Eorl et Laleswinthe

Des lambeaux de brume s'effilochaient dans le petit jour gris et or. Une rosée brillante, humide, gouttait en perles fines le long des feuilles ; tandis que très haut dans le ciel retentissait le cri aigu d'un oiseau de proie.

Sous les sabots de l'étalon bai, l'herbe drue se froissait sans un bruit, avant de se redresser, vierge et vigoureuse. Le cheval s'ébroua sourdement : son poil lustré était humide, et une légère fumée s'en dégageait, l'auréolant d'un halo vaporeux. Un nuage de vapeur jaillit de ses naseaux. Lorsque la main racée de son cavalier lui flatta l'encolure, l'animal s'arrêta. Quelque part au dessus d'eux, l'aigle poussa encore son cri strident.

Le jeune prince du Rohan tendit l'oreille. Mais aucun son de cor ne fit frémir le silence. Il avait bel et bien perdu la chasse. Evidemment, avec ce brouillard insistant, il ne voyait pas à cent pas. De là à repérer un cerf... La bête pouvait bien courir, ils ne la rattraperaient pas aujourd'hui. En admettant qu'ils ne l'aient pas perdue quand la brume se lèverait. Déjà deux jours qu'ils coursaient ce gibier magnifique ; le perdre maintenant serait décidément trop bête.

Eorl talonna sa monture qui escalada allègrement une petite colline. Son cavalier en profita pour jeter de ci de là quelques coups d'œil inquiets. Entre deux pans de brouillard, il aperçut la lisière d'un bois inconnu. Il grimaça : il n'avait pas seulement perdu la chasse, il s'était perdu lui-même. Curieux, il pensait pourtant bien connaître la Marche Nord... Mais il était sûr de n'être jamais venu ici auparavant. Cette forêt lui était totalement étrangère.

Le prince de Rohan poussa son cheval vers elle. En la longeant, il arriverait forcément quelque part... Un soupir lui échappa en imaginant les moqueries de son père et de leur suite lorsqu'il les retrouveraient.

Arrivée devant un bouquet de noisetiers, sa monture renâcla. Eorl relâcha un peu la bride et lui tapota amicalement le jarret :

- Tout beau, Glennwine, sage... Ils ne peuvent pas être loin. Et après tout, pourquoi ne trouverions-nous pas ce cerf avant eux ?

L'animal secoua énergiquement sa longue crinière et dressa les oreilles, apparemment alerté. Immédiatement aux aguets, son maître se raidit sur la selle, les doigts serrés sur sa lance de frêne. Il avait appris à se fier à son compagnon, ses yeux et ses oreilles dans maintes occasions. Qu'est-ce qui n'allait pas, présentement ?

Le hennissement lui parvint enfin, un peu lointain, comme étouffée par la lourde chape de brume. Il venait du sous-bois. Eorl se sentit soudain plus léger : il allait enfin pouvoir demander sa route ! Si le propriétaire du cheval se montrait complaisant, bien sûr... Le jeune homme serra les dents et se réprimanda de son brusque enthousiasme. En ces temps de trouble, même si la Marche Nord était réputée sûre, on n'était jamais à l'abri de la première mauvaise rencontre venue... Eorl rempoigna fermement son arme et encouragea d'un claquement de langue Glennwine à entrer dans le sous-bois. Il ne craignait pas un bandit isolé. Et il ne comptait pas errer sans but jusqu'à ce que le temps s'éclaircisse.

La forêt était moins dense qu'il ne l'avait cru, mais elle en restait tout de même sombre et oppressante. De longues traînes de brume glissaient entre les troncs minces des bouleaux et des frênes, entouraient sans un bruit les pattes de son cheval, avant de se dissoudre contre un rocher... Les frondaisons dépouillées de leurs feuilles par l'hiver dressaient vers le ciel terne leurs bras sombres et tordus de suppliants... Les sabots de Glennwine résonnaient sourdement sur le sol meuble, et Eorl se prit à frissonner malgré ses habits fourrés. Il ramena sur lui les pans de sa cape verte, expira contre le froid qui assaillait son visage un profond nuage de vapeur, qui s'estompa en un clin d'œil.

Il entendit à nouveau le hennissement. Dans le silence, celui-ci résonna lugubrement, comme un appel sans réponse. Le jeune homme faillit retenir sa monture, soudain inquiet, mais mu par son incorrigible fierté, se força à rester impassible. Il sursauta. Dans un lourd froissement de plumes, un faucon gris perle s'était posé sur une branche à quelques pieds au dessus de lui. Glennwine fit un brusque écart, qui n'empêcha pas le prince de prêter attention à l'oiseau. Etait-ce celui qui les survolait tout à l'heure ? En tous cas, les iris jaunes et fixes du rapace ne le quittaient pas, intimidantes et inquisitrices. Comme celles du plus majestueux des rois, songea Eorl tandis qu'ils dépassaient le faucon.

Ils cheminèrent encore un instant, puis le jeune homme dut se rendre à l'évidence : ils allaient à l'aveuglette, et si le hennissement ne se répétait pas bientôt, ils n'auraient plus qu'à rebrousser chemin. Brouillard et forêt, cela faisait un peu trop pour une seule matinée... Cette chasse resterait dans ses souvenirs comme le pire insuccès de sa carrière. Agacé, Eorl se disposait à tourner bride quand la brume s'ouvrit soudain devant lui. Stupéfait, il se retrouva sans comprendre à l'orée d'une grande clairière où bruissait une source, qui creusait dans le tapis vieil or des feuilles mortes une petite mare clapotante. Un grand cheval d'un noir de jais, à l'allure fière, se tenait debout près des roseaux ; assise près de lui, une silhouette humaine encapuchonnée de nuit flattait doucement de la main un magnifique loup blanc couché à ses pieds. Un peu plus loin, un chien sombre aux oreilles dressées lapait paisiblement l'eau de la source.

Captivé par l'étrange vision, Eorl mit un instant à reprendre ses esprits. Il s'aperçut que si l'inconnu ignorait ostensiblement sa présence, le loup blanc montrait les dents en grognant, le pelage hérissé. Le jeune homme, jugeant la situation d'un coup d'œil, jugea bon de manifester ses intentions pacifiques. Il se dégagea des étriers, mit souplement pied à terre. Ses hautes bottes s'enfoncèrent dans l'épais tapis mouillé des feuilles tombées. Il s'assura de son épée à son côté, et abandonna sa lance contre un arbre. Tenant d'une main la bride de son cheval, il avança de quelques pas dans la clairière.

Aussitôt, le grondement du loup s'intensifia, lui signifiant clairement qu'un pas de plus lui était formellement interdit. Le chien noir avait cessé de boire : sans montrer les dents, il plia les jarrets, prêt à bondir à la moindre occasion ; tandis que de son côté, le grand étalon frappait nerveusement du sabot. Eorl comprit et s'arrêta. Il ne savait plus exactement si tout cela était le fruit d'un songe où s'il rêvait tout éveillé. L'atmosphère lugubre de la forêt l'avait étreint jusqu'à la moelle, et maintenant, cet étrange tableau... Il aurait du être saisi de crainte, ou du moins se méfier, mais curieusement il ne parvenait pas à se défaire de la mystérieuse confiance qui lui nouait le ventre. Glennwine lui-même était étrangement calme. Il savait qu'il fallait parler à cet inconnu ; il aurait mis sa main au feu qu'il ne le regretterait pas. Dans une sorte d'état second, il sentit ses lèvres remuer toutes seules, et les mots du dialecte modulé des rohirrims en jaillir :

- Pardon si je vous importune, vous et vos bêtes...

- Nanî. Mae govannen, atani o Rochann.

La voix de l'autre lui coupa la parole. Elle s'exprimait dans une langue qu'Eorl n'avait jamais entendue, mélodieuse et chuintante, mais incompréhensible. Cependant, il sursauta : le timbre clair était indéniablement féminin, et plutôt amusé. Qu'est-ce qu'une femme pouvait faire seule dans les bois, en plein hiver et entourée de loups ? Manifestement, celle-ci ne ramassait pas du bois ou des baies sauvages... Le jeune homme fronça un sourcil et caressa doucement la garde de son épée. A tout hasard, il recourut au Langage Commun, avec cependant peu d'espoir :

- Je ne comprends pas votre langue, expliqua-t-il en détachant soigneusement chaque mot.

- Voilà qui est mieux... s'entendit-il répondre d'un ton léger.

L'inconnue se redressa, et rejeta son capuchon en arrière. Un premier rayon de soleil perça les nuages, et vint briller sur une longue coulée de cheveux blonds, illuminant du même coup un visage fin et doux, plus beau que tous les visages qu'Eorl avait jamais vus. Ebloui, il ramena une main devant ses yeux.

C'était la première fois qu'il rencontrait un Elfe. Et de toutes les descriptions qu'on lui en avait faites, aucune ne correspondait à l'étrange sensation qu'il sentait courir dans ses veines, animant son corps tout entier d'un indescriptible frisson. Il comprenait tout à la fois ce que chantaient les anciens poèmes, et s'apercevait aussi de leur insuffisance à traduire la majesté de l'Ancien Peuple. Cette jeune femme ne ressemblait à personne. Etait-elle l'une d'entre eux parmi d'autres, ou avait-il rencontré par hasard la plus belle de leurs princesses ? Les vieilles légendes de la Sorcière du Bois d'Or lui revinrent en mémoire : mais celle-ci ne portait pas la robe blanche de la chanson, et elle savait charmer les loups... Un torrent de pensées traversa l'esprit du jeune rohirrim avant que la voix de l'Elfe ne le ramène à la réalité :

- Eh bien ? Que cherchez-vous ?

Les yeux sombres de la jeune femme le dévisageaient avec intérêt. « Le Vieux Peuple est immortel » se souvint Eorl. Quel âge pouvait-elle bien avoir, pour paraître aussi jeune et si vieille à la fois ?

- J'ai... Je cherche mes compagnons... balbutia le jeune homme sans songer à mentir. N'auriez-vous pas vu passer une chasse non loin d'ici, belle Dame ?

- Elle est loin, maintenant, répondit l'Elfe sans le quitter des yeux. En tous cas, vous ne la rattraperez plus en continuant votre chemin ; elle a perdu le cerf et tourné bride vers le sud –je crois qu'elle est repartie d'où elle est venue.

Eorl était trop étourdi pour assimiler tout de suite le fait. Il était par ailleurs occupé à comparer le regard de la jeune femme à celui du faucon qui l'avait fixé quelques instants plus tôt. Il remarqua qu'elle portait un pourpoint et des bottes de riche facture, mais délavés par les intempéries ; un poignard argenté pendait à sa ceinture ; une épée magnifique, un arc superbe et un carquois ouvragé étaient appuyés contre un arbre. Elle devait être de haute lignée, témoin également son anneau serti de la plus pure émeraude qui soit.

- Avez-vous perdu le nord, jeune seigneur ?

La réflexion lui fit l'effet d'une pluie glacée. La voix de l'Elfe, bien que perpétuellement enjouée, le rappelait durement à l'ordre. Et le double sens de ses paroles n'échappa pas au jeune homme, qui s'ébroua et reprit aussitôt contenance.

- A vrai dire, oui. Pourriez-vous m'éclairer, ma Dame ?

- Alors je reviens à ma première question ; que cherchez-vous ?

- Ma cité. La Ville des Cavaliers, sur la colline en face des montagnes blanches.

- Dans ce cas, il vous faut galoper hardiment au sud, sourit la jeune femme. Vous avez dépassé depuis longtemps les frontières du Rochann...

Le dernier mot prit dans la bouche de l'Elfe une sonorité gutturale et étrangère. Eorl ne s'en égaya qu'un instant :

- Je vous demande pardon ?

- Vous avez entendu. Le Westfolde est derrière vous, messire cavalier. Vous êtes ici à l'orée de la forêt de Fangorn. Soyez heureux de m'avoir rencontré, sinon les arbres n'auraient pas été aussi bienveillants qu'ils le sont à votre égard...

- La forêt de Fangorn ? J'ai été si avant ?

Elle ne répondit rien, se leva simplement avec souplesse pour aller puiser un peu d'eau à sa gourde. Eorl s'approcha de quelques pas. Cette fois, les deux canidés ne grondèrent pas, même si ils paraissaient toujours méfiants. Le rohirrim s'agenouilla près de la mare, et ôta son casque. Il secoua d'un geste son opulente chevelure dorée, somptueuse crinière qui dégringola sur ses épaules comme une cascade. Puis il plongea dans la source sa main en coupe, but à longs traits l'eau claire et froide. L'Elfe tourna la tête et le regarda sans mot dire. Puis elle se releva et se dirigea vers son cheval. Tout en décrochant d'une branche un léger harnachement de cuir sombre, elle déclara :

- A votre place, je n'en boirais pas plus.

Le jeune homme redressa la tête :

- Et pourquoi donc ?

- Je vous l'ai dit, mais apparemment vous n'avez pas tenu compte de mes paroles. Fangorn est une forêt très ancienne, pleine de vieilles haines et de malice. Vous n'imaginez pas le nombre de rets qu'elle recèle.

- Cette source est empoisonnée ? Vous y avez pourtant emplie votre gourde ?

La jeune femme prit le temps de nouer la sangle de la selle :

- Je ne suis pas de votre race. Cette forêt a trop souffert des avanies des Hommes pour les aimer. Je vous le répète, sans notre rencontre, il y a peu de chances que vous soyiez encore vivant à l'heure où je vous parle...

- Vous commandez donc aux arbres ?

L'Elfe se tut un instant puis répliqua avec un sérieux réfléchi :

- Point. Seulement ils me rendent le respect que je leur porte.

Elle finit d'apprêter sa monture. Le grand chien noir qui ressemblait à un loup vint s'asseoir près des pattes de l'étalon en remuant joyeusement la queue.

- Vous partez ? s'enquit Eorl soudain inquiet.

- Certes. Je n'allais pas rester ici tout le jour. D'autre part, ne vous faut-il pas un guide ?

Les yeux bleus du jeune homme étincelèrent de joie :

- Vous me feriez cet honneur, ma Dame ?

- Devrais-je vous laisser égaré dans les bois ? Le Rochann y pleurerait grande perte. J'imagine qu'il doit tenir à son prince...

Le rohirrim, sur le point d'enfourcher son cheval, s'arrêta en plein élan. Tous les Elfes étaient donc sorciers ? Et si celle-ci était la fille de la fameuse Dame du Bois d'Or ? Le sourire amène qu'elle lui adressa apaisa toutes les craintes qui l'agitaient.

- Comment diable savez-vous ceci, ma Dame ?

- Votre épée est un peu trop riche, et votre cheval un peu trop beau pour un simple soldat. Vos yeux trahissent votre noblesse. Et puis, vous êtes un peu trop jeune pour être roi.

- Bien observé, répondit-il, soulagé que la seule logique tienne dans le cas présent lieu de sorcellerie. Je suis Eorl, fils de Léod, Roi des Cavaliers.

Il attendait qu'elle se présente à son tour, mais elle n'en fit rien. Elle produisit un curieux raclement avec sa gorge, attirant à elle le loup blanc. Elle s'accroupit près de lui, murmura quelques mots à ses oreilles de velours. L'animal parut comprendre, et lui lécha affectueusement le visage avant de disparaître en trois bonds dans les fourrés. L'Elfe se redressa et bondit en selle avec légèreté.

- Il ne vient pas avec nous ? interrogea Eorl en désignant le fourré où le loup avait disparu.

- Elle, le corrigea la jeune femme en le rejoignant, suivie du chien noir. Elle n'aime pas plus les Hommes que Fangorn. Vous égorger lui semblait préférable à vous suivre.

Eorl déglutit difficilement en pensant aux crocs acérés de la louve blanche. Il l'avait échappé belle. Pour cacher son trouble, il essaya un ton de plaisanterie :

- J'ai de la chance que vous n'ayez pas suivi son conseil !

L'Elfe lui jeta un regard froid :

- Elle a ses raisons pour penser ainsi.

- Désolé. Elle aussi a essuyé des moments difficiles ?

- Ne raillez pas. Vous ne croyez pas si bien dire.

- Je ne raille pas. Comment s'appelle-t-elle ?

- Elle n'aimerait pas que je vous le dise.

L'Elfe talonna vivement sa monture et partit au galop à travers les bois. Eorl s'empressa de tourner bride pour ne pas la perdre de vue.

Un soleil radieux brillait à présent sur les plaines herbues qui bordaient le Westfolde. Les perles de rosée scintillaient comme mille petits diamants irisés sur les tiges souples et drues de la prairie ; le ciel d'un bleu pur et délavé semblait vierge comme la neige des hauts sommets. Une petite brise fouettait le sang des chevaux, rebroussait le poil du chien noir, et s'engouffrait dans la cape des deux cavaliers qui galopaient côte à côte. A la lumière du jour, la beauté de l'Elfe était plus étrange encore ; Eorl ne pouvait détacher ses yeux d'elle. Conscient du fossé qui les séparait, il la contemplait comme on contemple un objet d'art, de loin, mais sans pouvoir réprimer le plaisir que l'on prend à sa vue. Ses lèvres remuaient sans qu'il en ait conscience, et s'exprimaient d'une voix mâle et chaude, avec une éloquence dont il ne se serait pas cru capable. Il avait simplement envie de mieux la connaître ; et lui-même de se faire connaître d'elle. Il n'osait imaginer la joie qu'il éprouverait à nouer des liens d'amitié avec une femme de l'Ancien Peuple.

Elle l'écoutait poliment, avec souvent un sourire entendu qu'elle semblait préférer à une longue réponse. Au dessus d'eux, le faucon se remit à planer, éployant avec majesté ses ailes dans l'azur tout neuf du matin.

- Tenez, revoilà cet oiseau ! A croire qu'il nous suit, ou vous, ou moi ! L'aviez-vous déjà aperçu auparavant ?

- Souvent. Celui-ci je le connais bien.

- Vraiment ? Vous arrivez à distinguer un faucon d'un autre, même lorsqu'ils volent aussi haut ? Je suis réputé pour mes yeux perçants, mais cela m'est quant à moi impossible...

Les coins des lèvres de la jeune femme se relevèrent doucement :

- Vous autres, Atani, avez la vue plus courte que n'importe lequel d'entre nous. Cependant, j'ai un autre avantage sur vous. J'ai eu autrefois un ami dont les faucons étaient la passion... Il leur parlait... avec la facilité d'un oiseleur, et cependant ils n'étaient pas ses esclaves, mais ses semblables ; ils avaient... le même regard, la même prestance, la même... noblesse.

L'Elfe se tut brutalement. Son visage se ferma, assombri, mais Eorl ne put contenir sa curiosité :

- Etrange ami. Cependant exceptionnel. J'aimerais le rencontrer, est-ce possible ?

La jeune femme secoua la tête :

- Non, ça ne l'est pas.

- Pourquoi ? Est-il de votre race ?

- Non point. Il était plus que cela. Mais je l'ai perdu de vue depuis trop longtemps. Il est resté de l'autre côté de la Mer... Il ne pouvait pas me suivre.

Surpris par le ton vague et lointain de l'Elfe, le rohirrim tourna la tête vers elle :

- Une mer, c'était trop à traverser pour vous suivre ?

- Il était là-bas le héraut d'un grand Roi... Il ne pouvait abandonner sa charge sans que beaucoup en pâtissent. Si j'ai choisi l'Exil, il ne pouvait faire de même. Rien n'est de sa faute.

Un drôle de soupir échappa à la jeune femme. Elle excita d'un claquement de langue son étalon qui accéléra brutalement l'allure, dévalant une colline avec la vitesse d'un grand vent du nord. Eorl eut bien du mal à revenir à sa hauteur, mais à force de talonner sa monture, y arriva enfin :

- C'est une bête splendide que vous avez là, ma Dame. Même si je suis prince d'un royaume où le cheval est seigneur, je n'ai jamais vu sa pareille.

- Et vous ne la verrez pas. Morroch est unique, et il a la longévité des Elfes. C'est un compagnon que je chéris depuis fort longtemps, et qui m'accompagnera aussi longtemps que faire se pourra.

- Sa crinière semble de soie, son garrot est noble, ses jarrets puissants... murmurait Eorl en examinant l'étalon d'un œil connaisseur. Son poitrail est large, ses fanons en proportion, sa queue superbe... C'est une monture de roi ! Ou de reine...

- Ne vous méprenez pas, Eorl, éluda la jeune femme. Je ne m'en séparerai jamais !

Trop heureux d'avoir enfin entendu l'Elfe l'appeler par son nom, le rohirrim éclata de rire :

- Je ne pensais pas à mal, ma Dame ! Mais je donnerais cher pour savoir où vous avez trouvé un si superbe animal, et un chien qui court sans s'épuiser aussi vite qu'un cheval !

L'Elfe accorda un bref coup d'œil à l'intéressé. Le canidé tirait une longue langue rose, mais paraissait ravi de fendre les herbes hautes et fraîches, à hauteur de sa maîtresse.

- Vous parlez aux bêtes ? s'enquit Eorl que la question brûlait depuis quelques instants.

- Disons qu'elles comprennent ce que je veux leur dire.

- C'est fascinant !

- Pour vous, peut-être. Si les Hommes arrêtaient de saigner la nature aux quatre veines, ils pourraient sans aucun doute retrouver ce don.

- L'avons-nous jamais eu ? soupira Eorl.

- Si fait. Les premiers d'entre vous y étaient aussi habiles que le Vieux Peuple.

Les yeux bleus du prince s'agrandirent :

- Vous... Vous voulez dire que vous vous souvenez de ce temps-là ?

L'Elfe haussa évasivement les épaules :

- La Tradition chantée par mon peuple remonte bien plus loin que la naissance des Atani, messire cavalier, répondit-elle sans lever les yeux.

Morroch gravit en trois foulées une petite hauteur. Arrivée au sommet, l'Elfe agita brusquement la bride du cheval noir qui s'immobilisa. Eorl la rejoignit et s'arrêta à sa hauteur.

- Qu'y a-t-il ?

- C'est ici que je vous quitte. Voici les frontières du Rochann votre royaume.

Le jeune homme sut aussitôt qu'elle disait vrai ; il avait senti dans l'air la douce fragrance de son pays, il reconnaissait la verdeur de son herbe et les reliefs doucement arrondis de la Marche Nord. Là-bas, dans le lointain, il distinguait les sommets immaculés contre lesquels s'appuyait sa cité. Mais la joie de retrouver ses repères s'accompagnait d'une sensation douce-amère. Quitter l'Elfe lui apparaissait comme une déchirure à laquelle il n'arrivait pas à se résigner :

- Vous partez ? J'aurais aimé vous présenter à mon père...

- En tant que curiosité ou avec une autre intention ? se moqua gentiment la jeune femme.

- Le roi serait heureux de rencontrer qui lui a ramené son fils perdu au fin fond des bois.

- N'y songez plus, Eorl. Je suis une étrangère. Je n'ai rien à faire en Rochann.

- Que si, puisque je vous convie à y entrer comme une amie !

L'Elfe parut touchée, mais secoua négativement la tête, les doigts serrés sur les rênes :

- Je n'ai plus eu de contacts avec les Hommes depuis des jours sombres. Je ne voudrais pas gâter par d'autres rencontres l'agréable moment que j'ai passé en votre compagnie.

Le jeune rohirrim sentit ses joues s'empourprer de plaisir. Ces simples mots lui rendaient plus cruelle encore la perspective d'une séparation.

- Je vous en prie, ne nous séparons pas ainsi, sur une simple politesse. Nous reverrons-nous ?

Elle caressa pensivement l'encolure de son cheval fumant :

- Je pourrais vous répondre que j'en doute. Mais ce ne serait pas vrai.

- Ce qui veut dire ?

- Que si vous y tenez, je reviendrai.

- La question ne se pose même pas ! Vous serez la bienvenue en Rohan, toujours, tant que je vivrais et même bien après ! Quand puis-je espérer votre venue ?

Elle se redressa sur la selle, huma l'air, puis darda son regard perçant sur un point précis de l'horizon :

- Tenez ! Jeune prince, vous voyez cette fumée derrière le bouquet d'arbres ? Je gage que votre chasse vous attend ici depuis la nuit. Courez les rejoindre !

Le jeune homme sentit quelque chose de froid lui mordre le cœur, mais s'appliqua à n'en rien laisser voir. Il dédia à l'Elfe un regard plein de reconnaissance et de respect :

- Encore une fois, merci.

Elle acquiesça d'un signe de tête courtois, très droite sur sa monture. Eorl talonna Glennwine. Il n'avait pas fini de dévaler la colline qu'il arrêta l'étalon et se retourna :

- Je ne connais même pas votre nom.

Un coup de vent rabattit plusieurs mèches dorées sur le visage de l'Elfe. Elle lui sourit entre ses cheveux :

- En Rochann où l'on ignorait jusqu'à ce jour mon existence, je n'en ai jamais eu besoin. Je prendrai celui que vous me donnerez, seigneur.

Eorl la dévisagea attentivement, puis hocha la tête :

- Que diriez-vous de Laleswinthe ?

- Je ne parle pas votre langue, messire cavalier.

- Alors je vous l'apprendrai ; mais pour cela vous devrez revenir...

- Ruse élégante ! s'exclama-t-elle en riant.

Les rayons du soleil matinal ne riaient pas avec autant de joie et de grâce. Un éclair de malice au fond des yeux, Eorl la salua largement, casque à la main :

- A bientôt, donc, dame Laleswinthe ! Le Rohan et moi attendrons impatiemment votre venue...

Le jeune homme fit délibérément cabrer Glennwine puis partit au grand galop vers le sud. Il savait qu'une paire d'yeux sombres restait fixée sur lui, interrogatrice et amusée à la fois. Eorl respira une pleine bouffée de l'air frais du matin. Il savait que Laleswinthe, la Belle Etrangère, reviendrait un jour ou l'autre chevaucher dans les prairies de la Marche.

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