Septième

Marcelin ouvrit les yeux. Oh. Il se sentait bien, pour une fois. Il avait chaud. Tout son corps était retenu dans une chaleur douce et rassurante, son nez était plongé dans des cheveux qui sentaient extrêmement bon, et une respiration régulière l'apaisait. Ses jambes étaient entremêlées avec d'autres, sa main reposait sur un torse qu'il identifia comme masculin, et un bras possessif lui enserrait la taille.

Marcelin ferma les yeux pour retarder l'échéance du réveil, profitant de la position qu'il trouvait vraiment agréable, et tentant de deviner qui donc pouvait être la personne qui avait partagé son lit cette nuit.

Si on y réfléchissait bien, le fait que ce soit un mec restreignait considérablement les possibilités et si on jugeai à la longueur des cheveux et au parfum de la peau, ça devait être...

« Marcelin, t'es réveillé ? »

Tom.

Se blottissant contre lui avec amusement et posant le menton sur son torse, il sourit.

« Ouais. Bonjour, toi. »

Le visage de Tom était lumineux et il resserra sa prise sur Marcelin.

« Pas de surprise ? Je suis comblé. J'avoue que j'appréhendais un peu le réveil. »

Marcelin jeta un œil à l'horloge. 2010. Donc c'était bien la nuit à laquelle il pensait. Parfait.

« Je me rappelle bien de cette nuit-là. Tu sais que tu as été le premier mec ? »

Tom rit, et lui vola un baiser Marcelin se retint de le continuer.

« Je sais. J'en suis assez fier.

- Tu ne devrais pas. »

Il leva les yeux au ciel et commença à jouer avec les pointes de Tom, qui envahissaient le lit, et embaumaient les draps.

« je me les rappelais plus courts... » murmura-t-il pensivement. « C'est bizarre. »

Tom se racla la gorge, un peu gêné, et eut la décence d'être embarrassé.

« Hrm... Je suppose qu'ils ont poussé pendant que je... pendant la nuit. »

Marcelin eut un sourire mutin et eut envie de rigoler. Son ego venait d'augmenter d'un coup. Tom n'avait jamais été capable de faire pousser ses cheveux ça avait toujours lieu dans des émotions fortes – ce n'était pas pour rien qu'il appartenait la classe D.

Il grimpa sur le blond et s'allongea de tout son long sur lui.

« Je te fais tant d'effet que ça ? »

Tom haleta et le serra contre lui.

« Bordel mais t'as quel âge ? Tu n'étais pas aussi pervers hier. »

Normal, j'avais quatorze ans, j'étais désespéré, et je venais d'apprendre que j'allais mourir, avait envie de répliquer Marcelin. Cependant il se retint.

« Dix-sept ans. » lui souffla-t-il à l'oreille. « Mais j'ai bien trop vécu, alors ça ne compte pas.

- Je ne sais pas comment je fais pour te supporter. » répliqua Tom dans ses cheveux.

Marcelin sourit et frôla sa clavicule de ses lèvres.

« Parce que je suis adorable, complètement paumé et que je baise bien ? »

Tom ferma les yeux sous la caresse.

« Mmh- oui, peut-être. »

La tête du brun se cala dans son cou.

« Quel jour on est ?

- 31 octobre, babe. Ce soir, c'est Halloween ! »

Marcelin fronça les sourcils et se mordit la lèvre. Son doit s'éleva et vint se poser sur la bouche de Tom, tandis qu'il le regardait dans les yeux, pour montrer que c'était important.

« Tut tut tut . Pas de babe avec moi, Tom. On baise, on baise. Tu es mon coloc. Point. On a fixé ça quand... hier ? Je m'en rappelle encore, je peux vérifier sur mon journal, si tu veux ! »

Tom eut l'air déçu, mais lui mordit le doigt et lui sourit.

« Ok, ok. Mais en échange je veux ton corps tous les soirs. »

Marcelin esquissa un sourire.

« Tous les soirs, je peux rien te promettre, mais je peux te garantir que ce soir tu l'auras. Promis.

- Pas maintenant ? » se plaignit le D en se frottant contre Marcelin.

Celui-ci leva les yeux au ciel et lui mordilla le cou.

« Bon dieu, mais tu es une vraie bête en chaleur ! Tes fesses viennent d'être dépucelées, et tu en veux encore ? Et après on me traite de pervers... »

Tom rit et laissa courir ses doigts dans le bas de son dos.

« Mais j'aime ça... » gémit-il plaintivement dans l'oreille de Marcelin.

Marcelin soupira et fit un suçon dans le cou de Tom.

« Tiens. Comme ça tu te rappelleras à quel point tu vas prendre ce soir, après la fête. Parce qu'il y a une fête, non ? Il y a toujours une fête. Tu sais si j'ai prévu un costume ? »

Tom grogna, renversa Marcelin sous lui, et l'embrassa tendrement.

« Moui. Jt'ai réservé un costume de squelette à la lingerie. Faudrait que tu ailles le chercher aujourd'hui. On est dimanche, mais je pense que c'est ouvert. En attendant, laisse-moi profiter de ta salive deux minutes. »

Le baiser reprit, plus sauvage, plus féroce, plein de passion, de possession, les langues valsant et les corps se pressant l'un contre l'autre.

Marcelin avait besoin de ça. Consommer le plaisir physique pour éviter la douleur mentale, ne pas être dévoré par le tourbillon du temps, par la folie, par les autres serrer les corps mais ne pas détruire les cœurs, s'accrocher au présent pour ne pas se faire détruire par le futur.

Pour ça, Tom était le compagnon parfait il l'acceptait tel qu'il lui arrivait, au jour-le-jour, fermant les yeux sur son humeur constamment changeante, les crises d'angoisse et les besoins d'affection soudains.

Jamais il ne se demandait pourquoi au juste celui-ci faisait cela pour lui, et peut-être que la réponse ne lui aurait pas plu.

Pourtant Tom était le seul point d'attache qu'il avait, la seule chose qui lui faisait oublier que sa mort était programmée pour ses vingt ans.

En passant les mains dans les cheveux interminables de Tom, Marcelin s'accrochait à la réalité.

Moins de trois ans à vivre.

Ça faisait très peu.

Il fallait qu'il en profite.

Marcelin serra plus fort Tom dans leur baiser.

Garde-moi en vie.

Quand Marcelin se résolut enfin à quitter son lit, il s'habilla rapidement et fit un dernier baiser à Tom.

« Tu ne viens pas ? » lui demanda-t-il

« Non, » soupira celui-ci. « J'ai encore mal aux hanches, si je sors, tout le monde va cramer que je marche en canard. »

Marcelin eut un sourire légèrement moqueur et ricana.

« Tu ferais mieux de t'y habituer. »

Ajustant sa cravate, il envoya des bisous à Tom en riant – Tom qui roula des yeux, se demandant sérieusement si l'âge mental de Marcelin n'avait pas baissé tout à coup- et il sortit de leur cabane.

Année après année, seule changeait l'ambiance à Prismver. Marcelin ne suivait pas la guerre entre les classes -déjà qu'il avait du mal à suivre sa propre vie- mais il percevait tout de même la tension et les murmures qui se faisaient de plus en plus nombreux au cours des années. Certes, les étudiants ne devaient pas s'en rendre compte au jour-le-jour, mais quand on passait d'une année à une autre, la différence était palpable. En avançant dans les couloirs délabrés du premier étage, Marcelin se fit bousculer par deux Ds.

« Chtarbé » les entendit-t-il dire entre deux gloussements.

Il serra les dents et accéléra le pas. Encore un désavantage de son pouvoir quand on semblait amnésique, qu'on était asocial, E, fêtard, Dom Juan et complètement lunatique, on avait beaucoup plus de gens qui cassaient du sucre sur notre dos et qui s'amusaient à nous chercher des noises qu'un élève lambda. Marcelin connaissait bien l'ensemble des gens qui pouvaient essayer de le prendre entre quatre yeux et lui faire subir des trucs pas sympa, mais parfois quelques personnes lui échappaient.

Et malheureusement c'est ce qui lui tomba dessus alors alors qu'il descendait un escalier, on lui fit un croche-pattes, et il dévala les quarante-deux marches en roulé boulé.

Sa dernière pensée fut : Je ne veux pas mourir, pas maintenant.

Son dos heurta le sol avec un craquement inquiétant, sa nuque se fracassa contre une marche avec un angle bizarre, le noir se fit dans ses yeux, et la douleur fit la conquête de son corps si rapidement qu'elle fut à peine devancée par la peur.

Il allait mourir. Il allait mourir, même pas tué par son propre pouvoir. Il allait mourir. Maintenant.

Le bulbe rachidien explosa le cœur cessa de battre, la respiration s'arrêta, le sang ne circula plus, le cerveau dépérit.

Il était mort.

Il était mort.

Il était-

Le bulbe rachidien explosa le cœur cessa de battre, la respiration s'arrêta, le sang ne circula plus, le cerveau dépérit.

Le bulbe rachidien explosa le cœur cessa de battre, la respiration s'arrêta, le sang-

Le bulbe rachidien explosa le cœur cessa-

Le bulbe-

Hein, quoi ?

Son dos heurta le sol avec un craquement inquiétant, sa nuque se fracassa contre une marche avec un angle bizarre, le noir se fit dans ses yeux, et la douleur fit la conquête de son corps si rapidement qu'elle fut à peine devancée par la peur.

Son dos heurta le sol avec un craquement inquiétant, sa nuque se fracassa contre une marche avec un angle bizarre, le noir se fit dans ses yeux, et-

Son dos heurta le sol.

Son dos heurta le sol et il se roula en boule, évitant de justesse de se fracasser la nuque.

Hein, quoi ?

Ses muscles étaient douloureux, mais il avait l'air de ne pas être blessé. Intact. Comment était-ce possible ?

Le cœur battant, il se releva, et regarda en haut de l'escalier. Le coupable s'était enfui, bien sûr, mais ça restait une tentative de meurtre. Qu'est-ce qu'il avait fait de si grave ?

Un drôle de sentiment enserrait sa poitrine : il était encore essoufflé comme après un long marathon. L'angoisse lui nouait la gorge. Il décida de rentrer, avant qu'il ne se passe quelque chose d'autre à nouveau. Un étrange instinct lui criait d'aller se réfugier quelque part, de se rouler en chien de fusil et de laisser passer la journée il y avait quelque chose décidément avec Halloween.

Avançant à grands pas vers les cabanes, il ne prêta pas attention au C qui s'avançait vers lui et qui lui planta un couteau dans le cœur, transperçant sa cage thoracique comme si c'était du beurre.

L'hémorragie teinta sa chemise blanche d'une grande tâche rouge, et il se vida de son sang rapidement.

Il tomba à genoux, les mains teintées de sang. Sa vue noircissait subitement, et avant qu'il ait pu se rendre compte que quoi que ce soit, il était inconscient.

C'est pas possible, quelque chose ne vas pas… Je vais mourir ? Je vais mourir.

Le cerveau, plus irrigué de sang, se décomposa à une vitesse éclair.

Il était mort. Il était-

Il tomba à genoux-

Avançant à grands pas vers les cabanes, il ne prêta pas attention au C qui le bouscula il trébucha et tomba par terre. Le C se retourna, lui adressa un sourire moqueur, et s'en alla.

Hein, quoi ?

Retournant dans sa cabane, il s'allongea à côté de Tom et ne répondit pas à ses questions, les yeux dans le vague, encore sous le choc.

Il s'endormit.

Il préférait oublier.