Bonjour, je suis en retard .3.
Bonne lecture !
Moscou, 1872
Ivan referma la lourde porte en bois massif, retirant son manteau couvert de neige pour le déposer sur la chaise à côté de l'entrée. Soupirant d'aise en sentant la chaleur qui régnait à l'intérieur de la grande maison des Braginski, il posa le sac en toile qu'il avait rapporté sur la table de la salle à manger et se mit en quête de sa petite sœur Natalya.
Katyusha, l'aînée, n'était probablement pas encore rentrée. Elle travaillait au soufflage de verre jusqu'à parfois très tard dans la nuit. Mais Natalya était trop jeune pour travailler, âgée de seize ans, même si elle avait déjà les traits d'une femme et une beauté slave jalousée. Normalement, elle aurait dû sauter sur son grand frère à peine arrivé sans lui laisser le temps de respirer, et pourquoi pas réitérer sa demande en mariage. C'était une bien étrange idée qu'elle s'était mise dans la tête quand elle était toute petite, après avoir décrété que son frère était le plus bel homme de toutes les Russies et qu'elle voulait se marier avec lui plus tard. Pensant qu'elle allait abandonner cette idée avec le temps, Ivan avait laissé couler. Mais non. Natalya était toujours aussi déterminée.
« Nata ? Je suis rentré. Je t'ai ramené une surprise ! » Lança son frère, pensant qu'elle ne l'avait tout simplement pas entendu rentrer.
Un sanglot lui répondit, si faible qu'il ne faillit pas l'entendre. Il venait de la chambre que l'adolescente partageait avec Katyusha. Ivan la rejoignit aussitôt, inquiet au possible.
Natalya était assise au pied de son lit, les jambes repliées contre sa poitrine et les bras enroulés autour. Sa tête était enfouie entre ses genoux, et étouffait ses pleurs qui secouaient son corps. Ivan fut effaré en remarquant les bleus et les plaies qu'elle avait sur les mains. Il s'assit à côté d'elle et l'attira dans ses bras, la sentant se raidir à son toucher.
« Nata… Qu'est-ce qui s'est passé ? Qui t'a frappé ?
- Vanya… Ça fait trois jours que tu es parti…
- Je sais… Pardonne-moi, j'ai eu énormément de choses à faire à Petrograd. Raconte-moi, мой солнечный луч*.
- C'est un monsieur qui donne des cours de danse pour le Bolchoï.** Il m'a dit qu'on lui avait parlé de moi, que je dansais très bien, que je pouvais participer à des concours de grand prestige et partir en Europe, il… Il voulait me voir et… Voir comment je dansais…
Un nouveau sanglot lui brisa la voix. Ivan la serra un peu plus contre lui pour l'encourager à continuer.
- Alors il… Je suis venue avant-hier danser devant lui. Il m'a dit de revenir le lendemain à quinze heures pile. Sauf que Katya a eu besoin de moi, je suis arrivée en retard, il s'est énervé, il m'a dit que j'étais qu'une femme, que je devais faire ce qu'il me disait, arriver à l'heure et me soumettre… Et… Il…
- Il t'a frappé.
- Pas seulement… »
C'est là qu'Ivan le remarqua. A moitié caché sous le lit. Il aurait préféré ne jamais le voir : Un pot, rempli à ras bord de tissus ensanglantés. Puis de la morphine. Et deux aiguilles à coudre. Ivan sentit un haut-le-cœur le projeter légèrement en avant, mit sa main sur sa bouche pour retenir un vomissement écœuré en comprenait ce qu'elle avait essayé de faire.
S'avorter. Toute seule.
« Il t'a violée.
- Oui mais je me suis débarrassée du bébé ! S'exclama précipitamment sa sœur en voyant l'énervement qui montait en puissance chez son frère, comme si une aura maléfique s'élevait dans son dos. Ivan était effrayant quand il s'énervait. Même pour Natalya. Et ne fais rien ! Ne dit rien de ce que tu viens de voir !
- Tu plaisantes ou quoi ? Il doit payer pour ce qu'il t'a fait !
- Non ! Il doit se marier avec Katya à la fin du mois et je ne veux pas la déshonorer… Vous déshonorer tous les deux…
- Ah parce que c'est Sadik Adnan qui t'a fait ça ?! »
Ivan nageait en plein délire. Pour lui, la santé de sa sœur comptait énormément plus que l'honneur de sa famille. Il étouffait dans ce pays, sous ce système qui se servait d'eux, abusait d'eux et les laissait pourrir lorsqu'ils devenaient inutiles. Katyusha se mourait au travail, Natalya était maintenant brisée et Ivan allait finir par devenir fou s'il restait encore une seconde de plus dans ce fichu pays. Il sentit la main de Natalya serrer la sienne, il se tourna vers elle en se forçant à sourire, se montrer rassurant et protecteur comme toujours. Mais qu'est-ce que c'était dur…
« Qu'est-ce que tu m'as rapporté ? Murmura la jeune fille, même si ses yeux ne s'illuminaient plus.
- Des livres américains. Je les ai sauvés avant que les camarades les brûlent.
- Qui, cette fois ?
- Walt Whitman.***
Elle sourit légèrement, s'appuyant contre le bord du lit et fermant les yeux.
- Lis-le moi…
- Je croyais que tu ne parlais pas anglais.
- Je ne le parle pas, je veux juste entendre ta voix…
- Tout ce que tu voudras. »
Il fit un aller-retour entre la cuisine et la chambre, sentant ses jambes un peu plus lourdes à chaque pas. Il se sentait impuissant face à sa détresse, et la mort à petit feu de ses deux sœurs, ses deux joyaux. C'est à ce moment qu'il prit la décision de partir d'ici, s'installer en Europe, devenir riche et revenir les chercher. Qu'elles se marient avec des hommes biens, riches ou pauvres qu'est-ce que ça peut faire, tant que ce sera des hommes qui les rendront heureuses.
Il revint ensuite s'asseoir avec elle sur le parquet. Il avait un peu mal au dos, à force, mais il était très mal placé pour se plaindre. Il ouvrit le recueil au hasard, et lut avec sa voix la plus fluide possible, malgré quelques hésitations. Son anglais n'étant pas aussi travaillé que son français.
« I am satisfied… I see, dance, laugh, sing.
As God comes a loving bedfellow and sleeps at my side all night and close on the peep of the day,
And leaves for me baskets covered with white towels bulging the house with their plenty,
Shall I postpone my acceptation and realization and scream at my eyes,
That they turn from gazing after and down the road,
And forthwith cipher and show me to a cent,
Exactly the contents of one, and exactly the contents of two, and which is ahead ?
Trippers and askers surround me,
People I meet… the effect upon me of my early life… of the ward and city I live in… of the nation,
The latest news… discoveries, inventions, societies… authors old and new,
My dinner, dress, associates, looks, business, compliments, dues,
The real or fancied indifference of this man I love,
The sickness of one of my folks - or of myself… ill-doing… or loss or lack of money… or depressions or exaltations,
They come to me days and nights and go from me again,
But they are not the Me myself.
- C'est vraiment joli… Qu'est-ce que ça raconte ? Murmura Natalya.
- C'est l'histoire de gens qui s'aiment, répondit simplement Ivan, ayant la flemme d'expliquer toutes les subtilités du texte.
- Qui s'aiment comme toi, moi et Katya ?
- Non, c'est un homme qui est amoureux d'un autre homme.
- Ils sont vraiment étranges, les américains… »
Les deux sourirent légèrement et échangèrent un regard. Natalya ramassa le recueil de poèmes que son frère avait posé par terre, le feuilletant, lisant en diagonale, l'air perdue, ne sachant pas dans quel sens déchiffrer cette langue qu'elle ne maîtrisait pas et ce qu'elle signifiait.
« Je peux le garder ?
- Oui mais fais attention, c'est mal vu d'avoir des œuvres américaines et interdit de lire celles qui abordent de tels thèmes.
- Oui, promis. »
Il l'aida à remonter dans son lit, la berça, la veilla comme une petite fille jusqu'à ce qu'elle se couche.
Le jour qui suivit, il exposa son plan à Natalya. Son plan de départ en Europe, la richesse qu'il allait accumuler là-bas et la vie de rêve qu'ils auront. Que c'est pas grave si elle ne comprenait pas les autres langues, ils auront tout le temps du monde pour qu'il les lui enseigne. Il lui apprendra le français, elle dansera à Paris et elle sera la plus belle, il lui apprendra l'anglais, il l'emmènera à Londres et lui fera boire le thé comme les aristocrates de là-bas.
Il ne revint pas le lendemain matin. Il avait pris un train. Partant de Moscou, avec une escale à Mianyan – où il avait rencontré Yao. Il était arrivé en Inde et avait pris un autre train, jusqu'en Europe, puis jusqu'en Allemagne.
Il avait travaillé dans cette usine, il s'était appauvri et rendu malade dans la fumée et la sueur et ses rêves étaient tombés comme des cartes.
Il la haïssait, cette Europe. Il se haïssait d'avoir menti, d'avoir fait tant de promesses merveilleuses à ses sœurs qu'il était incapable de tenir. Il se haïssait d'être aussi naïf, d'avoir cru à l'Eldorado. Il haïssait Yao qui l'avait manipulé et oppressé, il haïssait Gilbert de les avoir abandonné, d'avoir été trop faible pour supporter leurs destinées.
Ce soir-là de décembre 1877, il prit une bouteille de vodka et rejoignit Alfred à son bar habituel. Il haïssait trop.
Il avait terriblement besoin de voir la seule chose qu'il aimait.
* : Mon rayon de soleil
** : Le Bolchoï est un prestigieux théâtre de danse russe
*** : Un poète et écrivain américain du XIXe siècle
Avertissement : Prochain chapitre, on passe en rating M 8D
