Frédéric
Être un Weasley, c'est être une copie.
Et ce n'est certainement pas James, Albus, Lily ou Molly qui me contrediront. Aucuns d'eux, cependant, n'atteint le niveau où j'exerce. Aucuns d'eux n'est devenu le jumeau de son père. C'est un rôle que j'exerce depuis longtemps à un point où je n'ai plus vraiment de parents. Je n'ai jamais vraiment eu de père et j'ai perdu ma mère lorsqu'elle a compris ce que je faisais.
J'ai Rox, ma sœur et elle est tout ce que j'ai, tout ce qui importe.
Mon père… Mon père, je ne sais pas si je l'aime. Il fait de moi une autre personne, il me transforme en son frère, en celui qui a porté mon nom avant moi. Il est là et pourtant, il est absent. La plupart du temps, je ressens de la pitié pour lui, ou du moins est-ce plus facile de le penser. Sans doute, quand j'étais petit, je devais l'aimer, quand je l'appelais encore Papa. Je ne l'ai plus fait depuis des années. Depuis que j'ai fini par remarquer le voile du rêve se déchirer dans ses yeux pour faire place à la souffrance la plus inouïe. Depuis ce jour, je n'ai plus jamais prononcé le mot "Papa"… Ce n'est pas facile, vous savez, tourner les phrases de telle manière à ce que ce mot n'y soit jamais. Au début, je me réconfortais en pensant qu'il s'agissait d'un jeu, d'un jeu tout bête, mais ça faisait tout de même mal. Il a fallu du temps pour que ça ne me touche plus, pour ne plus ressentir cette douleur persistante au fond de moi.
Il n'y a plus que, parfois, un serrement de cœur, lorsque je réfléchis à ce que je fais, une amertume qui me monte à la gorge. Je repousse le sentiment et je continue à avancer.
Lorsque je raconte mes bêtises de Poudlard (quasiment toutes inventées), je vois ses yeux pétiller si fort, et, d'une curieuse manière, bien qu'il soit terriblement éloigné de moi, ce n'est qu'à ce moment que j'ai l'impression d'avoir un père. Mais il n'est pas présent, il est en 1996 ou avant et il écoute ce qu'a fait l'autre Fred, le seul Fred.
Ma mère, ma mère, c'est différent. Elle et mon père ont toujours agi en couple séparé ayant chacun leur enfant. Mon père m'a eu, ma mère a eu Rox. Je n'ai appris à la connaître qu'assez tard, et je n'ai su la vérité qu'après cela, lorsqu'une de ses vieilles amies m'a confié qu'elle était sortie avec mon oncle. C'est à peu près a cette époque qu'elle a compris ce que mon père me faisait, ou plutôt ce que je faisais pour lui. À partir de ce moment, elle n'a plus jamais osé me regarder dans les yeux. Il y a de brefs contacts visuels parfois, mais si rapides et si involontaires que c'est presque comme s'ils n'existaient pas. Il y a quelques mois, elle était tout de même entrée dans ma chambre alors que je lisais allongé sur mon lit. Je l'avais regardé, étonné, tandis que, les yeux rivés sur le sol, elle avait murmuré :
« Ne fais pas ça.
-Quoi ? avais-je demandé, sachant de quoi elle parlait.
-Ne fais pas ça. »
Une seconde plus tard, elle était dehors et j'en étais content. Il commençait à monter en moi une rage peu commune, quelque chose que je n'avais jamais ressenti. En somme, tous les deux m'avaient volé mon enfance, ma vie. Même mon prénom ne m'appartenait pas, allant à un mort. Il m'a dépossédé de tout, je ne suis qu'un réceptacle à l'âme d'un autre, et elle, ma mère, elle l'a laissé faire ça, alors qu'elle aurait dû me protéger. Et je m'en suis remis. Jour après jour, j'ai permis à cette situation de me toucher de moins en moins. Je ne pensais pas, je ne pensais plus. Enfin, après cela, j'ai eu une sœur.
Je n'avais jamais vraiment fait attention à Roxanne, elle était avec ma mère et c'était tout ce que j'avais vu, elle n'avait été jusque là qu'une petite chose ennuyeuse qui bourdonnait dans les parages. Et puis, à un dîner quelques jours avant mon admission à Poudlard, mon père a dit quelque chose et j'ai brusquement compris que, s'il m'avait totalement réinventé, dans son monde, Roxanne n'existait même pas. Je l'ai regardé, peut-être pour la première fois et j'ai vu dans ses yeux une douleur différente de la mienne et pourtant identique. J'ai eu un véritable coup de foudre pour elle.
Je n'en ai que haï nos parents davantage. Même si je n'aurais pas cru cela possible.
Maintenant, je ne ressens pour eux que de la pitié et du dégoût.
À l'école, au moins, nous sommes à l'abri d'eux. Survivre aux vacances est toujours un challenge, mais, en nous appuyant l'un sur l'autre, nous y parvenons. C'est elle et moi contre le monde.
James appelle ce dont nous souffrons le syndrome Weasley ». D'une certaine façon, savoir que je n'étais pas seul, que les autres se débattaient avec leurs propres problèmes, m'a réconforté.
Quand j'y pense, j'ai envie de demander à mon père si l'autre moi était égoïste...
