Chapitre 43

Le docteur Ford écouta attentivement les explications d'Elizabeth. Il se garda bien d'émettre la moindre réflexion sur ce qu'il venait d'entendre.

"Conduisez-moi à Mrs Bingley."

Elizabeth frappa doucement à la porte. Charles entrebailla doucement la porte.

"Jane s'est endormie, le voyage a du l'épuiser."

Jane était allongée sur le lit, presque aussi pâle que les draps. Elizabeth présenta M. Bingley au docteur Ford. Ce dernier commença à l'interroger sur les différents praticiens que sa femme avait consulté, sur les remèdes qui lui avaient été prescrits, sur ses humeurs, son état de fatigue. Au fur et à mesure de son récit, M. Bingley avoua son impuissance et la douce résignation de son épouse face à son état. Elizabeth ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable d'avoir délaissé sa soeur durant ces trois derniers mois. Le bruit de cette conversation à voix basse finit par réveiller la principale intéressée.

Elizabeth s'approcha doucement du lit.

" Jane, je vous présente le docteur Ford."

Ce dernier s'avança et salua gravement la patiente.

"Pouvez-vous nous laisser, je souhaite examiner calmement Mrs Bingley."

Elizabeth et M. Bingley refluèrent sagement vers la porte, laissant Jane en tête à tête avec le médecin. La jeune femme avait du mal à cacher son angoisse quant à l'état de se soeur.

"Tranquillisez-vous Elizabeth, elle ne voulait pas que vous soyez au courant, ni qui que ce soit d'ailleurs. Vous connaissez Jane, elle ne veut jamais inquiéter personne."

Elizabeth acquiesça lentement, ne se souvenant trop bien des longs mois de dépression dont avait été victime Jane suite au départ précipité pour Londres de M. Bingley. Tout cela était loin à présent, mais durant cette période, Jane n'avait jamais émis la moindre plainte, ni parlé de ses tourments, pas même à sa soeur chérie.

"Vous avez raison Charles, c'est bien là le caractère de Jane."

Le silence s'installa entre eux. Les yeux rivés sur la porte, ils attendaient le verdict du docteur Ford.

"Souhaitez-vous que je me lève ?"

"Ce ne sera pas nécessaire Mrs Bingley."

Jane reposa sa tête sur les coussins. Le docteur Ford approcha une chaise du lit et s'assit.

"Comment vous sentez-vous ?"

Jane sourit faiblement et fit un geste d'excuse de la main.

"Ainsi vous avez conscience de votre état."

Cette remarque fit l'effet d'une douche froide à la jeune femme. Le docteur attrapa la main en suspens et tata le poignet afin de lui prendre le pouls. Deux longues minutes s'écoulèrent en silence, puis le docteur relâcha la main de Jane. Se levant tranquillement, il attrapa sa sacoche. Le stéthoscope sur les oreilles, il écouta longuement la respiration de la jeune femme, avant de déposer l'instrument sur son ventre. Jane tressaillit légèrement. Le visage du docteur était impénétrable. Il reposa le stéthoscope.

"Vous permettez ?"

La jeune femme acquiesça. Délicatement, le docteur Ford tâta le ventre rebondi de la jeune femme. Cet ultime examen accompli, il se rassit à sa place. Jane attendait anxieusement le verdict du docteur.

"Votre bébé est en excellente santé, il répond aux stimulis et semble vigoureux."

Le visage de Jane se détendit.

"Cependant, cela risque de ne pas durer si vous ne prenez pas davantage soin de vous. Dans ces conditions, il est quasi certain que vous ne survivrez pas à votre accouchement et je ne peux garantir la survie de votre enfant."

Cette fois-ci, Jane se mit à gémir et à pleurer doucement.

"Reprenez-vous Mrs Bingley, vous êtes jeune et forte, et votre enfant aura besoin de vous. Je vais transmettre mes recommandations à votre mari et à votre soeur. Je reviendrai vous voir régulièrement."

Jane sécha ses larmes et remercia le docteur avec ferveur.

Elizabeth referma la porte. Un plateau avec une théière fumante et des petits gâteaux les attendaient. M. Darcy s'était joint à son beau-frère et à sa femme pour entendre le diagnostic du docteur.

"Comme vous l'avez remarqué, l'état de Mrs Bingley est préoccupant. Elle est très affaiblie et cela peut avoir des conséquences graves sur sa santé et sur celle de l'enfant."

Bien que tous soient préparés à cet avis, l'urgence de la situation apparaissait encore plus nettement.

"Il n'existe pas de remède que je pourrais lui prescrire, il lui faut simplement beaucoup de repos et une alimentation saine et riche."

Tous hochèrent gravement la tête.

"Dans ces conditions, il est impensable que Mrs Bingley rentre à Morney. Le trajet pourrait lui être fatal."

Elizabeth regarda son mari d'un air suppliant.

"Vous le savez Charles, ma maison est votre maison. Avec Mrs Darcy, nous nous faisons un plaisir de vous accueillir sous notre toit."

Si la circonstance l'avait permis, Elizabeth aurait sauté au cou de son époux pour le couvrir de baisers.

"Nous prendrons toutes les dispositions nécessaires pour que Mrs Bingley aille mieux."

M. Darcy se leva, signifiant la fin de cet entretien. Le docteur Ford resta quelques minutes supplémentaires pour donner des instructions précises quant à ce que Jane devait faire ou manger.

"Je reviendrais dans quelques jours."

Elizabeth était partagée. Elle se sentait heureuse d'avoir sa soeur à ses côtés durant les prochains mois à venir mais elle devait combattre l'angoisse sourde qui lui serrait le coeur et écarter l'idée qu'il puisse lui arriver malheur. Elle laissa le soin à M. Bingley d'annoncer les dispositions prises. Fidèle à son caractère, Jane approuva. Epuisée, elle n'avait pas la force de discuter des aménagements que nécessiteraient le venue au monde de son enfant à Pemberley.

Le repas du soir se passa calmement. Les familles Bennet et Gardiner avait mises au courant de l'état préoccupant de Jane et des dispositions prises à son égard. Bien que la pâleur de Jane et sa faiblesse n'ait pas échappé aux yeux perçants de Mrs Bennet et de Mrs Gardiner, elles étaient loin de s'imaginer le degré de gravité de son état.

"Je crains M. Bennet qu'il ne nous faille prolonger notre séjour à Pemberley, de toute évidence, ma présence est requise auprès de Jane."

Elizabeth manqua d'échapper sa cuillère à soupe en entendant cela. M. Bennet la devança cependant.

"Je ne crois pas ma chère, que vous soyez la mieux placée pour soulager Jane. Pensez à vos pauvres nerfs."

Mrs Bennet étouffa un hoquet de colère, mais devant M. Darcy, elle se garda bien d'insister.

La société ne s'éternisa pas le souper achevé. La fatigue du trajet eut raison de la joie de se retrouver. Après s'être assurée que sa soeur était bien installée et qu'elle avait bien fini son plateau du dîner, Elizabeth regagna sa chambre où M. Darcy l'attendait.

"Je vous sais gré d'accueillir ainsi Jane, je suis tellement inquiète pour elle que ..."

Elle ne put achever sa phrase, submergée par son angoisse. M. Darcy la serra contre lui et lui caressa doucement les cheveux jusqu'à ce que ses spasmes s'apaisent.

"Me jugez-vous donc si mal, que je n'aurais pas assez de coeur pour accueillir l'épouse de mon meilleur ami et la soeur de ma femme ?"

Elizabeth enfouit encore plus profondemment sa tête contre le torse de son époux.

"Quant à votre mère ..."

Cette fois-ci, c'est un sentiment de honte qui l'envahit.

"Je vous en prie Fitzwilliam, n'en dites pas plus ..."

M. Darcy prit le parti de rire. Même si les manières et les manquements de la famille Bennet avaient longtemps été un frein à son union avec Elizabeth, M. Darcy les supportaient de son mieux. Mais il restait maître en sa demeure, et il était hors de question de voir sa belle-mère s'installer pour les six prochains mois à Pemberley.

Elizabeth se tourna dans le lit. L'absence de résistance du côté de son époux, la réveilla. Se redressant, elle examina la chambre à la lueur du feu mourant. M. Darcy était assis dans le fauteuil près de la cheminée.

"Quelque chose ne va pas Fitzwilliam ?"

M. Darcy ne répondit pas, comme hypnotisé par les braises rougeoyantes. Elizabeth frissonna au courant du plancher froid. Elle s'assit face à lui dans le fauteuil jumeau.

"Je pensais à ma mère."

Elizabeth l'avait rarement entendu évoquer le souvenir de Lady Darcy. Il faut aussi dire qu'il l'avait peu connue. Elle était décédée alors qu'il avait à peine huit ans, en mettant Georgiana au monde.

"C'est à cause de Jane."

Ce n'était pas une question.

"Pas exactement."

Elle le regarda d'un air interrogateur.

"Rassurez-moi Elizabeth, vous n'êtes pas enceinte ?"

Cette question laissa la jeune femme perplexe. Il est vrai qu'ils n'avaient jamais abordé ce sujet sérieusement.

"Je ne pense pas."

M. Darcy hocha la tête, sans mot dire. Elizabeth ne savait pas s'il était déçu ou soulagé de sa réponse.

"J'ai tellement peur de vous prendre Lizzie ..."

L'emploi du diminutif de son prénom fit comprendre à Elizabeth le profond désarroi de son époux. Partagé entre le devoir de donner un héritier mâle à Pemberley et la crainte qu'une grossesse soit fatale à son épouse bien-aimée, la situation de Jane faisait ressortir le traumatisme de son enfance. Elizabeth ne s'était jamais vraiment inquiétée de cette question. Elle n'avait que l'exemple des cinq grossesses florissantes de sa mère et de celles de sa tante. Jamais elle n'avait été confrontée à ce drame. Jusqu'à aujourd'hui.

Elizabeth savait qu'elle n'aurait que peu de temps à consacrer à sa soeur pour les trois jours à venir. En effet, les derniers hôtes de Pemberley étaient attendus avant midi et la chasse devait débuter dès l'après midi. Aussi Elizabeth décida-t-elle de prendre le petit déjeuner en tête à tête avec sa soeur. C'était certainement la seule occasion de la journée.

Elle frappa doucement à la porte. Jane lui répondit de sa voix fluette.

"Bonjour ma chère Jane, avez-vous bien dormi ?"

Elizabeth remarqua immédiatement que malgré sa pâleur, le visage de sa soeur semblé plus reposé.

"J'espère que vous avez faim."

Elle s'écarta de l'encadrement de la porte pour laisser passer Mrs Reynolds et Jenny, portant chacune un immense plateau garni de thé, de chocolat chaud, de gâteaux juste sortis du four, de pain, de beurre, de confiture. Il y avait même de la charcuterie, du fromage et de la viande froide. Jane secoua la tête en souriant.

"Je ne vous promets pas de tout manger, mais pour vous, je ferais un effort."

Mrs Reynolds et Jenny lui firent compliment de son bon appétit et de son enjouement, avant de s'éclipser discrètement, laissant les deux soeurs se retrouver.