En retard ? Comment ça, "en retard" ?

Oui, bon, d'accord, peut-être de 24h or so... D'ailleurs, y'a moyen que ça soit pareil lundi (Noël, toussa).

Quoi qu'il en soit : MERCI à Mimi Kitsune, Titou Douh, Elie, Moony's world, admamu, odea, Electre et Almayen pour vos reviews sur les chapitres précédents !

MERCI, éternellement, à ma top bêta : Elie Bluebell *coeurs*

Bonne lecture !


SAVING SHERLOCK HOLMES

Partie 2

Chapitre 7

.

Septembre avait été un mois inhabituellement calme. Pas sur le plan de la politique globale, bien sûr, non. C'était le même bazar que cela avait toujours été. Sur le plan de Sherlock, cependant… Tout était silencieux sur ce front-là et cela rendait Mycroft plus nerveux que jamais. Il avait l'habitude de remonter successivement dans le statut des administratifs ébranlés qui l'appelaient depuis le lycée. Le week-end de relâche de Mickaelmas approchait et, normalement, à cette époque, Mycroft était passé du tuteur au responsable d'internat au directeur et estimait la somme du premier chèque à signer pour garder Sherlock au lycée. Son téléphone, pourtant, restait sinistrement silencieux. Il n'avait pas sonné pour le moindre problème lié à Sherlock et Mycroft en conclut que cela ne pouvait signifier que deux choses : soit ils avaient perdu son numéro, soit Sherlock était mort.

Alors il téléphona lui-même à Eton, juste pour être sûr.

Le responsable d'internat de Sherlock sembla amusé d'entendre sa voix.

« Mr Holmes, je ne peux nier que nos petites conversations m'ont manqué. J'imagine que c'est également le cas pour vous ?

– Je ne sais plus où j'en suis, sans elles, commenta aimablement Mycroft, ce qui était vrai maintenant qu'il y pensait. Vous ne m'avez pas téléphoné une seule fois depuis le début du trimestre.

– C'est parce que je n'ai reçu aucune plainte.

Mycroft sentit la terreur s'installer au creux de son estomac.

– Qu'est-il arrivé à Sherlock ?

– Rien, dit son interlocuteur en riant. Il a l'air d'aller plutôt bien. N'avez-vous pas pris contact avec son tuteur ?

Le bureau de Mycroft supportait deux piles de papiers parfaitement empilés. L'une d'elle concernait une recrudescence de contacts avec le Moyen-Orient. L'autre concernait son petit frère. La pile Sherlock était la plus haute des deux et, à son sommet, reposait le sous-fichier dédié à Gregory Lestrade, son nouveau tuteur. La plupart des élèves les plus âgés du lycée pouvaient choisir eux-même leur tuteur. Le directeur avait choisi Lestrade pour Sherlock. Mycroft n'avait pas vu de problème à ce que Sherlock ne choisisse pas par lui-même mais il n'avait pas été certain à propos de Lestrade, qui était certainement qualifié mais venait d'un milieu professionnel plutôt différent des enseignants typiques d'Eton. Mycroft n'avait pas pris la peine de contacter le tuteur, supposant qu'il entendrait rapidement parler de lui quand il voudrait lui déballer la litanie de plaintes habituelles sur Sherlock. À présent, il se demandait si les gens normaux contactaient le tuteur de leurs enfants juste pour s'assurer de leurs progrès, plutôt que d'attendre simplement que les mauvaises nouvelles soient délivrées. Peut-être s'était-il montré négligeant en ne téléphonant pas à Lestrade plus tôt.

– Non, dit Mycroft. Je n'ai rien entendu de sa part, mais je vais lui téléphoner. »


Greg avait reçu un message de Mycroft Holmes. Il reconnut le nom, bien sûr, et hésita avant de le rappeler. Principalement parce qu'il avait pensé que tout se passait bien avec Sherlock, mais peut-être que l'adolescent s'était plaint à son frère ?

Greg inspira profondément et composa le numéro. Une voix féminine lui répondit et Greg demanda Mycroft Holmes. La femme lui dit « Attendez, je vous prie » et le tuteur songea qu'il avait été légèrement fou de prendre ce poste à Eton, se faisant ainsi projeter dans ce monde où les gens comptaient sur leurs secrétaires pour répondre au téléphone. La plupart du temps, il appréciait Eton. Les garçons étaient pour en grande majorité intelligents, pas vraiment mauvais et avaient souvent juste besoin de quelqu'un qui ne les traite pas comme des rois en permanence. Mais de temps en temps, comme maintenant, Greg se sentait désespérément hors de sa zone de confort.

« Mr Lestrade, dit une voix à l'autre bout du fil, soyeuse et aimable, avec un accent distingué plus raffiné que celui de Sherlock. Merci de me rappeler si promptement.

– Pas de problème, répondit Greg en enroulant le câble du combiné autour de son doigt. Il y a un souci ?

– J'espérais vous poser cette même question, dit Mycroft Holmes. Voyez-vous, normalement, à cette période du trimestre je suis positivement inondé de détails sur le large nombre de problèmes en lien avec Sherlock. Et pourtant vous ne m'avez pas encore contacté une seule fois.

– Il n'y a pas de problème. Sherlock s'en sort bien.

Le silence à l'autre bout du fil s'étira si longtemps que Greg finit par demander :

– Allô ?

Il n'avait pas entendu de clic signifiant que son interlocuteur avait raccroché, mais la longueur de ce silence paraissait improbable.

– Je suis là, lui assura Mycroft. Je suis juste en train de penser. À quoi ressemble mon frère ?

– À quoi il ressemble ? répéta Greg, ahuri.

– De quelle couleur sont ses yeux ?

– Ils sont... Je ne sais pas. Bleus… -âtres ? Dans ce genre.

– Cela ressemble en effet à une description acceptable de ses yeux, admit Mycroft, pensif.

– Attendez, souffla Greg, saisissant le but derrière la question de Mycroft. Vous pensez que Sherlock serait parvenu d'une façon ou d'une autre à me tromper en demandant à un autre élève de se faire passer pour lui ?

– Je ne considère pas cela comme hors de sa portée. Il est vicieusement intelligent.

– Vous vous montrez extrêmement soupçonneux vis-à-vis de lui.

– Pas du tout. Je me montre extrêmement réaliste à propos de lui.

Cela agaça Greg.

– Sherlock va très bien, répéta-t-il.

– Pardonnez-moi, mais je me dois de vous demander quel tour de magie vous avez réalisé pour transformer mon frère en Etonien modèle.

– Vous savez, il ne fait que s'ennuyer ici, pointa Greg.

– Je sais. J'entends rarement autre chose de sa part.

– Alors je lui ai donné une énigme.

– Quel type d'énigme ?

– Un crime classé. Un des plus célèbres.

– Vous lui avez donné un crime classé ? Pour quoi faire ?

– Pour qu'il le résolve, bien sûr.

– C'est cohérent, dit le frère de Sherlock, sa voix donnant l'impression qu'il assemblait les pièces d'un puzzle. Sherlock aime les énigmes. Et vous avez commencé par enseigner la criminologie avant de passer à la biologie. Mmh, et un peu de chimie, aussi. Vous correspondez bien à ses intérêts.

– Vous êtes en train de lire un dossier sur moi ? demanda Greg, incrédule.

– Non, je lis le dossier sur vous, répondit simplement Mycroft.

Greg envisagea de se fâcher en entendant ça, puis décida qu'il n'y avait pas de raison pour. Qui que soit Mycroft Holmes – Sherlock ne parlait jamais de son frère, ni de rien du tout, à vrai dire, en dehors de l'affaire Taman Shud – il avait manifestement accès à des informations que Greg aurait préféré garder pour lui. Il décida plutôt de réorienter la conversation sur Sherlock.

– Je me suis arrangé avec les autres professeurs pour réduire les cours de Sherlock aux matières qui l'intéressent uniquement. Il est toujours trop vif pour celles qui restent mais, au moins, il les tolère s'il n'estime pas qu'elles sont une perte de temps total pour lui. Et j'ai reçu la permission du directeur pour remplir le reste de l'emploi du temps de Sherlock avec ce que nous appelons une étude indépendante.

– Intelligent, dit Mycroft, l'air presque impressionné, à contrecœur. C'est une approche intéressante. Pourquoi n'ai-je jamais été contacté à propos de tout cela ?

– Il faudra le demander au directeur. J'ai reçu son approbation. Je n'ai pas pensé que c'était aussi à moi d'obtenir votre accord à vous.

– Quelle affaire lui avez-vous donnée ?

– Celle à propos d'un homme non identifié trouvé mort sur la plage de Somerton à...

– L'affaire Taman Shud, l'interrompit Mycroft, surprenant Greg. Très bien. Ça devrait le garder occupé longtemps.

– Pour l'instant, ça semble fonctionner. Sherlock ne vous en a pas parlé ?

– Nous n'avons pas parlé ensemble.

– Vous n'avez pas parlé ensemble... depuis quand ? demanda Greg sans comprendre.

– Depuis le début du trimestre, bien sûr, répondit Mycroft comme si ça aurait dû être évident. Je le verrai pendant le week-end de Mickaelmas, je lui demanderai à ce moment-là.

Greg intégra cette information puis dit :

– Oui, il semble plutôt motivé par ça. Vous devriez voir le tableau d'affichage qu'il a construit pour ça. Ça prend un mur presque entier de la chambre de John et c'est couvert de papiers, et aucun d'entre nous ne parvient à y comprendre quoi que ce soit, mais…

– John ? l'interrompit Mycroft.

Oh, réalisa Greg. Mycroft n'avait pas parlé avec Sherlock depuis le début du semestre.

– Ouais, John Watson. Un nouveau garçon en Terminale, sa chambre est à côté de celle de Sherlock. Sherlock et lui sont devenus de bons amis.

– Vous devez vous méprendre, dit Mycroft.

Greg ne parvint pas à imaginer ce qui avait fait réagir Mycroft de cette façon.

– À propos de... ?

– Sherlock n'a pas d'amis.

À plusieurs moments de cette conversation, Greg s'était senti irrité, mais il était à présent franchement énervé.

– C'est une chose horrible que vous venez de dire de votre frère.

– Oh, je vous en prie, lança son interlocuteur après un ricanement. Vous l'avez vu, vous savez que c'est vrai.

Greg savait que Sherlock ne semblait pas avoir d'ami en dehors de John. Il n'était pas le type de garçon qui deviendrait le plus populaire. Et ça ne paraissait pas le déranger. De ce que Greg pouvait en juger, la seule personne dont l'opinion avait une petite importance pour lui était John. Le prof ne parvenait pas à comprendre pourquoi. Il acceptait simplement que Sherlock Holmes préférait avoir un seul John Watson plutôt qu'une douzaine d'autres amis. Mais parfois, Greg essayait d'imaginer comment Sherlock avait vécu sa vie à Eton avant le début de ce semestre, s'ennuyant à mourir et absolument seul. Et ça ne le surprenait pas le moins du monde que Sherlock ait été difficile. Greg pensait que tout le monde l'aurait été dans ces conditions, même quelqu'un qui n'aurait pas eu les mêmes dispositions que Sherlock à se montrer malpoli, arrogant, insupportable et génial.

– Vous savez, commença Greg avec véhémence, le seul problème avec Sherlock c'est qu'on lui a appris à être quelqu'un de brillant sans lui avoir appris à être quelqu'un de bien avant.

– Oh, et je suppose que vous m'en blâmez ? interrogea Mycroft, la voix instable.

– Non, je blâme qui que ce soit qui l'a élevé.

– Je l'ai élevé.

– Dans ce cas, oui, je vous blâme vous, répondit Greg avec imprudence. Vous pourriez être un peu plus agréable avec lui.

– Vous vous comportez de façon totalement inappropriée.

– C'est apparemment quelque chose que votre frère et moi avons en commun. Vous pouvez raccrocher ce téléphone et appeler le responsable d'internat pour le lui rapporter, ce que vous mourez d'envie de faire à l'instant, j'en suis convaincu. Mais, avant ça, vous devriez réellement réfléchir au fait que pour la première fois depuis que Sherlock est à Eton, vous avez vécu un mois de Septembre entier sans recevoir un seul appel de plainte. Et je ne parle même pas de plaintes de notre part, mais de celle de Sherlock.

Mycroft était silencieux et Greg sut que la supposition énoncée dans sa dernière phrase était correcte.

– J'ai un cours à donner, mentit-il principalement parce qu'il pensait devoir arrêter de parler avec Mycroft Holmes avant de dire quelque chose qui le ferait réellement renvoyer. Vouliez-vous parler d'autre chose ?

– Non, répondit Mycroft d'une vois tendue.

– Bien. Au revoir, dans ce cas. »

Greg n'attendit pas d'entendre la réponse avant de raccrocher.

Mycroft était rarement stupéfait. Notamment quand on parlait de Sherlock. Rien de ce que pouvait faire son frère ne le surprenait plus jamais véritablement. Il avait l'impression qu'il pourrait prédire les grandes lignes des comédies de cet enfant gâté qu'était Sherlock, même s'il ne pouvait en donner à l'avance les détails.

Mais Sherlock n'était pas en train de monter la moindre comédie dramatique avec pour thème central un enfant gâté, en cet instant. Et ça, c'était surprenant. Sherlock, à en croire son tuteur, travaillait constamment sur une affaire classée. Sherlock, à en croire son tuteur, avait un ami. Mycroft ne savait pas quoi faire de ces informations. Il était possible que son cadet ait développé une tumeur au cerveau qui modifiait sa personnalité.

Dans la vie de qui que ce soit d'autre, songea Mycroft, cette nouvelle aurait mérité la jubilation. Elle ne fit que l'inquiéter, terriblement. Ça ne ressemblait pas du tout à Sherlock et il se sentait déboussolé.


Le jour où il devait aller chercher Sherlock pour le week-end de Mickaelmas, Mycroft eut bien entendu à gérer d'une douzaine de problèmes impromptus pour son travail et il finit par envoyer un chauffeur à sa place. Quand lui-même arriva finalement à leur domaine à la campagne, il était bien plus tard que ce qu'il aurait voulu.

Sherlock préférait le domaine, en ce moment. Il disait détester rentrer à la maison à Londres et Mycroft acceptait de lui donner satisfaction sur ce point. Mrs Hudson préférait elle aussi le domaine, plus proche de chez sa sœur. Pour cette raison, venir ici était parfait.

Ses chaussures crissèrent sur le gravier de la route lorsqu'il marcha jusqu'à la porte d'entrée et il fut surprit de la voir s'ouvrir avant même qu'il y soit vraiment arrivé, la silhouette de Mrs Hudson se découpant dans la lumière du hall d'entrée.

« Mycroft, dit-elle avec une réprimande dans la voix. Tu n'aurais pas dû conduire à cette heure-ci.

– Si j'avais attendu demain, répondit Mycroft avec lassitude, j'aurais à peine eu le temps de voir Sherlock avant de devoir le ramener et quelque chose d'autre aurait pu se présenter entre temps, qui m'aurait obligé à rester à Londres.

– Entre, dit Mrs Hudson en s'agitant autour de lui. Je vais te préparer quelque chose à manger.

– Vous n'êtes pas ma gouvernante, lui rappela doucement Mycroft tout en la suivant vers la cuisine et en enlevant son manteau.

Mrs Hudson lui sourit avec tendresse et commença à rassembler les ingrédients. Fromage sur toasts et tomates frites, déduisit Mycroft, décidant que ce serait le paradis.

Il s'assit à la table et demanda :

– Où est Sherlock ?

Mrs Hudson était en train de couper du pain en tranches, du bon pain de campagne acheté au marché de la ville, et Mycroft commença à saliver.

– Il est censé dormir mais nous savons tous les deux que ce n'est pas le cas. Si tu veux le voir maintenant, je suis sûr qu'il sera en train de lire à l'étage. Il a ramené une énorme pile de livres avec lui. Il dit qu'il résout un meurtre.

Mrs Hudson eut un petit rire et mit le pain à griller avant de couper de généreuses portions de cheddar.

– Il vous a semblé bien ? demanda Mycroft.

Mrs. Hudson avait tourné son attention vers les tomates, mais elle s'interrompit brusquement pour se tourner face à lui. Elle semblait au bord des larmes et Mycroft sentit le poids de toute la terreur qu'il avait accumulée en lui pendant ce trop calme mois de septembre.

– Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il en espérant que sa voix ne trahissait pas la crainte qu'il ressentait.

Mrs. Hudson secoua la tête.

– Oh, Mycroft, il n'a pas l'air « bien », dit-elle, des trémolos dans la voix, et traversèrent alors à toute vitesse dans l'esprit de Mycroft tous les problèmes que Sherlock pourrait avoir, l'aîné des Holmes cataloguant déjà où ils se rendraient pour voir les meilleurs médecins, ceux que son argent lui permettrait d'obtenir de mieux pour son frère, mais les mots de Mrs. Hudson l'interrompirent net dans son train de pensée quand elle reprit : Il a l'air heureux. »


Mycroft n'était pas certain que Sherlock était endormi quand il alla lui-même se coucher. La lumière était encore allumée dans sa chambre, brillant sous la porte, mais ça n'aurait pas été la première fois que son frère serait tombé endormi sans éteindre. Mycroft décida que, tout bien considéré, ce serait mieux de parler avec lui le lendemain matin.

Quand Sherlock daigna se montrer pour le petit-déjeuner, il était tard. Il portait encore le tee-shirt et le pantalon de pyjama dans lesquels il avait clairement dormi et serrait contre lui un livre, un carnet et un crayon. Ses cheveux étaient un amas mal peigné et Mycroft songea qu'il avait toujours l'air aussi maigre. Il ne salua personne, tomba sur sa chaise et colla son nez dans son ouvrage. Cependant, Mycroft sut exactement ce que Mrs Hudson avait voulu dire par « il a l'air heureux. » Un éclat détendu que Mycroft ne lui avait jamais vu se dégageait du garçon et l'aîné admit s'en sentir légèrement agacé d'une façon toute irrationnelle. En l'espace d'un mois, Gregory Lestrade et/ou John Watson étaient parvenus à déverrouiller chez Sherlock ce que Mycroft n'avait même pas été capable de localiser. C'était fichtrement irritant.

« Bonjour, dit Mycroft à Sherlock sur un ton un peu plus tranchant qu'il n'en avait l'intention, s'attirant de la part de Mrs. Hudson, qui posait une tasse de thé et des toasts devant le cadet, un regard surpris et désapprobateur.

Sherlock leva brièvement un œil de son livre.

– Tu as pris du poids, fit-il remarquer.

Mycroft fronça les sourcils.

– C'est très agréable de te revoir aussi.

– C'est parce que tu travailles derrière un bureau et que tu es préoccupé la plupart du temps, et quand tu es préoccupé, tu manges automatiquement sans réaliser la quantité que tu ingurgites, lui expliqua Sherlock, comme si Mycroft ne savait pas tout ça, avant de prendre une gorgée de thé.

– Mrs Hudson, demanda ironiquement Mycroft, comment parvenons-nous à survivre jour après jour sans les observations avisées de mon frère ?

Sherlock lui sourit puis retourna à son livre.

Mycroft fit attention à l'ouvrage pour la première fois depuis l'arrivée de Sherlock et pencha la tête.

– Es-tu en train de lire Le Rubaiyat ?

– Oui, répondit rapidement Sherlock en prenant des notes.

– Dans sa version persane originale ?

– Comment serais-je censé faire autrement pour m'assurer de ce dont ça parle ? On ne peut pas se fier aux traducteurs de ce genre de choses, ce sont des idiots.

– Je ne savais pas que tu comprenais le perse, indiqua Mycroft en essayant de ne pas avoir l'air aussi stupéfait qu'il l'était.

– Je me le suis enseigné.

– Pendant ce mois-ci?

Il essaya de ne pas avoir l'air aussi impressionné qu'il l'était.

Sherlock émit un bruit impatient.

– Est-ce une conversation importante ? Parce que je suis au milieu de quelque chose.

La porte de derrière qui menait à la véranda s'ouvrit et Molly Hooper passa la tête à l'intérieur pour dire avec une bonne humeur nerveuse :

– Toc-toc !

– Oh, mon Dieu, marmonna Sherlock d'une voix même pas proche d'être assez basse pour que Molly ne l'entende pas.

Mrs Hudson lui adressa un regard désapprobateur et Sherlock leva son livre pour se cacher derrière.

– Molly, chérie, dit gracieusement la femme. Entre donc et assieds-toi ! Sherlock était justement sur le point de prendre son petit-déjeuner.

– Non, c'est faux, s'éleva la voix de Sherlock de derrière son livre.

– Tu dois manger quelque chose, lui dit Mycroft.

La raison pour laquelle il avait toujours l'air aussi maigre lui apparaissait soudain, évidence aveuglante. Sherlock ne mangeait pas quand il était occupé à penser à quelque chose. Quelle sorte d'ami cet idiot de John Watson pouvait-il bien être, pour ne pas s'en rendre compte ?

– Tu manges bien assez pour nous deux, répliqua Sherlock.

– Si seulement ça marchait comme ça…

Mycroft tourna alors son attention sur Molly qui s'était installée sur une chaise et semblait déchirée entre regarder avec adoration en direction de Sherlock – ce qui signifiait en vérité regarder avec adoration en direction de son livre – et remuer sur son siège, mal-à-l'aise. Elle vivait en ville et avait commencé à venir au domaine quand Mrs Hudson, experte dans l'art du ragot, avait entendu dire qu'elle était intelligente et intéressée par les sciences, matières que les innombrables livres de leur bibliothèque couvraient très largement, conséquence de nombreuses générations de Holmes nés avec un esprit scientifique. Mrs Hudson lui avait proposé d'utiliser la bibliothèque, ce à quoi Mycroft n'avait aucune objection. Qu'elle développerait un béguin improbable et résistant pour Sherlock n'avait été envisagé ni par Mrs Hudson ni par Mycroft. Ni par Sherlock, qui désapprouvait très fortement tant elle que ses sentiments. Mycroft, lui, n'y voyait pas de problème et il appréciait Molly, même s'il doutait de sa capacité à manier un Sherlock à long terme. Ou à court terme.

– Bonjour, Miss Hooper, lui dit-il. J'espère que vous vous portez bien.

Molly lui fit un grand sourire, soulagée par son accueil. Mycroft ne s'était jamais comporté que poliment avec Molly, mais l'attitude de l'adolescente semblait indiquer la crainte permanente qu'il lui arrache la tête à la moindre occasion.

– Très bien, merci. Je suis juste passée parce que j'ai pensé que c'était un week-end de relâche répondit-elle en jetant un nouveau regard vers le livre de Sherlock.

– Brillante déduction, Molly, répondit la voix de Sherlock, derrière sa protection.

– Sherlock, arrête d'être malpoli et parle avec ton invitée, le réprimanda Mrs. Hudson en posant un petit-déjeuner anglais complet sur la table devant lui.

– Ce n'est pas mon invitée, je ne lui ai pas demandé de venir.

Le rose monta aux joues de Molly mais Mrs. Hudson ignora Sherlock et se tourna gentiment vers elle.

– Est-ce que tu veux quelque chose à manger, Molly ?

– Non, c'est bon. Je venais juste prévenir qu'on va voir un film au cinéma ce soir, avec des amis, Sherlock. J'ai pensé que tu pourrais vouloir venir avec nous ?

Elle regarda le livre de Sherlock avec espoir.

– Traîner avec une bande d'imbéciles stupides et ennuyeux qui voudront discuter de qui a embrassé qui et quand et où et est-ce que sont survenus des incidents du type « tromperie » ou « triangle amoureux », et ensuite, quand ils ne discuteront pas de telles trivialités, iront au cinéma voir des âneries d'une stupidité si prodigieuse qu'elles provoqueront la fonte métaphorique de leurs cellules nerveuses désespérées, mais qu'ils s'en considéreront malgré tout comme franchement stimulés ? Absolument pas.

– Sherlock ! s'exclama Mrs. Hudson.

– … Oh, émit Molly en ayant l'air de ne pas savoir comment répondre avant de se forcer à sourire. Très bien, dans ce cas. Peut-être une autre fois ?

Sherlock tourna une page de son livre.

– Peut-être, répondit Mycroft en songeant que c'était la chose la plus ridicule qu'il ait prononcée, mais se sentant plutôt désolé pour la pauvre Molly délaissée.

Cette dernière le remercia d'un sourire vacillant, puis déclara en se levant :

– Bien, j'imagine que je te croiserai un de ces jours, alors. Profite de ton week-end à la maison, Sherlock.

Celui-ci laissa échapper un son évasif et Molly quitta la cuisine sur un petit geste de la main. Mrs. Hudson attendit que la porte se ferme derrière elle pour retirer le livre des mains de Sherlock.

– C'était malpoli de ta part, Sherlock Holmes, lui dit-elle sévèrement. Elle t'apprécie.

Sherlock, privé de son livre, mangeait à présent calmement son petit-déjeuner.

– Précisément. C'est extraordinairement agaçant.

– Tu devrais être gentil avec elle, lui dit Mrs. Hudson.

– Ça rendrait les choses encore pires.

– C'est une gentille fille et elle veut que tu l'emmènes au cinéma. Quel mal tu vois à ça ?

– Ça serait ennuyeux. Mycroft, dis-lui.

– Ce serait ennuyeux, approuva Mycroft, puisqu'il avait lui-même évité d'inviter des filles parfaitement gentilles comme Molly à des rendez-vous parfaitement agréables au cinéma pendant la presque intégralité de son existence, dès lors qu'il avait établi que c'était parfaitement ennuyeux.

Mrs. Hudson soupira et abandonna le livre de Sherlock sur sa table pour se diriger vers l'évier où l'attendait la vaisselle.

– Mais je devrais t'obliger à aller en ville pour que tu lui présentes tes excuses, continua Mycroft.

Sherlock eut l'air stupéfait.

– Des excuses pour quoi ?

– Pour avoir été malpoli. Tu es incroyablement calamiteux pour cultiver ton réseau.

– Je n'ai pas besoin de réseau. J'ai toi, pour ça.

Mycroft voulait poser des questions à Sherlock à propos de ce prétendu ami John Watson. Mais Sherlock mangeait avec un air boudeur bien plus tranché qu'au moment où il était apparu dans la cuisine pour prendre son petit-déjeuner, semblant alors satisfait et à l'aise, et Mycroft n'avait pas envie de discuter avec lui quand il faisait la tête.

– Comment ça se passe, au lycée ? s'aventura-t-il plutôt.

– Ennuyeusement, répondit Sherlock, automatiquement.

– Tu n'as pas appelé récemment pour m'adresser cette plainte.

– Parce que tu n'écoutes jamais mes plaintes, répliqua Sherlock avec légèreté. C'est comme parler à un mur.

– Je suis terriblement déraisonnable, proposa Mycroft.

Affreusement déraisonnable, » le corrigea Sherlock avant de reprendre son livre.

.

A suivre


Merci à vous d'avoir lu, et à bientôt !