit de la conséquence logique d'un autre trouble que l'on appelle la trichotillomanie et qui pousse le patient à s'arracher compulsivement les cheveux, exactement comme dans le cas de cette mère de famille, continua Huang qui tentait de rester le plus clair possible.
- Mais elles mettent leur vie en danger à cause de cette habitude n'est-ce pas ? s'attrista Olivia, plus particulièrement sur le sort qui était réservé à la jeune fille.
- En effet, répondit-il d'un simple hochement de la tête. Lorsque vous avez trouvé le corps vous avez sûrement du constater que la fille était à moitié anorexique, supposa-t-il avant d'obtenir confirmation par un acquiescement général. Eh bien ceci est du à tous les cheveux qu'elle a du avaler et qui se sont tellement amassés qu'ils ont fini par former une énorme boule dans son estomac, ce qui devait très certainement l'empêcher de profiter d'une alimentation normale.
- Et en quoi cet élément peut-il nous aider à trouver son meurtrier ? demanda Cragen.
- Il peut déjà nous permettre de confirmer le témoignage de Melvin Rawls et peut-être même de l'innocenter, répondit Olivia en haussant les épaules, voyant bien que cette hypothèse contrariait son équipier au plus haut point.
- Mais ça veut également dire qu'on a plus aucune piste pour le moment, râla Cragen qui leva le menton et bomba le torse, les mains dans les poches. On ne peut pas se permettre de laisser traîner cette affaire trop longtemps, si ça se trouve nous n'allons pas tarder à savoir que le criminel est un tueur en série. Fin, Munch, ramenez-moi une liste de tous ceux qui ont participé à la soirée, il ne faut laisser échapper personne. Il faut que vous me rameniez du concret absolument.
- On peut s'en occuper de ça Capitaine, proposa Elliot un poil agressif, tandis que les deux partenaires s'apprêtaient à filer en regardant leur collègue de travers d'un air de lui dire que les ordres étaient les ordres.
- Qu'est-ce que je vous ai dit à l'instant ? D'aller à la morgue, compléta Cragen qui n'avait pas encore totalement perdu patience. Faites ce que vous voulez après. Vous vous êtes déjà rendus chez la famille Bridges mais je ne pense pas que vous y serez tout le temps les bienvenus si vous voulez mon avis. Et ne me dis pas que tu t'en fiches, l'avertit-il en le surprenant lever ses yeux au ciel avec un petit sourire qu'il interpréta comme un acte de condescendance. Parce que notre priorité maintenant, c'est de procéder au plus vite, que ce soit pour coincer le meurtrier ou pour retrouver ce petit garçon en vie", finit-il en lui tournant le dos pour se rediriger à son bureau, le regard scotché sur son expression tendue jusqu'à ce qu'il se retourne complètement en disparaissant de sa vue.
Les épaules d'Elliot se raidirent suite à cette nouvelle prise de tête entre lui et son supérieur. Tous les jours il se demandait pourquoi celui-ci le laissait encore travailler à son service. Pourquoi il n'avait pas dénoncé son insolence, sa mauvaise foi. Ses innombrables manques de respect à la loi. Lui-même ne considérait pas faire du bon travail, tandis que Cragen semblait douter de plus en plus de ses capacités et de son bon vouloir, ce qui le frustrait d'autant plus.
Une main bienveillante chassa immédiatement tous ces démons qui le hantaient à nouveau, venant se caler sur une de ses épaules. Cela ne faisait même pas deux jours que la propriétaire de cette main était revenue dans sa vie, et pourtant il se devait d'admettre qu'il était déjà friand de cette sensation si familière. Il n'osa pas se retourner vers la personne qui lui mettait cette idée saugrenue en tête, de crainte de se tromper s'il venait à penser que sa routine serait désormais parsemée de tels instants.
"T'as entendu Cragen, le réveilla-t-elle en passant devant lui avec un sourire à la fois doux et taquin. J'en connais une qui peut aussi très mal le prendre si on continue de la faire attendre", ajouta-t-elle en le laissant planté devant le tableau, devinant qu'il allait la rejoindre au bout d'un moment.
Une dizaine de secondes suffit alors à Elliot pour se ressaisir et descendre à la morgue. Pas pour suivre un ordre. Simplement pour remettre l'inspecteur Stabler en état de marche.
OoOoO
Olivia et Elliot entrèrent dans l'institut médico-légal et constatèrent que la séance d'autopsie était terminée depuis longtemps. Toujours vêtue de sa blouse, Warner se tourna vers eux en fronçant légèrement les sourcils mais s'évertua à faire preuve de tolérance. Après tout, elle était en train d'assister à la renaissance d'un duo qu'elle avait presque toujours côtoyé et cela la fit entrer en effervescence, malgré un retard qui lui donnait quelques petits frissons d'irritation.
"Ça y est, vous vous sentez enfin d'humeur à remettre les pieds ici ? démarra Warner dont le doux regard envers Olivia s'envenima de plus en plus lorsqu'il passa du côté de l'inspecteur de plus grande taille.
- Nous sommes désolés Melinda, je crois bien que cette enquête est en train de nous coûter une grande partie de nos ressources, se justifia précipitamment Olivia qui ne voulait pas se permettre de tergiverser.
- Dans ce cas, ce que j'ai découvert va peut-être élargir un peu plus vos horizons, les rassura tout de suite la médecin légiste qui recula pour se placer d'un côté du corps de Carlie afin que ses interlocuteurs puissent observer ses trouvailles en se positionnant sur l'autre.
- Qu'est-ce que vous avez de beau à nous montrer ? la pressa calmement Elliot qui se pencha en même temps que sa partenaire sur le visage de la victime.
- Laissez-moi terminer par le meilleur. Pour le moment regardez au niveau des pointes de ses cheveux, indiqua-t-elle munie d'une lampe pour éclairer la zone capillaire.
- ..De la salive ? déduisit Elliot qui crut y percevoir de l'humidité.
- Mais Huang nous a déjà expliqués qu'elle souffrait d'un trouble qui la faisait manger ses propres cheveux. En quoi cela est-il surprenant maintenant ? s'interrogea légitimement Olivia.
- Si vous voyez de la salive maintenant, ça veut dire que la victime a certainement eu le temps de succomber à cette pulsion peu avant de mourir.. d'ailleurs à mon avis elle devait sûrement s'attacher les cheveux de cette façon afin de ne pas avoir à les arracher comme sa mère..
- Vous êtes en train de nous dire qu'elle était peut-être encore vivante au moment où Rawls la traînait jusqu'à son appartement ? demanda Elliot qui fut presque consterné par la nouvelle.
- C'est fort possible, après tout aucune de ses plaies n'est réellement profonde. On ne lui a porté aucun coup fatal. Je pense surtout qu'elle a du tenir un bon bout de temps avec son corps zébré de lésions sans que personne ne la remarque, et que l'hémorragie a eu raison d'elle une fois en compagnie de ce jeune homme, raisonna-t-elle logiquement. En tout cas, en ce qui concerne ses morsures labiales, celles-ci proviennent bel et bien de Melvin, et il en va de même pour les empreintes digitales sur le manteau qu'elle portait, continua-t-elle après avoir observé leur silence oscillant entre l'approbation et le doute.
- Il l'a donc bien agressée ? conclut hâtivement Elliot.
- Interprétez-le comme vous le voulez pour l'instant, mais attendez tout de même d'avoir effectué quelques fouilles ciblées avant de suivre aveuglément votre instinct, conseilla Warner en souriant du regard même si le reste demeurait inflexible. Je crois que j'ai ma petite idée sur l'arme qui a servi au meurtre, déclara-t-elle ensuite sous leurs yeux ébahis.
- Il ne s'agirait pas d'un couteau ou d'une simple lame ? s'étonna Olivia qui voulut aussitôt en savoir plus.
- Cela aurait été bien trop simple. Regardez ce que j'ai trouvé dans quelques unes de ses plaies, révéla-t-elle en sortant d'un sachet de minuscules rognures de taille-crayon à l'aide d'une pince.
- ..Une paire de ciseaux.. murmura Elliot qui tentait de reconstituer la scène du crime jusqu'à ce qu'un préambule de mal de tête le stoppa.
- Seuls de vrais psychopathes pourraient s'en prendre à quelqu'un avec des ciseaux.. pensa Olivia à voix haute. Pourtant on dirait presque que le meurtrier a voulu faire attention en s'attaquant à la victime, comme si.. comme s'il pensait déjà à l'enquête qui allait être effectuée après coup, et non au meurtre qu'il voulait réellement commettre sur le moment, développa-t-elle avec ses paumes agrafées aux deux coudes opposés en levant de temps en temps une main lors de l'expression de sa pensée.
- Si c'est bien le cas, il a tout de même omis de vérifier l'état de son matériel, ce qui n'est pas négligeable, dit Warner qui en fut presque reconnaissante.
- Alors dès demain il va falloir qu'on kidnappe des étudiants pour littéralement faire vider leur sac", planifia Elliot en haussant les épaules et en lâchant un bref soupir face à l'assentiment d'Olivia, qui remercia Warner d'un signe de tête avant d'accompagner son équipier à la sortie.
"Olivia, prononça Warner qui avait bien l'intention de la prendre à part.
- ..Qu'y a-t-il ? se retourna Olivia sans qu'Elliot ne s'en aperçoive.
- ..Elle n'a pas été violée", abrégea-t-elle d'un ton assuré.
Le regard de l'officier bascula alors rapidement entre celui de la médecin légiste et le corps impuissant, et ce à plusieurs reprises. Puis, elle hocha timidement de la tête face à Warner pour lui confirmer que l'information était bien passée et qu'elle ne pouvait qu'en être soulagée.
OoOoO
Le soleil commençait à se coucher lorsqu'Olivia et Elliot décidèrent de prendre l'air un moment avant de se cloîtrer dans leur deuxième maison pendant une bonne partie de leur soirée. Tous deux marchaient en ligne droite et à la même cadence sur le trottoir du quartier. Néanmoins, Elliot n'allait pas se laisser duper par cette scène ordinaire; les brefs frissonnements ainsi que les accélérations subites de sa partenaire ne risquaient pas de lui échapper. Dérangé par cette démarche qu'il estimait ne pas lui ressembler, il s'arrêta net, ce qui interpella Olivia qui s'arrêta à son tour, à deux pas de lui. Ce fut alors qu'elle le vit, non sans stupeur, retirer son manteau suivie de sa longue veste qu'il semblait porter en dessous. Se délectant de cette stupéfaction, il accrocha en silence sa veste sur les épaules de son équipière qui ne tremblait plus à cause du froid à ce stade, mais bien à cause de ce geste inattendu, imprévu.
"..Depuis quand tu te couvres autant ? lui demanda-t-elle troublée, la bouche entrouverte par son embarras.
- J'ai juste prévu le coup en piquant le manteau de Munch toute à l'heure avant de partir, et tu ne t'es doutée de rien, la nargua-t-il joyeusement.
- J'aurais du me douter que t'avais l'air plus baraqué que d'habitude, regretta-t-elle en imaginant la surcharge de vêtements chauds sur lui pendant que lui baissa discrètement les yeux sur son propre torse. D'ailleurs pourquoi tu m'as refilé le tien au lieu du sien, si tu voulais m'empêcher de mourir de froid ? le testa-t-elle d'un regard qui le mettait au défi de trouver une excuse juste et valable.
- C'est moi qui l'ai pris, il faut bien que je le rende, répondit-il en feignant le naturel.
- Mmmhh.." laissa-t-elle échapper en se laissant bercer par le flot de la conversation. Elle hochait lentement de la tête, les lèvres étirées et collées.
Depuis le début de cette interaction, Olivia avait l'impression que leurs déplacements s'effectuaient au ralenti et qu'elle n'y pouvait rien. Elle serra les deux revers crantés de la veste masculine contre sa poitrine et remarqua qu'Elliot avait tendance à poser le bleu de ses yeux un peu partout sauf dans sa direction à elle. Il se donnait l'air serein en gardant ses mains enfouies dans les poches de ce manteau qui n'était pas le sien, mais elle se doutait bien que ce n'était pas dans ses habitudes de se montrer aussi attentionné envers elle. Elle avait toujours pu compter sur lui pour ce qui était de se confier, tout comme elle était capable d'être à son écoute s'il en ressentait le besoin. En revanche, ils ne prenaient jamais vraiment la peine de s'offrir des cadeaux, que ce soit pour les anniversaires ou pour n'importe quelle autre occasion. Olivia ne faisait qu'emprunter cette veste, et pourtant elle voulut en prendre soin autant que de sa propre garde-robe, voire plus. Cette attention avait autant de valeur à ses yeux qu'un véritable présent, venant de lui.
Mais il fallait qu'elle pense à autre chose. Qu'elle parle d'autre chose. Pour mettre fin à ce malaise qui finissait toujours par survenir entre eux lorsqu'ils osaient mettre le travail de côté.
"Comment tous ces gens ont-ils pu ne pas remarquer les nombreux signaux que cette jeune femme a du envoyer pendant la quasi-totalité d'une soirée, monologua faiblement Olivia qui cherchait surtout à se débarrasser de son mutisme, n'espérant pas vraiment obtenir de réponse.
- Ils devaient tous être dans un état second eux-mêmes, plaisanta Elliot qui pensait malgré tout ne pas être si loin de la vérité. On sait pas vraiment dans quel type d'ambiance ils ont profité de la fête, n'essaie pas de t'imaginer à leur place, lui conseilla-t-il ensuite plus sobrement.
- Si je ne m'imagine pas à leur place, je ne peux pas m'empêcher de me mettre à celle de Carlie, et je suis sans cesse partagée entre la pitié et le reproche, s'ouvrit Olivia qui ne savait pas où se mettre suite à cet instant.
- ..Qu'est-ce que tu lui reproches exactement ? D'être "différente" ? demanda Elliot confus, exprimant son incompréhension par des sourcils froncés qui rétrécirent ses yeux.
- N..non, non, il ne s'agit pas de ça, Elliot. Elle.. Pourquoi a-t-elle emmené son petit frère d'à peine huit ans ce soir-là ? Elle aurait pu tout simplement le laisser chez elle, hors du danger.. C'est forcément le criminel qui l'a enlevé, angoissa-t-elle en essayant de retrouver le rythme de sa respiration à chaque fois qu'elle clignait des yeux. On ne peut pas rester là à rien faire, se mit-elle en tête avant d'accélérer le pas dans le but de regagner les bureaux.
- Hop hop hop Olivia, l'appela Elliot en lui attrapant le bras, je peux pas te laisser t'en aller dans cet état-là, tu te ferais écraser par la première bagnole, l'avertit-il en mélangeant l'ironie et le sérieux, même si le sérieux semblait l'emporter.
- Roh va te faire voir, on est ensemble H24 et c'est comme ça que tu me vois crever ? s'emporta-t-elle légèrement, luttant pour le faire lâcher prise.
- Réagis pas comme ça.." grommela Elliot qui la suppliait implicitement de ne pas le détester. Cette remarque sur leur proximité constante était d'ailleurs quasiment sur le point de le déchirer de l'intérieur.
Elliot sentit qu'il n'avait pas le choix. Son équipière lui cachait quelque chose depuis plusieurs heures et il ne pouvait plus attendre. Il eut alors un réflexe douteux avant de mener à bien son plan improvisé, celui de balayer les alentours du regard afin de s'assurer qu'ils n'allaient pas être dérangés. Puis, il prit Olivia par les épaules pour la traîner contre son gré jusqu'au début d'une ruelle discrète située entre deux pâtés de maison et qui était seulement fleurie de poubelles galvanisées. De là, il continua de la maintenir en la plaquant contre un mur de briques sans trop d'agressivité; ils avaient besoin de communiquer, pas de se battre.
Malgré les efforts fournis pour ne pas trop brusquer sa partenaire, celle-ci lui jeta un regard noir, le genre de regard qu'elle était susceptible de lancer à un violeur. Décidément, depuis son retour il ne cessait de la surprendre, mais elle commença à réaliser que cela n'allait pas toujours dans le sens qu'elle voulait. Cela lui donnait même le tournis.
"Bravo, de mieux en mieux.. En même pas une minute je passe du stade d'enfant à protéger à celui de vieille folle qui s'est échappée de l'asile, c'est ça ? demanda Olivia au bord de l'agacement, en guise de réponse à cette attitude d'Elliot qu'elle ne parvenait à sonder.
- Olivia, s'il te plaît.. C'est en tant qu'ami que je fais ça. Parce que sans ça tu vas encore garder les choses pour toi, lui expliqua-t-il aussi patiemment qu'il le put, plaçant une main sur le mur à côté d'elle en laissant le côté rue ouvert au cas où cette situation lui déplaisait vraiment.
- Quel soulagement ! Dani n'a pas eu la "chance" d'apprendre à connaître cette charmante facette d'Elliot Stabler, ironisa-t-elle d'un ton qui partait dans tous les aigus possibles pour le provoquer, croisant ses bras aussitôt qu'il la lâcha.
- ..Tu te sens vraiment obligée de dire ça pour que je m'énerve et que je te laisse tranquille, hein ? Ça ne va pas se passer comme ça, l'informa-t-elle strictement en pliant son bras contre le mur pour rapprocher son visage du sien. Qu'est-ce que t'a dit le laboratoire au téléphone toute à l'heure quand on était chez les Bridges ? demanda-t-il ensuite soudainement, ne comptant pas cligner des yeux avant qu'elle ne cède.
- On peut parler de ça plus tard non ? esquiva Olivia qui désirait juste replonger dans le travail le plus vite possible et ne plus refaire surface, pas se noyer dans le regard de son équipier qui intensifiait sans arrêt le contact oculaire.
- Non, refusa catégoriquement Elliot. Je suis sûr que c'est quelque chose que je suis en droit de savoir, donc je ne te laisserai pas retarder davantage son annonce, dit-il d'une voix qui le faisait paraître imperturbable.
- ...Très bien, mais est-ce qu'on peut au moins en parler en marchant histoire de gagner du temps", hésita longuement Olivia avant de laisser son équipier remporter le duel et de se libérer de cette position délicate.
Elliot hocha vivement de la tête en pressant les lèvres qu'il mordillait presque, avant de laisser Olivia prendre les devants pour regagner le bord de la route. Ils marchèrent de nouveau côte à côte quelques instants en prétendant que rien ne s'était passé. Cependant, Olivia tenait à respecter son engagement; elle savait que le silence d'Elliot témoignait de la confiance qu'il lui accordait, et qu'il visait à lui faire comprendre qu'il lui laissait le temps de bien formuler les phrases dans sa tête avant de les énoncer clairement devant lui. Non pas qu'elle avait des problèmes de diction bien évidemment, mais parfois les mots peinaient simplement à se former et elle ne le supportait pas.
Elliot était en droit de savoir. Cette pensée resurgit alors, faisant jaillir des battements de cœur plus dynamiques qui lui donnèrent assez d'élan pour se lancer. Suffisamment d'élan et de courage.
"Tu sais, tu avais raison toute à l'heure lorsqu'on s'apprêtait à sonner chez Rachel, commença-t-elle le regard vague tandis que lui se concentra immédiatement sur ce qu'elle avait à dire.
- Je sais que j'ai souvent raison, oui, ce qui fait que je ne vois absolument pas de quoi tu parles, tâtonna Elliot qui plaisanta par la même occasion en se grattant maladroitement la tempe.
- Ce crime a l'air de tout sauf d'une simple coïncidence.. C'est bien ce que tu as dit, répondit Olivia en levant peu à peu la tête et les yeux vers lui, sa démarche devenant presque solennelle.
- ..Qu'est-ce que t'as appris", soupira Elliot qui ferma son visage et se rendit aussitôt compte de la tournure et de l'ampleur que pouvait prendre leur enquête initiale.
Olivia appliqua un bref exercice d'inspiration et d'expiration avant de compléter son discours, qui demeurait jusque là confus. Ils se tenaient tous deux à la manière d'un poteau, prêts à résister du mieux qu'ils pouvaient à la secousse qui allait suivre.
"L'enveloppe.. que j'ai reçue l'autre soir.. on a retrouvé les empreintes du petit Nate Harper dessus.."
