Chapitre 6

Mai 2013

Menace double

(Marlène – Noir Désir)

Il est sept heures quarante-sept lorsque Anthony se dit qu'il doit ressembler à une adolescente toute excitée d'avoir son chéri au téléphone pour la première fois. Quatre secondes plus tard, il se rend compte que c'est exactement ce qu'il est. Quatre autres secondes s'écoulent avant qu'il se dise qu'il s'en fiche. Accoudé au plan de travail de la cuisine, il cale le portable contre son épaule. Voilà plus de six mois qu'il n'a pas eu l'occasion de parler directement à son patron, il estime pouvoir s'accorder le droit d'avoir l'air ridicule.

-Et pour ce soir, tu veux que j'organise quelque chose ? Il est temps qu'on te sorte de là...

-On en a déjà parlé, Anthony. Pour le moment, c'est l'endroit le plus sûr pour moi. Je ne dis pas que je ne voudrais pas être dehors mais je ne veux pas prendre le risque de sortir maintenant, ça ne pourrait que mal finir.

-Je sais bien mais...

-Ne crois pas que tu ne me manques pas. Je finirai par sortir, un jour, ne serait-ce que parce que ça m'embêterait que notre dernier baiser se soit fait au travers des barreaux d'une cellule... Mais pour le moment...

-... on se tient tranquille. Compris, patron.

Ils échangent encore quelques mots. Anthony se lamente de l'absence d'Elias, qu'il commence à trouver beaucoup trop longue. Il sait que le sentiment est partagé et il a l'impression de remuer le couteau dans la plaie, autant d'un côté que de l'autre. Il est interrompu par l'apparition soudaine d'un minuscule félin de couleur grise, visiblement très intéressé par la brique de lait que tient son propriétaire.

-Tiens, mais qui voilà ! Alors, Semtex, ma belle, toi aussi tu viens dire bonjour à papa ?

En guise de réponse, Semtex miaule avec enthousiasme et se frotte contre le combiné. Anthony la gratte derrière les oreilles.

-Tu vois, tu lui manques aussi.

-Je ferai en sorte de venir vous voir tous les deux très bientôt, alors.

-Très bientôt ?

-Le plus tôt possible. Mais pas question que tu viennes interférer avec quoi que ce soit, ce soir. J'ai ta parole ?

-Tu sais bien que oui.

-Les gardes ne vont pas tarder à repasser, je vais te laisser. Il te reste quelques petites choses à régler, il me semble...

-Trois fois rien. Alfonso a appelé hier soir, apparemment ça s'agite du côté du HR. Il faut que je voie ce qui se passe vraiment, si ça pourrait nous porter préjudice.

-Bien, dans ce cas, je ne te retiens pas plus longtemps. Oh, Anthony...

-Oui ?

-Rien, laisse... Fais attention à toi.

La communication se coupe et Anthony reste un instant immobile, le téléphone contre l'oreille. Il revient à lui quand la chatte, pour qui il est largement l'heure de sortir, commence à s'impatienter et lui mordille le nez. Il se redresse, l'attrape en la traitant de chipie et l'embrasse sur la tête. Elle lui lèche le menton et se dégage de ses bras pour se précipiter vers la fenêtre qu'il entrouvre. Elle s'y faufile sans demander son reste et il la regarde disparaître dans l'escalier de secours.

-Bon... Alfonso...

Ils se sont donné rendez-vous au café en bas de la rue à neuf heures. Anthony reste persuadé qu'Alfonso se fait du souci pour rien, que le HR est mort et enterré. Quand bien même ils seraient toujours actifs, ils ont besoin du soutien d'Elias pour se remettre sur les rails. Soutien qu'il ne leur apportera jamais, il a été assez clair à ce sujet. Anthony rit tout seul en se souvenant de l'air plein d'assurance que Simmons a affiché quand il a cru que son chantage avait fonctionné. Personne n'obtient quoi que ce soit d'Elias avec du chantage. Il aurait adoré être là quand le lieutenant Fusco lui a fait parvenir leur petit message.

Il enfile un t-shirt et traîne un peu dans le salon. Il fait déjà presque complètement jour et la journée s'annonce radieuse. Il allume la radio, l'éteint quand il ne trouve rien d'intéressant à écouter et, comme il peut largement prendre son temps, il fait du café et sa vaisselle de la veille. Si seulement il pouvait avoir plus de journées comme celle-là. Inconsciemment, il commence à chantonner doucement, un vieil air qu'il a dû entendre une fois sans savoir où précisément. Sur cette terre, ma seule joie, mon seul bonheur, c'est mon homme...Il se sent ridicule une fois de plus et, une fois de plus, il se rend vite compte qu'il n'en a rien à faire et continue à chanter. Pour une fois que tout se passe bien...

Finalement, il arrive presque à se mettre en retard. Il sort en vitesse de son appartement et, alors qu'il s'apprête à fermer la porte à clé, une voix dans son dos l'interpelle.

-Anthony Marconi ?

Il n'a que le temps de faire volte-face avant que le coup ne s'abatte sur sa tempe.


Quand il revient à lui, on l'a installé sur une des chaises du salon et ses mains sont attachées dans son dos par de l'adhésif. Encore un peu sonné, il cligne plusieurs fois des yeux avant de relever la tête. Quelques gouttes de sang courent le long de son visage et tombent sur son jean. En face de lui, se tient un homme qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.

-Inspecteur Jarvis Parks. Que me vaut ce plaisir ?

Parks ricane, s'appuie nonchalamment contre la bibliothèque et se tourne vers l'homme chauve qui l'accompagne. Il fait claquer sa langue et semble acquiescer à une question silencieuse. L'homme pose son revolver sur la table basse et fait craquer les jointures de ses doigts. Il s'approche lentement d'Anthony et lui assène un, deux, trois coups de poing à la poitrine. Il a de la force, Anthony s'estime heureux de ne sentir aucune de ses côtes se briser.

-C'est quoi son problème, à ton pote ? demande-t-il entre deux respirations.

-Je te présente Dmitri Ivkine. Tu dois bien connaître son frère, Vassili. Mais si, je suis sûr que tu le remets. Un grand blond, un mètre quatre-vingt cinq, quatre-vingt-dix environ, sur lequel t'as joué du garrot il y a deux ans. D'ailleurs, comment tu t'y es pris au juste ? Il était assis, t'es monté sur une chaise ? Sincèrement, ça m'intrigue.

-Va chier, Parks.

Il soupire, croise les bras et adresse un signe de tête à Ivkine, qui frappe de nouveau, au visage cette fois. Anthony baisse la tête, grimace. Il en a connu d'autres, il sait encaisser les coups. Ivkine l'attrape par les cheveux, le force à le regarder. Un nouveau coup, puis un autre. Quand c'est terminé, Anthony peut sentir le sang couler de son nez jusque sur ses lèvres. Il se dit qu'il a connu pire, bien pire.

-C'est quoi, alors ? Une vengeance ?

Parks hausse les épaules.

-Si on veut. Pour lui, en tout cas. Pour moi aussi, en grande partie. C'était vraiment humiliant pour moi, la dernière fois. Alors, si je ne peux pas t'avoir à la régulière, autant faire ça de façon plus... amusante.

Il contourne la chaise et commence à fouiller dans les tiroirs de la cuisine.

-Enfin, officiellement, on est là parce qu'on nous l'a demandé. Pour tout te dire, Simmons m'a appelé hier soir. Je ne sais pas quel genre de coup de pute toi et ton cher patron lui avez fait mais il avait l'air sacrément remonté. Donc, je disais... Il m'a appelé et il m'a dit comme ça... Attends, c'était quoi le terme exact, déjà... Ah oui, ça y est ! Il m'a dit « Avant la fiesta de demain soir, il faudrait que quelqu'un règle son compte à cette petite connasse de balafrée, j'ai pensé que ça te ferait plaisir de t'en charger ». Et tu penses bien que ça m'a fait très plaisir qu'il pense à moi ! Il a ajouté « Amuse-toi » alors, je compte bien obéir, tu penses... Ah, voilà ce que je voulais.

Il revient vers le salon et s'assoit sur les genoux d'Anthony. Il admire un instant ce qu'il vient de rapporter.

-Il est plutôt chouette ce couteau à trancher, il a dû te coûter une fortune. J'imagine qu'il coupe très très bien. Si on essayait sur ton oreille, pour voir ?

Parks fait courir la lame le long de la pommette d'Anthony et laisse une éraflure sur son passage. Il s'arrête en dessous du lobe et remonte doucement, entaille la chair. Ivkine, apparemment plus mesuré que son compagnon, recule d'un pas.

-Oh, mec, le deal, c'était qu'on lui en fasse baver un peu, je veux bien mais là...

Parks souffle, excédé, et se lève. Il lève le couteau vers Dmitri.

-Je te rappelle que ce type a tué ton frère. Quoique, je commence à avoir des doutes parce que, question logistique, ça colle pas... Je veux dire, tu l'as vu debout ? Mais t'as raison. Si je continue, il va gueuler, ça va ameuter le voisinage et la fête sera finie avant même de commencer. Et moi, j'ai envie de l'entendre appeler sa maman au secours, tu vois...

Il soupire de nouveau et va remettre l'ustensile à sa place. Quand il revient, il s'accroupit devant Anthony et pose le menton sur ses genoux. Il passe la main sur sa cuisse et lèche ses doigts couverts de sang.

-Je vais t'avouer un truc, Tony. Ça me fait vraiment chier d'être là, de devoir faire ça comme ça. Si ça n'avait tenu qu'à moi, on t'aurait fait participer ce soir.

-De quoi tu parles ?

-Oh, c'est vrai, tu sais pas. Ce soir, Carl Elias va être transféré. Et quand je dis « transféré »... Enfin, t'es un mec intelligent, tu peux deviner tout seul.

Les mains d'Anthony se contractent sous le Chatterton. Il tire de toutes ses forces, essaye de se dégager mais sans résultat.

-Ah, je me demandais quand tu allais enfin y mettre du tien. Je disais donc, si ça ne tenait qu'à moi, on n'aurait pas fait ça comme c'est prévu. Franchement, l'amener dans un coin paumé pour le descendre, c'est d'un chiant. Moi, j'aurais innové. Si c'est l'un de nous ou un Russe qui tire, c'est pas très drôle, t'es d'accord ? Par contre, si c'est toi... Là, on rigolerait. Et puis, pas de sac sur la tête ou de conneries comme ça, tu devrais le regarder droit dans les yeux. On te collerait un flingue sur la tempe, t'aurais pas le choix...

-Que tu crois...

Parks relève brusquement la tête et regarde Anthony droit dans les yeux. Il le scrute, comme s'il cherchait à sonder son esprit.

-Tu préférerais qu'on te tire dessus ? Attends, wo, wo, woo... T'es en train de me dire que t'es prêt à crever pour ce gars-là ? T'es vraiment loyal à ce point ? T'as des gènes de berger allemand, c'est ça ? Non, non, je suis sûr qu'il y a quelque chose que tu ne me dis pas...

Il continue de le fixer longuement, il attend une réponse qui ne vient pas. Soudain, son visage s'illumine, il ouvre grand la bouche et se met à rire.

-Noooon ? Non, ça peut pas être ça. Quand même, Tony... Oh, si j'avais cru ça de toi !

Il se met de nouveau sur ses pieds et se tourne vers Ivkine.

-T'y crois, toi, sincèrement ?

-Croire à quoi ?

-Faut vraiment tout t'expliquer, à toi...

Il plonge la main dans la poche de sa veste et en sors une boîte métallique. Il prend une cigarette qu'il allume alors qu'il va se placer derrière Anthony. Il lui masse la nuque et se penche vers son oreille. Doucement, il lui caresse les cheveux, entortille les mèches noires autour de ses doigts osseux. Il lui souffle un nuage de fumée au visage.

-Allez, Tony, raconte-lui un peu.

Après plusieurs secondes de silence, il commence à s'impatienter. Doucement, il promène le bout incandescent à quelques millimètres de la peau d'Anthony et finit par l'écraser dans le creux de son cou. Anthony étouffe un cri. Il ne doit rien faire transparaître, il ne doit pas lui donner ce qu'il veut. Il sent une goutte couler le long de sa joue. Il ne sait pas si c'est une larme ou du sang. Parks jette le mégot sur le plancher et tire une autre cigarette de sa boîte.

-On n'a pas toute la vie, mon chou. La prochaine, ce sera dans l'œil. Alors dépêche-toi de répondre avant que je me fâche. Non, tu veux pas ? Moi, j'aurais été très intéressé pourtant. Allez, je t'en prie, raconte-moi. Il baise bien, ton patron ? J'espère pour toi, parce que vu sa gueule... Comment il t'a convaincu exactement ? Il te menace ? Il te paie ? Non ? Attends, me dis pas que t'aimes ça ? Moi qui étais prêt à te plaindre... Tu... ouais, en fait, ça te plaît, t'en redemandes. Ouais, si, ça me paraît logique. Je sais même pas pourquoi ça m'étonne, j'ai toujours su que t'avais l'âme d'une salope.

Il s'arrête un instant, guette la réaction d'Anthony, qui garde les yeux baissés et compte les gouttes de sang qui tombent sur ses genoux, dans un effort surhumain pour ne pas se laisser atteindre par les mots de Parks. Il a la tête qui tourne, il sait qu'il ne doit surtout pas prendre un autre coup.

-Non, je me trompe, c'est pire que ça. Tu l'aimes ? Oh, maintenant, ça y est, je crois que je vais vraiment vomir. Rien que de vous imaginer, là, tous les deux... Toi, dans ses bras, qui lui souris et qui lui chuchotes des je t'aime au creux de l'oreille comme la petite fiotte que tu es. C'est bête, hein ? Tu vas crever là sans avoir pu le lui dire une dernière fois. Ce serait triste si c'était pas aussi gerbant. Mais rassure-toi, il va très vite te rejoindre en Enfer, ce gros porc dégueulasse...

Parks fait glisser son pouce le long des lèvres d'Anthony, étale le sang qui coule de son nez. Le goût métallique lui donne la nausée mais Anthony garde son calme. S'il a de la chance, ce sera terminé très vite. Pourtant, une voix au fond de son esprit lui crie de se bouger, de faire quelque chose. Elle lui hurle qu'il vaut mieux que ça et qu'il ne peut pas mourir sans se battre. Voilà des années qu'il n'avait plus entendu cette voix autre part que dans ses cauchemars. Ça fait trente ans, Kyra, lâche-moi la grappe un peu, pense-t-il. Mais elle a raison, dans le fond et il le sait. Il ne réfléchit pas et, quand il sent le pouce de Parks frôler ses dents, il ouvre grand la bouche et mord le plus fort possible. Il entend un craquement sec et plus de sang se déverse sur sa langue.

Parks ne crie pas. C'est tout juste s'il émet une exclamation de surprise avant de se souvenir qu'il n'est pas censé faire autant de bruit. Il étouffe sa douleur en se mordant la lèvre si fort que la peau se déchire. Il tente de retirer sa main mais arrête brusquement quand il voit la peau de son doigt glisser comme une chaussette le long de l'articulation. Anthony le lâche enfin. Il n'a pas le temps de respirer qu'il entend un autre craquement. Un bruit répugnant de brindille desséchée qu'on rompt sous son pied. Quand il reprend ses esprits, il lui faut une bonne seconde pour se rendre compte que c'est son propre nez qu'il vient d'entendre se briser. Il est au sol, Anthony au dessus de lui, haletant. Du bout de ses doigts, Parks effleure son visage endolori et rit.

-Bien joué, bien joué...

En se relevant, il en profite pour faire trébucher Anthony, dont l'équilibre est déjà précaire. Comme prétend le dicton, jamais deux sans trois et, dans la chute, le dos de la chaise s'écrase sur le coude d'Anthony. Ce bruit-là est extrêmement satisfaisant. Parks se relève et se félicite d'avoir enfin atteint son objectif. Il toise Anthony, le regarde pleurer. S'il pouvait ressentir de la pitié, il plaindrait sûrement Anthony. Mais il en est incapable alors il se sent fier et rit de plus belle. Son regard tombe sur son pouce, sur le flot de sang débordant de la peau retroussée. Il tente de le plier, n'y parvient pas.

-Bon, allez, dit-il à l'adresse d'Ivkine. Ça m'amuse plus. Détache-le et met-le debout.

Lentement, Ivkine sort un couteau-papillon de la poche de son jean et découpe le ruban adhésif qui entravait Anthony. Il le prend par son bras valide et le force à se lever, non sans s'être excusé discrètement. Vassia lui disait souvent qu'il était quelqu'un de sensible et il avait raison. Dmitri se serait bien contenté de lui mettre une balle dans la tête, par principe et par respect pour son frère. Il n'aime pas la violence inutile. Anthony titube. Devant lui, Parks, la main tremblante et couverte de sang, lève l'arme et tire à l'épaule. Anthony recule et trébuche. Alors qu'il est étendu au sol, ses yeux se posent sur le plan de travail de la cuisine. Le téléphone ! Il n'est peut-être pas trop tard.

Parks n'en a pas fini avec lui. Il s'approche, Anthony ferme les yeux et prie. Il n'est pas sûr de croire en Dieu, ni que celui-ci voudra bien l'écouter. Il prie pour avoir encore un peu de temps, juste assez de temps pour prévenir son patron. Il sait qu'il va mourir ici, il a simplement besoin d'un peu de temps. Le sang de Parks tombe à grosses gouttes sur son visage. Il entend une nouvelle détonation mais ne sent rien. Pourtant, quand il touche son ventre, il peut sentir un flot humide s'échapper doucement du trou dans son t-shirt. Dans sa poitrine, son cœur cogne plus fort que jamais et Anthony se prend à le remercier d'être prêt à le soutenir dans ce qui va suivre.

Parks et Ivkine partent précipitamment, sans même prendre le temps de refermer complètement la porte d'entrée. Anthony attend d'être sûr qu'ils soient vraiment partis pour de bon et se redresse sur son coude. Il grimace en voyant la plaie béante. Un peu de temps, juste un tout petit peu de temps...


A l'étage au dessus, Loren s'inquiète. Elle a cru entendre des coups de feu et espère qu'il ne s'agit que de son imagination. Elle regarde Kyle lacer ses chaussures. Quand Elias les a sortis de l'enfer de la mafia russe, elle pensait ne plus jamais avoir affaire à ce genre de situation. Combien de fois, à Brighton Beach, a-t-elle dû faire sortir son fils de l'immeuble parce qu'une fusillade avait éclaté ? Elle pensait qu'en déménageant à Brooklyn Heights et en restant sous la protection personnelle du lieutenant d'Elias, elle n'aurait plus jamais à revivre ça. Ces gens-là sont bien tous les mêmes, finalement.

Kyle est pressé de sortir. Aujourd'hui, il n'a pas école et Loren lui a promis de l'emmener au parc dans la matinée. Une fois qu'il a enfilé ses chaussures, il attrape son ballon et se précipite sur le pas de la porte.

-Dis maman, on peut aller demander à Anthony de venir avec nous ? On pourra jouer au foot comme l'autre fois !

-Je ne sais pas, mon chéri... Il est très occupé en ce moment...

-Mais mamaaaaaaaan !

-Bon, on peut toujours lui demander. Tu n'as qu'à descendre, je ferme et je te rejoins.

Kyle ne se fait pas prier et accourt en bas de l'escalier. Loren essaie tant bien que mal de garder les yeux sur lui. Elle sait très bien ce qu'il tente de faire et elle ne lui en veut pas. Perdre son père a été une expérience terrible pour lui. Finalement, Loren est heureuse qu'il réussisse à l'accepter et qu'il veuille que sa mère refasse sa vie. C'est un petit garçon très mûr pour son âge. Il s'est pris d'affection pour Anthony et réciproquement. Il a fait comprendre à Loren, avec toute la subtilité dont un enfant de neuf ans est capable, que, s'il devait avoir un nouveau papa, Anthony ferait très bien l'affaire. Il faudra bien qu'elle lui explique un jour que c'est peine perdue. Elle n'est pas idiote, elle a très bien vu comment Elias regardait son bras droit, la première fois qu'elle l'a vu. Il a été assez chic pour l'aider à s'en sortir et la reloger, elle ne va pas tout gâcher en essayant de lui prendre ce qui lui appartient. Surtout quand elle sait de quoi il est capable. Kyle est encore trop petit pour se rendre compte de ça.

-Mamaan !

Elle est sortie de ses pensées par son fils qui l'appelle au bas de l'escalier. Elle verrouille la porte et se précipite à sa rencontre. Quand elle l'aperçoit enfin, elle lui fait signe d'être discret. Ils n'ont pas très bonne réputation dans l'immeuble, pas besoin d'en rajouter en dérangeant tout le monde dès le matin.

-Maman, c'est ouvert chez Anthony, continue-t-il un ton plus bas, est-ce que je dois rentrer ?

Quelque chose cloche. Elle se rappelle les coups de feu quelques minutes plus tôt. Et si ce n'était pas son imagination ?

-Non, je vais y aller. Attends-moi dehors.

-Mais...

-Pas de mais. Va t'asseoir sur les marches et ne rentre surtout pas.

Il fait la moue mais finit tout de même par tourner les talons, son ballon toujours sous le bras. Loren s'avance prudemment vers l'appartement d'Anthony, dont la porte d'entrée est entrebâillée. Sur le seuil, quelqu'un a marché sur des gouttes de sang. Elle hésite un instant avant d'entrer. Elle a déjà vu bien trop d'horreurs. Elle inspire profondément et fait quelques pas.

Dans le salon, deux chaises ont été renversées. Les premières secondes, Loren ne veut pas voir la mare rouge sur le plancher. Pourtant, elle a l'habitude de voir ce genre de choses. Être infirmière n'est pas un métier de tout repos. Mais elle connaît Anthony, ce n'est pas un patient anonyme. Elle le voit le matin en partant au travail, ils discutent en allant chercher leur courrier et parfois, ils vont se promener avec Kyle.

Son esprit met plusieurs longues secondes à accepter la présence du sang. Elle reste debout dans l'entrée, elle ne voit personne. Sa première conclusion est que le cadavre qui se trouvait là a été emmené. Il y a beaucoup trop de sang pour que le blessé ait pu se relever tout seul. Toujours avec une infinie précaution, elle suit la traînée écarlate qui la mène jusqu'à la cuisine. Tout d'abord, elle n'aperçoit que des jambes.

Appuyé contre le plan de travail, le long duquel court une empreinte sanglante qui s'arrête à seulement quelques centimètres de son téléphone portable, Anthony respire à peine.