Playlist du chapitre :

Happy Together, Simple Plan, Freaky Friday OST.

Fireflies, Owl City, Ocean Eyes.

Plaisirs Solitaires, Madame Kay, Le Choix de la Rédaction.

Dumb, Nirvana, Nirvana.

Lights, Archive, Lights.


VII.

Ondine se réveilla, transpercée par la douloureuse impression qu'on lui broyait la mâchoire et elle grimaça. Bon dieu ce qu'elle détestait les hôpitaux. Pas qu'elle était une habituée de la blouse de patient, bien entendu, mais entre les comas éthyliques, les crises de manque de Daisy, les examens de Lily et les accidents de voiture, elle commençait à connaître du monde dans tous les services.

Elle tourna la tête et sourit en voyant Sacha dormir sur la chaise, la tête dans ses bras, appuyé sur le bord du lit. Elle leva une main et caressa doucement les cheveux du garçon, un sourire encore plus doux plaqué sur le visage. C'était douloureux de sourire, mais c'était apaisant de glisser sa main dans les cheveux de cet imbécile chronique qui était resté malgré l'interdiction des médecins. Était-il réellement revenu par la fenêtre ? Il soupira dans son sommeil, gémissant légèrement et Ondine retira sa main, provoquant un grognement.

Elle secoua la tête. Même ainsi, il trouvait le moyen de râler, ce mec. Il était décidément très fort. Elle cessa de caresser les cheveux quand elle le sentit redresser la tête et qu'elle croisa son regard ensommeillé. Bénissant l'obscurité qui dissimulait le rougissement qu'elle sentait enflammer ses joues, elle tourna la tête vers la fenêtre.

—J'me suis endormi… ? Quelle heure est-il ?

Sacha porta un regard à sa montre et sursauta.

Merde ! Je dois aller bosser !

Il se redressa, se leva et s'étira, regardant Ondine l'observer d'un air halluciné.

—Ben quoi ?

Elle indiqua la montre de Sacha et lui lança un regard interrogateur.

—Ah ! Tu es étonnée que je commence si tôt ? Il est cinq heures, je dois repasser chez moi, me changer, rassurer ma mère et prendre mon service à six heures trente. Je reviendrai après.

Ondine se tourna et alluma la petite lampe de chevet et s'étira pour attraper un papier et un stylo.

« Est-ce que tu pourrais me ramener des trucs ? » écrivit-elle.

—Oui, bien sûr. Qu'est-ce que tu veux ?

« Mon iPod ! Et mes clopes ! Et l'autorisation de sortie, ça me soule déjà d'être ici. »

Sacha secoua la tête avec un sourire.

—Ok pour l'iPod. Mais les cigarettes, c'est mort, ils ne te laisseront jamais fumer avec ta mâchoire pétée… Quant à l'autorisation de sortie… Et après quoi ? Tu vas rentrer chez toi, galérer pour te lever juste pour aller pisser, ne pas pouvoir sortir de ton lit ?

Ondine grimaça. Elle n'avait pas vu la chose ainsi. C'était vrai qu'elle allait devoir être enfermée dans sa chambre. Ça allait être long, tout ce temps sans pouvoir conduire, ou jouer de la basse. Elle gémit.

—Quoi encore ?

« Je peux plus jouer. Et comment je vais faire pour mes cours ? Et pour la CMS ? On a des examens dans pas longtemps, je ne peux pas les rater ! Si je loupe mon année, Violette va me défoncer à coups de pelle et elle enterrera mes restes au fin fond de notre propriété italienne ! »

—J'suis désolé… C'est de ma faute et…

Sacha pinça les lèvres en baissant les yeux.

—Si je peux faire quoique ce soit pour toi, n'hésite pas…

Ondine leva les yeux au ciel et écrivit ironiquement :

« Va en cours à ma place. C'est la seule solution. Crétin, va. »

Elle écarquilla les yeux en le voyant hocher la tête.

—D'accord.

Elle leva la main pour le rattraper mais il se détournait déjà pour sortir de la chambre d'hôpital. Il ne l'avait quand même pas prise au sérieux, n'est-ce pas ? Non, il n'était pas bête au point de penser qu'il pouvait suivre des cours de fiscalité des entreprises ou d'analyse financière de troisième année à Harvard comme ça.

Elle se retourna dans son lit, se pelotonnant dans les couvertures en soupirant. Autant dormir, elle n'avait que ça à faire.


Elle chantonnait l'air de Fireflies d'Owl City, aux alentours de dix-huit heures, quand Sacha passa la porte de sa chambre avec un sourire. Il déposa sur la table un bordel indescriptible et un bouquet de fleurs qu'il lui tendit en rougissant.

—De la part de ma mère.

—'e'ci…

Elle leva les yeux au ciel. Elle sentait qu'il allait vraiment la forcer à parler juste pour se moquer d'elle, comme le prouvait le sourire taquin du garçon. Elle lui tendit son majeur droit, puisque le gauche était dans une attèle, alors qu'il lui faisait le check-up de ce qu'il avait récupéré.

—Ton iPod, ton PC, les cours que tu avais aujourd'hui… C'est très intéressant, la micro finance. Mais qu'est-ce qu'il peut parler vite, ton prof ! J'ai eu du mal à suivre !

Elle lui jeta un regard incrédule. Il était vraiment allé en cours à sa place ?

—Je déconne, héritière. J'ai demandé au professeur Keteleeria de voir avec ses collègues s'ils ne pouvaient pas mettre sur clé USB les cours qu'ils dispensaient dans le courant de la semaine pour que tu puisses les avoir. Quant à tes cours de musique, le professeur Chen me les donnera et je te les transmettrai. Tes épreuves théoriques, tu pourras les passer de chez toi, j'ai négocié et le professeur a donné son accord. Et la pratique est reportée à quand tu iras mieux. Sauf en guitare. Va savoir mais ton professeur ne doit pas beaucoup t'aimer, il t'a collé un F d'office. Pour le piano, elle a été cool et pour la basse… Ben comme tu as tapé dans l'œil de Jacky, il t'a déjà décerné un A+ en fonction de ce qu'il avait vu en cours. Ton semestre est sauvé grâce à ça.

Il fit une pause pendant laquelle Ondine attrapa la carte dans le bouquet que Délia lui avait offert. Elle lut que Délia lui souhaitait un prompt rétablissement et qu'elle lui faisait passer… Elle relut trois fois la carte pendant que Sacha toussotait difficilement.

—Sinon, ma mère va te préparer des milkshakes sucrés puisque tu ne peux plus rien avaler, parce qu'elle ne veut pas que tu n'aies à manger que les horreurs de l'hôpital. Et elle te fera aussi de la soupe, si tu veux. T'es pas obligée d'accepter, acheva-t-il en déposant un immense gobelet plein de milkshake à la framboise sur la tablette devant elle.

—Monsieur Di Pario m'a demandé de te dire que Violette était passée à l'hôtel et était repartie aussitôt. Elle te souhaite un bon rétablissement mais n'a pas que ça à faire, a-t-elle dit. Ton maître d'hôtel semblait outré. Il te demande si tu veux qu'il s'occupe de nettoyer une chambre au rez-de-chaussée pour ta sortie qui est prévue dans trois jours. Et si tu veux qu'il embauche du personnel supplémentaire.

Elle haussa un sourcil en tendant une main vers le milkshake qui lui faisait quand même très envie. Pour quoi faire ? Elle n'était pas mourante, juste incapable de parler et de marcher.

—Et il m'a proposé de m'occuper de toi, pendant ton mois de convalescence. J'ai dit oui.

Elle pouffa et grimaça de douleur, portant sur Sacha un regard amusé, tandis qu'il s'asseyait, cessant de s'agiter, après avoir posé l'ordinateur d'Ondine sur les genoux de la blessée.

—'u b'agues, ch'est ch'a ?

—Je suis très sérieux. J'ai vu ce qu'il restait de ta voiture… Et… Putain je me sens coupable… Si je réfléchissais avant de parler, rien de tout ça ne serait arrivé et…

—'é'ais 'as au 'olant de la voitu'e qui m'a 'ait 'ai'e une cho'tie de 'ou'e. 'u 'as 'as à 'e 'en'ir 'ou'a'le.

—Si je ne t'avais pas énervée au point que tu te sépares du dernier cadeau que ton père t'a fait, je pense que tu n'aurais jamais pris le volant, tu serais restée au Clémentiville et…

Elle posa sa main valide sur la bouche du garçon pour l'inciter à se taire et secoua la tête pour lui dire qu'elle ne voulait surtout pas entendre ses excuses. Reportant son regard sur l'ordinateur, elle pianota quelque peu pour se connecter au réseau de l'hôpital, avant d'ouvrir sa boîte mail professionnelle et celle qu'elle réservait à ses amis pendant que Sacha l'observait avec un petit regard perdu. Il l'entendit pianoter et quelques minutes plus tard, elle tourna l'écran vers lui. Elle avait ouvert une nouvelle page de traitement de texte, intitulée poétiquement « Lis ça connard ».

« Tu n'as pas à te sentir coupable de cet accident. Tu n'es pas responsable une seule seconde de mon goût prononcé pour la vitesse. Ce n'est pas la première fois que je me plante, depuis que j'ai mon permis, j'ai eu pas mal d'accidents, même si celui-là est le plus grave.

T'occuper de moi pendant ma convalescence ? Me lever, me coucher, me préparer mon petit déjeuner, porter la livrée Waters, m'aider à m'habiller, à me déshabiller et à me laver ? Je crois que ce serait le comble de l'humiliation pour moi.

Alors stop. De toute façon, tu n'as pas à mettre ce poids sur tes épaules. Quand j'ai eu mon accident, j'étais à mille lieues de penser à toi. »

Sacha relut le texte trois fois avant d'éclater de rire.

—Tu connais beaucoup de personnes s'appelant Sacha ?

Ondine haussa les sourcils et récupéra son ordinateur.

« Un c'est déjà beaucoup trop. Pourquoi ? »

Sacha se leva rendant son ordinateur à l'héritière, la forçant à se décaler sur son lit pour s'installer à côté d'elle.

« Oo ? »

—C'est plus pratique pour discuter, si t'as pas à me le tendre à chaque fois.

« Certes. Réponds à ma putain de question ! »

Sacha se pencha vers elle et murmura dans son oreille, la faisant frissonner sans s'en rendre compte :

—Dans ton agonie, c'est mon prénom que tu as murmuré…

« Je me croyais déjà en Enfer, visiblement. Fantasme pas, va. Ça change rien à ce que je t'ai dit plus haut. »

Elle fit une pause, le poussa de sa main valide et recommença à écrire :

« Et dégage loin de moi, tu es bien trop proche. »

—En fait, même quand tu ne peux pas parler, tu continues à être chiante… Mais bon, j'y tiens vraiment.

« À être proche ? »

—À me faire pardonner, démentit-il, exaspéré par le manque d'à propos de l'héritière. Juste pour mes paroles. Surtout que… Comment dire…

Il détourna le regard alors qu'elle le fixait avec attention.

—Parfois… Je dis bien « parfois », il t'arrive d'être… mieux… que Nina.

« Mieux ? »

—Plus… Plus jolie ? Rarement, hein ! Mais ça arrive.

Un toussotement venant de la porte le fit pâlir. Il examina de la tête aux pieds la personne qui se trouvait appuyée contre le chambranle de la porte et déglutit. Nina. Grande brune aux yeux verts rehaussés d'un trait de khôl étincelants de malice, des lèvres pulpeuses et brillantes, un visage fin et ovale, une longue jupe et un manteau en fourrure, elle les regardait avec une attention toute particulière.

—Je vous dérange, peut-être ?

Sacha se leva et passa une main dans ses cheveux, son regard se posant partout, sauf sur les deux femmes qui s'affrontaient du regard. Il se sentait de trop, ou comme un mari pris sur le fait, ou un peu les deux à la fois.

—Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'étais pas en France ?

—Mon époux avait affaire aux États-Unis. Je me suis dit que je pouvais en profiter pour saluer mon cadet et ma future belle-sœur. Et quand j'arrive, je la retrouve dans les bras du meilleur ami de son fiancé. On dirait un vaudeville.

—Ex meilleur ami, corrigea sèchement Sacha. Et il ne se passe rien entre l'héritière et moi. Tout le monde te confirmera qu'on se déteste. Pas vrai ?

Ondine hocha la tête sans la moindre hésitation, foudroyant toujours Nina du regard, n'arrivant pas à en vouloir à Sacha de ne pas la lâcher des yeux. Là, c'était sûr qu'elle était plus belle qu'elle. Qu'elle avait plus d'allure. Faut dire que c'était un peu de la triche de comparer Ondine, ses hématomes partout et sa fronde avec Nina et sa fourrure.

—Sors de là, Nina, s'il te plaît.

Ondine et Nina brisèrent leur affrontement visuel pour regarder Sacha avec incrédulité tandis qu'il s'approchait de la nouvelle venue, la saisissant par le bras pour l'entraîner dehors.

—Pourquoi est-ce que je ferais ça ? Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Sacha referma la porte derrière lui et sourit doucement. Elle s'approcha de lui, glissant son nez dans le cou du garçon.

—Tu m'as manqué, Sacha.

La voix était si douce qu'il déglutit et ferma les yeux tandis qu'elle continuait son petit discours.

—J'ai eu peur que tu m'aies oubliée tout ce temps où on ne s'est pas vus… Je me suis tellement ennuyée de toi que j'ai cru mourir plusieurs fois…

Sacha leva les yeux au ciel en caressant les cheveux de Nina.

—Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il.

—Pardon ?

—Pourquoi es-tu venue à l'hôpital ? Je pensais pourtant que Waters et toi ne pouviez pas vous voir…

—Toi non plus, tu ne peux pas la voir. Pourtant, tu es là.

Sacha secoua la tête.

—Parce que c'est de ma faute, si elle est là.

—Et c'est la future femme de Régis. Je suis venue ici directement depuis l'aéroport. Sacha… Tu es devenu un homme magnifique… Tu ne m'invites pas à boire un verre ? Voire plus…

Il éclata de rire et la repoussa d'entre ses bras, dans un geste qui fit sursauter Ondine qui assistait à la scène à travers la vitre de sa chambre. Nina avait visiblement fait exprès de jouer cette petite scène de retrouvailles entre deux anciens amis juste devant les yeux d'Ondine. Elle sourit en voyant Nina perdre toutes ses couleurs.

De l'autre côté du mur, Sacha secouait lentement la tête.

—Non. Ni boire un verre ni rien d'autre. Tu es mariée.

—Si ce n'est que ça, tu sais, ce n'était pas un mariage d'amour… Je peux vivre des histoires à côté, ça ne pose aucun problème.

—C'est toujours non. Je n'ai plus le moindre sentiment pour toi.

Nina pinça les lèvres et foudroya Ondine du regard à travers la vitre.

—Je vois. C'est Waters, c'est ça ?

—Rien à voir avec elle, je n'étais plus amoureux de toi bien avant de la connaître. Tu n'es plus mon genre de femmes.

—À ce que j'ai pu voir, tu les préfères rousses… T'es au courant qu'elle ne baise pas ?

—Et c'est tout à son honneur de savoir tenir un tel serment. En plus, ça ne me concerne pas. Qu'est-ce que tu cherches à me faire dire ? pesta Sacha. Je n'ai aucun sentiment pour elle. Je déteste les gosses de riches prétentieuses et imbues d'elles-mêmes, je déteste les gens qui ne jurent que par le luxe et les vacances en jet, je déteste le champagne, les solitaires et les rubis, je déteste Louboutin, Jimmy Choo et la gastronomie française.

Nina leva les yeux au ciel et replaça une mèche avec un sourire.

—Je sais. Toi, tu aimes les filles franches et honnêtes. Et tu aimes la musique… J'ai relu tes chansons, il y a peu. J'ai adoré, c'était superbe.

—Lesquelles ?

La sœur de Régis se tut.

—Tu prétends t'être ennuyée de moi et tu ne connais même pas une de mes chansons ? Va-t'en Nina.

Il se détourna et ouvrit la porte, elle le retint et le força à la regarder.

Ondine observa la poignée s'abaisser et la porte s'entrouvrir, puis elle entendit la voix de Nina s'élever.

—Elle n'est pas faite pour toi, bon sang !

—Je sais.

—Alors pourquoi est-ce que tu me rejettes pour elle ? Je suis plus…

—Plus jolie ? Oui. C'est vrai. Surtout en ce moment. Elle a la mâchoire cassée, la hanche brisée, des bleus partout, elle ne peut même pas aller pisser toute seule parce qu'elle ne peut pas marcher… Mais il ne s'agit pas d'elle.

Ondine se sentit vexée de ce qu'elle venait d'entendre mais ne pouvait même pas le contredire. La réplique de Nina lui fit écarquiller les yeux et lui donna envie de mourir.

—Elle a payé des gens pour me surpasser au concours de Reine du lycée d'Acajou ! Elle les a payés pour qu'ils votent pour elle et a même proposé des services en nature alors même qu'elle porte une putain de bague de pureté ! Elle n'est pas honnête, cette fille et elle te fera souffrir.

Ce n'était pas vrai ! Elle se leva et se déplaça, tant bien que mal, pour ouvrir la porte et tenter de sauter à la gorge de Nina pour lui faire ravaler ses propos. Sacha la retint à temps et de justesse tandis qu'elle se mettait à sangloter de colère, rageant de ne pas pouvoir mettre cher à cette putain, que ce soit par des coups ou par des mots. Sacha se baissa et l'attrapa, la portant, puis il la regarda doucement et instantanément, trop étonnée, elle se calma.

—Franchement, pétasse, tu devrais arrêter d'écouter aux portes, tu ne penses pas ?

Elle baissa les yeux alors que Sacha reportait un regard dur sur Nina, pour ensuite dévisager Ondine avec un sourire.

—On peut reprocher des choses à l'héritière. C'est une sale gosse vulgaire et emportée, qui collectionne les bagnoles trop chères et trop puissantes pour sa conduite désordonnée. Elle est bordélique et se croit chez elle partout où elle passe, elle est un nid à emmerdes monumentales, c'est une empêcheuse de déprimer en rond, elle est aussi féminine qu'une paire d'altères. Mais il y a une chose qu'on ne peut pas lui retirer, c'est son honnêteté. Je ne crois pas un mot de ton histoire, Nina. Ce concours ridicule, elle l'a gagné par ses propres moyens. Oh ! J'ai compris. Tu as la rage parce que tu t'es faite battre par une passoire grassouillette, c'est ça ?

Ondine pouffa pour masquer la gêne qu'elle ressentait face à l'énonciation de ses défauts. Pour une fois, il n'y avait aucune animosité dans la voix de Sacha quand il dressait la liste de ses défauts mais plus une sorte d'affection. Plus que tout, il la défendait face à Chen, alors qu'elle était là en personne et il la regardait, elle. Pourquoi fallait-il qu'il fasse ça le seul jour où elle n'était vraiment pas à son avantage ?

Nina ricana froidement. Il leva les yeux au ciel et d'un léger coup de pied, il ouvrit la porte de la chambre, où il pénétra pour déposer Ondine sur son lit, pointant sur elle un doigt furieux.

—Arrête d'écouter aux portes. Tu te fais mal quand tu te lèves. Immobile quatre semaines ou paralysée à vie, tu choisis quoi ?

Ondine grogna en reprenant son ordinateur ouvrant une page internet donnant sur son forum préféré qui parlait de bagnoles. Autant en profiter pour aller voir les dernières nouveautés. Elle ne leva pas les yeux sur Sacha quand il repartit et attendit qu'il soit parti pour écrire sur son document de traitement de textes :

« YIIIIIHI o/ VICTOIIIIIIIIIIIIIIRE ! »

Elle venait de vaincre Nina Chen par K.O grâce à Sacha. C'était elle qu'il regardait, elle qu'il cajolait. Elle devrait se blesser plus souvent, elle aimait bien quand il s'occupait d'elle comme ça. Elle cliqua sur l'icône d'actualisation de son statut sur son forum pour marquer :

« Maserati Granturismo MC Sport Line, je t'aimais bien. Adieu. »

Elle sourit, effaçant ce qu'elle avait marqué sur le document intitulé « Lis ça connard ». Elle osait le penser. Il était possible qu'elle soit tombée amoureuse de Sacha, comme on tombe dans l'escalier, douloureusement et stupidement, au détour d'un pas mal calculé, d'une œillade qui n'avait rien à faire là, d'un sourire éblouissant qui résonne et éclaire tout. Elle était tombée et à présent qu'elle ne pouvait plus vraiment se relever, elle n'était pas sûre d'avoir envie de se redresser. Elle resterait bien un peu plus par terre, pensa-t-elle alors que Sacha rouvrait la porte et lui souriait.

—À quoi tu penses ?

—À 'a voitu'e.

Sacha secoua la tête d'un air atterré.

—Tu sembles amoureuse, là. Tu me fais peur, parfois, pétasse.

Elle l'ignora, retenant tout de même un sourire, alors qu'il se réinstallait à côté d'elle. Elle changea de page et repartit sur son forum, répondre à la question d'un internaute sur les véritables performances de la 458 Italia, commenter le statut d'un autre internaute qui affirmait recevoir ses nouvelles pièces la semaine suivante et Sacha soupira rapidement d'ennui.

—Qu'est-ce qu'il s'est passé, entre Nina et toi, au lycée ?

Changeant de bureau virtuel, Ondine retrouva son traitement de texte.

« J'ai pas envie d'en parler, cette histoire n'est vraiment pas glorieuse. »

—Je me doute, mais pour que tu lui sautes à la gorge comme ça, c'est qu'il faut vraiment que ses propos soient offensants. J'aime bien comprendre.

« Que veux-tu que je te dise ? On était ensemble au lycée. Dans la même classe. Régis était une classe en dessous… Eh oui, je suis plus vieille que toi. Fais pas cette tête, ça me donne envie de te frapper et ça me frustre de faire moins que mon âge.

Rapidement, il y a eu une sorte de rivalité entre elle et moi. D'un côté la beauté, de l'autre l'intelligence. Fais pas cette tête non plus, je te raconte juste l'histoire, moi. Mes parents sont décédés quand j'étais en deuxième année. J'ai pris énormément de recul par rapport à cette pseudo rivalité à ce moment. Chen, le frère, venait d'arrêter de me faire des avances, c'était le panard total.

Jusqu'à mon année de terminale. Aurore a eu l'idée moisie de m'inscrire au concours pour élire la reine du lycée. Je me suis retrouvée seule concurrente de Nina. Je ne sais toujours pas pourquoi Aurore a fait ça, elle prétend que c'était une simple impulsion, une envie de rigoler un peu, quoi.

Sauf que Nina, elle, elle a moyen rigolé. Elle allait de vacheries en vacheries pour tenter de me discréditer et j'ignorais parfaitement Reggie et Paul qui disaient qu'on devait se venger. Ça n'a jamais eu la moindre importance pour moi, d'être couronnée reine du lycée. Je commençais à peine à me faire à l'idée que mes parents étaient morts, qu'ils m'avaient légué la Waters dans un destin plus que foireux et mon rêve de monter mon propre groupe pour égaler les Red Hot s'était évanoui. Ça n'avait aucune importance, tout ça.

De toute façon, le résultat était évident. Nina Chen, futur mannequin, contre Ondine Waters, vierge effarouchée. À l'époque, je portais une bague de chasteté. Tu sais, ces anneaux où on peut lire « Le vrai amour attend ». J'étais un peu la risée du lycée à cause de ça… »

—Pourquoi ? C'est noble de vouloir respecter un tel engagement.

« Personne ne le faisait, tiens. De tous mes camarades de classe, je suis la seule à être encore vierge. Enfin… Le problème, c'est que lors du bal du lycée, où Reggie m'avait invitée à être sa cavalière, ma victoire sur Nina était écrasante. 100 votants, 30 pour elle, 70 pour moi. C'est pour ça que 'Gie m'appelle sa reine.

Elle a payé des gens, avec des faveurs sexuelles, pour qu'ils aillent voir le directeur en prétendant que je les avais payés pour qu'ils votent pour moi. Certains ont même poussé le vice jusqu'à dire que des trucs absolument ignobles, quoi. Le directeur m'a refusé le titre et a exigé que je rende ma couronne devant l'ensemble du lycée lors de ma remise de diplômes, ce que j'ai fait, évidemment. »

—Mais… Tu aurais dû te défendre ! Protester !

« Et qui m'aurait crue ? Je suis une Waters. Violette commençait à faire parler d'elle en tant que croqueuse de jeunes hommes, Daisy venait de passer dans les journaux à scandales en train de faire une pipe poudreuse à son dealer, pourquoi aurais-je été différente de mes sœurs ?

Reggie et Paul sont allés voir les types qui avaient menti au directeur qui ont tout avoué. Les deux geeks ont réussi à les filmer en train de faire des confessions et ils ont passé le film au directeur qui a accepté de me rendre mon titre et de me faire des excuses à titre privé. Mais le mal était fait.

Les gens ont longtemps continué à vivement critiquer le fait que je porte ma bague de pureté. Tout ça aurait été différent si je n'avais pas porté ce bijou, mais affirmé la volonté de mes parents de me marier pure comme l'exige la tradition familiale de façon claire. »

—C'est ridicule ! Pas toi, hein, tu fais ce que tu veux de ton corps. Mais la réaction de… T'étais à Acajou, c'est ça ?

« Oui. »

—Des gosses de riches. C'est pour ça que je n'aime pas ces gens-là. Ils manquent d'honneur.

« Tu ne m'inclus plus dedans ? »

—Toi, t'es… différente. Tu me détestes, certes, mais pour ce que je suis, pas pour ce que je semble être.

« Je »

Ondine secoua la tête et effaça.

« Non, rien. Je peux retourner à mon forum, maintenant ? »

—Ouais, vas-y. Tu me dis quand tu veux que je m'en aille.

« Tu obéirais ? »

Sacha haussa les épaules et attrapa un cahier qu'il avait amené avec lui.

—Oui. De toute façon, je vais m'installer chez toi, pour pouvoir m'occuper de Ta Majesté. Il va bien falloir que je m'acclimate à ton château.

« C'est une blague, hein ? Dis-moi que c'est une blague. »

—Non, non. Je m'installe chez toi, héritière. À moi la vie de riches ! ironisa Sacha.

Ondine secoua la tête et changea de bureau virtuel pour reprendre sa réponse sur le forum, alors que Sacha baissait la tête sur son cahier. Ondine continua à taper en jetant un regard au cahier. Il s'agissait visiblement d'une chanson.

Ils restèrent côte à côte près de trois quarts d'heures jusqu'à ce qu'Ondine se tortille sur le lit, d'un air gêné. Sacha leva les yeux de son cahier pour poser sur elle un regard interrogateur.

—Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

Elle rosit légèrement en se mordillant les lèvres. C'était une situation un peu embarrassante.

—Euh…

—Envie de faire pipi, c'est ça ?

Le sourire moqueur de Sacha la fit rougir encore plus. Elle changea de bureau virtuel et écrivit :

« VTFF. Connard. Je vais me débrouiller toute seule, j'ai pas besoin de ton aide. Et pousse-toi de mon lit, bordel ! »

Elle se leva, passa par-dessus le garçon et se mit sur ses pieds, difficilement. Elle grimaça sous la douleur et tenta d'avancer, alors que sa hanche la lançait douloureusement. Foutue fracture à la con. Elle se sentit soulevée du sol et rencontra le regard de Sacha, qui avait toujours ce petit sourire moqueur.

—Tu me fais pitié, à marcher comme une petite vieille. Et avant que tu ne protestes, je ne te lâcherai pas. Enfin, si, mais quand tu auras besoin d'intimité et…

Ce fut au tour de Sacha de rougir alors qu'Ondine lui tirait la langue. Elle se résigna à passer ses bras autour du cou du garçon et enfouit son nez au creux de l'épaule, en dissimulant un petit sourire. Elle était bien, dans ses bras, même si c'était pour aller faire pipi.


Flora passa la porte de la chambre d'Ondine, faisant sursauter Sacha qui était assis sur une chaise au fond de la chambre en train de lire un roman et la blessée qui étudiait dans son lit, assistant en direct à un cours, Aurore ayant branché Skype. Ça grésillait un peu, mais elle arrivait à capter l'essentiel, qu'elle reprenait en notes tranquillement. Ondine sourit.

« [15 : 33 : 17] Misty dit :

Excuse-moi, Aurore, je vais devoir couper, j'ai de la visite. Tu m'envoies le reste ?

[15 : 34 : 21] Fantasque dit :

Oui, bichette, bien entendu.

[15 : 34 : 58] Misty dit :

Merci. »

Ondine ferma l'ordinateur et le posa sur la table pendant que Flora se penchait sur elle pour l'embrasser.

—Misty, comment ça va ?

—Ma' pa'out. En'ie de 'umer, auchi.

Sacha éclata de rire en tournant la page de son roman, ne se levant même pas pour saluer Flora qui soupira.

—Sacha, tu pourrais venir me dire bonjour, non ?

—Bonjour, répondit-il sans lever les yeux de son livre, c'est un super moment, laisse-moi le finir. Le héros est en train de faire sa déclaration à la femme de sa vie, il s'y prend comme un manche, c'est formidable.

—Parce que tu t'y prendrais mieux, toi, pour avouer ton amour à une fille ?

—Jusqu'ici, je n'ai jamais eu le moindre problème, affirma Sacha d'une voix lointaine. Écoutez ça : « Il se dirigea lentement et sûrement vers elle, qui lui tournait le dos et posa ses mains sur ses épaules. 'Mon amour, dit-il dans un murmure, je ne sais pas comment vous dire que vous êtes l'unique pour moi.' Elle se tourna vers lui, braquant sur le visage de son courtisan un regard dur. 'Ces excuses sont-elles votre justification pour avoir brisé mon cœur ?' Il la serra contre elle et caressa ses cheveux. 'Ce n'est qu'une excuse parmi tant d'autres. Je pourrai aussi vous dire que je suis troublé par la force de votre caractère et la beauté chaude de vos traits, que tout cela m'aveugle et m'éblouit, que je suis bien loin d'être à la hauteur de votre pureté, que je me sens insignifiant face à votre grandeur incandescente…' »

Il se tut pour regarder les deux filles qui soupiraient d'aise en se regardant.

—J'adorerais qu'on me dise une chose pareille, commenta Flora.

—'oi auchi, confirma Ondine en hochant la tête.

—Mais c'est nul ! s'insurgea Sacha. Il aurait pu dire des quantités de choses, mais ça… C'est… Que je vous explique. Elle, c'est une princesse. Lui, c'est le valet du prince à qui elle doit se marier. Ils sont tombés amoureux au premier regard et ont décrété qu'ils préféraient se haïr.

Flora toussota un « Ça me rappelle quelque chose » qu'Ondine et Sacha ignorèrent après s'être concertés du regard.

—Et comment tu aurais dit ça, toi, monsieur le poète ?

—J'aurais jamais laissé filé le véritable amour sous prétexte d'une différence de classe sociale.

Il referma le livre en retenant la page et s'approcha de Flora.

—Bonjour, Flora, comment vas-tu ?

—Bien. Et j'irai encore mieux quand tu me répondras !

Il soupira et secoua la tête.

—J'en sais rien, je ne suis pas dans sa situation... Je… J'aurais dit que sa présence me trouble et me paralyse, qu'un seul de ses regards me fait me sentir bête et me donne envie de disparaître sous terre pour qu'elle ne voie plus à quel point j'ai l'impression d'être maladroit face à elle. Je lui aurais dit que je l'aime, aussi. Que je l'aime plus que tout et qu'elle n'est pas la première, mais que je veux qu'elle soit la dernière.

Son regard se perdait dans le vague et un sourire doux étirait ses lèvres, tandis qu'il jouait avec le livre.

—J'aurais dit, aussi, que rien ne réparera le mal que j'ai causé. Mais que j'ai envie d'essayer, afin qu'elle puisse me voir non plus comme un simple valet mais comme son prince, le héros de sa vie, celui avec qui elle pourrait réaliser tous ses rêves, même les plus fous, que je veux être avec elle pour l'admirer tandis qu'elle rit aux éclats, éperdue de bonheur. J'aurais dit qu'elle est ma Diabolus In Musica. Que notre histoire semble être une hérésie quand on la regarde trop rapidement mais qu'elle n'est qu'évidence si on sort du classique. Je lui dirais que je veux donner des tons jazzy à ce que je pourrais construire avec elle. Quoi ?

Il venait de relever la tête et Ondine et Flora l'observaient, bouche bée.

—Ouais, en fait, ta version est mieux, s'extasia Flora.

Ondine confirma d'un hochement de tête. Elle ferma les yeux. Elle aurait aimé être celle à qui Sacha dédiait ces mots. Elle aurait voulu être cette fille qui le faisait se sentir dans cet état de fébrilité, celle à qui il adressait un regard si doux.

Flora sourit de toutes ses dents.

—T'es tellement romantique, Sacha. Une vraie fille.

—Je ne suis pas…

—Tu lis des livres pour filles, quand même.

Il baissa les yeux en rougissant.

—Il n'y avait que ça à la librairie. Et alors ? L'héritière aime les bagnoles et personne ne lui dit qu'elle est trop masculine.

—Chi… 'oi.

—À part moi, connasse, à part moi. Et puis merde, qu'est-ce que ça peut bien faire, si je lis des histoires d'amour et que j'aime ça ?

Sacha n'avait jamais été aussi gêné et embarrassé. C'était l'un de ses secrets les mieux gardés. Il avait lu tous les livres à l'eau de rose de sa mère et les avait tous adoré, pleurant parfois dessus quand c'était triste à mourir.

Allez vous faire foutre,ajouta-t-il en constatant qu'elles échangeaient un regard moqueur. Je vis ma vie amoureuse par procuration et je vous emmerde.

Il se remit sur sa chaise et rouvrit son bouquin, se plongeant de nouveau dans ses pages pendant que Flora s'essayait au bord du lit d'Ondine pour lui donner des nouvelles de l'extérieur. Ça faisait deux jours qu'elle était à l'hôpital et les médecins avaient donné l'autorisation de sortie. Plus que quelques heures.

—Tu rentres comment, au fait ? Tes gens viennent te chercher ?

La voix sûre de Flora montra à Sacha qu'il était le seul à ne pas se faire à la condition richissime d'Ondine. L'héritière secoua la tête et désigna Sacha.

—Il 'e 'a 'ien 'it ?

—Non… J'allais le faire, j'attendais le bon moment. J'ai signé un contrat chez les Waters et posé mes vacances à la CMS pour pouvoir m'occuper de l'héritière…

—Tu te sens coupable, c'est ça ? demanda Flora.

Sacha baissa les yeux et passa sa langue sur ses lèvres. Puis il releva la tête et dévisagea Ondine.

—Et ton piercing à la langue ?

Elle tira la langue, pour montrer que les médecins le lui avaient enlevé et Flora lui lança un regard suspicieux. Ondine répondit :

—me 'ont enle'é. Pou'ais me b'echer. Le 'emett'ai à 'hô'el.

—Et comment tu le sais, qu'elle a un piercing à la langue, toi ?

Sacha toussota et rosit légèrement, tandis que Flora le dévisageait d'un air incrédule.

—Quoi ? Qu'est-ce que j'entends ?

—Rien du tout, Flora, personne ne parle.

—Qu'est-ce que je devine ? se corrigea Flora comme si de rien n'était.

—Elle m'a tiré la langue et je l'ai aperçu.

—Alors pourquoi tu rougis ?

—Parce que tu t'imagines des choses, Flo. C'est tout.

Elle se tourna vers Ondine qui hocha la tête.

—Et quand est-ce qu'elle t'a tiré la langue ?

Sacha leva les yeux au ciel.

—Tu veux l'heure, le jour, le mois, quel temps il faisait et ce que j'avais mangé au dîner et depuis combien de temps je portais mon caleçon, aussi ? Arrête ta suspicion mal placée. Hier. Après que Nina soit partie. Il faisait beau et un peu froid. Une tourte aux poireaux. Six heures le matin.

Il savait pertinemment que l'attention de Flora serait détournée par cette révélation.

—Nina ? Chen ? Elle était ici ? Merde !

Elle se tourna vers Ondine.

—Tu vas bien ? Elle n'a rien fait de méchant ? Il n'a rien fait de gênant ?

—Chi. I' 'a 'éfen'ue fa'e à e'e.

Flora cligna trois ou quatre fois des yeux et sourit à Sacha.

—Tu t'es enfin rendu compte que c'était une salope ? HÉ ! Mais tu me mens ! C'était pas hier !

—Non, ce n'était pas hier, c'est un jour quelconque, dans un moment quelconque pour une dispute quelconque. On peut en revenir au sujet de base ? Oui, je me suis rendu compte que Nina n'est pas une fille sympa. Et l'héritière et moi partirons dès que les papiers seront revenus au secrétariat. Ce qui ne devrait pas tarder.

—Je vous accompagnerai. Pour être sûre que vous ne vous entretuez pas… En attendant, soyez sages, je vais chercher un café…

—Euh…

—Oui, Ondine, un cappuccino, avec une paille. Et toi, Sacha ?

—Bah, comme toujours… Chocolat chaud !

Flora sortit de la chambre sans se retourner et Sacha en profita pour s'approcher du lit d'Ondine pour s'asseoir dessus.

—À propos de ça, justement… Je suis… J'étais… Je… suis désolé ?

Ondine haussa un sourcil en secouant la tête, atterrée. Elle n'était pas désolée, elle. Elle attrapa son ordinateur, l'ouvrit, déverrouilla la session et passa sur son cours de micro finance pour écrire :

« Et pour quoi désolé, au juste ? »

—Je… n'aurais pas dû et…

« Et quoi ? Finis tes phrases bon sang. »

—Et j'ai dû te faire mal…

« En m'embrassant ? J'aimerais bien qu'on me fasse mal comme ça plus souvent, tiens. »

Sacha rougit et s'éclaircit la gorge.

—Non, je voulais dire… En te plaquant contre le mur… Je ne le vois plus de la même façon, ce mur, d'ailleurs…

« Le regarde pas, alors, si ça te gêne tant que ça. »

—C'est pas ça, c'est…

Il s'interrompit en entendant des bruits de pas dans le couloir et Ondine changea de bureau virtuel pour retomber sur son explorateur internet. Elle lui lança un regard signifiant qu'ils finiraient cette conversation plus tard, alors que Flora entrait de nouveau dans la chambre.

—Qu'est-ce que vous faites ?

—Elle cherche le moyen le plus court pour rentrer chez elle.

Ondine s'empressa de taper ce que Sacha expliquait à Flora puis elle tira sur la manche de Sacha pour lui montrer la carte. Il en profita pour regarder véritablement le chemin et hocha la tête.

—Merci.

Ils partirent une heure plus tard, Ondine dans les bras de Sacha, refusant de mettre une fesse dans un fauteuil roulant. Flora demanda à Sacha de la déposer chez elle, au dernier moment, annonçant qu'elle avait rendez-vous avec Drew le soir même et qu'elle devait s'épiler. Ondine et Sacha rougirent furieusement et Flora se récria (« Les jambes, bande de pervers, il m'emmène juste dîner ! ») avant de les laisser finalement seuls.


Un silence s'installa pendant un long moment entre eux. Un mois ensemble, ça allait être dur, pensait Ondine. Devrait-elle le prévenir qu'elle faisait parfois d'horribles cauchemars qui la laissaient en larmes et en sueur ? Devrait-elle le prévenir qu'elle parlait la nuit ? Devrait-elle lui dire de ne pas croire à ce qu'elle pourrait révéler ? Tomber amoureux de quelqu'un qui nous déteste et de quelqu'un qu'on déteste, voilà une idée bien foireuse. Son père serait mort de rire, s'il entendait ça.

Elle soupira et salua à peine Lucario quand il vint à leur rencontre pour s'assurer de sa bonne santé. Le maître d'hôtel lui jeta un regard inquiet, ce n'était pas dans ses habitudes d'être aussi peu joviale. Peut-être que l'accident l'avait perturbée plus qu'elle ne le laissait paraître ?

Sacha porta à Ondine, qui glissait son nez dans son cou, un regard étonné. C'était bizarre, ça. Très bizarre. Lucario ne releva cependant pas le geste et se contenta de guider Sacha, expliquant qu'ils avaient, en dépit du refus d'Ondine, aménagé une chambre au rez-de-chaussée, juste à côté de la salle de musique. Le maître d'hôtel les guida sur le marbre blanc afin de les conduire devant une porte double en chêne blanche, qu'il ouvrit. Sacha put admirer la finesse de la décoration, pour quelque chose fait en quelques jours. Même chez lui c'était moins raffiné, alors qu'il habitait là-bas depuis dix-neuf ans.

L'immense pièce possédait des murs peints dans des couleurs sombres, alternant entre le violet foncé pour les murs est et ouest, noir pour les deux autres, sur l'un des deux se découpait une fenêtre rectangulaire, posée à un mètre du sol. Le plancher en bois massif était noir et l'ameublement était design et moderne. Sacha déposa Ondine sur un fauteuil qu'il aurait qualifié de bizarre s'il avait été chez lui. On aurait pu croire une sorte de génie qui sortait de sa lampe, puis il s'approcha de la fenêtre, très curieux de savoir sur quoi elle donnait. Il eut une exclamation de surprise en contemplant un jardin japonais.

—Vous avez un jardin !

—C'est un patio, jeune Sacha, s'enorgueillit Lucario. Vous plaît-il ?

—Énormément, c'est super ! C'est un jardinier qui s'en occupe ?

—C'est moi.

—La vache, vous avez du talent ! c'est super joli, un appel à la détente ! Mais… C'est une chambre, ça ? commenta-t-il en désignant la pièce. Parce que… Ça ressemble pas à une chambre.

—Ce sont les appartements destinés aux invités. Vous constaterez la présence de trois portes. Deux petites chambres, ainsi qu'une salle d'eau privative dotée de tout le confort.

Sacha s'approcha du premier endroit désigné par Lucario d'un air incrédule, le premier mur violet.

—C'est pas un mur ?

Ondine pouffa en secouant la tête. Il ressemblait un peu au spectacle qu'elle avait offert à ses parents la première fois qu'elle était allée avec eux dans leur triplex tokyoïte. Elle avait neuf ans et furetait partout, avide de s'abreuver d'un décor dont elle n'avait pas l'habitude. Elle regarda Sacha faire coulisser le battant et le refermer aussi sec, blanchissant d'un coup.

—Cette salle de bains est plus grande que ma chambre à Palette.

Il s'approcha prudemment de l'autre mur violet, où il devinait à raison que se trouvaient les deux chambres. Il coulissa le battant et pénétra dans la chambre, tâtonnant pour trouver l'interrupteur et sursautant quand la lumière s'alluma, douce et tamisée, quand il frôla un endroit du mur.

—C'est quoi ce truc ?

—Un interrupteur tactile, jeune Sacha. Plus vous appuyez fort plus la lumière est violente. Un contact de cinq secondes éteint la lumière.

—Formidable ! s'émerveilla Sacha en testant l'interrupteur, tapotant dessus plusieurs fois.

Il leva la tête et tourna sur lui-même, repérant diverses enceintes. Il suivit les fils qu'il apercevait et retomba dans l'espèce de salon où Ondine était installée. Il écarquilla les yeux et se tourna vers Ondine, puis vers Lucario.

—Et ce truc, c'est le même machin qui, chez moi, est petit, carré, massif et à moitié en noir et blanc ?

—Un téléviseur, effectivement. Avec un complexe audio afin de pouvoir écouter de la musique.

—Et le machin qui ressemble à un suppositoire pour géant, c'est un canapé ?

—Je constate que les suppositoires du jeune Sacha ont une forme pour le moins étrange, commenta Lucario en direction d'Ondine qui pouffa.

—Non sérieux, je pensais que ça n'existait que dans les livres ou les films des pièces comme ça… Tout le reste de l'hôtel est meublé de cette façon ?

—Non, jeune Sacha. Seulement le rez-de-chaussée. Le premier étage est dans un style ancien, le deuxième étage dans un style renaissance et le troisième étage dans un style plus asiatique.

Sacha hocha la tête et se calma, prenant conscience qu'il devait se rendre ridicule à fouiner partout. Il rougit et mordilla ses lèvres d'un air embarrassé.

—Désolé. Je… ne devrais pas être aussi curieux… Et là, c'est une porte ? dit-il en désignant une porte tout ce qu'il y a de plus classique. Je me méfie, moi. Le truc derrière moi, je pensais que c'était un mur, quand même.

—Elle donne sur la salle de musique.

Sacha lança un regard émerveillé à Ondine.

—Oh, j'peux voir ? J'peux voir ?

—Plus tard, peut-être ? suggéra Lucario. Nous avons plus urgent à régler.

Sacha se rapprocha d'un air penaud qui fit encore plus sourire Ondine. Il n'avait pas fini d'être étonné si cette simple pièce le mettait en transe comme ça. C'était Daisy qui avait fait la décoration de ces appartements, à l'époque où elle aimait encore autre chose que sa précieuse poudre blanche. Elle avait du talent en tant que décoratrice d'intérieur. Lucario s'éclaircit la gorge.

—Alors, il paraît évident, jeune Sacha, qu'en tant qu'employé de l'hôtel particulier Waters, vous êtes astreint à certaines choses essentielles. Ici, nous vouvoyons mesdemoiselles Waters et nous ne les appelons jamais par autre chose que « mademoiselle » suivi de leur prénom.

—J'suis obligé ? grimaça Sacha.

—Non ! s'écria Ondine en jetant un regard furieux à Luca.

—Si, contredit le maître d'hôtel. Vous devez également porter l'uniforme de la Waters. Votre salaire sera versé en fin de mois. Nous avions convenu de seize dollars de l'heure n'est-ce pas ?

—Non ! s'insurgea Sacha en pâlissant, effectuant rapidement le calcul dans sa tête. Je vous ai demandé à avoir exactement le même salaire que celui que j'ai à l'école !

Ondine tourna la tête. Elle était curieuse de savoir combien il gagnait.

—C'est-à-dire huit dollars. Vous ne pouvez pas doubler mon taux horaire comme ça, ce n'est pas possible.

—C'est bien la première fois qu'un salarié négocie son salaire à la baisse, sourit Lucario.

—Mais vous ne comprenez pas ! Dans mon contrat, il est spécifié que je suis au service de « mademoiselle Ondine » 18 heures par jour, 6 jours sur 7, pendant quatre semaines. 6912 dollars ! C'est ce que je gagne en sept mois à la CMS !

Ondine était étonnée. Elle fit rapidement le calcul dans sa tête, surprise de constater qu'il y avait encore des gens qui gagnaient moins de mille dollars par mois. Comment faisaient donc Sacha et sa mère pour vivre décemment ? Sacha capta son regard et rougit.

—Et j'aime pas beaucoup parler de mon salaire ici…

—Vous êtes en présence de votre employeuse. Vous devez vous y faire, elle est votre supérieure directe.

—Génial, soupira Sacha. C'est humiliant, quand même, vous vous en rendez compte ?

—Tu 'eux v'ai'ent 'i'e 'e 'u 'agnes pa' 'ois 'e di'iè'e 'u p'ix 'e 'on 'ac à 'ains ?

Sacha passa une main dans ses cheveux, pâlissant en entendant ça et hochant la tête, se retenant sur le mur noir. Il se força à respirer profondément et reporta son regard sur Lucario.

—Monsieur ? Quoi d'autre ?

Lucario ignora la sensation de malaise palpable entre le nouvel employé et la patronne.

—La question du salaire, c'est réglé. Les bases, vous n'avez pas le droit de vous approcher de mademoiselle Ondine quand elle se trouve dans le plus simple appareil.

—Et si elle se noie dans la piscine de la salle de bains, je la laisse mourir ou j'ai le droit d'intervenir ?

—… Sauf urgences, bien entendu, sourit Luca.

Ce jeune l'amusait beaucoup.

—Vous ne pouvez pas pénétrer dans les cuisines. En cas de besoin, composez le numéro des cuisines, ils vous apporteront ce que vous souhaitez. En ce qui concerne mademoiselle Lily, elle semble très impatiente de rentrer de son stage d'équitation pour vous retrouver. Elle reviendra dans six jours. Évidemment, je ne peux que vous recommander la plus grande prudence dans votre façon de vous approcher de mademoiselle Ondine et…

—Luca, grogna Ondine en rougissant.

Sacha s'empourpra à son tour en comprenant le sous-entendu du maître d'hôtel.

—Non, non, pas d'inquiétude, je… Pas d'inquiétude à avoir là-dessus.

—Peut-être que mademoiselle Ondine n'est pas à votre convenance ? Dans ce cas, vous seriez bien difficile.

—Non, c'est pas ça, c'est… Enfin… Vous le faites exprès, pas vrai, monsieur Di Pario ?

—Évidemment. Je sais que les femmes sont un sujet embarrassant pour vous.

Lucario consulta sa montre et sortit des appartements sans plus de cérémonie, ajoutant seulement :

—Bienvenue dans la famille Waters, Sacha.

—Euh… Merci… Je suppose…

Il attendit que la double porte se refermât avant de contempler Ondine avec une moue implorante.

—Pitié, me force pas à t'appeler « mademoiselle Ondine » et à te vouvoyer.

Elle secoua la tête. Surtout pas. Qu'il ne l'appelle jamais comme ça. Elle préférait rester « l'héritière » ou même « pétasse » plutôt que de passer à ce « mademoiselle Ondine » obséquieux, qui sonnait tellement faux. Elle soupira.

—En p'ivé, non. En pub'ic, devant les aut'es emp'oyés, chi. 'uechtion de hié'a'chie.

—Et au niveau de mon salaire… Pitié, fais-le baisser. C'est beaucoup trop.

—Non.

Elle soupira et plongea la main dans son sac, pour attraper son ordinateur. Bon dieu qu'elle détestait avoir cette impression d'être diminuée, de ne pas pouvoir s'exprimer comme elle en avait envie !

« Ce que je veux dire, c'est que je ne peux pas te payer moins que mes autres employés. Question de hiérarchie. Et de toute façon, tous les contrats de l'hôtel sont édités comme ça. Tu ne peux pas gagner moins. 16$/h, c'est le minimum chez nous. »

—S'il te plaît… Ce n'est pas mérité, pour moi !

« On en reparlera à la fin de ces quatre semaines. Tu verras que c'est pas une partie de plaisir de bosser pour moi. »

—Je m'en doute de ça. Je connais Sid, dit-il pour répondre à la question muette. Il est batteur pour Absol. Était. Et il est mauvais.

Ondine hocha la tête en signe de compréhension.

—Et pourquoi c'est si horrible que ça de bosser pour toi ?

Ondine sembla hésiter, laissant ses mains rester longtemps immobiles sur le clavier de son macbook Air. Elle n'aimait pas l'idée de lui parler de ça. Il le fallait et elle le savait. Mais elle n'aimait pas ça. Elle évita de croiser son regard quand elle eût fini de taper :

« Je fais des terreurs nocturnes. C'est-à-dire que je me mets à paniquer et à hurler dans la nuit. Il ne faut surtout pas me réveiller dans ces conditions. »

—Alors je te laisse hurler ?

« Oui. Je vais tenir des propos incohérents et des tissus d'inepties faramineux. Mais ce n'est pas dangereux. Évite juste de me toucher, ma force a tendance à être décuplée, j'ai déboîté pas mal d'épaules… »

—C'est gai, dis-moi. Et à part les blessures que je risque, il y a autre chose que je ne sais pas mais dont il faudrait me mettre au courant ?

« Je suis somnambule. »

—Que du bonheur… Je vais devoir te courir après dans les couloirs ?

« Non. »

Elle rosit, toujours plus mal à l'aise.

« Je vais juste venir squatter ton lit pour avoir un câlin. Chaste le câlin. Je cherche de la tendresse dans ces moments-là. Évite de me virer, c'est tout, ce n'est pas conscient. »

—Punching-ball, doudou géant, je rajoute quoi à la liste de mes fonctions, à part ça ?

« Pour l'instant, ce sont les seules choses qui me viennent à l'esprit. On avait une conversation en cours, il me semble. »

—Oui… Euh… Je me sens con, quand même, à parler à un ordinateur.

« Alors regarde-moi… »

Sacha leva les yeux sur Ondine, alors qu'il s'était assis par terre, à côté du fauteuil bizarre où elle était assise.

—Bon, on en était où ?

« Quelque part à 'Je suis désolé de t'avoir plaqué contre un mur et de t'avoir embrassée' il me semble. »

Sacha ouvrit la bouche puis la referma, hésitant.

—Ou… Oui, c'est vrai. Sincèrement, je suis désolé. Je… Je n'aurais pas dû.

« Non, je comprends très bien. Tu voulais me faire taire et tu avais le choix entre m'assommer et m'embrasser. Sachant que je ne peux pas te coller de procès pour ça, tu as pris cette option -) »

—Ouais, c'est un peu ça. Sauf que j'avais pas pensé à t'assommer, réalisa Sacha dans un sursaut de lucidité. Jesuiscon.

Les mains d'Ondine se bloquèrent sur le clavier et elle hésita avant de reprendre :

« Sérieux, il n'y a pas mort d'homme. C'est pas comme si tu m'avais arraché mon premier baiser. Là, je t'en aurais voulu… Question : mon piercing, il est gênant, ou pas ? »

Sacha s'empourpra violemment.

—Euh… Drôle de question… Non. C'est même… agréable… Enfin, je crois. Toi aussi, tu le fais exprès, n'est-ce pas ?

« Bien sûr :-D c'est drôle de te voir rougir. T'es… charmant quand tu rougis. »

Il toussota légèrement, tandis qu'elle souriait en essayant d'éviter de se faire mal, puis il se leva pour faire face à Ondine.

—Qu'est-ce qu'on fait ?

Elle tapa la réponse sur l'ordinateur qu'elle tourna vers lui et Sacha écarquilla les yeux.

—Jamais le premier jour !

« Ahahah. Quel humour. Mais il faut que je me lave à un moment, quand même. »

—Tu veux pas que je te frotte le dos, hein ?

« Oh, tiens pourquoi pas ? Tu sais faire les massages ? »

—Oui et je les fais bien, il paraît. Mais c'est non.

« Fais-le ou j'appelle Luca pour qu'il t'oblige. »

—C'est bête, tu peux pas parler.

« C'est bête, il a une adresse mail. »

Merde.


Sacha soupira en se laissant tomber dans son lit, après s'être assuré que l'héritière était bel et bien en train de dormir. Sa journée avait été épuisante. Il dressa un bilan rapide. En quelques heures il avait servi d'oreiller pour une sieste, de goûteur, de repose-pieds, de masseur – la chanson qui énerve les gens avait eu raison de sa détermination à ne pas toucher l'héritière. Et son rougissement avait eu raison de la tranquillité de l'héritière qui avait été secouée d'un immense fou rire –, de mannequin, bien qu'il se demandât encore comment il avait bien pu en arriver à essayer les vêtements de l'héritière pour qu'elle décide quoi porter, de chauffeur, de porteur, il lui avait fait la lecture de sonnets de Shakespeare et l'avait même bordée. Les seize dollars de l'heure étaient peut-être mérités en réalité.

Il avait passé une bonne journée, avec elle, s'il devait être totalement honnête. Elle était agréable à vivre, quand elle était dans son élément, dans son univers. Elle ne se prenait pas la tête ni au sérieux et riait de bon cœur aux plaisanteries des employés, qu'elle appelait tous par leur prénom. Elle lui avait fait visiter l'ensemble de l'hôtel, hormis sa chambre usuelle, ce qu'il avait parfaitement compris.

Le moment le plus hallucinant avait été la visite du garage. Une vingtaine de voitures, valant toutes de cent milles à un million, voire un million et demi, avaient défilé sous ses yeux, tandis que l'héritière bouillonnait de ne pouvoir en faire une description précise et qu'il bénissait la présence de cette fronde qui empêchait Waters de déblatérer sur ses voitures de cet air tendre amoureux qu'il ne comprenait pas. Il avait dû choisir laquelle il voulait conduire pour l'emmener voir ce qu'il restait de la Maserati et avait décidé qu'il roulerait en Audi. C'était encore la plus discrète de toutes et Dieu savait qu'une Audi R8 FSI Quattro n'était pas discrète. Orange. La caisse était orange.

Quand ils étaient arrivés dans le garage où l'héritière faisait réviser ses bagnoles, le choc avait été total. Elle avait pâli d'un coup, attrapé une paire de gants, fonçant il ne savait par quelle force sur l'épave pour analyser l'état du reste de moteur, regarder la carrosserie et fouiller dans les débris ramenés. Puis elle s'était effondrée sur le sol, quand le garagiste avait donné sa sentence « Votre GranTurismo n'est plus. »

Il l'avait même vue verser quelques larmes qu'il avait préféré mettre sur le compte de la joie d'être en vie, ne voulant même pas imaginer qu'elle puisse pleurer d'avoir perdu une voiture. Le garagiste avait secoué la tête, disant qu'il ne pouvait rien faire et il avait tendu à Ondine un morceau de métal, un morceau des étriers de frein, celui où était inscrit Maserati en noir sur une peinture jaune d'or, qu'il avait fait usiner pour le transformer en souvenir. Ondine l'avait fourrée dans l'une des poches de Sacha, lui disant de le garder, que c'était trop dur pour elle et il s'était demandé où il était tombé.

Il soupira en glissant ses écouteurs dans ses oreilles. Archive. Lights. De la bonne musique. De la vraie musique. Des anglais, en somme. Une musique qui lui évoquait un lever de soleil d'automne. Et le batteur était bon. Il aurait bien aimé pouvoir jouer comme ça. Il ferma les yeux pour mieux savourer le thème de la musique et se laissa emporter dans les couleurs orangées et rousses de l'automne qui s'imposaient dans son esprit. Il aimait tellement l'automne.

L'automne, pour lui, c'était l'image d'une fille rousse avec un chapeau et un manteau de mi-saison qui lui souriait, les feuilles virevoltant autour d'elle, alors qu'elle avait une main sur sa tête pour empêcher le chapeau de s'envoler. C'était le son d'une guitare et des chansons d'espoir. Ou alors une pluie torrentielle qui se déverse, ni assez chaude pour être agréable, ni assez froide pour être de la neige, qui s'écoule lentement.

Il émergea de sa rêverie en sentant un poids s'asseoir sur son lit, se glisser dans les couvertures et se coller à lui. Souriant, il bougea légèrement. Hésita. Leva le bras et posa sa main sur la hanche d'Ondine, avant de se laisser de nouveau happer par le sommeil léger dans lequel il était. Un air de violon subtil pour rehausser la mélancolie théorique de l'automne puis de nouveau cette guitare et le murmure d'une chanteuse, au hasard Flora, dont le timbre se prêtait si bien aux chansons et aux textes torturés, aux sonorités doucereuses et un cri qui vient de l'âme sur le refrain, une poussée vocale, la virtuosité de cette voix magique qui comprenait ses textes sans parler un mot de français, qui interprétait tout ce qu'il écrivait avec brio. Un léger sourire aux lèvres, ses oreilles bourdonnant de toutes les possibilités sonores qui s'ouvraient à lui, il s'endormit, la respiration d'Ondine frôlant sa peau.


Fin du chapitre ! A la semaine prochaine.