Bonjour/Bonsoir !

De retour pour un chapitre 6, que, pour être honnête, j'ai eu un petit peu de mal à écrire. Et pourtant, je suis super excitée à l'idée de le publier parce qu'il s'agit d'une nouvelle étape dans les aventures de Lance McClain. De plus, vous rencontrerez de nouveaux personnages...

Bref, trêve de babillages inutiles, et passons au coeur du sujet :
Sur ce, bonne lecture !


CHAPITRE 6

Affalé sur mon lit, je scrollais sur mon téléphone portable le fil d'actualité Facebook de mon compte, sans pour autant m'intéresser réellement aux publications que partageaient mes amis. À vrai dire, mon attention était entièrement portée vers ma fenêtre. Je tentai de guetter le bruit familier du moteur de ma Jeep, en dépit du fracas de la pluie contre le toit de la maison. Je pensais vainement pouvoir y déceler son rugissement tapageur. Quel fut ma déception lorsque je constatai, alors je me rendais pour la énième fois à la fenêtre de ma chambre, que ma voiture, soudain, était là.

J'aurais aimé échapper à la journée du lendemain. Ce vendredi se révéla d'ailleurs à la hauteur de mes réticences. Il y eut, bien sûr, une flopée de commentaires sur mon altercation avec Steve O'Neill, et beaucoup de remarques sur mes hématomes, bien qu'ils fussent – miraculeusement – déjà presque estompés. Nyma profita de l'occasion pour d'autant plus jouer la copine folle d'inquiétude, et Florona se fit un malin plaisir à colporter l'histoire dans tout le lycée, se félicitant elle-même d'avoir quitté un goujat comme Steve. Je fus tout de même surpris de constater que Keith ne fut en aucun cas énoncé dans les racontars. Mais cela n'empêcha pas Nadia de me bombarder de question à propos de notre déjeuner en tête-à-tête. Elle prenait un peu trop à cœur notre relation à mon gout. Au moins, c'était la seule qui ne semblait pas désapprouver le fait que je puisse fréquenter un Takashi.

Pour ce qui était de mon éventuelle punition pour avoir fait preuve de violence dans l'enceinte d'un établissement scolaire, j'eu beaucoup de chance. Aussi surprenant que cela puisse paraître, mon professeur de sport, ainsi que le proviseur, avaient estimé que j'étais, en effet, la principale victime dans l'histoire. Steve, lui, fut expulser de l'établissement, le temps qu'un conseil disciplinaire soit organisé. Entre son possible renvoi et le fait que tous les autres élèves du bahut se mettent à lui casser du sucre dans le dos, je commençai à avoir un peu de peine pour lui. Même s'il méritait amplement de se faire punir pour avoir attenté à ma vie – deux fois en plus !

Pour ce qui était de Veronica, je lui avais tout de suite fait comprendre qu'il était inutile d'en faire tout un fromage, et qu'il n'y avait aucune nécessité d'en avertir maman. Par chance, elle prit en compte mes dires. Nous n'avions tous les deux aucune envie de faire face à notre mère hystérique.

- Alors, qu'est-ce que te voulait Keith Takashi ? me demanda Nadia.

Elle me sortit de mes pensées, alors que j'avais les yeux fixés sur la pomme posée sur mon plateau. Elle avait un air complice collé à la figure. Au moins, elle se portait beaucoup mieux que les jours précédents, malgré les absences répétées de Ryan.

- Aucune idée, répondis-je, sincère. Il ne me l'a pas vraiment dit.

- Tu avais l'air sacrément en rogne, insista-t-elle.

- Ah bon ? éludai-je.

- Tu sais, c'est la première fois que je le voyais s'asseoir avec quelqu'un qui n'est pas de sa famille. Bizarre, n'est-ce pas ?

Je pouvais voir, dans le fond de son regard, et dans l'expression qu'elle arborait, où elle voulait en venir. Elle se doutait de ce qui semblait se passer entre Keith et moi. Mal à l'aise, car non encore certain de la réelle signification de tout ce manège avec mon camarade de science, je décidai de ne pas approfondir la conversation.

- En effet, me contentai-je de répondre.

Ma retenue eut le don de l'agacer, mais elle n'insista pas d'avantage. Toute cette conversation eu pour effet de recentrer mes réflexions sur Keith.

Le pire fut que je le guettai quand même, alors que je savais pertinemment qu'il ne viendrait pas. Quand j'étais entré dans la cafétéria avec Rolo et Nyma, je ne m'étais empêché de regarder sa table, où Allura, Romelle et Bandor discutaient, les uns penchés vers les autres. Pas plus que je ne pus empêcher la morosité de me submerger lorsque je compris que j'ignorais combien de temps se passerait avant que je ne le revisse.

Dans mon groupe habituel, tout le monde parlait des projets du lendemain. Rolo avait retrouvé son entrain, extrêmement confiant dans les services météorologiques locaux qui avaient promis du soleil. Je n'y croirais que quand je l'aurais vu. Mais le temps s'était réchauffé, presque une dizaine de degrés. La sortie ne serait peut-être pas totalement nulle.


Ce soir-là au dîner, Veronica parut ravi de mon excursion à La Push. Elle connaissait d'ailleurs le nom de tous ceux qui seraient de la partie, y compris les équipiers de football de Rolo qu'il s'était permis d'incruster. Le pire fut qu'elle connaissait également qui était leurs parents, et très certainement leurs grands-parents. Tout le monde connaissait tout le monde à Volthrone. Ce manque d'anonymat eu le don de provoquer en moi un sentiment d'étouffement. Au moins, elle approuvait. Un instant je me demandai si elle serait aussi favorable à mon projet de me rendre à Seattle en compagnie de Keith Takashi. Non que j'eusse l'attention de l'en avertir.

- Ver, demandai-je d'un air décontracté, tu connais un coin qui s'appelle… Goat Rocks, un truc dans le genre ? Je crois que c'est au sud du mont Rainier.

- Oui. Pourquoi ?

Je haussai les épaules.

- Des gens parlaient d'y aller camper.

- Ce n'est pas l'endroit idéal. Il y a trop d'ours. On y va en général que pour la saison de chasse.

- Oh, j'ai sans doute mal compris.

J'avais espéré m'offrir une grasse matinée mais, le samedi, une luminosité inhabituelle me réveilla. J'ouvris les yeux sur une clarté jaune qui illuminait mes carreaux. Incroyable ! Je me précipitai à la fenêtre pour vérifier. Je ne rêvais pas – le soleil brillait. Certes trop bas dans le ciel, pourtant c'était bien lui. Des nuages bordaient l'horizon, mais laissaient place à une grande tâche bleue au milieu. Je traînassai aussi longtemps que possible devant ma vitre, me régalant du spectacle, craignant qu'il ne s'effaçât si je m'éloignais.

Chez Jones – « Le régal des spécialités locales » – se trouvait au centre de la ville. À présent, je me rappelais y avoir déjà mangé plus jeune avec Phil et Veronica. Sur le parking, je me garai à côté de la Suburban de Rolo et de la Sentra de Nyma. Je remarquai tout de suite Nadia qui discutait joyeusement avec deux garçons arborant la fameuse veste – clichée – du footballer représentant son équipe. Si je me rappelai bien, ils s'appelaient Ben et Conner. Nyma était, elle, en compagnie de Florona et d'Ina, cette dernière semblait d'ailleurs ennuyée par toute cette situation. Un peu plus loin, trois autres garçons et une fille flanquée de nombreux piercings – elle me faisait penser à la secrétaire du lycée – étaient en pleine conversation avec Rolo. À peine descendis-je de ma Jeep que je croisai leurs regards mauvais. Il me fallut une seconde pour constater qu'il s'agissait là du groupe d'ami habituel de Steve.

Ça promettait donc d'être un de ces jours sans. Rolo, voyant certainement mon désarroi, se dirigea vers moi.

- Lance ! me salua-t-il, puis plus bas. Désolé, je sais qu'après tout ce qui s'est passé ce n'est pas forcément le genre de personne que tu aurais aimé voir mais… Ce sont aussi des amis de Florona, et j'avais déjà accepté qu'ils viennent…

- Ne t'en fais pas Rolo, le rassurai-je.

Il me servit un sourire contrit. Au même moment, Nyma se dirigea vers nous, délaissant Florona qui tentai de capter l'attention d'Ina avec son babillage habituel. Pendant un instant, j'hésitai à porter secours à la petite blonde.

- Lance, tu es venu ! s'exclama-t-elle, ravie.

- On dirait bien, répondis-je.

- Nous n'attendons plus que Lee et Samantha (je ne savais pas de qu'il s'agissait) … à moins que tu ais invité quelqu'un.

- Non, affirmai-je avec aplomb en croisant les doigts pour que ce mensonge ne me revienne pas en pleine figure.

Et aussi pour qu'un miracle se produise et que Keith apparaisse.

- Tu monteras avec nous dans la voiture de Rolo ? me proposa Nyma, visiblement satisfaite par ma réponse. C'est ça ou le minibus de la mère de Lee.

- Bien sûr.

Un sourire s'épanouit sur ses lèvres. Il était tellement facile de lui faire plaisir. Je jetai tout de même un coup d'œil à Rolo. J'espérais ne pas avoir gâché ses plans de drague. Il semblait légèrement dépité. Il n'était malheureusement pas facile de faire plaisir à la fois à Nyma et à Rolo. Heureusement, le nombre joua en ma faveur, et je pus faire en sorte que cette dernière soit assise au côté du conducteur, qui n'était autre que Rolo. Nyma aurait pu montrer un peu plus de joie, mais, au moins, son futur cavalier fut rasséréné.

La Push n'était distante de Volthrone que de vingt-cinq kilomètres. La route était pour l'essentiel bordée de forêts denses et somptueuses et, deux fois, nous croisâmes les méandres de la large rivière Quillayute. Je me réjouis d'avoir la place près de la fenêtre. Nous avions baissé les carreaux – la voiture devenait un peu étouffante, avec autant de personnes à bord – et je tachais d'absorber un maximum de soleil.

J'avais beaucoup fréquenté les plages autour de La Push pendant mes quelques étés à Volthrone, et le croissant long de deux kilomètres de First Beach m'était familier. La vue était toujours aussi époustouflante. Les vagues couleurs acier, même par beau temps, s'abattaient, moutonneuses, sur la côte rocheuse grise. Des îles aux falaises escarpées émergeaient des eaux du port ; leurs sommets étaient découpés en multiples pics et plantés de hauts sapins austères. La plage n'était qu'une mince bande de sable le long de l'eau, vite remplacée par des millions de grandes pierres lisses qui, de loin, paraissaient uniformément ardoise mais qui, de plus près, couvraient toutes les palettes de la roche : ocre foncé, vert océan, lavande, gris-bleu, or terne… La laisse de haute mer était jonchée de bois flotté, énormes troncs blanchis par les vagues salées, certains amalgamés à la lisière de la forêt, d'autres gisant, isolés, juste au-delà de l'atteinte du ressac.

Un vent vif, frais, et chargé de sel soufflait du large. Des pélicans flottaient au gré de la houle tandis que des mouettes blanches et un aigle solitaire tournoyaient au-dessus. Les nuages bordaient toujours le ciel, menaçant de l'envahir à tout moment mais, pour l'instant, le soleil brillait bravement dans son halo bleu.

Nous descendîmes sur la plage derrière Rolo, qui nous conduisit jusqu'à un cercle de rondins apportés par la mer qui avait visiblement déjà servi à abriter des pique-niques comme le nôtre. Un foyer plein de cendres froides en occupait le centre. Ben et Conner allèrent ramasser des branches mortes bien sèches à l'orée de la forêt et eurent tôt fait d'ériger un assemblage en forme de tipi au-dessus des restes noircis des feux de camp précédents.

- As-tu déjà vu brûler un bois flotté ? me demanda Nyma.

J'étais assis sur l'un des troncs décolorés, au côté de Rolo, lequel était lui-même à côté de Nyma. Nadia et Ina était toute deux assises sur leur propre siège improvisé, tandis que Florona avait rejoint son groupe d'amis pas très avenants.

- Non, répondis-je.

Elle jeta un regard complice à Rolo, puis s'agenouilla près du foyer et enflamma une brindille à l'aide d'un briquet. Elle plaça soigneusement son tison au milieu de l'échafaudage.

- Ça va te plaire, commenta Rolo.

- Regarde bien les couleurs, insista Nyma.

Elle incendia une nouvelle branchette et la positionna à côté de la première. Les flammes ne tardèrent pas à lécher le bois.

- Elles sont bleues ! m'écriai-je, stupéfait.

- C'est le sel, m'en informa Nyma. Chouette, non ?

Après avoir installé un troisième brandon là où la flambée n'avait pas encore pris, elle entreprit de s'asseoir à mes côtés, mais Rolo eu le réflexe de capter son attention dans une conversation tout à fait lambda, mais qui eut pour effet de la détourner de son principal objectif. Alors que tous deux étaient pris dans une discussion qui semblait des plus passionnantes – mais à laquelle je n'écoutais rien – moi, je contemplais avec admiration les drôles de flammes vertes et bleues qui montaient vers le ciel.

Au bout d'une demi-heure à discuter, quelques garçons proposèrent une balade aux bassins de marée naturels tout proches. Je me rappelais ces vastes piscines d'eau de mer laissées par le ressac. Enfant, elles m'avaient fasciné. Je fus conforté dans l'idée de les accompagné lorsque je constatai que le groupe d'amis de Florona restait près du foyer. Hors de question de rester avec eux, je n'avais pas envie de subir d'avantage leurs regards dédaigneux. Puis je me rappelai encore la demande de Keith – ne pas m'attirer de problème.

Le trajet n'était pas long, mais perdre de vue le ciel dans les sous-bois m'oppressa. La lumière verte des frondaisons détonnait étrangement avec les rires adolescents qui fusaient, elle était trop glauque et menaçante pour s'harmoniser avec leur badinage de groupe. Je voyais du coin de l'œil Nyma qui avait un peu de mal à suivre le rythme. Mais je laissai tout le loisir à Rolo de jouer les chevaliers servants à son égard. Pour ma part, je suivais distraitement le reste du groupe. Nous finîmes par émerger de ce confinement émeraude et débouchâmes de nouveau sur les rochers de la côte. C'était marée basse, et un chenal s'était formé sur la grève. Le long de ces rives couvertes de galets, des creux d'eau peu profonds, qui ne se vidaient jamais complètement, grouillaient de vie.

Plein d'audace, je me surpris à sauter de rocher en rocher, me perchant périlleusement à leur extrême bord, pour ensuite, et enfin, trouver une pierre à peu près stable dominant l'un des plus grands bassins, et m'y assis tranquillement. J'étais fasciné par l'aquarium naturel qui s'étendait à mes pieds. Les lumineux bouquets d'anémones ondulaient sans fin au gré d'un courant invisible, des coquillages chantournés filaient sur le pourtour de la vasque en cachant les crabes, des étoiles de mer s'agrippaient, immobiles, aux rochers et les unes aux autres tandis qu'une minuscule anguille noire striée de blanc sinuait entre les algues d'un vert éclatant, attendant le retour de la mer. J'étais tout entier au spectacle, à l'exception d'une petite partie de mon cerveau qui s'interrogeait sur ce que Keith était en train de faire, et tentait d'imaginer ce qu'il aurait dit s'il avait été avec moi.

Les autres finirent par avoir faim, et je me relevai habilement pour les suivre.

De retour à First Beach, nous découvrîmes que le groupe que nous y avions laissé s'était agrandi. Nous rapprochant, nous distinguâmes la chevelure d'un noir de jais et les peaux cuivrés de certains adolescents de la Réserve venus bavarder. Je reconnus aussi Ryan, qui parlait avec eux, Nadia sur ses genoux. Je me rappelai alors qu'il avait toujours vécu à la Réserve, et qu'il avait dû nous rejoindre durant notre absence, accompagné de ses propres amis. La nourriture circulait déjà, et les gars se précipitèrent pour réclamer leur part. Nadia avait alors commencé les présentations. Je remarquai qu'à l'entente de mon nom, l'un des jeunes indiens s'était redressé et me regardait, perplexe. Son visage me disait également quelque chose. Nyma m'apporta un sandwich et une canette de coca, que j'acceptai avec chaleur. Je commençai également à avoir la dalle. Tandis que je dévorais mon déjeuner, Ryan énonça, à son tour, le prénom de chacun de ses sept camarades. Je n'en retins que trois : Matthew et Katie – qui aimait se faire appeler Pidge – qui étaient frère et sœur, et qui, différemment aux autres, avaient la peau et les cheveux beaucoup plus clairs. Le troisième s'appelait… Hunk !

- Hunk ! m'exclamai-je, avant même que je ne réfléchisse à ma réaction.

- Lance ! répondit-il à son tour en se levant.

Je l'imitai, tandis qu'il se dirigeait vers moi.

- Mec, ça fait un bail ! ajoutai-je.

Je fus surpris alors qu'il me prit dans ses bras dans une étreinte chaleureuse. Je répondis maladroitement à son accolade, ne m'attendant pas à un tel élan d'affection, et ignorant les œillades intriguées de nos autres camarades. Il me libéra enfin.

- J'avais du mal à croire que tu étais de retour à Volthrone, continua-t-il. Tu as tellement changé ! Je n'étais pas certain que ce fût bien toi.

Je lui servis un grand sourire. Lui aussi avait changé. Ses cheveux noirs avaient beaucoup poussé, dépassant à présent ses épaules. Il les avait en parties retenus grâce à un bandeau orange, dégageant ainsi son visage trahissant quelques rondeurs. Il avait pris un peu de poids par rapport à la dernière fois que je l'avais vu, mais il avait gardé son air avenant et chaleureux. Sa peau brun-roux était belle et soyeuse, ses grands yeux sombres légèrement enfoncé au-dessus des méplats prononcés de ses joues. Il dégageait toujours le même charme qu'il avait à l'époque de notre tendre enfance.

- Je n'ai su que tu venais vivre à Volthrone que lorsque Ver nous a acheté le 4x4 de mon père, m'apprit-il.

- Oh, m'étonnai-je.

Je n'avais, jusque-là, pas fait le rapprochement entre le père d'Hunk, Billy, et l'ami de Phil en question.

- Comment va ton père d'ailleurs ? m'informai-je.

- Ça roule, ria-t-il.

Je compris tout de suite l'insinuation. Billy était, depuis quelques années, en fauteuil roulant. Un accident de voiture apparemment.

- Et tes frères et sœurs ? Raphaël et Rebecca, c'est bien ça ?

- Ils ne sont plus aussi petits et mignons qu'auparavant, répondit-il, d'ici deux ans ils seront aux collèges. J'ai l'impression qu'ils ont déjà commencé leur crise d'adolescence… Et les tiens alors ? Vous êtes tellement nombreux j'ai oublié tous les prénoms, s'excusa-t-il.

- Pas de problème, éludai-je. Luis s'est marié à Lisa, et a eu deux enfants, Nadia et Sylvio. Marco est parti vivre au Brésil pour les affaires, de temps en temps je pars en vacances là-bas, c'est hyper cool ! Rachel, elle, fait ses études en France. Je n'ai pas encore eu l'occasion de lui rendre visite. Et pour Veronica tu es déjà au courant je pense.

- Et ta maman ?

- Elle s'est remarié. C'est pourquoi je viens vivre ici. Histoire qu'elle vive sa vie amoureuse tranquillement.

Je me forçai à lui tendre un grand sourire face à cette dernière remarque. Je n'avais pas envie de montrer que cette situation avait tendance à m'attrister, ni à devoir répondre à d'autres questions sur ce sujet en particulier. Heureusement, il n'eut le temps de demander plus d'information car Nyma s'introduisit dans la conversation :

- Tu es déjà venu à Volthrone, Lance ? demanda-t-elle, curieuse.

- Oui, quelques étés.

- Alors, le 4x4 te plait ? renchaina Hunk.

Il s'assit aux côtés de Katie, qui lisait tranquillement un bouquin sans faire attention à ce qui se déroulait autour d'elle. Je me permis de m'asseoir à mon tour sur le même tronc qu'eux.

- Je l'adore, répondis-je, elle roule comme une jeune fille.

- Oui, à condition de ne pas trop la pousser, s'esclaffa-t-il. J'ai été drôlement content que Ver l'achète. Mon père refusait qu'avec Pidge on bricole une autre voiture tant que nous avions celle-ci qui marchait bien.

La susnommée releva ses yeux de son livre pour les déposer sur nous. Elle avait les pupilles tout aussi sombres que Hunk. Elle devait avoir quatorze, au maximum quinze ans. Sa peau se rapprochait plus de la mienne, que de celle de mon ami d'enfance, et ses cheveux châtain sombre étaient presque aussi longs que ceux d'Allura Altéa. Elle était mignonne, et devait sûrement avoir du succès auprès de la gente masculine de la Réserve. Elle me fixa alors avec intérêt. Mal à l'aise face à son introspection, je retournai vers Hunk.

- Elle n'est pas si lente, répondis-je en parlant de ma voiture.

- Tu as essayé de dépasser le cent ? s'informa-t-il.

- Non.

- Tant mieux, ne t'y risque pas !

Il m'adressa un grand sourire que je ne pus m'empêcher de lui rendre.

- Elle est super en cas de choc, offris-je en guise de défense.

- Un tank n'en viendrait pas à bout, admit une voix féminine.

C'était Katie qui venait de s'adresser à nous. Ou plutôt à moi. Elle continuait de me fixer de ses grands yeux noirs, et ne semblait plus du tout intéressée par son bouquin.

- Tu es bien placée pour dire ça, Pidge, ria Hunk. Une fois elle a essayé de la conduire, et a foncé dans un arbre. Par chance, ni elle, ni la voiture, n'ont rien eu. Mais je me rappellerais toujours de la voix de son père, Sam, criant « Katie Holt, viens tout de suite ici ». Puis nous ne l'avons plus revue durant deux semaines, parce qu'elle était punie.

- Tu n'es pas obligé de raconter cette histoire ! s'indigna la jeune fille en rougissant.

Je m'esclaffai. Ces deux-là avaient l'air de bien se connaitre.

- Alors comme ça, tu retapes des autos ? m'adressai-je à Katie, inconsciemment comme à une enfant.

- Quand j'ai du temps, répondit-elle, dédaigneuse. Et des pièces aussi. Tu ne saurais pas où je pourrais trouver un maître-cylindre pour une Coccinelle de 1984, par hasard ?

Je l'avais piqué au vif, et j'avais bien entendu à son ton qu'elle voulait me montrer qu'elle connaissait parfaitement le sujet.

- Désolé, je n'en ai pas vu récemment. Mais je garderais l'œil ouvert.

Comme si je savais de quoi elle parlait ! Mais je la trouvai rigolote. Et Hunk était d'une agréable compagnie. Je remarquai bien vite que Katie avait légèrement rougie alors que, sans le faire exprès, je l'avais fixé peut-être un peu trop longtemps.

- Tu connais Lance, Hunk ? demanda alors la fille du groupe d'ami de Florona, avec ce qui me parut un brin d'insolence.

- Oui ! Depuis que j'ai quoi… Dix ans ? confia-t-il avec bonne humeur.

- Oh, super, commenta-t-elle, ses yeux pâles de poissons démentant son propos. Lance, ajouta-t-elle en me dévisageant avec soin, j'étais justement en train de dire à Florona que c'était dommage qu'aucun des Altéa n'ait pu venir aujourd'hui. Personne n'a songé à les inviter ?

Je ne connaissais même pas le prénom de cette garce qu'elle avait réussi à me mettre de mauvaise humeur.

- Tu parles des enfants du docteur et de l'avocat ? intervint soudainement Ryan.

Nous nous tournâmes tous dans sa direction, surpris qu'il prenne part à notre conversation. Jusque-là, il n'avait semblé que s'intéresser à la personne de Nadia, qui s'était légèrement éloignée du groupe en compagnie d'autres adolescents.

- Oui, tu les connais ? répondit la garce, intriguée. Il semblerait que Lance se soit beaucoup rapproché de l'un d'entre eux…

- Les Altéa ne viennent pas ici, trancha soudainement Ryan de sa voix grave.

Son ton signifiait que le sujet était clos, mais surtout, j'avais cette étrange impression qu'il s'était directement adressé à moi. Pendant un instant, il me fixa de ses yeux sombres, avant de tourner son regard en direction de Nadia qui chahutait un peu plus loin avec Samantha, Lee et Rolo. Si j'avais bien compris la portée de ses propos, il avait semblé me faire passer un message. Un message qui semblait dire : prend garde.

Il avait affirmé que les Altéa, et donc les Takashi, ne venait pas ici ; sa façon de le dire avait impliqué autre chose, néanmoins ; qu'ils n'étaient pas les bienvenues, qu'ils n'étaient pas autorisés à s'aventurer dans les parages. J'éprouvais une impression étrange. J'espérais que cela n'était pas dû à une quelconque raison liée à l'homophobie. Je remarquai bien vite que Ryan paraissait réellement plus vieux que nous autres. Cela faisait quelques jours qu'il ne s'était pas rendu au lycée, et en effet il paraissait plus fatigué qu'à l'accoutumé. Il ne devait certainement pas être encore totalement remis de sa maladie.

Hunk interrompit mes réflexions.

- Alors, Volthrone ne t'as pas encore rendu complètement dingue ?

- Volthrone rend tout le monde dingue, commenta Pidge qui avait replongé dans son livre.

- Dingue n'est pas le mot, rétorquai-je avec une grimace, toujours dans mes pensées.

Tous deux rirent, complices. Préoccupé par la remarque sur les Altéa, j'eu soudain une idée. Une idée stupide, et qui ne me ressemblait pas du tout, mais qui était sans doute la meilleure que je pus avoir. J'espérais que Hunk était un grand bavard, ou encore que j'eusse bien compris les expressions de Katie et que je ne la laissais pas indifférente.

- J'ai envie de me balader le long de la plage, déclarai-je. Vous m'accompagnez ?

- Personnellement je dois aller chercher mon père qui est parti pêcher, répondit Hunk, mais je suis certain que Pidge se ferait un plaisir d'être ta cavalière.

La jeune fille rougit, mais je fis semblant de ne pas le remarquer. Cependant, elle accepta volontiers ma requête. Avant de partir, Hunk me demanda mon numéro de téléphone, au cas où cela me tentait de l'accompagner faire de la randonné un de ces quatre. Cela me fit plaisir, et une fois nos contacts échangés, nous partîmes, Katie et moi, pour notre ballade. Nous prîmes la direction de la digue de bois flotté, au nord. Tandis que nous arpentions les roches multicolores, les nuages finirent par resserrer les rangs, et la mer s'assombrit cependant que la température chutait. J'enfonçai mes mains dans les poches de mon coupe-vent.

- Tu as quel âge, seize ans ? demandai-je avec un sourire en coin, tentant d'imiter celui qu'avait l'habitude de me tendre Keith.

- Je viens juste d'en avoir quinze, confessa-t-elle, flattée.

- Vraiment ? Je te croyais plus vieille, me récriai-je faussement.

- Les gens disent que je suis mature pour mon âge, et aussi très intelligente.

- Tu viens souvent à Volthrone ?

- Non, pas tellement, admit-elle en plissant le front. Mais dès que j'aurais terminé ma voiture, je pourrais m'y rendre autant que je voudrais. Enfin, quand j'aurais le permis et que mon père ne me verra plus que comme une petite fille, tempéra-t-elle.

- Tu connais bien Ryan ? changeai-je de sujet.

- Un peu. C'est le plus vieux de notre génération à la Réserve. Il a dix-huit ans, bientôt dix-neuf. Le fait qu'il soit scolarisé à Garrison, et non pas dans notre lycée, n'a rien enlevé du respect que les autres ont pour lui…

Je m'arrêtais. Il me semblait bien qu'il était beaucoup plus âgé que la moyenne. Avait-il redoublé ? Sans doute le programme scolaire de notre lycée n'était pas le même que la Réserve…

- Qu'est-ce qu'il racontait à propos de la famille des Takashi ?

- Tu veux dire les Altéa ? (J'oubliai que la plupart les assimilai seulement aux Altéa et non aux Takashi. Sans doute la force du nombre). Oh, c'est juste qu'ils sont supposés éviter le territoire de la Réserve.

C'est bien ce que j'avais cru comprendre, mais la raison m'échappait. Katie parut s'absorber dans la contemplation d'une île.

- Pourquoi ?

Elle me jeta un regard et se mordit les lèvres.

- Heu… hésita-t-elle, je ne suis pas censée parler de ça.

- Ne t'inquiète pas, je ne dirais rien à personne, c'est de la simple curiosité de ma part, la rassurai-je en tâchant d'adopter un sourire séduisant.

Elle rougit et me rendit mon sourire, l'air parfaitement séduite. Puis sa voix se voila.

- Tu aimes les histoires effrayantes ? lança-t-elle, inquiétante.

- Je les adore, m'exclamai-je en la couvant des yeux.

Elle se dirigea lentement vers un arbre mort dont les racines pointaient vers le ciel comme les pattes recroquevillées d'une formidable araignée blanche. Elle se percha avec adresse sur l'une d'elle. Je la rejoignis à mon tour, m'asseyant près d'elle, les jambes pendant dans le vide. Elle contempla les pierres, et une moue ravie étira sa fine bouche. Devinant qu'elle n'avait pas l'attention de me décevoir, je me concentrai pour ne pas trahir le vif intérêt que j'éprouvais.

- Tu connais nos vieilles légendes ? commença-t-elle. Celles sur nos origines, à nous, les Indiens Quileute ?

- Pas vraiment.

- Eh bien, disons qu'il existe des tas de mythes, dont certains remonteraient au Déluge. D'après eux, les Quileute auraient, pour survivre, accroché leurs canoës aux sommets des plus grands arbres des montagnes, comme Noé et son arche. (Ton léger histoire de montrer qu'elle n'accordait pas beaucoup d'importance à ces blagues.) Un autre prétend que nous descendons des loups, ou du moins d'une espèce qui leur est très semblable, et que ceux-ci sont nos frères, encore aujourd'hui. Nos lois tribales interdisent d'ailleurs de les tuer. Et puis, ajouta-t-elle en baissant un peu la voix, il y a les histoires sur les Sang-froid.

- Les Sang-froid ? répétai-je sans plus cacher ma curiosité.

- Oui. Les légendes qui les concernent sont aussi vieilles que celles des loups. Il y en a même de beaucoup plus récentes. L'une d'elle affirme que l'arrière-grand-père de Hunk et le miens auraient connu des Sang-froid. C'est eux, et le chef de la tribu à leur époque, qui auraient négocié l'accord les bannissant de nos terres.

Incrédule, elle leva les yeux au ciel.

- Ton arrière-grand-père ? l'encourageai-je.

- C'était un Ancien de la tribu, comme mon père et Billy. Tu vois, les Sang-froid sont les ennemis naturels des… loups, si je puis dire. Enfin, comme je te disais, de créatures semblables à des loups, et qui se sont transformés en hommes, comme nos ancêtres. Tu les appellerais sans doute des « loups garous ».

- Les loups garous ont des prédateurs ?

- Un seul.

Je la dévisageai avidement, tâchant de dissimuler mon impatience.

- Bref, reprit-elle, les Sang-froid sont nos ennemis traditionnels. Mais la meute de ceux qui sont apparus sur notre territoire du temps de mon arrière-grand-père était différente. Ces Sang-froid ne chassaient pas comme les leurs. Ils n'étaient pas dangereux pour notre peuple. Alors, le chef de notre clan a conclu un traité avec eux. S'ils promettaient de se tenir loin de nos terres, nous ne les dénoncerions pas aux visages pâles.

Elle m'adressa un clin d'œil. J'avais du mal à comprendre. Je ne voulais pas non plus lui montrer à quel point je prenais ces histoires de fantômes au sérieux.

- S'ils ne représentaient pas de menace, pourquoi…

- Il y a toujours un risque pour les humains, même si ce clan-là était civilisé. On ne sait jamais vraiment quand ils seront incapables de résister à la faim.

Elle avait fait exprès de prendre des intonations menaçantes.

- Comment ça, civilisé ?

- Ils ont affirmé ne plus chasser les humains. Ils étaient parvenus à se contenter des proies animales.

- En quoi cela concerne-t-il les Altéa ? l'interrogeai-je en feignant la décontraction. Ils sont comme les Sang-froid que ton arrière-grand-père à rencontrés ?

- Non.

Elle s'autorisa une pause, puis sur un ton théâtral :

- Ce sont les mêmes.

Elle dut prendre l'expression de mon visage pour de la peur, car elle sourit, ravie de son effet.

- Ils sont plus nombreux maintenant, continua-t-elle. Des jeunes, une femelle et deux mâles, ont rejoint le clan, mais les autres sont les mêmes. À l'époque de mon aïeul, on parlait déjà de leur chef de meute, Caron. Il aurait hanté ces contrées et en serait reparti avant même que vous, les Blancs, n'arriviez.

Je notai l'emploi du mot Blancs. Elle l'avait dit sur un ton moqueur, sûrement pour montrer qu'elle trouvait d'avantage ridicules les récits et traditions de son peuple. D'autant plus que sa peau était beaucoup plus claire que celle de ses congénères. Mon teint était d'ailleurs presque plus hâlé que le sien.

- Mais qui sont-ils ? demandai-je. Qu'est-ce que sont les Sang-froid ?

Elle me fit une grimace lugubre.

- Des buveurs de sang, expliqua-t-elle d'une voix glaçante. Ton peuple les appelle vampires.

Je me perdis dans la contemplation du ressac, par crainte de révéler mes émotions.

- Tu as une sacrée chair de poule, s'esclaffa-t-elle toute contente. Je ne pensais pas que tu étais du genre à flipper devant des récits d'horreurs.

- J'ai surtout froid, me défendis-je. Et puis, tu sais raconter les histoires, admis-je tout de même.

- Ces légendes sont dingues, non ? Pas étonnant que mon père nous défende de les évoquer.

- Ne t'inquiète pas, je ne dirais rien.

- J'imagine que je viens de violer un traité.

- Je serais muet comme une tombe.

- Sérieusement, n'en parle pas à Ver. Elle était drôlement furieuse quand Sam et Billy lui ont appris que certains d'entre nous refusaient d'aller à l'hôpital depuis que le docteur Takashi avait commencé à y travailler. Elle a pris ça pour de l'homophobie, alors que c'est seulement dû à de vieux mythes…

- Juré.

- Tu dois nous prendre pour un tas d'Indiens superstitieux, maintenant…

Derrière la plaisanterie, je sentis l'ombre d'une inquiétude. Quelques mois auparavant, j'aurais certainement ris de toutes ces légendes. Les histoires de fantôme et le surnaturel n'avaient jamais été mon truc. Je n'avais jamais cru en la possible existence d'esprit parmi le monde des vivants, alors encore moins à tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à des vampires et des loups-garous. Mais aujourd'hui, après avoir été témoin de certaines choses que je ne pouvais expliquer, l'envie de rire était totalement absente.

Jusqu'à présent, j'avais évité de regarder Katie, de peur de trahir mon bouleversement. Me tournant vers elle, je lui souris aussi normalement que possible.

- Non. Je crois juste que tu es très forte pour raconter les histoires effrayantes. Je suis tétanisé, tu vois ?

Un grand sourire s'étala sur ses lèvres.

- Donc tu admets avoir eu peur !

- J'avoue que, peut-être, tout ça m'a un petit peu rendu anxieux.

Elle se mit à rire.

- Ce ne sont que des légendes, Lance. Pas de quoi s'en faire.

Oui, ce n'était – certainement – que des légendes.

Tout à coup, le bruit des pierres qui roulaient nous avertit que quelqu'un approchait. Nous tournâmes la tête en même temps pour découvrir Nyma et Rolo à environ cinquante mètres de nous.

- Tu es là, Lance ! s'écria Nyma, soulagée, en agitant la main.

- C'est ta petite amie ? demanda Katie, alertée par la pointe de jalousie qui avait percé dans la voix de Nyma.

Je fus surpris qu'elle fût aussi évidente.

- Houlà, certainement pas, chuchotai-je.

Je lui étais extrêmement reconnaissant et tenais à la rendre aussi heureuse que possible. Je lui adressai un clin d'œil en prenant soin de me cacher de Nyma. Elle sourit, transportée par mon flirt inepte.

- Quand j'aurais mon permis… commença-t-elle.

- Tu viendras me voir à Volthrone, la coupai-je. On ira se balader ensemble.

La culpabilité m'envahit, tant j'étais conscient de l'avoir manipulée. Mais je l'appréciais vraiment. Au fond de moi, j'espérais que je pourrais un jour devenir son ami. Nyma nous avait rejoint à présent, Rolo à quelques pas derrière elle. Je la vis jauger Katie et se rasséréner devant la jeunesse de l'Amérindienne.

- Où étiez-vous passés ? s'enquit-elle, alors qu'elle avait la réponse sous les yeux.

J'étais surpris par le ton qu'elle avait employé, qui se voulait faussement innocent.

- Pidge me racontait seulement quelques histoires locales. C'était très intéressant.

Je m'étais forcé à employer le surnom de la jeune fille.

- D'accord…

Je voyais bien le regard mauvais qu'elle lançait à l'adolescente.

- Nous partons, reprit-elle. Il ne va pas tarder à pleuvoir, apparemment.

Nous regardâmes le ciel menaçant. La pluie semblait en effet sur le point de s'abattre.

- Très bien, dis-je en sautant de la branche, et en arrivant adroitement sur mes pieds. J'arrive.

- J'ai été heureuse de te rencontrer, Lance ! me lança Pidge.

Je compris qu'elle s'amusait à provoquer Nyma.

- Moi aussi. Demande à Hunk mon numéro, histoire que l'on se fasse des sorties tous les trois !

- Ce serait génial, assura Pidge.

- Et merci, ajoutai-je avec chaleur.

Nous partîmes en directions du parking. Quelques gouttes avaient commencé à tomber, dessinant des tâches noires sur les rochers. Je mis ma capuche. Quand nous arrivâmes à la Suburban, les autres avaient déjà chargé les affaires. Je me faufilai sur le siège arrière, à côté de Ben et Connors. Florona voulu se mettre à mes côtés. Malheureusement pour elle, il n'y avait plus une place de libre dans notre voiture. J'en fus soulagé. J'eus tout le loisir de poser ma tête sur le dossier de mon siège, et de fermer les yeux, tout en luttant contre les pensées qui m'assaillaient.


Au dîner, ce soir-là, je ne pus avaler que la moitié de mon assiette. Veronica craignit un instant que j'eusse attraper froid lors de mon escapade à la plage. Je la rassurai, en lui assurant que je m'étais goinfré de sucreries durant toute l'après-midi, et que j'étais simplement fatigué. Je me servis d'ailleurs de cette dernière excuse pour monter m'enfermer dans ma chambre et me coucher tôt. Veronica, elle, comptait rester toute la nuit devant la télé à regarder un feuilleton à l'eau de rose qu'elle avait l'habitude de suivre auparavant avec maman.

Arrivé dans ma chambre, je me mis en caleçon et enfilai le vieux t-shirt qui me servait de haut de pyjama. Je m'affalai sur mon lit, allongé sur le dos, les yeux fixés sur le plafond.

À la vérité, je n'étais aucunement fatigué. Au contraire, j'étais étrangement boosté d'adrénaline. J'avais l'affreux besoin de me vider l'esprit. J'allai récupérer sur mon bureau mon casque audio qui traînait, et le branchai à mon cellulaire. J'enclenchai tout de suite une playlist totalement aléatoire qui s'affichait sur mon compte Spotify. J'augmentai le son à m'en dynamiter les tympans, me concentrant sur les musiques qui passaient. Que des années 80. Pour la plupart que je connaissais déjà, presque par cœur, à force de les avoir écoutés avec mes frères et sœurs.

Je me mis vraiment à chanter et danser à travers ma chambre alors qu'un titre de Wham! se mit à tourner dans mes oreilles. Je me permis même quelques folies, tel que monter sur ma chaise de bureau, pour sauter jusque sur mon lit, ou encore m'agripper à ma barre de traction. Je me servais de mon propre portable comme faux micro, m'imaginant sur une scène, devant tout un public, en plein concert. Peu importe que je chantasse faux, ou encore que Veronica ne me surprît en plein dans ce moment de puérilité.

L'objectif était de me changer les idées, de m'empêcher de trop penser et de me fatiguer assez pour que je m'écroulasse de sommeil. Cela se révéla efficace. Au bout de presque une dizaine de chansons, je fini par me laisser tomber sur mon lit, essoufflé et presque en sueur. Il ne me fallut que quelques minutes pour, enfin, me laisser envelopper dans les bras de Morphée.


J'ouvris les yeux sur un endroit familier. Averti par une partie de ma conscience que je rêvais, j'identifiai la lumière verte de la forêt. Non loin, les vagues s'écrasaient contre les rochers. Je savais que si je trouvais l'océan, j'arriverais à distinguer le soleil. Je tentai alors de me diriger vers le bruit du ressac. Mais quelque chose me retenait. J'avais l'affreuse envie de me rendre vers la lumière au loin, annonçant l'orée du bois, pourtant, il semblait qu'un fil invisible, accroché à mon poignet, m'empêchait de suivre mon désir. Soudain, le fil se matérialisa en une main à la peau légèrement caramélisée. En relevant le regard, je reconnus le visage enfantin de Katie. Non loin de nous, se tenait Hunk, qui avait la mine inquiète. Katie me tirait en direction du cœur le plus noir des bois. Mais je résistai.

- Pidge ? Hunk ? Que se passe-t-il ?

Leurs yeux sombres trahissaient de l'effroi. Pendant un instant, j'eu moi-même très peur.

- Tu dois fuir, Lance ! chuchota la jeune fille.

- Suis nous, Lance, me supplia Hunk.

- Par ici, Lance !

Je reconnus la voix de Nyma, m'appelant vers une autre extrémité de la forêt, tout aussi sombre que l'endroit où l'on m'emmenait déjà.

- Pourquoi ? demandai-je en me débattant pour me libérer de l'emprise de Katie.

À ce stade, je désirai par-dessus tout me diriger vers la lumière du soleil. Tout à coup, la jeune Amérindienne me lâcha la main pour se réfugier derrière un arbre. Je fus tétanisé alors que, à la place même où se tenait Hunk quelques instants auparavant, se dressait un loup anormalement grand. J'étais effrayé, et pourtant fasciné par la beauté de la bête. Son pelage soyeux était d'un brun sombre, et ses pupilles d'un jaune éclatant. L'animal grognait, il avait le poil de l'échine hérissé, et les crocs découverts. Mais ses grondements sourds n'étaient pas pour moi. Ils étaient tout droit dirigés vers la grève.

- Sauve-toi, Lance ! cria Nyma, toujours dans la même partie de la forêt.

En dépit de cette injonction, je ne bougeai pas. Je fixai cette lumière provenant de la plage, qui m'attirait tant, et qui venait vers moi. Alors, Keith sortit de derrière les arbres, la peau luisant faiblement, le regard noir et dangereux. Il leva la main et me fis signe d'approcher. Tout près de moi, le loup continuait de grogner. J'avançai d'un pas, ce qui provoqua le sourire de Keith. Ses dents étaient étrangement pointues et aiguisées.

- Aie confiance, susurra-t-il.

Un deuxième pas. J'entendis soudain d'autres grondements se joindre à celui du premier animal. Je détournai mon regard de Keith pour le poser derrière moi. Le loup était toujours là, mais légèrement en retrait, derrière toute une meute de ses congénères. Ils devaient au moins être sept. Mais le plus menaçant était celui qui se tenait en tête. Il semblait plus grand, et plus féroce. Son poil brun-roux semblait briller malgré l'absence de lumière, et ses pupilles sombre fixait dangereusement Keith.

Sans que je n'eusse le temps d'intervenir, la bête se jeta entre moi et le vampire, ses crocs visant la jugulaire.

- Non ! hurlai-je.


Je me redressai comme un diable sur mon lit. J'avais chaud, et pourtant tout mon corps tremblait. Le casque avait quitté mes oreilles et gisait aux côtés de mon téléphone portable. La lumière de ma chambre était toujours allumée, m'éblouissant légèrement. Désorienté, je jetai un œil à mon réveil. Il était cinq heures et demi du matin.

En gémissant, je retombai en arrière sur mon matelas, et roulai sur le ventre, enfonçant ma tête dans l'un de mes oreillers. J'étais malheureusement trop bouleversé pour me rendormir. Mes efforts n'avaient servi à rien, bien sûr. Mon subconscient avait fait ressurgir avec une netteté effarantes les images que je m'étais désespérément appliqué à chasser. J'étais bien forcé de les affronter à présent.

Je me redressai. Chaque chose en son temps,me dis-je, trop heureux de retarder l'inévitable. Je me précipitai alors vers la salle de bain, et m'octroyai une longue douche brûlante. Malgré tout, mon instant de toilette me parut beaucoup trop court, bien que je m'eusse appliqué à donner des soins à la peau de mon visage, devenue sèche pour l'avoir délaissé depuis si longtemps – oui, il m'arrivait d'être coquet. Ce fut alors avec pour seul habit une serviette autour de la taille, et un masque encore étalé sur la figure, que je sortis de la salle de bain, et traversai le plus discrètement possible le couloir. Veronica était-elle déjà parti ? Je jetai un coup d'œil à la fenêtre. La voiture de patrouille avait disparue.

J'enfilai à la va vite ma tenue habituelle de sport qui trainait là, et laissa choir sur le sol de ma chambre la serviette qui était, quelques instants plus tôt, mon seul rempart contre la nudité. Je rangerai plus tard. Je m'installai alors sur le siège inconfortable de mon bureau, et allumai mon ordinateur d'occasion. Ce dernier mit une éternité à se mettre en route. Je détestais utiliser Internet ici. La connexion était des plus mauvaises, et je regrettai mon ancien PC de Floride.

Lorsqu'il fut enfin et entièrement allumé, j'enclenchai mon moteur de recherche favori pour y taper un mot, et un seul.

Vampire.

Comme de bien entendu, la recherche se fit avec une lenteur exaspérante. Quand le résultat s'afficha enfin, j'avais un sacré tri à effectuer entre les films, les shows télévisés, les jeux de rôles, le rock underground et les entreprises de cosmétiques gothiques (une petite pensée pour la secrétaire du lycée). Je dénichai soudain un site prometteur – Vampires de A à Z.Il me sembla attendre une éternité avant qu'il ne se télécharge, et lorsque, enfin, il s'afficha, je tombai sur un fond d'écran blanc tout simple, avec un texte rédigé en noir – très académique. Deux citations agrémentaient la page d'accueil :

Dans le monde vaste et ténébreux des fantômes et démons, aucune créature n'est plus abominable, plus redoutée, plus détestée – avec une fascination mêlée de crainte pourtant – que celle du vampire, qui n'est ni fantôme ni démon mais relève des forces sombres de la nature et possède les qualités mystérieuses et terribles des deux. – Révérend Montagne Summers.

S'il y a dans ce monde une existence avérée, c'est celle des vampires. Rien ne manque : rapports officiels, déclarations sous serment de gens de bonne réputation, chirurgiens, prêtres, magistrats ; la preuve judiciaire est plus complexe. Et malgré tout cela, qui croit aux vampires ? – Rousseau.

Rien qu'en lisant cette introduction, je me sentis totalement stupide. Pourtant, je me décidai à poursuivre mes recherches sur le site.

Une liste alphabétique présentait les différents mythes concernant les vampires à travers le monde. Je cliquai tout d'abord sur le Danag. Je fus vite déçu par les informations qui y étaient consignées. Une histoire de taro et de jeune fille, s'étant accidentellement blessée, qui s'était fait vider de son sang. Rien qui ne puisse véritablement m'aider dans mes recherches. Mais je n'en démordis pas, déterminé à trouver les réponses à toutes mes questions.

Après plus d'une heure à parcourir différents articles, je finis par en sélectionner trois qui retinrent réellement mon attention : le Varacolacide Roumanie, un puissant mort vivant qui pouvait prendre la forme d'un bel humain pâle, le Nélapsi slovaque, un être si fort et rapide qu'il était capable de massacrer un village au complet dans l'heure suivant minuit, et le Stregoni benefici.

Ce dernier n'avait droit qu'à une seule phrase : « Stregoni benefici : vampire italien réputé pour sa bonté, ennemi juré des vampires diaboliques. » Cette petite rubrique, la seule parmi des centaines à affirmer l'existence de bons vampires, fut un soulagement.

L'un dans l'autre cependant, il y avait peu de choses qui coïncidassent avec les histoires de Katie et mes propres observations. Au fur et à mesure de ma lecture, je m'étais fait un catalogue mental que j'avais scrupuleusement comparé à chaque légende : rapidité, force, pâleur, beauté, yeux qui changent de couleurs, buveurs de sang, ennemis des loups garous, absence de chaleur corporelle, immortalité. Fort rares étaient les mythes qui contenaient au moins un de ces paramètres.

Un autre problème vint à moi alors que je me rappelai soudain un critère qui apparaissait dans chaque film, histoire d'horreur ou série que j'avais pu voir jusque-là. Les vampires ne pouvaient s'exposer à la lumière du jour, sous peine de finir totalement consumés. Ils dormaient dans des cercueils toute la journée et ne sortaient qu'à la tombée de la nuit.

J'éteignis rageusement l'unité centrale de l'ordinateur, sans même prendre le temps de fermer les applications que j'avais utilisé. Au-delà de mon irritation, j'étais submergé par l'embarras. Tout cela était purement et simplement ridicule. Ce n'était quedes légendes. J'étais un idiot. Étais-je véritablement à un stade de ma vie où je me mettais à faire des recherches sur les vampires ? Tout cela était de la faute de la ville de Volthrone. Elle me rendait complètement barjot.

J'avais besoin de prendre l'air. Heureusement, j'étais déjà habillé. Je descendis à la hâte les escaliers menant au rez-de-chaussée, enfila rapidement mes tennis et un coupe-vent, et sortis de la maison. J'ignorai le vent glacial venant me mordre la peau, et me mis à trottiner.


Alors, oui, pas de présence de Keith dans ce chapitre. Croyez-moi, moi aussi ça m'a frustré quand je l'ai écrit. Mais bon, il ne peut pas être toujours présent partout !

SINON : Nous rencontrons enfin Hunk et Pidge ! D'ailleurs que pensez-vous de leur relation à tous les deux ? Je voulais montrer qu'ils étaient de très bons amis, voire presque des frères et soeurs (en quelque sorte).
Pour ce qui est de Pidge et Lance, j'ai totalement improvisé ! En fait, je ne savais pas comment introduire les légendes Quillayutes avec deux personnages qui en parlaient en même temps (je ne sais pas si vous voyez ce qe je veux dire...) alors j'ai décidé que seule Pidge en ferait part à Lance. Et je me suis dit qu'il serait intéressant que cette dernière ne soit pas indifférente au charme de notre chère tombeur cubain.
J'ai quelques idées quant à leur relation future, mais rien n'est sûr. J'ai peur de m'engager trop vite dans une histoire farfelue et de m'égarer du droit chemin !

Et oui, j'ai gardé les termes Quileute et Quallyute, parce que je n'avais aucune idée de quel nom leur donner en dehors de celui qui leur avait déjà été attribué. De même, j'ai décidé que le père de Hunk s'appellerai Billy, comme celui de Jacob dans les livres originaux. Tout simplement parce que je ne connais pas son véritable prénom, malgré mes nombreuses recherches. Et aussi parce que je trouve que ce prénom-là colle parfaitement au personnage, je ne sais pas pourquoi.

En ce qui concerne le secret de Keith et sa famille, j'ai accentué le côté terre à terre de Lance, qui a beaucoup de mal à ne pas se dire que tout ceci n'est qu'une vaste blague, ou qu'il perd totalement la boule.
Dans le prochain chapitre, je compte le faire réfléchir, et on verra bien où toutes ses réflexions vont le mener.

Bon, je vous laisse, en espérant que ça vous a plu, et à la prochaine pour le chapitre 7 !