Chapitre 7 : Ah la famille…
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Sôji boudait, et Kondo tapotait sur la tête de son disciple en riant. Le jeune homme aux yeux verts se trouvait entre sa sœur et son maître et à une distance respectable d'Hijikata qu'il fusillait du regard, ne lui pardonnant pas d'avoir autrefois violé l'intimité de sa sœur et s'être ainsi joué d'elle. Sa rancune à l'égard de cet homme venait encore d'augmenter d'un cran, et le pire dans tout ça, c'est que sa si gentille aînée ne lui en tenait pas rigueur, alors que si ça avait été lui à l'époque, Sôji le savait, Mitsu l'aurait sans doute giflé :
« Quelle histoire quand même, pensa Kondo. Mais en même temps, cela ne m'étonne pas de la part de Toshi.
- Je ne ferai jamais une chose pareille, plaida Hijikata pour sauver sa peau et qui bien sûr ne se souvenait en rien du dit épisode.
- Grande soeur, railla Okita, comment peux-tu rester si calme ? Ce salop s'est fichu de toi.
- Ne sois pas vulgaire Sôjirô, le réprimanda légèrement Mitsu.
- C'est que Sôji a son petit caractère, ricana Kondo tout en continuant de lui tapoter la tête comme on le fait à une enfant.
- Arrêtez de me traiter comme un enfant. Kondo-san, grande sœur, mais vous ne vous rendez même pas compte de la situation. Ce vil renard, cet homme de la pire espèce a osé écouter les confidences de ma sœur sur ses difficultés intimes avec son mari. C'est exactement comme s'il l'avait violée. »
Et c'était effectivement le cas. Autrefois, alors que Mitsu Okita n'était qu'une jeune mariée encore chaste et effrayée par les rapports intimes que lui incombait son statut d'épouse, la jeune femme qui sortait tout juste de l'enfance avait voulu croire en un phénomène folklorique. Elle était allée au bord de la rivière, avait jeté une piécette d'une grande valeur en guise de paiement et avait supplié le courant d'eau de lui donner une parole encourageante ¹. Cette histoire enchanteresse qu'elle racontait jadis à son petit frère, elle n'aurait jamais cru qu'elle était réelle. Quelle joie avait été la sienne quand elle entendit le doux et grave ronronnement de la rivière qui lui avait répondue :
« Ne sois point effrayée mon enfant, tes réactions sont normales, mais ta beauté et ton sourire suffiront à charmer ton époux qui, j'en suis sûr, saura te guider convenablement sur cette voie, répéta une fois de plus l'aînée de la famille Okita
- Ce genre de discours charmeur est du Toshi tout craché.
- Chaque fois que j'entends cette phrase, j'ai encore plus envie de lui sauter à la gorge, persifla encore le plus jeune.
- Ce n'est pas possible, se défendit le pauvre amnésique. Vous voyez bien que je ne suis pas très malin, jamais je n'aurai fait une mauvaise blague de ce genre.
- Pourtant Hijikata-kun, c'était bien toi, caché derrière un arbre, qui m'a susurrée ces paroles. Mais je suis la seule à blâmer. Comment, à mon âge, ai-je pu croire qu'une telle histoire pouvait être vraie ?
- Mais, Mitsu-dono, se demanda alors le capitaine du Shinsengumi, comment avez-vous deviné que Toshi se cachait derrière tout cela ?
- En fait, comme j'y croyais vraiment, il n'a pas su se retenir et il s'est effondré de rire, le démasquant. Par la suite il m'a affirmée qu'il s'était installé là pour s'assoupir un peu quand il m'a vue arriver et puis… »
La jeune femme cessa ses explications, une nouvelle aura noire était en train de se dégager de son jeune frère, identique à celle qui s'évaporait de lui quelques temps auparavant. Kondo crut voir les yeux de son jeune disciple aussi rouge que le sang, lui faisant davantage ressembler à un démon, lui donnant une allure encore plus effrayante que celle d'un rasetsu :
« Sô… Sôji ? osa demander le capitaine du Shinsengumi.
- Cette fois c'est sûr, dit Okita qui avait repris sa voix peu rassurante. JE VAIS LE BUTER. »
Le capitaine de la première division avait dit ça en se levant et en dégainant son katana tout en même temps que son pied alla se poser sur la table basse autour de laquelle ils étaient tous réunis. Mitsu Okita eut un mouvement de recul, stupéfiée autant par l'aura menaçante qui se dégageait de son petit frère mais aussi par ses propos et son attitude, ne reconnaissant plus le petit garçon qu'elle avait jadis élevé. Une larme coula le long de sa joue et, le remarquant, Kondo tira sur la manche de son élève pour le faire asseoir :
« Sôji, pas de ça devant les dames
- A moi, gémit Hijikata avant de s'enfuir à toute enjambée de la maisonnée.
- Et en plus tu as fait fuir Toshi.
- Reviens ici, espèce de lâche, grogna encore Okita à l'égard de son supérieur.
- Sôjirô, ne mets pas tes pieds sur la table, c'est dessus qu'on mange, réprimanda la sœur du jeune capitaine. »
Hijikata profita de l'agitation pour s'enfuir et s'éviter ainsi une mort certaine. C'est que ce jeune démon serait bien capable de le trancher. Mieux valait établir une bonne distance de sécurité. Le vice-capitaine courait mais sans trop savoir où il allait, ne reconnaissant aucunement les lieux. Par mégarde, il heurta une personne, s'excusa mais s'en sentit encore davantage coupable quand il constata que cette personne était aveugle :
« Veuillez me pardonner, je ne faisais pas attention, dit Hijikata en aidant l'homme d'une cinquantaine d'année à se relever.
- Mais, s'interloqua l'aveugle, cette voix, cette odeur, c'est toi Toshi ?
- Euh… Oui, c'est ainsi que tout le monde m'appelle. Toshi ou Hijikata, mais j'avoue que je ne sais pas…
- Ah Toshi, s'exclama alors l'homme aveugle qui alla agripper les épaules du vice-capitaine, que je suis content de te revoir. Enfin, c'est ironique, tu le comprends bien. Hahahaha.
- Euh, excusez-moi, hésita le brun, mais je ne sais pas qui…
- Alors, qu'est-ce que tu me racontes ? Cela fait un moment que je ne t'ai pas vu, tu pourrais envoyer des nouvelles de temps en temps. C'est que je m'inquiète pour toi, moi ?
- Pardonnez-moi, mais je ne vous connais pas, dit Hijikata en s'écartant quelque peu de ce nouvel inconnu qui le collait trop à son goût.
- Hein ! Mais Toshi, serais-tu malade ? Tu ne me reconnais pas ? Moi ? Aurais-je changé à ce point ? J'ai peut-être pris quelques rides avec les années, mais quand même…
- Toshi. »
Hijikata reconnut l'homme au kimono jaune et au hakama brun qui se dirigeait vers lui en faisant des gestes comme pour lui demander de ne pas s'enfuir à nouveau, ce que fit l'homme aux yeux violets qui remarqua que celui que tout le monde appelait Kondo était seul et non en compagnie de ce démon au visage d'ange, Sôji. Le jeune homme aux yeux verts semblait bien être le seul qui en voulait à sa vie, et lui ne comprenait vraiment pas la rancœur qu'il lui portait. Celle-ci semblait si grande qu'Hijikata n'avait osé demander pourquoi tant de haine :
« Oh, mais tu es Kondo-kun, dit l'homme aveugle au capitaine du Shinsengumi.
- Tamejirô-san !
- Kondo-kun, que se passe-t-il, qu'est-il arrivé à mon petit frère ² ?
- Petit frère ? s'exclama Hijikata.
- Euh, c'est une longue histoire, répondit Kondo.
- Dans ce cas, si vous n'êtes pas pressés, venez prendre un thé à la maison. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas vu mon frère, sans mauvais de jeu de mot bien entendu, hahahahaha.
- A ce que je vois, Tamejirô-san n'a pas changé, déduit Kondo tout en regardant le dos courbé par l'âge de l'homme aveugle.
- Kondo-san, demanda Hijikata à l'oreille de son capitaine, qui est cette personne ? Elle est bien étrange.
- Toshi, je te rappelle que nous sommes sur les terres où tu as grandi. Cet homme est ton grand frère. Tu ne t'en souviens pas, même un petit peu ?
- Non, je regrette.
- Suivons-le, peut-être que la maison de ton enfance t'aidera.
- Et, il est où l'autre qui nous accompagnait. J'espère qu'il ne va pas sauter d'un buisson pour m'égorger, je l'en sens capable, il n'a pas l'air de me porter dans son cœur.
- Ah, ne t'en fais pas pour Sôji. Juste après que tu ne sois parti, les enfants de Mitsu-dono sont arrivés, et donc il en profite pour jouer avec eux et profiter un peu de sa famille. Laissons-le.
- Les enfants de Mitsu-dono ? Ca veut donc dire mes enfants !
- Mais non ! »
Hijikata croyait encore qu'il avait germé ses graines ici et là. Et il fut bien difficile pour Kondo d'expliquer à ce pauvre amnésique qui ne captait plus rien à la vie qu'aucune de ses pousses n'avaient donné le jour à quoi que ce soit. Finissant par trouver les mots justes, le brun en fut quelque peu déçu. Avoir des enfants lui aurait donné une bonne excuse pour ne plus avoir à revenir dans cet antre d'hommes sauvages que tout le monde appelait le "Shit sans gouine". Probablement pour ça qu'il n'y avait pas de femme !
Les trois hommes entrèrent dans ce qui semblait être une propriété. Sans doute devait-il s'agir du domicile de l'aveugle qui les incitait toujours le suivre. Dans le jardin, des bambous étaient plantés dans la terre, et le brun pensa que celui qui s'occupait de ce jardin avait un manque cruel de goût. Quelle idée que de semer pareilles mochetés qui devaient bien faire de l'ombre aux jolies fleurs ³ :
« Nous y voilà, dit l'aveugle. Asseyez-vous, je vais vous faire du thé.
- Faire du thé ? Mais comment allez-vous faire si vous n'y voyez pas ?
- Toshi, cesse de te moquer de moi, tu veux ? gronda légèrement l'aîné des trois avant de s'éclipser quelques instants
- Kondo-san. Dîtes-moi, je vous en prie. Quel lien ai-je exactement avec cet homme ?
- C'est ton frère aîné, Tamejirô Hijikata. Tu l'appelles Grand frère et tu le respectes. Il est aveugle de naissance mais sa cécité n'est pas un problème, du moins pour lui. Et ici, c'est la maison où tu as grandi. Ca ne te rappelle vraiment rien ?
- Non, répondit le brun en examinant la pièce.
- Prends ton temps pour observer chaque détail.
- Ah Toshi, dit Tamejirô en revenant avec le thé. On m'a dit que les bambous que tu as plantés dans le jardin embellissent plus que jamais. C'est forcément le signe que tu as réalisé ton rêve. Tu es devenu un samourai.
- Un samourai ? Oui, je veux devenir un samourai, répéta Hijikata.
- C'est bien, continue comme ça Toshi, l'encouragea Kondo.
- Ah, cela fait si longtemps que je ne t'avais pas vu, toujours sans mauvais jeu de mot héhé, ricana le plus âgé.
- Vous n'avez pas changé Tamejirô-san. Mais je tiens à vous prévenir d'une chose, Toshi est…
- Que de souvenirs qui me reviennent en mémoire, le coupa l'aveugle à présent pris dans une profonde nostalgie. Ah Toshi, tu te souviens la première fois que je t'ai emmené à Yoshiwara * ? Combien de temps tu es resté là, indécis devant celle que tu allais choisir.
- Euh, Tamejirô-san, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de parler de telles choses à Toshi, réagit immédiatement Kondo qui avait vu la mimique choquée de son ami.
- Je m'en étais déjà fait deux alors que tu étais encore devant cette grille, à les examiner des pieds à la tête. Mais bon, j'ai dû te pousser un peu, sinon tu serais encore puceau mon cher frère.
- Moi ? Aller aux putes ? s'indigna Hijikata choqué. Alors que j'avais déjà des relations avec d'autres femmes ! Mais quel genre d'homme j'étais ?
- Toshi, tu es sûr que tout va bien, commença enfin à réaliser son frère. Tu m'as l'air bien étrange depuis tout à l'heure ?
- C'est ce que j'essaie de vous dire Tamejirô-san, s'exaspéra Kondo.
- Tu as fait quelque chose dont tu n'es pas fier ? demanda l'aîné. Tu peux tout me dire, tu sais.
- J'ai embrassé un homme. »
Hijikata avait répondu ça de but en blanc, sans même réfléchir. Peut-être que son cerveau ne rapportait pas seulement une absence de mémoire mais également une perte de ses facultés cognitives. Toujours est-il que cette déclaration établit un silence absolu entre les trois hommes. Même le bavard Tamejirô en avait le bec cloué et le corps figé. Son cadet ajouta :
« Et j'ai trouvé ça plutôt agréable. »
Cela ne fit qu'accentuer le mutisme des autres hommes de la pièce. Une mouche vola entre eux, laissant entendre le bruit de son battement d'aile pendant quelques secondes, puis ce fut au tour de Tamejirô d'entrer dans ses gonds de la même manière qu'Okita. Se relevant d'un coup, un pied sur la table, renversant les tasses de thé qui s'écoulèrent sur les tatamis, des flammes dignes de l'enfer apparaissant dans ses yeux aveugles, il hurla à l'attention de son frère cadet :
« Tu as embrassé un homme ! Toshi, tu es indigne d'être mon frère.
- Quelle apparence démoniaque, ils sont bien de la même famille, constata Kondo. »
Ce changement brutal de comportement n'impressionna nullement le capitaine du Shinsengumi, lui qui était habitué à des réactions similaires venant de son ami quand il était dans son état normal. Kondo crut voir Toshizô à la place de Tamejirô, les rides et les cheveux grisonnants en plus, une réplique parfaite du vice-capitaine quand il passe en mode démon :
« Toshi, je vais te tuer pour laver l'honneur de cette famille, proféra le démon aveugle, et après je vais me tuer.
- Mais c'est quoi cette envie qu'ils ont tous de vouloir me tuer et après de se suicider. C'est immoral tout ça, dit Hijikata.
- Attendez Tamejirô-san, s'interposa Kondo qui n'avait quand même pas envie que l'on massacre son précieux bras droit, c'est un malentendu. La personne que Toshi a embrassé était déguisé et…
- Un travesti ? C'est encore pire Toshi. Toi qui savais si bien reconnaître une femme rien qu'à son odeur, comment as-tu pu te tromper ? Tu es tombé bien bas. Et puisque je n'ai pas de sabre, je vais t'abattre avec mon shamisen.
- Quoique, peut-être qu'un bon coup de shamisen sur la tête te rendra la mémoire, suggéra Kondo comme pour encourager son ami dans cette épreuve.
- Kondo-san, je croyais que vous étiez contre ce genre de méthode violente.
- Je ne sais plus où me donner de la tête, Toshi, avoua Kondo de plus en plus déprimé par la situation actuelle.
- Alors pourquoi ne pas donner votre tête en offrande à ce shamisen qui est sur le point de s'écraser sur la mienne, plaida Hijikata paniqué par l'instrument à cordes que son frère levait afin de lui donner plus d'impact.
- Adieu mon frère, dit Tamejirô incontrôlable.
- Un objet qui fait de la si belle musique, ne vous en servez pas à des desseins si vils, tenta de se défendre Hijikata.
- Hum, réfléchit un instant l'aveugle, certes, comme tu restes mon frère, ta mort sera honorable. Je ne sais pas me servir d'une arme. Mais puisque tu tenais tant que ça à devenir un samourai, meurs en tant que tel. Fais-toi le seppuku.
- Pas question !
- Tamejirô-san, Toshi s'est trompé. C'est une femme qu'il a embrassée, une mignonne demoiselle qui se déguise en garçon pour sa sécurité. Elle s'appelle Chizuru. Toshi a reçu un sérieux coup sur la tête, il ne sait plus ce qu'il raconte, mais il n'a en rien déshonoré le nom des Hijikata, je vous le jure. Accordez-lui sa grâce. »
Ces mots semblèrent quelque peu calmer la fureur de l'aîné de la famille Hijikata. Sa main frottant son menton mal rasé, il finit par demander au capitaine du Shinsengumi :
« Kondo-kun, pourquoi ne pas m'avoir dit que Toshi avait reçu un coup sur la tête ?
- Vous ne m'en avez pas laissé le temps, Tamejirô-san, répondit Kondo avec une goutte derrière la tête.
- Toshi, j'ai la solution pour te guérir. Allez viens petit frère, je t'emmène à Yoshiwara.
- Hein ! s'exclama Hijikata, mais…
- Euh Tamejirô-san, je ne suis pas sûr que…
- Mais si, insista l'aveugle en tirant sur le bras de son cadet. »
Tamejirô s'entêtait à vouloir entraîner Toshizô vers la sortie tandis que Kondo tenait son autre bras pour le retenir, donnant au final un pauvre Hijikata complètement étiré de chaque coté, persuadé que ses membres étaient sur le point de se détacher de son corps.
Puis, la porte de la demeure s'ouvrit, et le brun crut que le ciel venait de lui envoyer quelqu'un venait pour le sauver… Au lieu de ça, sa douleur s'accentua en même temps que ses maigres espoirs s'envolèrent quand il reconnut la personne qui s'infiltra dans la maisonnée. Pas un démon maintenant mais deux dans la même pièce et qui voulait sa peau. Hijikata adressa une prière, persuadé que son heure avait sonné.
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¹ Il n'existe pas un tel folklore au Japon, c'est moi qui l'aie inventé pour la fic.
² Tamejirô Hijikata, né en mille huit cent douze et décédé en mille huit cent quatre vingt trois, était le frère aîné d'Hijikata, le premier fils de la famille (je rappelle pour ceux qui ne le savent pas que Toshizô était le petit dernier de six enfants). Mais comme il est né aveugle, ce n'était pas lui l'héritier de la famille. Les sources disent cependant que sa cécité ne l'a jamais handicapé, qu'il était un bon vivant, que c'est un peu lui qui a fait aimer les femmes à Toshizô, et qu'il jouait du shamisen pour gagner sa vie.
³ J'ai lu dans certaines sources et dans un manga sur le Shinsengumi que quand il était jeune, Hijikata avait planté des bambous dans son jardin, parce c'est ce que faisaient les samourai.
* Yoshiwara est le quartier des plaisirs d'Edo, comme Shimabara à Kyoto.
