Till Kingdom come
Chapitre 7
Turtles Team-Up
La queue du chat battait les secondes et Donatello observait l'aiguille des minutes monter à la rencontre du douze. Il n'aimait pas vraiment cette horloge kitch mais elle était dans la famille depuis des années. Splinter l'avait trouvée alors qu'ils étaient tout petits et il s'en était servi pour leur apprendre les nombres jusqu'à douze ainsi que les heures. Donatello s'était toujours demandé pourquoi Splinter s'était évertué à leur apprendre des choses qu'il peinait à maîtriser. Le rat mutant avait appris à lire avec des livres pour enfant avant de leur enseigner les lettres et les mots. Même chose pour les bases des mathématiques. A partir du moment où ils avaient acquis un niveau suffisant dans leur pratique des arts martiaux, ils devaient avoir sept ou huit ans, Splinter les avait autorisés à avoir un peu de temps pour eux et Donatello en avait profité pour s'intéresser à tous les livres que leur maître avait récupérés au fil des années. Ses frères aussi avaient beaucoup lu avant l'arrivée de la télévision. Ensuite, ils s'étaient chamaillés pour avoir le contrôle du programme – même Leonardo.
Michelangelo n'était pas rentré.
Quarante-cinq secondes. Donatello avait tenu quarante-cinq secondes sans penser à la disparition de son frère – un record. Il se passa les mains sur le visage et se massa les tempes. Leonardo était assis sur l'autre fauteuil et Raphael s'occupait en faisant des pompes. Ils étaient dans leur nouveau chez eux, aménagé à la va vite. Raphael avait réussi à bricoler un coin cuisine pendant que Donatello et Leonardo avaient multiplié les aller-retours pour apporter un minimum de confort pendant les trente heures de préparation restantes. L'ultimatum s'était terminé voilà quinze heures et Michelangelo n'était toujours pas rentré. Il n'avait pas appelé et son téléphone n'émettait plus aucun signal. Raphael était retourné à leur ancien repère pendant la journée pour voir si leur frère ne s'y était pas réfugié tandis que Leonardo et Donatello avaient visité chacun de leur côté d'autres cachettes mais il n'y avait pas trace de Michelangelo. Ils n'osaient pas parler du pire scénario possible mais ils y pensaient tous.
La grande aiguille rencontra enfin le douze.
– Il fait nuit en surface, annonça Leonardo en se levant. Allons-y.
– Les rues sont blindées à cette heure-là, contra Raphael sans arrêter ses pompes. Il vaut mieux attendre minuit.
– Michelangelo n'a peut-être pas trois heures devant lui.
Raphael poussa plus fort et passa tout son poids sur un seul bras tout en fixant Leonardo. Donatello comprenait parfaitement que Michelangelo ne supportât pas les démonstrations de masculinité de leurs frères. Ça lui portait aussi sur les nerfs, s'il était parfaitement honnête avec lui-même. Enfin, c'était quelque chose d'assez prévisible avec quatre mâles en contact pratiquement permanent. Donatello se demanda un instant si son propre taux de testostérone était influencé par son environnement – oui, évidemment, pensa-t-il en voyant Raphael changer de bras sans faire le moindre effort.
– On sait même pas où il est allé, reprit Raphael.
– On connaît les endroits qu'il visite régulièrement, contra Leonardo. Commençons par là.
– Les Foots doivent connaître ces coins. Autant leur lancer des invitations avant qu'on sorte.
– J'ai aussi pensé à un piège et c'est pour cela que je crois que Michelangelo nous attend toujours, insista Leonardo. Il nous faut trouver l'endroit où il est retenu prisonnier et nous devons pour cela trouver des indices en vérifiant les endroits qu'il fréquente régulièrement.
Raphael leva les yeux au ciel. Donatello était assez d'accord avec Leonardo sur le principe – c'était la procédure classique dans ce genre de cas – mais les hypothétiques pistes avaient plus de vingt-quatre heures, une éternité en somme. Et puis il ne fallait pas oublier qu'ils seraient de toute façon ralentis par les précautions qu'ils devraient prendre. S'ils tombaient sur une piste trop évidente, ils sauraient être tombés dans un piège et leur esprit d'équipe était trop fragile ces derniers jours pour leur garantir une certaine efficacité – sans compter qu'ils n'étaient pas au complet. Donatello regrettait presque d'avoir envoyé Casey dans le Massachusetts – presque. C'était peut-être un crétin mais il savait frapper et ils pouvaient compter sur lui. Le faire revenir n'était cependant pas envisageable.
– Mike est pas stupide, grogna Raphael. Il aura évité ses coins habituels.
– Qu'est-ce que tu en sais ? demanda sèchement Leonardo. Va savoir, avec lui.
– Fais attention à ce que tu dis, Leonardo, prévint Donatello.
Leonardo serra les poings mais hocha tout de même la tête en signe d'assentiment. Donatello admit pour lui-même que ses frères avaient chacun un point. Michelangelo avait dû éviter les endroits qu'il fréquentait régulièrement mais on ne pouvait jamais vraiment savoir avec lui. L'une des plus grandes qualités de leur frère était son imprévisibilité. En combat, Michelangelo en devenait redoutable car on ne pouvait pas prévoir ses mouvements – quand il ne mélangeait pas les katas en cours de route, il en inventait carrément. Donatello avait horreur de s'entraîner contre Michelangelo pour cette raison particulière. Il préférait la rigueur de Leonardo, voire la force brute de Raphael.
Un endroit que Michelangelo ne fréquentait pas de manière régulière... Ça laissait tout Manhattan, le New Jersey, Staten Island – en fait, à peu près tout le pays et les beaux quartiers de New York. Michelangelo avait une préférence pour Brooklyn car le coin regorgeait de boutiques de...
– The Lair, lâcha Donatello en claquant des doigts.
– Quoi ? grogna Raphael. Quel repère ?
– The Lair, Coffee & Comics, précisa Donatello en se levant. Sur Union Avenue. Michelangelo m'a demandé des informations sur l'une des employées. Bon sang, pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?
Il attrapa son ordinateur portable sur la table de la cuisine et se maudit pour ne pas avoir réinstallé ses serveurs. Il y avait bien une connexion à Internet dans le vaisseau – Donatello avait tiré des câbles quelques années plus tôt – mais il ne disposait pas de ses fichiers sur les personnes à surveiller sur cet ordinateur. C'était à ça que servaient ses serveurs, d'habitude : stocker les informations pour qu'elles soient accessibles depuis n'importe quelle autre machine sécurisée. Donatello retrouva facilement l'employée en question sur Internet. Il afficha sa photo et tourna l'ordinateur vers ses frères qui s'étaient rapprochés de lui.
– Emma Ackerman. Mikey a fait sa rencontre juste après le massacre de Leo.
– Un peu gros pour être une coïncidence, décida Raphael. Dommage pour sa mignonne petite gueule mais je vais lui refaire le portrait.
– Allons la trouver, approuva Leonardo.
– On se calme, tempéra Donatello en retournant l'ordinateur vers lui. J'ai aussi quelques doutes sur elle mais ce n'est pas une raison pour frapper avant de poser des questions.
– Quels doutes ? demanda Leonardo.
Raphael avait déjà tourné les talons pour aller récupérer des armes supplémentaires. Donatello le vit faire du coin de l'œil mais il s'intéressa plus à ses recherches.
– Elle est diplômée du MIT l'année dernière mais travaille dans une librairie-café en horaires du soir. Elle est issue d'une famille militaire, elle pratique elle-même le kung-fu. Bon niveau, d'après ce que j'ai pu glaner ici et là. Elle est venue s'installer à New York il y a environ deux mois.
– Un événement important à ce moment-là ?
– Non, rien de particulier, continua Donatello. C'est là que la théorie du complot échoue : elle a l'air sans histoire. La mort de sa mère l'année dernière peut expliquer son année sabbatique. L'un de ses frères est inspecteur dans la police, département criminel, un autre est ambulancier, le troisième est son employeur. Ils sont tous notoirement connus pour être des types bien et carrés, sur qui on peut compter. Il paraît étrange que leur petite sœur soit mêlée à des activités plus controversées.
– Ce sera pas la première à se rebeller, se moqua Raphael à l'autre bout de la salle.
– Tu as une adresse ? demanda Leonardo.
– Son appartement est à cinq blocs de l'endroit où elle travaille. On peut faire deux visites pour le prix d'une.
Leonardo hocha la tête et rejoignit Raphael pour s'armer. Donatello transféra les informations utiles sur son téléphone portable avant de rassembler ce dont il pourrait avoir besoin dans son sac de sport – autant d'électronique que le nécessaire pour des soins rapides ou encore quelques armes supplémentaires. Il glissa aussi une paire de nunchaku dans son sac, au cas où Michelangelo serait désarmé et en état de se battre.
Ils étaient sur le toit d'un immeuble faisant face au Lair une grosse heure plus tard, surveillant la devanture éclairée. Le café devait fermer à vingt-trois heures et ils avaient prévu de trouver une occasion à ce moment-là – autant rester discrets et ne pas faire une entrée fracassante en défonçant la porte d'entrée alors qu'il y avait encore des clients à l'intérieur. Ils passèrent sur un autre immeuble pour avoir une vue directe sur l'arrière du café, tout en surveillant les alentours. Lorsque la porte métallique s'ouvrit une demi-heure plus tard, ils sautèrent dans la ruelle en silence, derrière la jeune femme qui sortait les poubelles. Lorsqu'elle se retourna, sa tâche accomplie, elle n'arqua qu'un sourcil disparaissant sous sa frange alors que l'un des katana de Leonardo se trouvait à quelques centimètres de sa gorge.
– Où est Michelangelo ? demanda froidement Leonardo.
Emma prit le temps de les regarder droit dans les yeux chacun à leur tour. Donatello fut étonné par son sang froid mais il sentait qu'elle agaçait Raphael et Leonardo. Pourtant, elle ne paraissait pas menaçante, juste calme.
– Pas vu depuis vendredi soir, répondit-elle en haussant les épaules.
– Ça ne répond pas à ma question.
Raphael fit craquer ses doigts et Emma renifla.
– Je ne l'ai pas vu depuis vendredi soir, répéta-t-elle. Il a pu venir ici depuis mais j'avais mon week-end.
– Comme par hasard, railla Raphael.
– Tu aurais pu lui tendre un piège, insista Leonardo.
– Vous êtes paranos.
Emma détourna le katana de Leonardo du dos de la main et avança droit sur eux puisqu'ils bloquaient l'accès à la porte arrière du magasin. Elle était aussi grande que Leonardo et Raphael, nota Donatello, et ils ne l'impressionnaient pas. Ou bien elle faisait semblant et, dans ce cas-là, elle méritait un Oscar.
Cependant, Leonardo et Raphael ne se décalèrent pas et Emma se retrouva à une trentaine de centimètres d'eux. Elle savait ce qu'elle faisait, réalisa Donatello. A cette distance, ils ne pouvaient pas l'attaquer.
– Bougez de là, ordonna Emma. J'ai des vidéos de surveillance à effacer et une excuse à trouver à cause de vous, maintenant.
Donatello tourna la tête à la recherche d'une caméra et en repéra une sous un escalier de secours, cachée dans l'ombre. Il détestait la vidéo surveillance. Ça rendait leurs sorties bien plus compliquées qu'auparavant.
– Qui nous dit que tu vas pas en profiter pour appeler tes petits potes ? demanda Raphael en posant les mains sur ses sais.
– J'connais pas grand monde à New York, répondit Emma en haussant les épaules. Et puis je sais me défendre.
Raphael renifla. L'humaine se tendit et Donatello préféra écarter ses frères puis se décaler pour la laisser passer plutôt que de les voir se battre. Elle avait peut-être confiance en ses capacités mais elle ne se rendait pas compte de la dangerosité de la situation dans laquelle elle se trouvait. Emma passa cependant entre Raphael et Leonardo, hocha la tête en signe de remerciement à Donatello et rouvrit la porte métallique.
– Venez à l'intérieur, les voisins sont curieux dans le coin.
Ç'aurait pu être un piège, ils le savaient parfaitement, mais ils prirent le risque de suivre Emma dans le couloir de service et rien ne se passa. Il y avait un bureau à la porte ouverte sur la gauche, une réserve à droite, une cuisine en face, un coude vers la gauche qui menait à la salle principale, encombrée par des tables, des bacs remplis de comics sous plastique et des étagères présentant autant des goodies que d'autres bandes dessinées. Une odeur de café flottait dans l'air. Les volets métalliques de la devanture étaient tirés et l'éclairage était minimal. On entendait le lave-vaisselle faire son travail derrière le comptoir. A part Emma, il n'y avait aucun humain dans le magasin.
– Michelangelo n'est venu que deux fois, expliqua Emma en prenant une chaise pour la poser à l'envers sur une table. Je savais qu'il avait au moins un frère parce qu'il envoyait régulièrement des SMS vendredi soir mais c'est à peu près tout. Je n'ai pas posé de questions, ça me paraissait déplacé.
– Déplacé ? railla Raphael.
– Ma maman m'a bien éduquée. Ce qui n'est pas le cas de tout le monde, apparemment.
Raphael renifla.
– Elle t'a pas appris à éviter les mutants, renchérit-il.
– Non, juste les types désagréables, répliqua Emma. En revanche, elle m'a appris à tendre la main aux gens en détresse. Et c'est ce que j'ai fait avec Michelangelo. Il n'était pas blessé physiquement quand je l'ai trouvé dans le container, derrière, mais, je sais pas, il n'avait pas l'air bien.
– Ça a été une semaine difficile, admit Donatello.
Emma le regarda à travers ses lunettes et Donatello préféra détourner la tête. Il n'avait pas besoin de sa pitié.
– Si je peux faire quelque chose...
– Et qu'est-ce que tu ferais, minette ? railla Raphael. Tu vas balancer tes seaux de bonnes intentions par terre en espérant qu'un méchant glisse dedans ?
– Je peux vous aider à chercher Michelangelo, répondit Emma.
– Ouais, c'est ça. Va coller des affichettes et oublie pas les paillettes. Tirons-nous, on perd notre temps.
– J'en ai croisés des connards dans ma vie mais tu décroches facilement la palme, en fait.
– On lui dira, répliqua Raphael en se dirigeant vers la porte arrière.
Leonardo rangea son katana et suivit son frère sans rien dire, gardant tout de même la jeune femme dans son champ de vision.
– Tu peux faire quelque chose, admit Donatello. Si jamais Michelangelo passe par ici ou que tu entends parler de lui, laisse quelque chose d'orange visible dans la devanture. Je passerai de temps en temps vérifier.
– Je peux vraiment vous aider, insista Emma. Laissez-moi vingt minutes et...
– J'apprécie ton offre, coupa Donatello, mais il vaut mieux pour toi que tu restes en dehors de tout ça. Merci d'avoir été gentille avec Michelangelo. Il en avait besoin.
– Pas de quoi...
Donatello hocha doucement la tête et rejoignit ses frères à l'extérieur. Une fois sur le toit en face, Raphael reprit la parole.
– Et quoi, maintenant ?
– J'ai une idée, annonça Leonardo. Mais elle ne va pas vous plaire.
Leonardo les avait amenés à ce que Raphael appelait « l'épicentre de sa connerie », c'est-à-dire l'ancienne caserne où il avait rencontré des Foots la semaine précédente, mais au moins avait-il eu raison : son idée ne plaisait à personne. Raphael avait proposé de retourner au café secouer l'humaine jusqu'à ce qu'elle crache ses poumons et Donatello savait qu'il eut été capable de mettre sa menace à exécution si la situation n'avait pas été si pressante. Pour sa part, il ne considérait pas que ce fut une option très réaliste. Emma ne savait rien. Elle cachait quelque chose mais elle ne savait pas où était Michelangelo. Splinter leur avait appris à lire les petits signes involontaires qui trahissaient les humains. Ils avaient bien vu que son inquiétude était sincère et ça avait énervé Raphael et Leonardo.
– Aucune activité thermique à l'intérieur, annonça Donatello en reposant ses jumelles.
Derrière lui, adossé à un mur et supposé surveiller les alentours, Raphael renifla. Donatello laissa passer la mauvaise humeur de son frère comme l'eau sur la plume d'un canard et rangea ses jumelles à infrarouges dans son sac – s'il y avait eu une discipline olympique de zen, Donatello aurait remporté l'or, l'argent et le bronze à lui tout seul.
– Il y a deux policiers à l'avant du bâtiment, ajouta Leonardo en tendant ses jumelles à Donatello.
– Depuis quand les flics nous empêchent de rentrer quelque part ? demanda Raphael en quittant son mur. Trois voies et on se regroupe à l'intérieur ?
– On reste groupé, contra Leonardo.
Sage décision, pensa Donatello en refermant son sac.
Soudain, Raphael se tourna, sais aux poings, et para une petite boule de papier qui explosa en un nuage de paillettes. Ils s'écartèrent d'un bond, armes en main, et suivirent la trajectoire de la boulette du regard pour tomber, à l'autre bout du toit, sur le Singe Rouge, les mains dans les poches, un sac de sport en travers du dos, des lunettes rectangulaires scotchée sur son masque. Son costume était incomplet, il lui manquait ses protections, mais c'était bien lui. Enfin, elle.
– Tiens, tes paillettes, lança le Singe.
Leonardo haussa un sourcil, signe qu'il avait fait le rapprochement. Donatello n'arrivait pas à déterminer la conséquence de cette découverte chez son frère. En revanche, elle était très claire chez Raphael : il tremblait de rage, la mâchoire serrée à s'en faire péter l'émail des dents.
Le Singe commença à relever son masque.
– Ne fais pas ça, prévint Donatello. On est peut-être surveillés et il vaut mieux que ton identité reste secrète.
Le Singe obtempéra, repositionnant son masque à lunettes. La colère de Raphael explosa. En deux pas, il était sur le Singe et l'attrapa par le col de son survêtement.
– Tu vas rentrer chez toi, hurla-t-il, tout de suite ! Et sors-toi ces idées stupides de super-héros de la tête ou, je le jure sur ma carapace, je vais te les sortir moi-même et ça va faire mal !
– Tu peux essayer, concéda le Singe, mais ça ne changera rien à ma décision.
– C'est pas un putain de jeu !
– Je sais.
La voix du Singe était calme mais tendue. Leonardo et Donatello échangèrent un regard et ils n'eurent pas besoin de plus pour se mettre d'accord, baissant leur garde. Raphael repoussa Emma.
– Dégage !
– C'est en partie ma faute si Michelangelo n'est pas revenu.
– Tu admets l'avoir foutu dans la merde ? demanda Raphael en pointant un sai vers le Singe.
– Je lui ai donné mes horaires mais je ne lui ai pas dit que je ne travaillais pas samedi. Il est peut-être venu en pensant me trouver au café et je n'y étais pas. Vu votre situation, autant parler de trahison.
– Notre situation ? répéta froidement Leonardo.
– Il ne faut pas être Einstein pour faire le rapprochement entre les tags de tortues écrasées un peu partout en ville et vous, répondit le Singe. Et dois-je rappeler que j'étais là, l'autre soir, avec toi ? J'ai aussi mes responsabilités là-dedans.
– Les Foots ne savent pas que tu es impliquée, objecta Leonardo. Rentre chez toi avant qu'il ne soit trop tard.
– Mais il est déjà trop tard.
Donatello jeta un coup d'œil aux alentours mais il ne détecta rien d'alarmant. C'était étrange. Les Foots auraient dû surveiller cet endroit. S'ils leur avaient tendu un piège en capturant Michelangelo, ils devaient bien se douter que les autres Tortues viendraient ici pour chercher des indices. Donatello resserra sa prise sur son bâton.
– On ne va pas pouvoir te faire changer d'avis, n'est-ce pas ? demanda-t-il à Emma.
Elle hocha la tête de gauche à droite.
– Je vois pourtant quelques moyens, grogna Raphael en montrant les dents.
– Etes-vous seulement certains que les Foots sont responsables de la disparition de Michelangelo ? rétorqua Emma.
– Ils ont quelques raisons d'être derrière tout ça, répliqua Raphael.
Emma sortit un téléphone portable de sa poche et s'y intéressa quelques secondes avant de leur montrer l'écran. De loin, ce n'était qu'une tache lumineuse dans la nuit.
– J'ai ici tous les bâtiments connus pour appartenir à la mafia japonaise ou au moins pour avoir des relations avec. Cette ancienne caserne ne fait pas partie de la liste.
Donatello ignorait comment Emma était entrée en possession de ces informations – ou même si elles étaient véridiques – mais il savait en revanche qu'une telle liste était d'une importance capitale pour eux. Il leur suffirait de quelques vérifications et, si elle s'avérait juste, leur conflit avec le clan des Foots s'en retrouverait beaucoup plus équilibré.
– Puis-je ? demanda Leonardo en tendant la main.
– Je suis pas née de la dernière pluie, opposa Emma en remettant le téléphone dans sa poche. Je veux bien vous transmettre toutes les informations que j'ai en ma possession et plus à l'avenir mais si et seulement si vous acceptez que je vous aide à chercher Michelangelo.
Leonardo fronça les sourcils mais il n'eut pas le temps de faire plus : Raphael attaquait déjà. Il s'avança d'un pas et frappa de son poing mais il ne rencontra que l'air. Emma s'était baissée en un éclair, tournant sur elle-même. Elle attrapa le bras de Raphael et, profitant de sa vitesse et de son déséquilibre, le fit basculer par-dessus son épaule. Raphael eut le souffle coupé sous l'impact mais roula tout de même sur le côté pour éviter un coup potentiel. Emma s'était cependant écartée, les gardant tous les trois dans son champ de vision.
– Mieux que la dernière fois, hein ? nargua-t-elle.
– Va te faire, grogna Raphael toujours au sol.
– L'ancienne caserne a été rachetée par des Chinois, continua Emma, dans l'optique d'en faire un club de kung-fu. J'y suis allée pour voir un peu comment ça s'y passait mais l'ambiance était bizarre. Le directeur cherchait des combattants, pas des clients.
– Quel rapport avec les Foots ? demanda Leonardo en rangeant ses katanas.
– D'après la police, les Foots sont en train de perdre du terrain par rapport à ces fameux Chinois, expliqua Emma.
Karai avait bien dit qu'elle avait d'autres problèmes sur le dos en ce moment, se souvint Donatello. Peut-être que les Foots avaient voulu réinstaller leur influence dans la zone en reprenant possession de ce club d'art martiaux. Ils recrutaient aussi beaucoup dans ce genre de clubs. Leonardo les avait peut-être interrompus.
– Pourquoi étais-tu là l'autre soir ? intervint Donatello.
– Je surveillais depuis quelques jours les Chinois, expliqua Emma, pour voir ce qu'ils faisaient après la fermeture officielle. D'après ce que je savais, c'était à ce moment-là que leurs élèves les plus prometteurs avaient droit à des classes spéciales. Manque de bol, ce soir-là, il y avait des tas de gars en pyjama noir dans le coin. Et une tortue géante en train de les découper. Je l'ai déjà dit, l'un de vous a sauvé mon frère. C'est pour ça que j'ai voulu aider à mon tour.
– Trop sympa, renifla Raphael en se relevant.
– Hey, j'ai commencé aucune guerre, rappela le Singe en levant les mains.
Leonardo serra les poings. Emma n'avait pas gagné de point avec sa réflexion, pensa Donatello. Honnêtement, avoir un peu d'aide ne lui déplaisait pas. Ça voulait aussi dire qu'il faudrait se méfier d'une personne de plus mais ils n'étaient plus à ça près. Ce qui pesait vraiment dans la balance en faveur de l'humaine était sa connexion à la police par son frère. Si cette liste était vraie, elle ne pouvait venir que du département criminel – c'était sous leur juridiction que tombaient les guerres de gangs et les affaires mafieuses, la plupart du temps. Avoir une source pareille sous la main était une opportunité qui ne se représenterait pas deux fois.
Et puis Emma savait se battre. D'après ce que Donatello avait entendu par ses frères – qui n'étaient pas des tendres lorsqu'il s'agissait de démonter n'importe quel combattant –, elle était d'un bon niveau en un contre un et son maniement du san jie gun lui permettait d'affronter plusieurs adversaires en même temps. Certes, ils la mettraient en danger s'ils acceptaient son offre mais il y avait trop en jeu pour faire la fine bouche.
– Je crois qu'on devrait accepter, annonça Donatello.
– Quoi ? aboya Raphael en se tournant vers son frère.
– Je suis contre, ajouta Leonardo.
– Les informations que le Singe détient sont capitales pour nous, insista Donatello. Il sait se battre et l'a déjà démontré. De plus, nous avons l'habitude de combattre à quatre et les Foots ne s'attendent qu'à trois d'entre nous. Nous aurons l'effet de surprise pour nous.
– Je ne suis toujours pas convaincue par cette histoire de Foots, intervint Emma en croisant les bras.
– Je ne suis toujours pas convaincu par tes bonnes intentions, répliqua Donatello.
Emma haussa les épaules, lui accordant le point.
– Si on collabore, tu dois suivre nos instructions, continua Donatello.
– Toujours pas d'accord, rappela Raphael.
– La décision ne te revient pas, répliqua Donatello.
Donatello soutint le regard meurtrier de son frère et fut soulagé lorsque Leonardo prit la parole, devenant la cible de la colère de Raphael.
– Le Singe vient.
– Vous voulez vraiment impliquer cet amateur dans nos emmerdes ? demanda Raphael sans desserrer la mâchoire.
– Cet amateur t'a mis à terre, rétorqua Leonardo. Il peut être utile.
L'argument ne convainc pas Raphael. Donatello n'espérait pas vraiment que son frère se range de leur côté. Parmi eux, c'était Raphael qui avait le plus gros complexe de chevalerie. Il préférait tout prendre sur lui plutôt que de voir d'autres personnes blessées. Pourtant, Emma ressemblait à Casey – sauf qu'elle avait un cerveau dont elle se servait, manifestement. Elle avait décidé de jouer les sentinelles masquées, en assumait les risques et aimait se battre. Raphael aurait déjà dû lui donner de grandes claques dans le dos et lui trouver des surnoms plus ou moins insultants – c'était sa façon de montrer son amitié, aussi bizarre que cela puisse paraître.
Cependant, Raphael tourna la tête, les poings serrés, et Leonardo accepta sa soumission. Emma sembla enfin respirer librement. Elle s'accroupit sur le toit et posa son sac devant elle pour en sortir un petit appareil noir qu'elle brancha sur son téléphone portable. Il s'agissait d'un vidéo-projecteur miniaturisé qui afficha sur le sol un plan de la ville avec les bâtiments dont elle avait parlés. Les Tortues se rapprochèrent.
– Je peux ? demanda Donatello en tendant la main.
Emma lui confia son téléphone non sans une hésitation et commença à sortir ses protections du sac tandis que Donatello et Leonardo étudiaient le plan.
– Il ne s'agit pas d'informations exclusivement sur les Foots, nota Leonardo.
– Non, c'est une compilation de toutes les activités mafieuses de New York, confirma Emma en fixant ses protections. J'ai extrait ça la semaine dernière, après notre rencontre.
– J'ignorais que la police avait ce genre d'application, commenta Donatello.
– C'est moi qui l'ai faite, corrigea le Singe. 'faut pas compter sur la police pour développer ce genre de truc.
Donatello s'en doutait mais une petite vérification ne faisait jamais de mal. Il espérait cependant que cette application faisait partie du pack d'informations offert par Emma. Il pouvait lui-même la reproduire une fois la compilation en sa possession mais pourquoi se fatiguer à réinventer la roue lorsque quelqu'un d'autre l'avait déjà fait ?
– Et qu'est-ce qu'on cherche ? demanda Raphael dans un grognement.
– Des endroits où l'on peut facilement cacher et détenir Michelangelo sur le territoire des Foots, répondit Leonardo.
– Si vous voulez mon avis, commença Emma en fouillant à nouveau dans son sac.
– Non, coupa Raphael.
Elle le regarda un instant avant de se réintéresser à son sac. Elle en tira un boîtier à lunettes.
– Si j'avais à détenir une tortue géante capable de me démonter la tête dans son sommeil, continua-t-elle en rangeant ses lunettes dans le boîtier, je privilégierais des bâtiments avec un système de réfrigération efficace, du genre chambre froide.
Elle sortit du boîtier deux capsules à lentilles de contact puis retira ses gants.
– Vous êtes des reptiles, après tout, non ? demanda-t-elle en plaçant sa lentille droite avec la dextérité venant de l'habitude. Plus votre température est basse, plus vous êtes léthargiques, donc moins vous êtes dangereux.
Emma cligna des yeux un instant avant de passer à l'autre œil. Raphael fit la grimace en la voyant faire.
– C'est une hypothèse intéressante, approuva Donatello en faisant défiler le plan sur l'écran du téléphone.
– Les Foots n'ont jamais opéré de la sorte, contra Leonardo.
– Karai n'est pas le Shredder, insista Donatello. Il était peut-être un combattant hors norme mais il ne brillait pas par son intelligence. Karai est plus vicieuse. Elle sait ce que nous sommes ça ne m'étonnerait même pas qu'elle nous ait étudiés pendant toutes ces années. La simple logique veut qu'elle sache que nous sommes sensibles au froid.
– Dis-lui aussi où on habite, pendant que t'y es, lui reprocha Raphael qui pointait le Singe du doigt.
Donatello releva les yeux du plan pour lancer un regard fatigué à son frère. Oui, il avait confirmé face à Emma qu'ils avaient un point faible mais n'importe qui ayant dépassé la sixième année savait que les reptiles, dont les tortues faisaient parties, étaient sensibles au froid.
Emma referma son sac et se releva en récupérant ses gants au passage.
– Quelque chose me dit que vous n'êtes pas dans l'annuaire, plaisanta-t-elle.
Raphael lui donna une taloche sur l'arrière du crâne. Donatello ne put s'empêcher de sourire – un tout petit sourire, ceci dit. Il commençait à percevoir ce que Michelangelo avait sans doute détecté instinctivement chez cette humaine.
– Bien, lâcha-t-il pour récupérer l'attention de tout le monde. J'ai entouré les endroits susceptibles de nous intéresser. Nous allons nous les partager et en faire le tour rapidement. Toute activité suspecte doit être signalée. Dans deux heures, nous nous retrouverons et déciderons des bâtiments à visiter en priorité.
Donatello se permit d'envoyer les listes d'adresses sur son téléphone et ceux de ses frères avant de rendre l'appareil à Emma.
– Nous avons l'habitude de rester en contact permanent, informa Leonardo tandis que Donatello se chargeait d'ouvrir une session partagée sur son portable.
Le téléphone d'Emma sonna mais elle hésita à décrocher. Elle inspira un bon coup avant d'appuyer sur l'écran.
– C'est parti.
