Le lendemain matin les deux jeunes filles se rendirent à l'université ensemble, ressassant les évènements de la veille. Kyoshiro n'était pas rentré, et Yuya aurait voulu rentrer chez elle pour s'assurer que tout le monde allait bien, mais les cours passaient avant tout. Ce ne fut qu'en début d'après-midi, après avoir passé la journée à s'inquiéter pour son ami toujours absent, qu'elle put enfin se précipiter à son appartement en espérant ne pas avoir de mauvaises surprises.

En poussant la porte Yuya entendit des bruits de conversation provenant du salon, et elle se sentit respirer. Apparemment tout le monde était sain et sauf. Elle posa son sac et son manteau, et s'avança dans la pièce. Les six garçons étaient tous là, occupés à fumer et à discuter. Lorsqu'il l'aperçut, Kyoshiro se leva avec un grand sourire.

- Yuya ! Tu es enfin rentrée, je t'attendais !

Soulagée, la jeune fille se précipita pour enlacer son ami. A part quelques hématomes, il avait l'air plutôt en forme.

- Kyoshiro, on était mortes d'inquiétudes ! Sakuya a essayé de t'appeler toute la journée !

- Désolé, mon portable a été cassé hier soir et on vient de se lever, je n'ai pas eu le temps de la prévenir. Je vais passer chez elle, j'espère qu'elle m'en veut pas trop !

Alors que le jeune homme attrapait son blouson et sortait de la pièce, Yuya remarqua en effet les stores encore fermés, et le lit défait de Kyo. Ce dernier était allongé torse nu, une cigarette aux lèvres. Son visage était recouvert d'égratignures. Akira se tenait assis à ses côtés, avec un œil au beurre noir, tandis que Bontenmaru et Akari étaient sur le canapé d'en face, assez amochés eux aussi. Le jeune androgyne avait l'air d'avoir la lèvre fendu, et Bonten avait le t-shirt tâché de sang. Yuya remarqua finalement Luciole, assis près de la fenêtre. Il contemplait une plante posée sur le rebord, mais elle s'aperçut qu'il avait les poings à vif. Se promettant de ne jamais se fier à son air innocent, elle se retourna vers les autres.

- Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé hier soir ?

- On les a écrasés, comme d'habitude, répondit Akira d'un ton hautain.

- Kyo a vraiment assuré, renchérit Akari avec fierté.

Ce dernier restait silencieux, les yeux fixés au plafond derrière son habituel écran de fumée. Ils avaient beau plaisanter et se vanter de leurs exploits, Yuya voyait bien qu'ils étaient tous à bout de forces. Soucieuse, elle alla dans la salle de bain chercher de la glace et des bandages.

- Tenez, c'est tout ce que j'ai trouvé. Akari, tu dois savoir panser une plaie non ?

La jeune femme aux cheveux roses se mit alors à rire.

- Oh mais je ne soigne les gens qu'à une seule condition !

- Laquelle ?

- On lui doit lui dire un secret, répondit Akira d'un ton excédé, en levant les yeux au ciel.

- Mais ça ne concerne pas Kyo bien sur ! précisa Akari.

Surprise, Yuya jeta un coup d'œil à l'homme allongé en se demandant quelle pouvait bien être leur relation.

- Comment ça un secret ? De quel genre ?

- Oh et bien, par exemple, comme le fait qu'Akira soit toujours puce…

Mais la fin de sa phrase fut couverte par un cri de ce dernier, qui s'était précipité pour la faire taire. Luciole, qui avait enfin arrêté de fixer la plante verte, vint s'asseoir à côté d'eux.

- On préfère attendre que nos blessures se guérissent toutes seules maintenant, plutôt que de se faire soigner par elle.

Jetant un coup d'œil aux mains éraflées et ensanglantées du jeune homme, qui avait du taper sur pas mal de monde, Yuya se pencha vers lui.

- Il vaudrait quand même mieux désinfecter ça non ? Si tu veux je peux le faire.

Mais le jeune homme se contenta de lui jeter un regard absent, sans répondre. Bontenmaru se mit alors à ricaner.

- Laisse tomber Yuya, il déteste qu'on s'occupe de lui. Il faudrait qu'il soit mourant pour qu'on puisse l'approcher.

- Et depuis quand t'es une infirmière de toute façon ?

Kyo s'était redressé, et la fixait de ses yeux brûlants. Ses longs cheveux retombaient en bataille sur ses épaules, et son torse était couvert de bleus. Troublée, Yuya essayait de ne rien en laisser paraître.

- Mon grand frère s'entrainait beaucoup au dojo près de chez nous, et je m'occupais de lui quand il se blessait.

- Kyoshiro ne m'a pas dit que tu avais un frère.

Yuya, qui n'aimait pas parler de Nozomu, fuyait le regard du brun.

- Oui… Il est mort il y a plusieurs années déjà…

- Oh ma pauvre ! s'exclama Akari en lui prenant la main. Et tu n'as pas d'autres parents ?

- Non, je suis orpheline… Nozomu m'a recueillie devant un temple quand j'étais bébé, et m'a adoptée.

Sentant qu'elle était devenue le centre de l'attention, la jolie blonde se leva alors brusquement et bafouilla une excuse quelconque pour s'éclipser dans sa chambre. Dès qu'elle abordait ce sujet son cœur se serrait, et elle ne voulait surtout pas paraître faible. C'est vrai que la solitude lui pesait parfois, qu'elle avait dû se battre après la mort de son frère pour pouvoir se payer un logement et ses études, et qu'elle avait toujours du mal à boucler ses fins de mois, mais elle refusait par-dessus tout qu'on la prenne en pitié. Alors qu'elle contemplait l'unique photo de Nozomu qui lui restait, cachée dans un tiroir, elle entendit sa porte s'ouvrir et sursauta. Kyo venait de faire irruption dans sa chambre, après avoir tout de même pris le temps d'enfiler un t-shirt.

- On tape à la porte d'une jeune fille avant d'entrer, on ne t'a jamais appris ça !

Mais il se contenta d'hausser les épaules et de jeter un coup d'œil autour de lui. La chambre de Yuya n'avait rien d'exceptionnel, mais elle était lumineuse et Kyoshiro lui avait galamment laissé la plus grande. Sur un des murs était affichée une photo d'elle et Sakuya, mais si Kyo la remarqua il fit comme si de rien n'était. Reposant son regard sur la jeune fille, il la détailla avec un air pervers.

- Luciole ne veut peut-être pas qu'on le touche, mais moi ça me dérange pas. Tu veux être mon infirmière ?

Alors qu'elle s'apprêtait à protester, Yuya se retrouva plaquée contre Kyo et ses mains baladeuses.

- Ce serait plus marrant que travailler dans ce bar minable non ? T'en as pas marre de passer tes soirées à servir du saké ? En plus vu ta tête tu dois pas avoir beaucoup de pourboires !

Furieuse, elle se dégagea d'un coup de coude.

- Espèce de débile ! Tu crois que ça me plait de passer des heures debout à m'occuper de crétins dans ton genre ? J'ai pas le choix ! Et au moins je gagne ma vie honnêtement, moi !

Mais le jeune homme était déjà en train de regagner le salon en ricanant.

xXx

En début de soirée, le calme était enfin revenu dans l'appartement. Kyoshiro était rentré de chez Sakuya avec une trace de gifle sur la joue, et les amis de Kyo étaient repartis chez eux. Ils habitaient tous ensemble dans un grand appartement appartenant à la famille de Bontenmaru, qui était visiblement très riche. Kyo avait autrefois vécu là-bas avec eux, mais à sa sortie de prison il avait décidé de s'installer ailleurs au grand désespoir d'Akira.

C'est Kyoshiro qui racontait tout cela à Yuya, alors qu'elle s'affairait en cuisine pour préparer le diner.

- Les Quatre Sacrés sont tous orphelins alors ils se considèrent comme une famille, même si aucun ne l'admettrait.

- Akira est vraiment attaché à Kyo non ? Ca s'est tout de suite vu la première fois que je l'ai rencontré.

- Oui, il le considère à la fois comme son père, son grand frère, son modèle… Il aime énormément Kyo, mais il est vraiment nul pour montrer ses sentiments.

Yuya s'arrêta un instant de cuisiner et se tourna vers Kyoshiro.

- Mais comment se fait-il que tu les connaisses aussi bien ?

Le jeune homme eut un sourire gêné.

- Tu sais Yuya… Je n'ai pas toujours été un ange non plus. Il m'est arrivé de trainer avec eux et Kyo il y a plusieurs années avant que… Et bien avant que Kyo ne devienne vraiment dangereux. Simplement je n'aime pas trop me vanter de cette période de ma vie.

Se demandant si Sakuya était au courant de tout ça, la jolie blonde s'empressa de changer de sujet.

- Et qu'est-ce qu'il y a entre Akari et Kyo ? Elle a l'air complètement dingue de lui.

Kyoshiro éclata de rire.

- Oui, elle est complètement folle de Kyo. D'ailleurs un soir où il avait trop bu, il lui a promis de l'épouser si elle le blessait au visage !

- Il ne prend pas un risque en disant ça ?

- Non, Akari est de loin la plus faible du groupe. Ses études de médecine sont utiles, mais ça s'arrête là. En combat elle ne fait pas le poids.

- Pourquoi, t'es jalouse ?

Pour la seconde fois de la journée, Yuya sursauta en entendant la voix de Kyo dans son dos. Kyoshiro sourit en voyant apparaître son cousin.

- Kyo, c'est rare de te voir en soirée ! Tu restes diner avec nous ?

- Non, je venais juste déposer un truc. J'ai des trucs à faire.

Yuya, qui s'obstinait à lui tourner le dos, ne put s'empêcher d'être un peu déçue en entendant cela.

- Alors planche à pain, quand tu fais pas le larbin au bar tu fais la cuisinière ici ?

- Va te faire voir !

Ravi de l'avoir énervée, Kyo s'en alla avec un sourire satisfait.

- Ne l'écoute pas Yuya, il adore se comporter comme un con.

- C'est bon, n'en parlons plus. Le repas est prêt.

xXx

Ce soir-là, en allant se coucher, la jeune fille se sentait encore plus fatiguée que d'habitude. Même si elle le cachait, les réflexions moqueuses de Kyo la blessaient. Elle faisait de son mieux pour s'en sortir, mais il la rabaissait sans cesse. Alors qu'elle s'apprêtait à se mettre au lit, son regard s'arrêta soudain sur une enveloppe posée sur son bureau. Surprise, elle alla l'ouvrir et poussa alors un cri de stupeur. L'enveloppe contenait une énorme liasse de billets, accompagnée d'un simple mot.

" En compensation de tous les pourboires que t'as pas eu, Planche à pain".

Le cœur battant, Yuya repensa aux paroles de Sakuya de la veille. Oui, Kyo était vraiment beaucoup de choses.