Les larmes que vous ne verrez pas
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Je méjuge, moi ? On va bien s'amuser !
Je trouve touchant - tout en cachant avec mille précautions combien cela me touche - que Lisbon prenne ma défense avec un soupçon de tendresse, de protectionnisme : ai-je vraiment tourné la page de mon statut de médium ? Chacun sait et je le clame aujourd'hui devant tous: je ne suis plus que tragédie, presqu'une légende. Alors ne venez pas me raconter vos histoires de contact avec l'au-delà. Si c'était possible, je le saurais ! Je me refuse à croire que j'aie pu passer à côté de quelque chose d'aussi vital pour la survie de mon mental. Ce faisant, je ne me rends même plus compte qu'en m'accrochant au souvenir des morts, j'en arrive à blesser les vivants qui ne me veulent que du bien.
En fait, c'est vital pour toi que Kristina soit un imposteur parce que si elle ne l'est pas,…
Nous y voilà, Grace…
Elle a réellement don…
Je ne peux y adhérer, désolé. C'est moi qui ai inventé le concept, tu te rappelles ?
Tout ce dont tu te moques,
Tout ce que tu dénigres,
Tout ce que tu représentes se retrouve sans dessus-dessous…
Elle se tient là, debout devant moi, raide comme la justice, le regard si dur, malgré sa jeunesse. Je suis assis, au supplice, le dos au mur. Ça y est, ça commence à faire mal. Vite, une réaction, n'importe laquelle…
Heu, oui c'est juste, hypothétique, mais juste
Et si ta famille te regardait de là-haut ce soir pendant la séance…
Je les sens auprès de moi à chaque instant, tu sais
Qu'elle te parle,
Mais que tu n'entendes rien,
Parce que tu refuses d'y croire
Arrête, Van Pelt!
Touché au plus profond, mais tu n'en sauras jamais rien!
Ce serait vraiment triste.
Et tu n'as pas à t'excuser, Grace, surtout pas, j'ai mérité cette première gifle.
La suivante viendra de Clara. Oui, jeune demoiselle, vous avez tellement raison, les parents sont là pour protéger leurs enfants. Et où étais-je, moi, lorsque Charlotte avait désespérément besoin de moi ? A parader comme un paon médiatisé jusqu'au bout du bluff !
La dernière, c'est cette femme, que j'exècre depuis le début et qui ne me le rend même pas, qui va me la donner. Je ne veux rien d'elle, je la crois douée comme je l'étais à l'époque, monnayant très cher quelques instants de repentir, de pardon, de rémission s'il en est. Elle affiche une telle assurance que c'en devient étouffant. J'ai débusqué sans peine la jeune Clara, pourquoi n'ai pas vu venir le coup que Kristina va m'asséner ? J'ai beau promettre de ne pas l'interrompre, je sens que je vais devoir fuir rapidement. Non, pas fuir. Me protéger. De quoi ? Des mots que je ne veux entendre. Parce que je sais d'emblée ce qu'elle va me dire.
J'ai parlé à votre femme…
Non ! Taisez-vous ! Vous n'avez pas le droit! Cela m'appartient. Vous n'avez rien à faire dans ma vie, dans ma douleur, dans mon remord.
Les mots s'insinuent avec une lenteur implacable, se fraient un chemin à coup de rasoir dans mon cœur frigorifié, remontent vers mon cerveau où le temps s'arrête brutalement sur une porte entrouverte et une trace rouge, au loin. J'ai du mal à respirer. Je serre les dents. Je voudrais me lever et courir.
Je voudrais que tout ceci ne soit pas.
Je la hais.
Fin du message ? C'était tout ?
Disparaissez ! Laissez-moi me persuader une fois de plus que je suis le seul responsable. J'envie Grace et sa foi.
Quant à moi, je ne crois plus depuis longtemps. Ou plutôt, si. Je crois que je suis coupable. De prétention. De vantardise. D'égoïsme.
Il ne me reste que les larmes que je ne laisserai entrevoir à quiconque. Elles appartiennent aux miens.
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Cfr: Saison 1x07 "Le rouge de la colère" (Seeing Red)
