Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Un très grand merci à toutes les personnes qui suivent cette histoire !


CHAPITRE VII

Suguru n'aurait pas dû accepter. À la base, il aurait aussi dû ne pas décrocher son téléphone. Mais…

Et le voilà qui trépignait dans le hall d'entrée de N.G. Productions en attendant que Nakano termine ses répétitions.

« Tu as l'air impatient, remarqua Mika, l'épouse de son cousin, qui venait voir son époux mais aussi son amie Noriko Ukai. Nakano ne termine que d'ici une heure, non ?

- Je sais mais… je suis rarement parti à la montagne alors, j'attends ça ! mentit le lycéen.

- Vous avez bien sympathisé tous les deux. Ses leçons avancent-elles ?

- Il progresse et travaille beaucoup. Et moi… J'ai eu 32 pour cent à la dernière interrogation de mathématiques ! Je crois que… »

Mais il ne termina pas sa phrase. Nakano sortait de l'ascenseur en compagnie de Shuichi qui souhaita un bon week-end à tout le monde et les laissa pour rejoindre son amant.

« Passe de bonnes vacances, Suguru », les salua aussi Mika.

Elle sourit en le regardant partir : son cousin par alliance avait changé depuis son arrivée à Tokyo et elle se demandait si Nakano y était pour quelque chose.

Oubliant ses résolutions, le lycéen ne contint pas son sourire à la vue du guitariste et le suivit gaiement jusqu'au garage. Après avoir mis son casque, Suguru grimpa derrière le guitariste qu'il enlaça avec plaisir, juste avant que l'autre démarre en trombe en direction de Tokyo Station.

Pendant le trajet, ils discutèrent joyeusement et une fois à destination s'engouffrèrent dans un taxi qui les mena à Hotaka. Ils firent des provisions dans le centre-ville alors recouvert d'une couche épaisse et moelleuse de neige. Ils reprirent un taxi qui les mena au pied d'un sentier impossible d'accès en voiture et firent le reste du chemin à pied, de la neige jusqu'aux genoux. Ils entrèrent dans le chalet massif, se déchaussèrent et passèrent des vêtements secs.

Sitôt changé, Hiroshi alluma les chauffages à plein régime et la cheminée puis prépara du thé.

Ce week-end, il aurait dû le passer avec sa fiancée mais le surplus d'examens l'en avait empêchée alors, sans hésiter, il avait appelé le pianiste qui avait tout de suite accepté.

Finalement, ça n'est pas plus mal, songea-t-il en disposant des biscuits dans une assiette.

Dans la soirée, une tempête se déchaîna privant subitement le chalet de toute électricité.

Le maître des lieux alla chercher des bougies et ils terminèrent ainsi leur dîner.

Au moment de se coucher, Suguru tergiversait.

« Qu'y a-t-il Suguru ?

- Je... C'est assez… incongru comme proposition. Voilà… ma chambre est la seule pièce chaude parce que le conduit de cheminée y passe et… vous allez mourir de froid dans votre chambre alors… peut-être pourrions-nous dormir ensemble mais en tout bien tout honneur !

- Je n'osais pas vous le demander. Pendant que vous vous changerez ici, je le ferai à côté et… entrouvrez la porte lorsque vous aurez fini. »

Nakano quitta la chambre et choisit un yukata chaud pour la nuit. Il en avait laissé un à l'attention de Suguru et ainsi vêtus, ils se glissèrent dans les draps, chacun bien contre son extrémité du futon heureusement large même pour deux personnes.

Pétrifiés – et ravis – à l'idée de partager un futon, ils ne s'endormirent que tard dans la nuit.

XXXXXXXXXX

À sa grande honte, Hiroshi se leva en dernier. Suguru l'attendait dans le salon, au coin du feu qu'il avait rallumé difficilement par manque d'habitude, absorbé par la lecture de son livre.

« Suguru, bonjour, le salua Hiroshi, les cheveux un peu hirsutes.

- Oh Nakano, bonjour ! Je voulais préparer du café mais je ne savais pas quand vous vous lèveriez.

- Merci d'avoir fait le feu. Je suis un piètre hôte. Je ne me suis pas levé très tôt », dit-il en s'affairant à ouvrir les volets.

Il voulut faire du café mais l'électricité était toujours coupée. Il remplit alors une casserole d'eau chaude qu'il posa près du feu.

« Voulez-vous que nous rentrions à Tokyo ? »

Mais la tempête qui soufflait dehors n'était guère encourageante.

« Pouvons-nous vraiment partir d'ici ? demanda Suguru qui l'avait rejoint et regardait les bourrasques de neige.

- Pas tout de suite a priori… »

Ils passèrent la matinée à préparer le déjeuner – qui serait froid – tout en bavardant, indifférents et même amusés de ce « retour aux sources » inattendu.

XXXXXXXXXX

La tempête disparut et, profitant d'une éclaircie, Hiroshi proposa une petite promenade en raquettes.

« Mais pas trop loin de la maison, des fois que le temps se gâte. »

Ils s'enfoncèrent dans la forêt qui bordait le chalet et contemplèrent les arbres chargés de neige. Sur le retour, Hiroshi prétexta reprendre son souffle pour se baisser, faire une boule de neige et l'envoyer sur son ami. Ce dernier fut surpris mais répondit avec rapidité. Un ancien entraînement intensif avec Yuji aurait dû lui donner l'avantage mais Suguru se défendait admirablement.

À la guerre, tous les coups étaient permis, non ? Il abandonna les boules de neige et entreprit de chatouiller le lycéen. Il n'en fallut pas plus pour que les deux se retrouvent à rouler dans la neige.

Penché au-dessus de Suguru, le guitariste lui nettoya la neige qu'il avait sur le visage.

« Je… Je suis troublé lorsque je suis auprès de… vous. »

Le lycéen frémit mais le froid n'était pas le seul responsable.

« Je… »

Leurs deux cœurs battaient à tout rompre. S'il ne se dérobait pas, alors peut-être Suguru aussi ressentait ce trouble.

Encouragé par l'étrange calme de Fujisaki, Hiroshi se pencha lentement et entrouvrit ses lèvres. Quand il sentit celles de Suguru offertes, il y glissa timidement sa langue.

Les bras du jeune garçon se refermèrent sur lui et ils approfondirent le baiser de concert. Ils reprirent leur souffle et s'abandonnèrent encore l'un à l'autre.

« Nous devrions… rentrer, finit par dire Hiroshi. Sinon, nous allons attraper froid.

- Moui…»

Leurs corps trahissaient leurs mots. Ils ne voulaient pas rompre cette étreinte.

Un souffle glacé les sépara pourtant et tacitement, main dans la main, ils se réfugièrent à l'intérieur du chalet.

Le feu avait décliné et s'était presque complètement éteint le temps qu'avait duré leur promenade en raquettes. Hiroshi remua les cendres à l'aide du tisonnier pour découvrir les braises sur lesquelles il rajouta du petit bois.

« Un thé nous fera du bien, commenta-t-il en usant du soufflet sur les tisons rougeoyants. Espérons que le feu repartira vite. »

Suguru s'empressa d'aller chercher de l'eau à la cuisine. Quand il revint, un maigre feu avait repris et Hiroshi l'alimentait précautionneusement.

« Je… voulez-vous que j'aille chercher des bûches ?

- Oui, merci. Mais attendez, je viens avec vous. »

La tempête avait cessé mais une neige ténue s'était remise à tomber. Les deux garçons firent plusieurs allers-retours jusqu'à ce qu'ils aient une provision suffisante pour tenir toute la soirée et se laissèrent enfin tomber sur le canapé en riant. Spontanément, le guitariste passa le bras autour de la taille de Suguru et l'attira contre lui puis l'embrassa avec fougue. Comme la première fois, le petit pianiste lui répondit avec tout autant d'enthousiasme et quand ils se séparèrent, ils avaient retrouvé tout leur sérieux.

« Je ne pensais pas que ce serait réciproque, dit lentement Suguru. Les garçons vous plaisent aussi, alors ?

- J'ai aimé un garçon, au collège. Plus exactement… il m'attirait. Mais vous êtes le premier que j'embrasse. Et ça me plaît beaucoup, répondit Hiroshi en en faisant la démonstration.

- Et mademoiselle Mineko ?

- C'est avec vous que je suis en ce moment. Mineko… vous savez bien ce qu'il en est de nos rapports. C'est ma fiancée mais c'est mon frère qu'elle aime. J'ai appris à vous connaître, Suguru, et maintenant… c'est de toi que j'ai envie. »

L'adolescent ouvrit de grands yeux à l'emploi de ce tutoiement inattendu mais il sourit aussitôt après.

« Je vous aime, Nakano… ronronna-t-il en se pressant tout contre le guitariste. Dire que si le vent n'avait pas emporté mon écharpe nous ne nous serions jamais rencontrés… »

Ils restèrent un petit moment à s'embrasser, le temps que l'eau qu'ils avaient mise à bouillir soit chaude. À regret, Hiroshi se leva et prépara du thé. Assis l'un contre l'autre, dans la lumière déclinante de la fin d'après-midi, ils sirotèrent leur boisson en silence, simplement heureux de partager cet instant et refusant de penser au retour, le lendemain.

« Suguru… As-tu… Es-tu déjà… sorti avec un garçon ? s'enquit soudain Hiroshi, rompant le confortable silence que troublait seulement le pétillement du feu.

- Non. J'ai… juste flirté avec quelqu'un, une fois mais… ça n'est pas allé plus loin. Vous êtes le premier garçon que j'aie jamais embrassé, répondit le pianiste en rosissant. Et… j'ai moi aussi beaucoup aimé. »

Enhardi, il déposa un baiser au coin des lèvres d'Hiroshi, qui y répondit avec douceur puis avec de plus en plus de fougue. Suguru gloussa.

« Si Narumi savait ce que nous sommes en train de faire, elle en aurait une attaque ! »

XXXXXXXXXX

Une soirée en tête-à-tête, éclairés par des bougies et devant un bon feu de cheminée : à la base, un scénario romantique des plus séduisants mais dans un chalet coupé du monde et privé d'électricité, la réalité était beaucoup moins attrayante. Après un repas froid, les deux garçons n'avaient qu'une envie : courir se réfugier sous leur couette et ne plus bouger. Cette fois nul besoin de demander, ils se couchèrent sans attendre dans le même futon, mais contrairement à la veille ils s'étendirent l'un contre l'autre et, après quelques baisers, s'endormirent rapidement.

Le lendemain matin, un nouveau challenge s'offrit à eux : plus d'eau dans toute la maison, le froid avait fait geler les canalisations.

« Nous allons mourir ici et personne ne nous retrouvera avant le retour du printemps, commenta Hiroshi d'un ton résigné.

- On peut toujours faire fondre de l'eau, peut-être pas pour la boire mais au moins on pourra se laver, proposa Suguru. Après tout, c'est comme ça qu'on faisait avant qu'il y ait l'eau courante.

- Inutile, nous avons aussi un bain traditionnel avec chauffage au bois. Le temps de lancer le feu et nous pourrons nous laver. Je m'en occupe. » Sur ces mots, le guitariste enfila son blouson – il faisait si froid que Suguru et lui s'étaient habillés au saut du lit – et sortit cependant que son camarade s'évertuait à rallumer le feu dans la cheminée.

L'électricité fut rétablie en cours de matinée, ce qui leur permit d'avoir enfin un repas chaud mais aussi la télévision, qui les informa que les routes étaient toujours obstruées par la neige et qu'elles risquaient de le rester encore un jour, de nouvelles intempéries étant attendues dans l'après-midi.

« On ne va pas pouvoir rentrer ce soir, constata Hiroshi. Mais pour être honnête… ça ne me chagrine pas vraiment. C'est juste dommage qu'il fasse si mauvais.

- On pourra toujours aller faire une balade en raquettes. Et sinon… Je pense que nous trouverons toujours de quoi passer le temps, qu'en dites-vous ? » riposta Suguru d'un ton malicieux en passant les bras autour du cou du jeune homme. Il avait bien conscience de trahir Mineko, qui ne savait d'ailleurs rien de sa présence aux côtés de son fiancé à Hotaka, mais il n'en éprouvait pas le moindre remord. C'était Nakano qui l'avait embrassé le premier, lui avait simplement répondu de manière favorable et il n'aurait rien dit ou fait sans cela.

Plus curieux encore, Hiroshi n'éprouvait non plus aucune culpabilité vis-à-vis de Mineko et il en était même un peu surpris. Sa versatilité l'étonnait, il avait eu tôt fait de lâcher l'obi vert pour l'écharpe rouge. Sa lutte avait été courte mais, pour la première fois depuis bien des semaines, il se sentait serein. La présence de Suguru l'apaisait, il en arrivait même à trouver amusante leur mésaventure. Dans un moment comme celui-ci, son mariage lui semblait être une échéance lointaine, presque irréelle. Pour la première fois de sa vie, ses sentiments lui étaient pleinement retournés.

Profitant d'une nouvelle accalmie, les deux garçons chaussèrent une fois encore leurs raquettes et s'enfoncèrent au cœur des bois qui environnaient le chalet. La neige fraîche, lourde et collante, étouffait tous les bruits et les arbres dénudés, aux branches alourdies, avaient pris des airs de créatures fantastiques. En contrebas du chalet coulait un petit torrent, totalement recouvert par la neige, qu'ils remontèrent jusqu'à une cascade dont l'eau vive s'était figée en chandelles de glace, et auprès de laquelle Suguru insista pour prendre des photos.

La fin de la journée s'écoula dans le calme tandis qu'au dehors la neige s'était remise à tomber. Tout au long de la soirée et du lundi qui suivit, Hiroshi et Suguru explorèrent leur amour naissant sans oser cependant aller trop loin, par pudeur et par manque d'expérience. Néanmoins, leurs étreintes s'étaient faites plus câlines et leurs baisers plus assurés, et le temps parut être passé trop vite quand, au matin du mardi, ils purent enfin regagner Hotaka et, de là, rentrer à Tokyo.

Toutefois, contrairement à leur retour de Kyoto quelques temps auparavant, les choses avaient bien changé entre eux… Il n'allait sans doute pas être simple de gérer leurs nouvelles relations.

À suivre…