7
Chose promise chose due, le bois lui fut livré deux jours plus tard. Stiles sentait qu'il avait déjà moins de fièvre – en tout cas, il pouvait à nouveau porter un seau plein – mais son nez était totalement bouché, ce qui l'empêchait de dormir la nuit et le privait totalement de sommeil.
Deux hommes vêtus de combinaisons de travail orange bien voyantes déposèrent leur chargement avant de réclamer sa signature. Ils se montrèrent aimables mais assez pressés, ce que Stiles comprit en voyant que leur camion était plein de bois, signe qu'ils avaient un bon nombre de livraison à faire dans la journée. Il les salua donc et se retrouva seul avec un beau monticule de buche à transbahuter à l'arrière de la maison.
L'après-midi était à peine entamé, il ne s'étonnait donc pas que Laura ne soit pas encore là, et à vrai dire il préférait commencer sans elle et en transporter le plus. Que la jeune femme se montre si contente de l'aider et soit une si bonne voisine le gênait un peu, car il avait l'impression de ne rien pouvoir faire pour la remercier, ni même son frère d'ailleurs. D'autant qu'il n'était pas vraiment habitué à ce genre d'altruisme, lui qui n'avait connu que le « chacun pour soi » dans son quartier.
Cependant, quelques minutes plus tard, Laura déboula à bord de sa camionnette bleue. Elle freina devant la pile de bois en glissant un peu sur la terre gelée, puis descendit, ouvrit grand les bras, respira un grand coup par le nez, et déclara :
- Ca sent la neige ! Je crois que j'étais un peu trop optimiste en disant une semaine, à mon avis cette nuit on va avoir une première chute. Mais pas de panique ! Je t'ai ramené un bidon !
- Merci, sourit Stiles. Je te dois combien ?
- Rien, arrête !
- Si, s'il te plait. J'y tiens.
Sans répondre mais souriante, Laura leva un gros bidon bleu à bout de bras par-dessus la benne de son véhicule et le déposa au sol sans aucune difficulté.
- Ok ! lança-t-elle énergiquement. Dans ce cas il te suffira de nous inviter mon frère et moi à manger un jour chez toi et on sera quitte.
- D'accord, s'amusa Stiles. Mais je te préviens, je ne sais pas cuisiner ! Quoi que, je trouve que je réussi très bien le lapin trop grillé.
Son amie rit brièvement mais fortement avant de déclarer :
- J'sais pas cuisiner non plus. Je suis une vraie calamité avec une casserole à la main. Derek par contre, c'est un vrai cordon-bleu !
- Ah oui ? répliqua Stiles, un peu agacé qu'elle ramène encore la conversation sur son frère.
- Oh oui ! Je te l'avais dit qu'il avait de très bonnes qualités, bah la cuisine en fait partie. Il te réussit un putain de gigot d'élan !
Elle poussa un soupir d'envie, la tête levée vers le ciel et les bras plein de buches.
- Je lui dirais de t'en amener si tu veux, reprit-elle. Il fait tout lui-même ! Même le bestiaux c'est lui qui le tue.
- Hein ? répliqua Stiles, étonné. Il a le droit ?
- Bien sûr. Il a un permis de chasse. Techniquement il pourrait même en attraper plus que ça à l'année, mais un seul gros élan nous suffit pour tous les deux, avec ça on a de quoi manger l'hiver sans avoir besoin de trop se rendre en ville pour se ravitailler, parce qu'au bout d'un moment, vers décembre-janvier, c'est pratiquement impossible de se déplacer. D'ailleurs je te conseille de faire un gros stock de vivres avant qu'il soit trop tard.
- Ok.
Effectivement, elle n'avait pas tort. C'était même un sujet auquel il avait longtemps pensé.
- Je lui ai dit au fait, lui dit soudainement Laura.
- Euh … tu lui as dit quoi ?
- Bah que t'étais gay.
Cette fois, pour ne pas s'énerver, Stiles dut faire un gros effort – d'autant qu'il avait le nez bouché et donc une voix de canard, il se serait rendu ridicule – il ne put cependant retenir une pointe d'exaspération lorsqu'il dit :
- Je ne suis pas gay !
- C'est ça. Et moi j'suis pas une femme.
- Hein ?
- Arrête ! Ça se voit comme le nez au milieu de la figure que mon frère te plait. Tu te foutrais des cornes d'élan sur la tête que ce serait moins visible.
- Qu'est-ce que j'irais foutre avec des cornes d'élan sur la tête ?
- On dit des bois.
- C'est toi qu'as dit cornes !
- Non.
Stiles rit mais ses narines obstruées empêchèrent une bonne partie de l'air expirée de sortir alors il toussa. Laura rigola elle aussi, moqueuse.
- Tu ne lui as pas vraiment dit, hein ? lui demanda Stiles après un moment.
- Ah si, je lui ai dit, répliqua le jeune femme avec fierté.
- J'y crois pas …
- Il n'a rien répondu si tu veux savoir.
- Je ne veux pas savoir.
- Dis donc, t'es désagréable quand t'es malade ! Pire que Derek !
- J'ai l'impression d'avoir un poteau de six tonnes à la place du nez, alors pardon si ça me rend grognon !
Laura s'esclaffa. Les allers-retours qu'ils ne cessaient de faire en transportant des buches commençaient à essouffler Stiles, mais il refusait de se laisser distancer.
- Et si je te le demandais comme un service ? lui demanda tout à coup la jeune femme.
- De quoi ? répliqua aussitôt Stiles, craignant de comprendre.
- De coucher avec mon frère.
- Pardon ?!
- S'il te plait !
Là quand même, ça devenait très bizarre.
- Hors de question ! s'écria Stiles, outré.
- Ben pourquoi ? Il n'est pas méchant !
- M'en fout !
- T'es sûr ?
- Bon sang mais ! s'énerva le jeune homme avec un geste désabusé des bras. J'suis pas venu ici pour rouler tout nu sur une peau d'ours avec le premier mec venu !
Evidemment, Laura ne manqua pas de rire à cette réplique.
- La peau d'ours c'est pas agréable, déclara-t-elle ensuite très sérieusement. Le mieux c'est la loutre.
- Rien à carrer, non c'est non, renchérit Stiles.
- S'il te plait.
Que la jeune femme devienne brusquement si sérieuse était encore plus bizarre et inquiétant que tout le reste.
- Et pourquoi je ferais ça ? ne put s'empêcher de lui demander Stiles, troublé.
- Ca lui ferait du bien.
- Quoi ?! Tu te fous de moi ?! Nan mais tu crois que je suis quoi, une poupée gonflable !
- T'énerve pas ! C'est pas ce que je voulais dire.
- N'empêche que tu l'as dit.
- Oui mais ça c'est parce que je manque de tact, on n'arrête pas de me le dire.
- Non, tu crois ?!
- Tu sais, je crois que ça fait trop longtemps qu'il n'a pas … eu de relation avec quelqu'un, ou même touché quelqu'un. Il se renferme de plus en plus. Ça m'inquiète. C'est ça que je veux dire.
Stiles soupira.
- C'est mignon que tu prennes tant soin de lui, déclara-t-il en se redressant avec cinq buches dans les bras. Et c'est mignon aussi de sa part de prendre soin de toi. Si j'avais eu un frère ou une sœur, j'aurais adoré avoir le genre de relation que vous avez. Mais ça, je ne le ferai pas, désolé.
- Je comprends, sourit Laura. Il fallait que je te le demande, excuse-moi.
- Non, c'est rien.
- Toi, si tu couches avec quelqu'un, c'est parce que t'as des sentiments pour lui hein ?
- Oui.
Dès qu'il vit le sourire mutin de son amie, Stiles sut qu'il n'aurait jamais dû lui répondre aussi franchement.
- T'es mignon ! Un vrai petit sentimental.
- Tu m'énerves, bougonna le jeune homme en s'éloignant avec ses buches.
...
Finalement, Laura ne se trompa que de quelques heures sur ses prévisions : la neige ne tomba pas durant la nuit mais au petit matin. Stiles était alors dehors, près du cours d'eau, le seau à ses pieds, légèrement désemparé à cause de la glace qui avait totalement emprisonné le mince filet de rivière.
Il ne remarqua les premiers flocons que lorsque l'un d'eux se déposa sur ses cils. Il cligna des yeux puis leva la tête vers le ciel blanc. Tout autour de lui voletaient des milliers de petits points blancs duveteux, en silence, apportant avec eux un froid sec et sans vent. Stiles retira ses gants et tendit les mains, un sourire d'enfant sur les lèvres. C'était ce qu'il avait le plus hâte de voir depuis qu'il était ici : la neige. Non pas qu'il n'y en ait jamais en Californie, mais cela dépendait de beaucoup de chose, et il n'en avait jamais vu avant aujourd'hui. Scott non plus, de ce fait, et il le lui avait dit, un jour, des années avant que cette chose n'arrive :
- Tu te rends compte ? De la neige à perte de vue pendant des mois, et des loups partout ! J'adorerais voir des loups en liberté ! Un jour, toi et moi, on ira en Alaska. Un road-trip entre potes. Ce sera génial !
Stiles s'était emballé à son tour, bien que ce genre de pays ne l'ait jamais attiré, et il avait dit oui. Mais finalement, il était venu seul.
Au creux de sa paume se posa un flocon. Stiles le fixa un instant, la gorge serrée, jusqu'à ce qu'il fonde, et lorsqu'il se fut transformé en une petite goutte d'eau, il se mit à pleurer.
...
Un mois passa sur le même rythme que ces premiers jours, et son rhume finit par disparaître totalement sans que, fort heureusement pour lui, ça se transforme en angine ou quelque chose de plus chiant. Laura ne cessa pas de lui rendre visite et de l'emmener en ville dès qu'elle le pouvait, lui permettant ainsi de faire quelques achats utiles pour l'hiver.
Il leur arriva à tous deux de croiser le dénommé Murphy durant une ou deux de leurs escapades, mais l'homme prit soin de garder ses distances tout en leur adressant des regards furieux. Laura s'en amusait, mais Stiles savait ce qu'un homme violent à l'amour propre blessé était capable de faire, alors il le tenait chaque fois à l'œil.
La neige, depuis les premières chutes, ne cessa pas de tomber par intermittence. C'était chaque fois bref et magnifique, néanmoins les couches superposées, très vite cristallisées par le froid, étaient traitres et affreusement glissantes. Stiles eut son lot de chute. Parfois seul, parfois en présence de Laura qui l'aidait toujours à se relever après avoir bien ri. Une fois, Derek le retint même de justesse avant qu'il ne se ramasse lamentablement sur le sol bien dur en l'attrapant par le bras. Stiles, alors, l'avait remercié, pour ne récolter en retour qu'un grognement agacé et un bleu énorme au milieu du biceps tant la poigne de cet antisocial avait été forte.
Cependant, le jeune homme ne put s'empêcher d'être légèrement déçu. Il avait toujours imaginé les chutes de neige en Alaska spectaculaires et gigantesques, du genre à tout recouvrir d'une masse blanche énorme, haute comme un homme, en seulement une nuit. Certes, tout le paysage de brun était devenu blanc, mais c'était une couche légère et craquante sous les bottes, rien qui n'empêche une voiture de circuler. Pour le moment. Car il se doutait bien que, d'ici un mois ou deux, ce serait bien différent.
Très vite, les habitants de Noatak prirent l'habitude de se déplacer non plus en voiture, mais en motoneige. Il en vit même certaines composées de deux places ressemblant fort à des quads. Mais le plus stupéfiant pour lui fut de croiser la route de certains inuits se déplaçant en traineau tiré par guère plus que deux ou trois chiens. La première fois qu'il s'en ouvrit à Laura, cette dernière lui expliqua qu'il s'agissait en fait d'une grande luge au fond très résistant pouvant être trainée sur de longues distances même s'il y avait peu de neige, alors que son propre traineau ne pouvait avancer sans dommage que si la neige avait formé sur le sol un coussin à la fois mou et dur.
Et puis, brusquement, Derek disparut quinze jours entiers. Lorsqu'il finit par s'en inquiéter – car il arrivait que l'homme des bois les accompagne en ville, même s'il ne disait pas grand-chose ni se préoccupait beaucoup de sa présence – Laura lui expliqua que son frère partait parfois tellement loin en forêt qu'il ne lui était pas possible de rentrer avant des jours. Et le fait qu'il disparaisse ainsi alors qu'il neigeait et que la température avoisinait les moins quinze ne semblait pas l'inquiéter beaucoup.
...
Stiles apprit son retour un beau matin, lorsque Derek en personne vint frapper à sa porte. Sans même le saluer, il lui dit :
- Laura voudrait te montrer quelque chose.
- Ok, répondit Stiles après un moment de flottement, je …
Il en perdait ses mots. Car devant lui se tenait un tout autre homme. Rasé de près, les cheveux coupés jusqu'à ne laisser que quelques mèches sur le front et un duvet noir de plusieurs centimètres autour des oreilles, Derek était transformé. Sans plus un seul poil de barbe, son visage se dévoilait entièrement et ce qu'il en voyait était incroyablement carré et ferme, le menton était volontaire et les lèvres fines, si fines qu'il eut brutalement envie de les lécher et les mordre pour les faire gonfler.
Son cœur se mit à battre si vite que sa tête en devint toute légère.
- Quoi ? lui demanda brusquement son visiteur en fronçant les sourcils.
- Rien, sourit Stiles. J'ai simplement eu l'impression d'être tombé dans un monde parallèle tout à coup.
- Les chiots sont nés hier, tu veux les voir ou pas ?!
- Hein ?! Sans déconner, bien sûr que je veux !
Durant le mois écoulé, Laura n'avait eu de cesse de s'impatienter ; elle attendait beaucoup de cette portée mais les petits s'étaient fait désirer, la mise bas étant normalement prévue pour la semaine dernière. N'ayant jamais vu de nouveaux-nés chiens de sa vie, Stiles avait lui aussi hâte de les rencontrer, son amie lui ayant transmis son impatience.
En un instant il enfila son blouson, l'écharpe verte et le bonnet orange que lui avait généreusement offert Laura, puis monta dans la camionnette, excité comme un enfant la veille de Noël.
- Ils sont comment ? demanda-t-il à Derek une fois qu'ils furent en route.
- Petits et fripés, grommela ce dernier en réponse.
Stiles pouffa de rire puis frotta énergiquement ses mains l'une contre l'autre. Il avait oublié ses gants.
- Il y en a combien ? demanda-t-il ensuite, incapable de se taire.
- Onze.
- Tant que ça ?! C'est beaucoup non ?
Derek grogna son assentiment puis se mura dans le silence, mais Stiles y était tellement habitué que ça ne le gênait même plus.
Néanmoins, après quelques minutes, son excitation retombant, le jeune homme se mit à adresser quelques coups d'œil discrets à son chauffeur. Concentré sur la route faite de plaques de neige verglacées, ce dernier ne se douta de rien. Il était toujours vêtu de son manteau de loup hirsute lui donnant un air plus animal qu'humain, mais son visage laissait désormais une impression totalement différente. Sans tous ces poils et ces cheveux qui partaient dans tous les sens, il avait l'air plus aimable bien qu'il ait gardé son air renfrogné. Déjà, avec cette apparence, il lui plaisait bien davantage.
- Tu te fais tondre au début de l'hiver toi ? lui demanda-t-il sans réfléchir.
Derek lui adressa un regard noir, et Stiles pensait qu'il ne lui répondrait pas jusqu'à entendre :
- Laura m'a obligé.
Il rit sans pouvoir s'en empêcher.
- J'ai l'impression que des fois c'est elle qui porte le pantalon et toi les jupes non ? demanda-t-il encore.
Contre toute attente, l'autre homme eut un sourire timide.
- Dans certaines situations. Elle devient vite agaçante quand elle n'a pas ce qu'elle veut, déclara-t-il avec un petit air amusé.
- Oui j'ai remarqué, répliqua aussitôt Stiles. Mais je suis mal placé pour critiquer, j'suis un peu capricieux moi-même.
- Mmh …
- Au fait, je pourrais t'emprunter de quoi graisser le Python ? J'ai pas de quoi chez moi, et ça fait un moment que je veux te le demander, je ne voudrais pas qu'il s'enraille, et avec ce froid la graisse tient pas longtemps.
- Ok.
- Merde, ça me fait penser que j'ai oublié de mettre une buche dans le feu avant de partir.
Derek ne répondit pas car il était temps de faire ralentir la camionnette sans glisser. Finalement, bien que le véhicule se déporte d'un bon mètre sur la droite en frôlant une congère après qu'il ait freiné, ils parvinrent à destination sans encombre et Stiles s'empressa de descendre. Aussitôt, le froid coupant mit ses doigts au supplice et il s'empressa de les fourrer sous ses aisselles. Au regard que lui lança Derek, il sut que ce dernier avait remarqué et désapprouvait, néanmoins il dit :
- J'ai oublié mes gants.
- Imbécile, grommela l'autre en le précédant. C'est un coup à perdre un doigt.
- Zut ! J'espère que ce ne sera pas l'index, je ferai comment pour me décrotter le nez après ?
Stiles crut entendre son compagnon de route pouffer de rire mais un souffle de vent qui s'élevait au même moment le fit douter.
- Laura a mis Katty dans la grange dès que le travail a commencé, tu peux les rejoindre. Méfie-toi, ça glisse beaucoup à côté du porche, vas pas te ramasser et te péter un bras.
- Ça va, s'indigna Stiles, j'suis pas aussi maladroit que ça !
Derek ne répondit rien et s'en fut vers la maison. Stiles tira la langue en direction de son dos et contourna par la droite. Effectivement, une nouvelle couche de neige cristallisée à côté du porche reflétait les rayons du soleil comme un miroir. Il prit soin de marcher dessus sur la pointe des pieds. Dans le même temps, il entraperçut un éclat de couleur bleu clair du coin de l'œil et tourna la tête.
Sous le porche, les deux motoneiges avaient été débâchées et rutilaient comme si elles étaient neuves. En avisant leur taille étonnante, Stiles se mâchonna un instant la lèvre inférieure, planté devant les deux véhicules. Il n'avait toujours pas osé avouer à Laura qu'il ne savait absolument pas conduire ce genre d'engin, et plus il trainait, plus il manquait de courage. Pourtant, il faudrait bien qu'il lui avoue ce secret, sans cela il n'apprendrait jamais à s'en servir. L'ennui c'est qu'il était persuadé que la jeune femme profiterait de son aveu pour forcer son frère à lui servir de professeur et ça … il en était hors de question. Pas maintenant alors que ce foutu bûcheron du siècle dernier s'était transformé en un foutu mannequin !
- Te voilà ! l'accueillit Laura dès qu'il l'eut rejointe dans la grange. Désolée d'avoir envoyé Derek, mais je ne voulais pas la quitter.
Stiles adressa à son amie une grimace pour lui faire comprendre qu'il n'était pas dupe. Certes, les assiduités de la jeune femme pour le caser avec son frère s'étaient estompées, mais il lui arrivait encore d'essayer sans beaucoup de discrétion et guère plus de succès.
- Tu peux fermer la porte ? Leurs aboiements me rendent dingue, et faut pas laisser entrer le froid.
Tout en s'excusant, Stiles obéit. Dehors, les chiens étaient plus excités que jamais. Sitôt la large porte refermée, leurs voix s'estompèrent.
- Ils le sentent ? demanda-t-il en s'approchant.
- Oui, répondit Laura. Le chef de meute surtout. C'est lui le père en plus. Et dès qu'il aboie, les autres le font aussi. Viens, approche.
Tout en veillant à ne pas faire trop de bruit, Stiles fit quelques pas supplémentaires. La grange était pleine d'enclos semblables à ceux qui se trouvaient dehors, hormis que le sol était recouvert de paille fraîche et le bois remplaçait le grillage. Laura lui avait un jour expliqué qu'elle préférait, contrairement à certains autres éleveurs, y installer ses chiens au plus fort de l'hiver. Beaucoup de coureurs possédant des attelages depuis de nombreuses années le lui avaient déconseillé, car ses bêtes risquaient de prendre du poids et il valait mieux les endurcir que les ramollir, mais elle avait perdu trois chiens la première année à cause du froid, après avoir commencé son élevage, et n'avait plus jamais osé les laisser dehors. Elle aimait les courses de traineaux, elle aimait gagner, certes, mais pas au point de perdre ses chiens. A choisir, elle préférait qu'ils s'engraissent un peu durant un ou deux mois, plutôt que de les voir mourir et avait donc fait installer dans la grange, reliés à un générateur, trois petits radiateurs électriques uniformément répartis le long des enclos.
Katty avait été installée dans l'enclos le plus large. Stiles, tout doucement, se pencha puis sourit. Autour des mamelles de la maman grouillait une dizaine de boule de poil rondes et ébouriffées qui ne cessaient de couiner comme des petites souris en penchant leur tête, les yeux fermés. La majorité était noir et blanc comme leur mère, mais l'un d'eux arborait fièrement un pelage sans couleur, comme le papa chef de meute, qui était entièrement blanc.
- Ils sont pas trop mignons ? lui demanda Laura avec fierté.
- On dirait des oursons tellement ils sont gros ! répliqua Stiles, étonné.
- C'est le poil qui fait ça. En vrai, dessous, ils sont fins comme tout.
Entendant la voix de sa maîtresse, Katty redressa la tête et darda sur eux ses incroyables yeux bleus translucides. Sans trop comprendre comment il pouvait voir une telle chose, Stiles devina, en croisant son regard, qu'elle était à la fois fatiguée et contente.
- Mais oui ma belle ! lui dit Laura en se penchant davantage, accoudée à la clôture de bois. Ils sont beaux tes bébés, t'as bien travaillé ! Je vais te donner un peu de miel.
- Du miel ? lui demanda Stiles alors qu'elle s'éloignait vers un tas de matériel déposé au milieu de la grange. Pourquoi ?
- Pour la requinquer. Le sucre c'est bon pour lui redonner un peu d'énergie, mais pas trop non plus. Elle a déjà eu deux cuillères avec de l'eau cette nuit.
Pendant que Laura préparait sa petite mixture, Stiles restait devant le nid, accoudé lui aussi, et souriait sans pouvoir s'en empêcher. Un petit couinement plus aigu que les autres attira son attention et il vit que l'un des chiots s'était éloigné de sa mère et de ses frères et sœurs de quelques centimètres. Perdu au milieu de la paille, seul, il relevait parfois la tête mais ne bougeait pas beaucoup plus.
Sa cuillère en main, Laura entra dans l'enclos. La voyant, Katty se redressa, délogeant par la même deux chiots occupés à téter qui roulèrent en couinant, puis accepta la friandise avec bonheur, nettoyant l'ustensile en seulement deux coups de langue.
- La mise bas s'est bien passée ? lui demanda Stiles une fois qu'elle fut ressortie.
- Pas de problème. Deux sièges seulement, mais on a pu sortir les petits facilement. En fait, ça a commencé avant-hier soir, vers vingt heures, et le dernier chiot est sorti hier matin, à dix heures et quelque. Le temps qu'on s'occupe de tout et que Katty se remette, j'ai pas voulu te faire venir trop tôt.
- Je comprends. Je ne pensais pas que ça durerait autant de temps !
- Hey, il y a onze petits quand même ! Techniquement le premier est arrivé vers vingt-deux vingt-trois heures. Ça te dérange pas de m'aider à nourrir les autres ? Plus vite j'aurai terminé, plus vite je serai avec elle.
- Non, pas du tout.
Durant l'heure qui suivit, ils distribuèrent aux chiens restés à l'extérieur quelques morceaux de viande rose à moitié congelée qu'ils léchèrent avidement avant de croquer.
- C'est jour de fête aujourd'hui, déclara Stiles au bout d'un moment.
Il avait déjà vu Laura les nourrir et leur régime était normalement plus frugale que ça, composé surtout de croquette.
- Ah bah oui ! s'amusa la jeune femme. Mais je leur donne plus de viande en hiver, pour l'apport en protéine, c'est important.
Lorsqu'ils eurent terminé, ils retournèrent dans la grange. La chaleur à l'intérieur était bienfaisante et les couinements des chiots avaient quelque chose de terriblement adorable qui leur donna immédiatement le sourire. Stiles se proposa pour laver et ranger les seaux, afin que la jeune femme reste avec Katty. Il était donc tout à sa vaisselle lorsque Derek entra et se dirigea immédiatement vers sa sœur pour lui parler tout bas. Imperceptiblement, Laura acquiesça à ses paroles tout en jetant un coup d'œil à Stiles, qui leur tournait le dos.
Cependant, ce dernier termina rapidement et revint vers eux juste à temps pour voir Derek sortir de l'enclos avec un chiot silencieux dans la main.
- Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il en fronçant les sourcils.
Laura répondit à la place de son frère :
- Katty le rejette, on n'a pas le choix.
- Hein ?! répliqua Stiles, surpris.
- C'est le troisième, précisa Derek d'une voix dure.
- Il y en avait treize à la base, reprit sa sœur. Elle en a rejeté trois. Les deux autres sont morts cette nuit.
Stiles jeta un coup d'œil à la petite boule de poil que Derek tenait toujours. Si, dans la paille, elle avait semblé incroyablement volumineuse, elle était devenue au contraire terriblement petite et fragile dans la pogne de l'homme.
- Pourquoi elle les rejette ? demanda-t-il.
- Avec cinq paires de mamelles, elle ne peut que nourrir dix bébés en même temps, répondit Laura avec un soupir. Et puis, elle a dû sentir qu'elle n'aurait pas assez de lait, alors elle a rejeté les plus faibles. Ça arrive tout le temps tu sais. A chaque portée j'en perds quelques-uns de cette façon.
Avec un dernier regard indéchiffrable et gris en direction de Stiles, Derek fit volte-face et se dirigea vers la porte.
- Attend ! lui cria Stiles. Tu fais quoi ?
- Ça sert à rien d'attendre qu'il meure de faim, répondit simplement l'autre sans se retourner.
- Et donc quoi, tu vas lui tordre le cou ?
Laura écarquilla les yeux et ouvrit la bouche, prête à conseiller au jeune homme de ne pas insister car elle savait ce que cela coûtait à son frère d'accomplir ce genre de chose, lorsqu'elle vit ce dernier se retourner encore et venir rapidement devant leur invité pour lui fourrer le chiot dans les bras.
- Enroule-le dans une couverture et fous-le dans ton manteau avant de sortir, déclara-t-il froidement avant de préciser à sa sœur : je vais décongeler le colostrum.
Puis il sortit d'un pas raide, manifestement vexé. Stiles réceptionna le petit animal avec un sursaut et s'empressa de refermer autour de lui ses deux mains froides. Il se tourna ensuite vers la jeune femme pour lui demander :
- Il va décongeler le quoi ?
L'étonnement le plus pur déformait les traits de Laura avant qu'elle ne le regarde et sourit de toutes ses dents.
- Si je m'attendais ! déclara-t-elle avec joie.
- A quoi ? répliqua Stiles, étonné.
- Les premières fois que c'est arrivé j'essayais toujours de sauver les chiots. En été, la majorité du temps ça marche, mais en hiver c'est plus difficile.
Elle partit vers son matériel afin d'en sortir une couverture tout en continuant à parler :
- Les petits ont sans cesse besoin de sentir la chaleur d'un autre être vivant autour deux, sinon ils meurent. A chaque fois que ça arrivait, je pleurais toutes les larmes de mon corps, ça me rendait malade.
Elle revint vers lui, souriant toujours, et l'aida à emmitoufler le petit être aux yeux fermés.
- C'est lui qui a dû me convaincre d'arrêter, reprit-elle. A sa façon, bien sûr.
- Ouais, sans aucune douceur quoi, commenta Stiles d'un air mauvais.
- Tu sais, ça ne lui plait pas plus qu'à moi de faire ça. Chaque fois qu'il décide d'abréger la vie d'un petit, il parle pas pendant des jours.
Stiles la regarda, sceptique.
- Je te jure c'est vrai ! reprit vivement Laura. Mais il l'a toujours fait malgré ça. Parce que moi j'en suis incapable. Il faut bien qu'un de nous deux gère.
Ils regardèrent le chiot qui bougea légèrement dans sa couverture en laine.
- En plus, je vais devoir commencer les entraînements, reprit la jeune femme, et lui va bientôt retourner en forêt pour quelques jours, on n'aurait pas pu le nourrir et le tenir au chaud.
- Moi je vais pouvoir ! répliqua vivement Stiles. Je ne fous rien de mes journées.
- Un biberon toutes les quatre heures, même la nuit, tu penses y arriver ?
- Ben … va bien falloir.
Laura rit brièvement avant de conclure en disant, plus sérieusement :
- Il risque fort de ne pas survivre tu sais. Tu es sûr de vouloir tenter quand même ?
- Si je me débine, je vais avoir l'air trop con de toute façon.
Cette fois, Laura éclata franchement de rire. Dans la grange résonnait toujours les couinements des dix autres petits au chaud auprès de Katty.
...
Le temps qu'ils atteignent la maison, la jeune femme lui expliqua que le colostrum était une substance sécrétée par la mère durant les premières heures suivant l'accouchement. Riche en anticorps, elle était primordiale pour garantir aux nouveaux-nés une bonne immunité, à condition qu'ils aient la possibilité de prendre la première tétée, ce qui n'avait pas été le cas de celui-ci, ni même des deux autres qui n'avaient pas passé la nuit.
Heureusement, certains éleveurs conservaient en stock suffisamment de colostrum congelé pour prévenir ce genre de situation, ce que Laura avait fait malgré qu'elle n'ait plus allaité elle-même de chiots depuis des années. Il suffisait de le décongeler et le chauffer jusqu'à la température corporelle d'un bébé chien – trente-huit degrés – puis de lui faire boire au biberon. Une seule prise était nécessaire. Ensuite, le lait maternisé prenait le relais.
Stiles se doutait que ce ne serait pas facile, et que si le petit ne survivait pas, il risquait d'en prendre un coup, mais il ne regrettait absolument pas ce choix. Fourré dans son blouson, le petit chien remuait faiblement sans faire de bruit. Le fait que sa vie dépende de lui était effrayant mais aussi incroyablement stimulant.
Lorsqu'ils entrèrent, Derek se trouvait dans la pièce. Une odeur étrange flottait autour de lui, venue de la cuisine, séparée du reste de la maison par un mur de planches fines. Il braqua immédiatement ses yeux sombres sur Stiles, la mâchoire serrée, manifestement toujours énervé.
- Je vais stériliser les tétines, déclara Laura en enlevant rapidement son manteau, son écharpe et ses gants. J'espère qu'elles sont toujours utilisables.
- Au pire j'en rachèterais, répliqua Stiles en sortant le petit animal de son blouson.
Sans un mot, Derek prit son fusil, son manteau en peau de loup, et sortit sans refermer la porte. Stiles le suivit des yeux. Il se sentait un peu coupable de la situation et ça le désolait, d'autant qu'ils avaient fini par plutôt bien s'entendre, mais il trouvait la réaction de Derek quelque peu excessive tout de même.
- Tu rentres ce soir ? cria Laura à son frère qui s'éloignait.
N'obtenant pas de réponse, elle ferma la porte en soupirant.
- Bravo, tu me l'as vexé. Il boude maintenant.
- Désolé, sourit Stiles. Il s'en remettra. Au pire la prochaine fois je m'excuse en lui offrant un os à moelle.
Laura pouffa de rire.
- Idiot, déclara-t-elle néanmoins. Je vais te montrer comment lui donner le biberon. Garde-le bien collé à toi. J'espère juste qu'il tétera. S'il n'a pas la force, on ne pourra rien faire.
Une fois le colostrum prêt et les tétines propres, la jeune femme installa le chiot toujours enveloppé de sa couverture sur la table, lui tint fermement le corps de sa main gauche pour ne pas qu'il bouge tout en lui soulevant la tête, et présenta le biberon jusqu'à sa petite bouche rose. Elle dut forcer un peu afin qu'il accepte de l'ouvrir et prenne la tétine, mais une fois celle-ci en place, le petit animal se mit à tirer et boire avidement. Stiles sourit, vite imité par son amie.
Cependant, après trois ou quatre tétés, du lait en abondance s'échappa de la tétine et coula sur la table.
- Je m'en doutais, déclara Laura avec un soupir. Les tétines sont trop vieilles, il n'y a plus de pression. Je vais en racheter. Tiens, prend ma place, continue à lui donner le temps que je fasse l'aller-retour.
- J'ai des sous si tu veux, lança Stiles en prenant le biberon des mains de la jeune femme et en plaçant sa paume sur la couverture pour tenir le petit.
- Tu rigoles ? C'est mon matériel.
- Ouais, mais si j'avais pas !
- Arrête ! C'est mon matériel je te dis, j'aurais dû le renouveler il y a longtemps.
Stiles s'installa sur la chaise qu'elle venait de quitter et lança avec un sourire :
- Ok mais c'est moi qui paye le lait.
- Bon si tu veux, obtempéra Laura en soupirant. T'es vraiment têtu hein !
- Oui, pire que Derek, je sais.
La jeune femme sourit tout en enfilant à nouveau son blouson, son écharpe et ses gants, puis s'en fut en lui promettant de revenir très vite. Le bruit de la camionnette qui s'éloignait troubla un instant le silence. Voilà comment Stiles se retrouva seul dans une maison qui n'était pas la sienne.
Hypnotisé par le chiot qui tétait, il laissa s'écouler quelques minutes sans penser à rien d'autre qu'à la décision qu'il venait de prendre, puis se pencha légèrement sur l'être minuscule qu'il tenait dans le creux de sa main et, de l'index, lui caressa le haut de la tête. Les poils duveteux étaient d'une incroyable douceur.
- Va falloir que je te trouve un nom, lui dit-il dans un murmure.
Dehors, les chiens se mirent à aboyer comme des hystériques. Pensant que c'était à cause du départ de Laura, Stiles n'y prit pas garde. Il réfléchit un instant puis sourit d'un air rusé.
- Qu'est-ce que tu penses d'Amarok ? demanda-t-il au chiot qui tétait toujours.
Soudain, un reniflement suivi d'un grognement le sortit de sa contemplation et il releva la tête. Un bref instant, il n'entendit que les battements de son cœur et les succions que faisait le chiot en mangeant, avant qu'un nouveau grognement ne lui tire un frisson. Un raclement contre le bois le fit presque bondir de sa chaise – chose qu'il aurait faite s'il n'avait pas tenu un petit être fragile – et il se mit à respirer plus vite et plus fort alors que la peur le submergeait. Un animal, à l'extérieur, était en train de griffer le bois de la maison.
Après un autre grognement rauque, les coups de griffes devinrent brusquement plus nombreux et agressifs, et Stiles se mit soudainement à penser à Katty et ses bébés sans défense, restés dans la grange. La porte était-elle assez solide pour supporter l'assaut d'un prédateur ? Celui-ci avait-il suivi l'odeur du chiot jusqu'ici ? Allait-il aussi sentir celui de la mère qui allaitait ? Et de quel animal s'agissait-il, un ours ou un loup ?
Incapable de rester immobile plus longtemps, Stiles interrompit la tétée du petit, le prit dans le creux de ses bras et se redressa. Coïncidence ou non, les coups de griffes cessèrent au même moment. Il s'approcha de la fenêtre et regarda dehors avant de retenir son souffle. Un loup à la fourrure noire et dense s'éloignait en trottinant, sans doute dérangé par les aboiements de plus en plus furieux des chiens de traineaux.
Rassuré de voir qu'il prenait la direction de la forêt au loin, Stiles le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un point noir dans le lointain paysage blanc et enneigé. Impossible de se tromper. Il était sûr et certain qu'il s'agissait du même loup que celui qu'il avait rencontré aux abords de Noatak, plus d'un mois plus tôt. Immédiatement après avoir fait cette constatation, il se dit que cette fourrure ressemblait énormément à celle que Derek portait toujours en guise de manteau.
Alors, c'est pas trop mignon franchement ? :D Comme quoi des fois je peux aussi écrire des choses mimi :P
Stiles va désormais devoir s'occuper d'un petit chiot ... et Derek qui boude ! Pis c'était quoi ce loup, hein ?!
Bon, rassurez-vous la scène n'est pas terminée, elle continue dans le prochain chap ;)
Merci à tous pour vos reviews si encourageantes et toutes plus chouettes les unes que les autres ! Avec un petit bisous en prime à EneleHyram qui m'a énormément rassuré en m'annonçant que si, effectivement, il y a bien des Shérifs en Alaska :D Merci encore à toi :3
Je vous dis au 10 septembre mes petits choux !
