Chapitre 7 : « Et l'Amour et la Mer, ont l'Amer pour partage »

Son cousin n'avait pas beaucoup changé, il était toujours aussi arrogant et séduisant. Par contre, son pouvoir s'était affermi – il était désormais capable de percevoir la mémoire des objets. Ils marchaient tout deux dans un long corridor étroit, lorsque Temperence murmura, d'un ton boudeur :

- J'ai faim.

- Tu veux bien arrêter ça ? Lui répondit Jillian.

- Et j'ai froid.

Alors Felix se pencha en avant :

- Nous arrivons bientôt. Je sens l'air pur de la sortie.

Elle se retourna vers lui et lui fit un petit sourire, croisant également un nouveau clin d'œil de Demetri, lui-même revenu aux côtés du grand vampire costaud. Alors Jillian lui tira sur une mèche de cheveux :

- J'ai hâte de voir la tête de Tante Minerva.

Temperence ouvrit les yeux. Sa respiration était calme, la pièce obscure. Elle avait été soigneusement déposée dans son lit – sur la table de nuit, le livre. Sur elle, une couverture.

- Qu'est-ce que c'était que ce rêve, encore ? Soupira-t-elle pour elle-même, à voix haute.

Alors une silhouette émergea de l'ombre, et elle vit que Marcus l'observait depuis le fauteuil. Elle tendit la main vers lui en souriant – il s'en saisit et déposa, comme à son habitude, un baiser sur le dôme, puis dans la paume, sur les trois marques.

- Comment vous sentez-vous, ma chère ? Demanda-t-il d'un air concerné.

- Mieux depuis cinq secondes, souffla-t-elle.

Il s'assit sur le rebord du lit, et déposa une main de l'autre côté de son corps :

- Vous rêviez encore, annonça-t-il.

- Oui. Mais un vraiment, vraiment, très étrange rêve.

- Racontez-le moi.

Ce qu'elle fit. Puis elle ajouta :

- Je n'ai pas revu Jillian depuis mes quatre ans, lorsque j'ai été abandonnée. Ma mère était terrorisée par mon don, que bien sûr je ne savais pas du tout cacher. Jillian, lui, quand il venait à la maison avec son père, il me racontait des histoires un peu drôles sur des images qu'il voyait en touchant des objets, mais il était un peu plus âgé et donc un peu plus malin. Il n'en parlait qu'à moi, je crois. En y repensant maintenant je suis sûre que c'était un véritable don, qu'il possédait.

- Qu'en est-il de votre père à vous ? Demanda Marcus en lui balayant doucement les mèches de cheveux qui couvraient son front. Que savez-vous de lui ?

- Il est mort quand j'étais toute petite, je n'en ai aucun souvenir.

- Vous pensez que votre cousin pourrait avoir un lien, avec le Manipulateur ?

- … D'une certaine façon… Oui. Et puis… Cette grande tante Minerva… Je crois que c'est elle, que je dessine, ces derniers temps. Quelque chose d'important, lié à eux, est en train de se produire. Je sens… Qu'il faut que je les retrouve.

- Je rejette catégoriquement l'idée de vous savoir hors de ces murs – pas tant que vous êtes mortelle.

- Si je suis immortelle je ne serai pas capable de leur parler sans avoir envie de les bouffer – je ne suis pas sûre que ce soit un contexte optimal pour des retrouvailles familiales.

Marcus l'étudia attentivement. Puis il dit :

- Vous savez que l'immortalité fera de vous une paria, n'est-ce pas ? Dès l'instant où vous serez vampire, les Volturi deviendront votre seule et unique famille.

Temperence se tourna sur le côté, et lui tira doucement sur la chemise d'une main – il se pencha un peu en avant pour conférer un peu d'intimité à, ce qu'il le sentait, allait être une confession.

- Je suis née paria, Marcus. J'ai fait une croix sur ma famille après qu'elle-même m'ait abandonnée, il y a vingt ans de cela. Et j'ai également fait une croix sur ma vie, à l'instant même où je vous ai rencontré. Sans regret…

Elle se tourna sur le ventre, enfonçant à nouveau sa tête dans l'oreiller, lui signifiant qu'elle n'attendait de lui aucune félicitation, ni gratitude. Il se pencha, lui effleura les cheveux avec son nez, puis il s'allongea par-dessus elle – elle eut un sourire rayonnant.

- Vous apprendrez bien vite qu'il est certaines positions à ne pas utiliser en ma présence, lui murmura-t-il à l'oreille.

- Je ne vois pas du tout pourquoi…

Il fit mine de la mordre sur la nuque, tout en plaçant son entrejambe contre le fessier de la jeune femme, et en passant un bras sous son ventre :

- Je pourrais vous transformer, murmura-t-il en l'embrassant tendrement sur la nuque. Ici, et maintenant, et ne vous laisser sortir de cette salle que lorsque vous m'aurez totalement appartenue, corps et âme…

Soudain Marcus se figea dans ses gestes, et il se redressa. Puis il bondit au sol et fila vers la porte. Temperence se retourna, les joues rouges, et vit qu'il avait disparu. Elle se leva à son tour, choquée, et alla observer le corridor – il était désert.

Même Demetri et Santiago avaient déserté les lieux. Est-ce que c'était une blague ?

Elle croisa les bras, énervée, attendant que quelqu'un réapparaisse – de préférence Marcus. Rien. Un garde, n'importe qui ? Un guet-apens, une tornade, un éboulement : quoique ce soit, qui pourrait justifier cette fuite des plus inappropriées ?

Rien ne vint.

Furieuse, elle décida d'élucider le mystère par elle-même : elle enfila un jean et un débardeur à large bretelles en dentelle noire, une veste à capuche ouverte – de même couleur – et descendit, poings serrés, vers la salle des trônes. Elle allait en prendre un pour taper sur l'autre, puis un troisième pour taper sur les deux premiers, enfermer tout le monde dans les cachots et y mettre le feu. Lui faire ça, à elle ? La prenait-on donc pour un passe-temps ridicule ? L'ardeur de ses caresses et de ses baisers, puis tout à coup une fuite ? Non mais, sérieusement ?

Elle s'arrêta dans ses pas, puis s'orienta finalement vers l'ascenseur. Elle allait faire un tour, ça valait mieux. Voir même jusqu'à la gare pour sauter dans un train direction la Suisse – si Marcus avait vraiment « envie de faire d'elle une Immortelle et de la posséder corps et âme », il irait la retrouver et s'excuser de son comportement inacceptable !

Tout à coup elle entendit des voix – basses, mais très proches – ce qui était extrêmement mauvais signe puisque les résidents avaient tendance à être d'une discrétion imbattable : si on les entendait, c'est qu'ils étaient déjà là. Et effectivement, un groupe entier de vampires aux yeux jaunes apparut devant elle. Elle resta bouche-bée devant ce spectacle.

- Nouvelle réceptionniste ? Demanda l'un d'entre eux – pas très grand, avec des cheveux bouclés.

- Non, répondit immédiatement un grand et mince – assez charmant – en fronçant les sourcils.

- Une des futures épouses, souffla une petite, avec des mèches courtes et effilochées.

- Bonjour, fit enfin celui qui devait être le patriarche, en s'avançant devant le groupe. Je me nomme Carlisle. Voici mon clan. Nous sommes venus à la demande d'Aro.

- Ah, répondit Temperence. Oui, et bien c'est par là (elle désigna la salle des trônes). Vous connaissez ?

- Vous vous apprêtiez à fuir ? Je ne suis pas sûr que cela soit une très bonne idée, répondit à nouveau le charmeur.

- Je m'apprêtais à faire quelques pas pour prendre l'air, et décider de la suite des évènements – rejoindre la gare la plus proche était effectivement une option que je considérais. Pourquoi, en quoi ça vous regarde ? Rassurez-vous, personne ici n'a besoin de vous pour me retrouver.

- Et bien, sympa, l'accueil, fit un grand balèze aux cheveux bruns.

- Je n'avais encore jamais rencontré, chez un être humain, de l'antipathie envers un vampire végétarien, souffla le grand bavard assez charmeur d'un air plutôt fasciné.

Tout le monde se tourna vers lui avec une expression stupéfaite, puis vers Temperence.

- Buveur de sang animal, ne signifie pas végétarien, grinça la jeune humaine. Vous tuez des êtres vivants qui sont déjà massacrés par les humains – votre place à vous, dans la chaîne alimentaire, c'est de réguler l'existence de l'Homme, pas de l'Animal, dont des tas d'espèces sont déjà en voie d'extinction.

- Oh, je suis tellement, d'accord, fit alors un vampire que Tempe n'avait pas encore vu – un grand avec des mèches un peu sauvage, et au regard bien rouge, qui surgit de la droite en la regardant d'un air particulièrement affamé.

- Garrett, objecta la petite aux mèches pointues. Non, tu ne veux pas, je t'assure.

- Ah, le dit Garrett, se redressa Temperence. L'ami de Samantha ?

Le vampire à l'air nomade se raidit, puis il émit un feulement énervé :

- Ce n'est PAS mon amie,

- Oui, en fait, on sait déjà. C'est bon, ça, c'est clarifié, soupira Tempe. Mais merci d'être passé quand même. La famille est au bout du couloir, troisième niveau en bas, salle des trônes.

- Nous devrions peut-être l'emmener avec nous, suggéra le petit aux mèches bouclées. Alice ?

- Inutile, elle va nous suivre de son plein grès. Elle veut entendre ce que nous avons à dire sur Lucian.

Temperence garda le silence un instant, étudiant ces propos. Puis elle pointa le grand charmeur du doigt :

- Télépathe ?

- Je m'appelle Edward, enchanté, acquiesça celui-ci avec un petit sourire poli, en désignant une femelle qui n'avait encore rien dit. Voici mon épouse, Bella.

- Medium ? Demanda Tempe en pointant cette fois-ci la dite « Alice », ignorant royalement les présentations.

- En effet. Ravie de te rencontrer, Grande Protectrice des animaux.

- Lucian hein ? C'est le nom du type qui peut commander aux autres créatures ? Enchaîna Tempe.

- En effet, acquiesça Carlisle, impressionné. Comm…

Alors Demetri apparut sur leur droite, Felix à ses côtés :

- Mais voyez-vous cela, nous commencions à nous demander ce qui avait bien pu empêcher nos invités de regagner la salle des trônes où, les maîtres, attendent, annonça-t-il avec un coup d'œil un peu rancunier à l'attention de l'humaine.

- Désolée, curiosité humaine, quand tu nous tiens… Marmonna Tempe en tapant dans ses mains pour lancer le mouvement vers le rez-inférieur. Bien vu, la Medium, finalement je fuguerai plus tard. Après les explications.

Demetri posa sur elle un regard empreint de doutes :

- Tu as dit « fuguer » ?

- Ouais, répondit Tempe en prenant le chemin de la salle des trônes.

- Je ne suis pas sûr que Marcus approuverait l'idée, souligna gentiment Felix dans leur dos.

- Si c'était le cas, ça s'appellerait plus une fugue, non ? Soupira Temperence en levant les bras au ciel.

- Pardon pour cet accueil, sourit Demetri à Carlisle. Elle n'est pas encore très bien habituée aux règles de la maison.

- Pas de problème, répondit le blond en observant Temperence d'un air indécis, avisant régulièrement Edward – qui avait l'air de s'amuser comme un fou – et Alice, qui elle-même étudiait la jeune mortelle avec attention.

Ils avancèrent vers la salle des trônes, lorsque Demetri se pencha un peu plus en avant vers Temperence, en tête de queue :

- Mais, pourquoi tu voulais fuguer ? Tu as besoin de quelque chose ?

- De décompresser, d'énerver un peu mon monde, au moins autant que je suis énervée, de prendre un peu d'air frais – que sais-je moi ?

- Tu sais que Marcus ne va, vraiment, vraiment pas apprécier l'initiative ?

- Tant mieux j'ai deux mots à lui dire moi aussi.

Derrière eux, Edward laissa s'échapper un petit rire – elle se retourna et croisa son regard follement amusé. Imaginer qu'il ait pu voir dans son esprit la scène ridicule qu'elle-même avait vécu quelques instants auparavant, acheva de l'agacer :

- Sors de ma tête le télépathe, ou je t'envoie une armée de fourmis au derrière.

- Elle est sérieuse, fit Felix d'une voix menaçante.

- Oh je sais, sourit Edward.

- Il fut un temps les humains ployaient et gémissaient devant les vampires, soupira Garrett d'un ton nostalgique.

- Et tu verras que bientôt ce sera le contraire, grogna Temperence en lui servant un regard acidulé.

- Mais elle est vraiment de mauvais poil tout à coup, s'étonna Felix à l'attention de son confrère. Est-il prudent de la laisser regagner la salle des trônes avec nous ?

- Mais ouiiiiii, répondit Demetri d'un air faussement détaché. Je suis sûr que notre charmante protégée se souvient très bien où elle a fini la dernière fois qu'elle a perdu le contrôle de son tempérament.

Tout le monde la regarda fixement. Consciente que l'argument était de poids, Temperence se contenta d'émettre un « Pffffuh » volontairement enfantin – qui fit rire Edward.

Ils arrivèrent quelques instants plus tard dans la salle des trônes marbrée, et autant Aro s'apprêtait à gratifier ses visiteurs de belles paroles, autant il marqua un temps d'arrêt en découvrant Temperence à leur tête – il avisa Marcus, qui haussa un sourcil plutôt mécontent.

- Carlisle, quelle charmante surprise tu nous fais-là, décida-t-il néanmoins de dire. Nous ne nous attendions pas à ce que toi et toute ta famille vous déplaciez aussi rapidement. (Puis, perturbé, il adressa ensuite la jeune humaine) Temperence, très chère, merci d'avoir… Accueilli nos invités ?

Demetri jeta un coup d'œil à celle-ci :

- Temperence était en route pour les ascenseurs. Elle voulait « fuguer » - je cite ses propres termes, dénonça-t-il ensuite en avisant Marcus.

Celui-ci prit une mimique indéchiffrable :

- Ah ?

La jeune femme croisa les bras et l'inonda de son regard mauvais, en pensant « Tu m'as laissé en plan ! ». Marcus du parfaitement comprendre le nœud du problème, car il eut un petit sourire, et, voyant que tout le monde attendait de lui une réaction quelconque, il lui fit signe de s'approcher d'un doigt. Elle marqua un bref instant d'hésitation – Felix pencha la tête vers elle, genre « Tu y vas toute seule ou je t'y traîne ? » – puis elle s'avança et monta les marches qui la séparaient des trônes.

Marcus tendit sa main, et elle glissa la sienne à l'intérieur. Il l'attira encore près de lui et l'embrassa sur le dôme :

- Oui, il se peut que je vous doive des excuses. Nous en reparlerons plus tard, dit-il à voix basse. En attendant… Restez-ici, ordonna-t-il en la faisant passer sur sa droite.

Elle lui obéit, quoiqu'encore un peu rancunière, et se tint debout à côté de son trône, un peu en retrait.

- Hm, parfait, minauda Aro – et la jeune femme ne comprit pas ce qui semblait le ravir à ce point. Mes amis, ajouta-t-il en regardant le clan Cullen d'un air plus grave, vous avez sans doute eu vent de la terrible tragédie qui frappe à nouveau notre race. Je vous en prie – dites nous ce que vous en savez…

Et il fixa particulièrement Alice, qui se tourna vers Carlisle.

- Bien sur, répondit celui-ci. Avant quoique ce soit, néanmoins, nous tenions à vous assurer personnellement qu'en dépit des rumeurs, Garrett ici présent est parfaitement innocent. Il est prêt à vous laisser vérifier ces dires.

Aro balaya la précision d'un geste évasif de la main :

- Oui, nous avons compris cela par nous-mêmes, rassurez-vous. Comme à notre habitude, nous sommes allés jusqu'au fond de la vérité et avons châtié, les auteurs de faux témoignages.

Le blond à bouclettes s'avança d'un pas, alarmé :

- Qu'avez-vous fait de Peter et Charlotte ?

- Jasper, souffla Carlisle pour l'apaiser – mais Temperence l'entendit tout de même.

- Qu'en avez-vous fait ? Insista pourtant le dit Jasper. Ils étaient manipulés, ne le savez-vous donc pas ?

- Si fait, mon jeune ami, encore que vous semblez – comme toujours – juger nos actions avec plus de noirceur que d'impartialité. Peter a été en contact avec une créature capable d'assouvir l'esprit des êtres humains, vampires et lycans : une créature qui lui avait ordonné de tuer cette jeune femme ici présente, qui – vous l'aurez compris – fera très prochainement partie de notre clan. Bien que ces desseins aient été implantés dans son esprit, il n'en demeurait pas moins particulièrement fidèle à son maître, comme nous l'ont signifiés ses discours, ses menaces et son excitation face à la mission qui lui avait été confiée.

- Mais Charlotte, objecta Jasper. Charlotte n'avait rien fait.

- Elle est en vie, devina Edward en lisant discrètement les songes du clan Volturi.

- En effet, sourit Aro, nous sommes encore en train de réfléchir sur son sort – pour l'heure rien de fâcheux ne lui est arrivé.

Alors la jeune Medium prit la parole :

- Elle est innocente. Je l'ai vu.

Aro observa Alice avec un air complice :

- Moi aussi, très chère.

Caïus prit une inspiration lasse :

- A dire vrai, nous ne sommes pas là pour parler de cette femelle, qui sera relâchée si nous convenons qu'elle ne représente plus de menace. Que savez-vous du Manipulateur ?

Un bref silence accueillit ces propos. Puis Carlisle obtempéra discrètement à l'attention de sa fille adoptive, qui poursuivit :

- Il s'appelle Lucian. C'est lui-même un Lycan (Tempe accusa le coup) – doté de puissantes capacités mentales qui lui permettent de maîtriser sa transformation, et d'imposer sa volonté à qui l'entend. A qui l'entend… Exceptés les vampires dotés de capacités particulières, à ce qu'il semblerait. Par contre, j'ignore où il se trouve, ni ce qu'il veut, se désola Alice, mais je sais qu'il représente une grande menace pour notre Ordre.

Caïus émit un « hm ! » sous-entendant « Merci, ça, on avait compris tout seuls », qui fit sourire Temperence. Elle était assez d'accord.

- Il voulait… Elle ? S'étonna tout à coup Edward en regardant l'humaine : apparemment il continuait de lire plusieurs esprits. Pourquoi cela ?

Son clan se tourna vers lui, puis vers la jeune mortelle – qui rougit.

- Il se trouve que notre chère Temperence ici présent, soupira Aro, possède elle-même quelques capacités un peu hors normes. Il semble que d'une certaine façon, ce Manipulateur la teste et la craigne, un petit peu – nous ignorons encore pourquoi. Il s'agirait peut-être d'un membre éloigné de sa famille, bien que ce point reste encore à clarifier.

- Il la craindrait ? Son don serait-il amené à évoluer dans le même sens que celui de Lucian ? Demanda Carlisle à Alice.

Celle-ci observa Temperence, qui affichait désormais une certaine stupeur. Tout le monde se figea et reporta son attention sur la médium.

- Oh oui, prédit alors Alice. Définitivement.

La nouvelle ravit tout le monde. Aro et Caïus échangèrent un coup d'œil enchanté. Tempe fronça les sourcils en voyant Marcus l'observer avec une certaine fierté. Elle prit un air sceptique en adressant la petite vampire aux yeux jaunes et aux mèches effilées :

- C'est une annonce délicate, et assez aventureuse, Alice. Mon lien avec les animaux s'est clairement renforcé ces dernières semaines, mais je n'ai rien pressenti ou détecté qui pourrait aller dans la direction d'un contrôle des humains.

- Mais ton don est amené à évoluer, vite. Pourtant… Je le vois évoluer dans l'humanité. Et seulement, dans l'humanité.

Cette révélation, en revanche, fit se figer Marcus.

- Oui, dit alors doucement Edward, qui lisait ses pensées. Tu as déjà franchi le pas entre animal et humain, lorsque tu as eu à soumettre Cédric.

- Il ne m'a obéit que lorsqu'il était loup.

- Mais il était pleinement humain lorsque tu lui as ordonné de se transformer.

- Je n'ai pas ordonné à l'humain de se transformer, Edward, insista Tempe. J'ai ordonné à l'animal de se réveiller et d'apparaître.

Le vampire aux yeux jaunes l'étudia attentivement, visionnant la netteté des souvenirs que la jeune humaine lui montrait.

- Effectivement, dit-il. Pourtant l'humain n'aurait pu se laisser dominer ainsi si tu ne l'avais pas soumis.

- Non, insista Tempe. (Marcus tourna la tête vers elle, l'enjoignant d'un regard, à un peu plus d'ouverture d'esprit, mais bien qu'elle perçu son intention, elle ajouta avec fermeté). Les Lycans sont des animaux sauvages, leur esprit est totalement non-civilisé – ils ne sont pas même dotés de paroles. Cédric avait déjà du mal à lutter contre son côté animalier, son tempérament était violent, hiératique… Il manquait clairement de logique, et franchement d'intelligence. L'animal prédominait en lui.

- Oh clairement. Il prédominait, répondit Edward. Mais l'humain était là. Tu peux nous croire, tu sais, nous ne nous trompons pas souvent… Si Alice voit en tes pouvoirs cette évolution jusqu'au contrôle des humains et des vampires… Non-dotés de capacités spéciales ? (Il ajouta cette question à l'attention de sa sœur, qui obtempéra), c'est qu'elle aura effectivement lieu.

- Evidemment, elle aura lieu, s'enthousiasma Aro en s'adressant à Temperence avec le regard d'un enfant sur ses cadeaux de Noël.

- Alice, intervint alors Marcus – et Carlisle fut frappé de la vie qu'il sentait dans cette voix. Pourquoi penses-tu que le don de Temperence n'évoluerait que dans l'humanité ?

- C'est ce que je vois, répondit la Medium. Je la vois encore humaine pour un moment, à développer ses aptitudes… Et je vois aussi une femme. Assez âgée, que j'ai vu à plusieurs reprises déjà, liée d'une façon ou d'une autre à Lucian.

Temperence pensa immédiatement à la silhouette de sa grande tante Minerva, qu'elle avait imaginée et dessinée, et dont ses rêves faisaient mention. Edward acquiesça :

- Oui, fit-il avec empressement. C'est elle. Alice a la même image que toi en tête. Tu sais qui c'est ?

- Je pense que c'est ma grande tante, Minerva – je ne l'ai plus revu depuis mes 5 ans, mais… Je rêve d'elle, parfois.

- Ce n'est pas innocent, s'empressa de répondre Alice en s'avançant. Il faut que tu la retrouves.

Tempe avisa Marcus, avec une petite mimique genre « ah, vous voyez, il n'y a pas que moi qui pense cela ». Se rappelant l'objection qu'il avait émise sur le fait qu'elle était encore mortelle, elle se tourna à nouveau vers la Medium :

- Tu me vois évoluer avec mon don en étant humaine. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'évoluerait pas si j'étais déjà immortelle, n'est-ce pas ?

Alice se focalisa sur cette idée. Alors elle eut un frisson et secoua la tête. Edward baissa le regard, l'air sombre.

- Oublie cette option, Temperence, fit fermement Alice. C'est tout ce que je peux te conseiller.

Edward obtempéra, et leurs mines obscures agaçèrent la jeune femme :

- Explique-toi, fit-elle à la Medium.

- Les visions ne sont pas des bandes annonces de film, grogna Alice. Elles ne sont pas faciles à « expliquer ». je te dis seulement que tu n'as un avenir que si tu laisses ton don évoluer en étant humaine.

- Un « avenir » ? T'insinues quoi, que si je deviens immortelle, disons dans les prochains jours, je n'y survivrai pas ? Que je serai trop faible pour survivre à la transformation, par exemple ?

Caïus fronça les sourcils:

- Impossible.

- Elle n'a pas d'avenir, en l'état actuel de ses pouvoirs, et en étant vampire, insista Alice. C'est tout ce dont je suis sûre. J'ignore pourquoi, ou comment.

Un silence fit place à cette révélation. Tempe se sentit démoralisée. Rester mortelle, donc ? Pour combien de temps ? Marcus allait-il tolérer cela ? Elle tourna la tête vers lui, mais il continua de fixer ses visiteurs. Il devait être excessivement déçu et mécontent de la savoir aussi faible…

Alors Edward, qui observait le Trium Vera d'un air curieux, demanda :

- L'un d'entre vous, à un moment, a pensé à une révélation de Peter sur le fait que… Lucian aurait des yeux similaires à Temperence.

Alice fronça les sourcils :

- Le monstre que je vois a des yeux noirs, aux pépites dorées.

Marcus obtempéra :

- Les yeux de Temperence changent légèrement lorsqu'elle invoque son pouvoir. (La jeune femme se tourna vers lui, surprise. Elle n'en savait rien.). Une chose que Peter n'a pas pu voir, pourtant, puisqu'elle n'a pas fait usage de ses dons en sa présence.

- Lucian le lui aura dit, fit Carlisle. Je pense que ces mots étaient choisis avec soin. Il ne serait pas étonnant que Lucian… Attende Temperence.

Un nouveau silence accueillit cette pensée. Alors Garrett se râcla la gorge :

- Suis-je blanchi de toute accusation ? Demanda-t-il. Si c'est le cas, ma présence ici est inutile.

Aro lui servit un regard un peu carnassier, comme s'il pesait le pour et le contre. Puis il dit :

- Bien sûr. Va en paix, Garrett…

Temperence battit des paupières, et lorsqu'elle focalisa à nouveau son attention sur le vampire sauvage, il avait disparu. Cette extraordinaire démonstration de rapidité la fit déprimer d'avantage encore.

Emmett se tourna vers Carlisle :

- On va aller lui casser la gueule, à ce Lycan, hein ? On sera de l'expédition, n'est-ce pas ?

Aro lui sourit :

- J'ignore si ces renforts seront nécessaires, mon jeune ami, je crois que nous sommes assez nombreux ici, déjà, à vouloir en découdre avec cette ignominie de la nature. Mais merci de le proposer – si nous nous avérions, et bien, disons… Dépassés par les évènements (il dit cette phrase avec une incrédulité évidente, et quelques ricanements parcoururent les rangs Volturi), sachez que vous serez le premier clan appelé à coopérer.

Emmett prit une mine déconfite.

- Nous n'allons pas abuser de votre hospitalité plus longtemps, dit doucement Carlisle. Ma famille et moi allons rester un moment en Europe – si vous n'y voyez aucun inconvénient, Aro (celui-ci fit une mimique des plus flexibles). En cas de question, ou de besoin, n'hésitez pas à nous le faire savoir.

- Je n'y manquerai pas, Carlisle, merci de ta proposition, sourit Aro. (Puis il demanda) Et comment va, cette très chère Renesmée ? (Bella se raidit, mais Edward lui prit la main d'un air rassurant). Sa croissance se déroule-t-elle comme vous l'espériez ?

- Oui, répondit le jeune télépathe, merci beaucoup. Elle a désormais l'apparence d'une jeune femme de quinze ou seize ans, elle étudie à la maison pour passer son bachelor – elle y tient.

- Le Bachelor, quelle enfant merveilleuse, félicita Aro. Son don est-il toujours actif ?

- Oui, répondit Bella, bien qu'elle s'en serve de moins en moins, préférant l'usage de la parole aux visions.

- Je vois… Fit le Seigneur Volturi d'un ton un peu déçu par cette idée. Et bien il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une excellente continuation, et à très bientôt j'espère.

Le clan répondit par quelques saluts, signes de tête – puis partit. Seul Jasper demeura :

- Charlotte est innocente, ajouta-t-il en fixant les seigneurs Volturi.

- Et si tel est le cas elle sera relâchée je vous l'assure, mon jeune ami, répondit Aro. Ayez la foi. Nous ne demandons qu'à être convaincus par elle. Partez en paix, je suis sûr que d'ici quelques jours, vous la croiserez hors de ces murs.

Le vampire eut l'air d'en douter, mais il partit également. Un court silence imprégna la salle. Puis Caïus émit un grognement dédaigneux :

- Quelle audace, venir ici escorter un suspect – s'imaginaient-ils donc qu'ils garantissaient sa sécurité ?

- Allons, mon frère, lui dit Aro d'un ton conciliant, Carlisle et son clan sont tout de même venus nous communiquer des informations précieuses, et nous annoncer une grande nouvelle.

Tout le monde regarda Temperence, qui elle n'avait pas du tout l'air ravi. Au contraire. « Grande nouvelle, grande nouvelle… Parle pour toi, ce n'est pas toi qui vas rester faible et mortel au milieu des puissants »

- Avec votre permission, dit-elle à l'attention de son protecteur, et d'Aro, j'aimerais me retirer.

- Il y a, je crois, intervint Caïus d'un ton belliqueux, encore un point à aborder. Vous apprêtiez-vous à fuir ?

Elle rougit légèrement. Sa colère et son agacement de tout à l'heure étaient désormais totalement dissipés, ne restaient plus que du doute et de la honte.

- Euhhh… Fit-elle.

Demetri et Felix dardèrent sur elle un coup d'œil moqueur. Marcus lui fit signe de descendre les marches, face à eux – et elle obéit.

- Il ne s'agissait pas vraiment d'une fuite, cela aurait été peine perdue. Mais disons que j'étais peut-être un peu… (elle regarda Marcus) Hm, frustrée.

- D'accord pour la frustration, fit celui-ci. Et comme je vous l'ai dit, il se peut que je vous doive des excuses… Mais qu'est-ce, que cette idée de sortir ? Vous êtes suffisamment intelligente pour vous rendre compte du danger qui plane sur vous – si cette créature vous teste et vous craint, elle vous enverra d'autres messagers, dont le but sera de vous nuire. Vous imaginez vous balader toute seule dans les rues de Volterra est une absurdité. Sommes-nous d'accord sur ce point ?

Temperence trouvait l'expression un peu forte, mais elle acquiesça. Marcus poursuivit, le regard sombre :

- Si vous désirez un jour sortir de ces murs et prendre l'air, la terrasse vous est ouverte – sous escorte.

Elle fronça les sourcils :

- Si je peux avoir, occasionnellement, une escorte… J'espère avoir tout de même la possibilité de sortir un peu de la cité – je n'ai même pas encore pu visiter Volterra.

- Je ne crois pas cela, non, dit Marcus d'un ton étonnamment sec.

- Mais pourquoi ? Bondit Tempe.

- Parce que votre comportement est irresponsable et imprudent. Vous avez, à plusieurs reprises – et en cet instant encore – montré que vous n'étiez pas capable de faire profil bas et de prendre la pleine mesure des risques qui vous entourent (Caïus hôcha de la tête). Vous n'êtes pas ici pour « visiter » les environs. Vous êtes ici car vous avez fait irruption dans ce monde qu'est le nôtre, et parce que nous avons consenti à vous épargner (la sentant accuser le coup, il ajouta) choix que nous ne regrettons absolument pas, et pour une multitude de raisons qui vont bien au-delà de votre don. Vous êtes ici parce que nous voulons faire de vous l'une des nôtres – et lorsque telle vous serez, à nos lois, vous serez soumise. J'attends de vous, que vous commenciez à vous y conformer dès à présent.

- Mais vous avez tous le droit de sortir de la cité, objecta Temperence, peinée. Heidi le fait bien. Vous-même, Demetri, Felix, Jane, Alec : vous étiez au Gala, et…

- Cela n'englobe pas « tous », coupa Marcus d'un ton tranchant. Et cela n'englobe certes pas, et n'englobera sans doute jamais, vous.

La réflexion ébranla fortement Temperence. Elle voulut s'énerver, lui dire qu'il n'était pas question qu'elle se retrouve prisonnière pour l'éternité – mais le choc et la déception étaient si grands, qu'elle en eut la gorge nouée. Elle se referma comme une huître, cherchant à imaginer un bouclier d'autoprotection l'envelopper – un filtre qui ne laisserait plus passer ni faiblesse, ni illusion. Ni espoir, ni sentiment. Et surtout pas de larme.

- Ne vous méprenez pas sur nos intentions, ma chère, dit alors Aro avec une douceur et une gentillesse plus marquées que jamais. Nous prenons tous ici, les mesures nécessaires à notre survie – nous veillons les uns sur les autres, comme nous l'avons toujours fait et le ferons toujours. Les membres de notre clan qui restent dans l'enceinte de la cité sont nos attaches les plus chères, et les plus précieuses (Marcus obtempéra), et c'est pour leur protection qu'elles y demeurent. Mais ne vous inquiétez surtout pas, je vous promets que vous serez heureuse, parmi nous. Vous êtes faite pour être vampire, et pour être Volturi. Tout cela peut vous paraître difficile à comprendre aujourd'hui, mais avec le temps et la patience que vous apportera l'immortalité, vous vous en accommoderez parfaitement. Vous verrez.

Temperence avait envie de vomir. Et de pleurer. Et de partir en courant. Et de revenir pour gifler, secouer, ébouillanter, crucifier, embrasser puis repousser Marcus. Et de pleurer, encore. Son cœur allait exploser. Elle s'imprégna, à contre-cœur de cette vision de lui – dur, ferme, froid comme une statue. Un mâle qui avait commencé à la séduire pour l'attirer dans ses filets, et qui lui avait tourné le dos avec empressement. Un prédateur qui avait fait d'elle une esclave, et une prisonnière. Tandis qu'elle souffrait le martyr et que son cœur saignait à vif, elle se força à immortaliser ce souvenir en elle, pour ne jamais plus faiblir et se laisser berner par ses propres espoirs.

Alors Marcus pencha légèrement la tête, l'observant avec attention, et ses sourcils se froncèrent. Elle se souvint soudainement de son don et cessa de le regarder dans les yeux – espérant que d'une certaine façon cela l'empêcherait de constater l'étendue de ses dégâts.

- Ceci étant clarifié, dit-il alors avec une soudaine douceur similaire à celle d'Aro, vous pouvez désormais vous retirer.

A peine avait-il prononcé le dernier mot qu'elle recula, descendit les trois marches sans cesser de leur faire face, puis tourna les talons et partit, la tête droite, le dos et les muscles tendus, les poings serrés. Elle n'accorda pas un regard à qui que ce soit, mais les images qu'elle perçut du coin de l'œil ne pouvaient l'y méprendre : tout le monde souriait. Lorsqu'enfin elle put sortir de la salle, une larme coula sur sa joue.