Bonjour tout le monde !

Je sais que vous devez me détester et je le comprends parfaitement. Je suis désolée du retard que j'ai mis à terminer ce chapitre : j'ai eu des problèmes d'organisation entre les chapitres, les personnages, ma vie privée, les cours… Mais voici enfin le chapitre Sept. J'espère que vous allez l'apprécier au même titre que les autres et que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir fait tant attendre pour un truc de cette taille.

J'ai terminé ce chapitre en Australie, à Kangaroo Island où c'est l'été, donc il est un peu plus optimiste que les autres. J'espère qu'il vous fera sourire.

Votre dévouée,

AO.

« I cannot be seen, cannot be felt,

Cannot be heard, cannot be smelt. »

Eowyn resserra ses bras contre elle. Elle essayait de ne pas jeter des regards à droite et à gauche, mais elle ne pouvait pas non plus très bien se concentrer sur la conversation dans laquelle son frère s'était engagé avec Aragorn et Arwen. Aragorn avait son bras autour des épaules de la femme de sa vie et une cigarette au bec.

Pendant un moment, Eowyn se demanda pourquoi elle ne se trouvait pas plutôt un petit ami comme ça. Un homme qui voudrait bien d'elle parce qu'elle est sympa et un peu jolie, même si elle ne prétendait pas vraiment faire concurrence avec la beauté sophistiquée d'Arwen. Mais c'était trop simple, bien évidemment. Pourquoi se mettait-elle dans des pétrins comme ça ? N'avait-elle rien d'autre à faire ?

C'était probablement ce que sa mère lui dirait. Elle entendait déjà sa voix dans sa tête : « Ne devient pas dépendante d'un homme. Vis ta vie. Occupe-toi de tes études, pas des mecs. » Tout ça avant de lui montrer qu'à 19 ans, ne jamais avoir eu de copains, c'était un peu grave, même selon les vieux standards. Surtout que si on remontait dans le temps à quelques siècles de là, à 19 ans, elle serait considéré presque comme une vieille fille.

On ne lui avait jamais apprit à désobéir à sa mère. Maintenant, elle hésitait. Elle n'avait pas hésité ce matin quand elle avait étalé un léger gloss à la cerise sur ses lèvres trop pâles. Elle pourrait rester là. Eomer était contre elle, elle pouvait sentir sa chaleur corporelle de son bras contre son bras. Mais elle pouvait aussi le sentir dans son dos. Elle était sûre qu'il était là. Mais que faire ?

Elle ne fit rien. C'est toujours ce qu'on fait quand on fait face à des choix. Eowyn avec sa jolie peau de porcelaine, ses cheveux soigneusement coiffés et rejetés dans son dos ne fit rien. Il est toujours plus évident d'être une jolie statue option potiche. Elle ne se retourna même pas. Derrière son grand front, cependant, la tempête grondait. Agit, agit, agit bon Dieu ! se criait-elle à elle-même. Elle se sentait comme dédoublée. Une Eowyn faisait bonne figure, souriait dès fois et hochait la tête quand elle le devait et l'autre Eowyn, comme superposée à elle-même avait le dos tourné à la première et frappait contre la paroi de verre qu'elle mettait toujours entre elle et les autres.

- Bonjour ! lança la voix de Legolas.

Aragorn leva la tête et le salua d'un petit geste de la main et d'un sourire complice. Eomer se retourna et salua le jeune islandais en lui serrant la main avec un petit sourire :

- Alors, bien remit de la soirée ?

- Ouais, ça va, ça va. Je devrais comprendre quelque chose au cours aujourd'hui ! répondit Legolas en riant un peu.

Dès qu'elle sentit sa main sur son bras, Eowyn se retourna et lui fit la bise en se levant un peu sur la pointe des pieds. Elle lui sourit : elle était contente que l'islandais soit là. Sa présence hautaine et détachée la rassurait toujours.

Mais alors, elle croisa comme un éclair de noir. Ah, c'était vrai. Elle s'était retournée. Il était là, juste derrière Legolas. Il la regardait. Intensément. Elle se sentit presque malade sous ce regard. Il la mettait mal à l'aise. Elle se retourna assez vivement pour que les autres le remarquent. Le regard d'Arwen tomba immanquablement sur le problème. Elle soupira et regarda Eowyn :

- T'as besoin qu'on s'en occupe, Eo' ? demanda-t-elle en tirant sur sa cigarette.

- Ah, non, non, pas du tout. C'est bon. Vraiment…

Les autres hommes retournèrent à leur conversation d'origine, la critique du motard de la fête, du nom de Boromir apparemment. Mais Arwen était têtue. Elle gardait les yeux sur Eowyn qui était désormais sûre de rougir, même à travers son fond de teint. Elle détestait rougir. Arwen lui sourit et lui mima avec ses lèvres un « Va lui parler » que personne ne remarqua. Eowyn fit semblant de s'offusquer à cette idée et secoua doucement la tête en faisant semblant de remettre ses cheveux en place. Arwen lui jeta un regard semi-sévère et hocha la tête pour lui assurer que si, elle le ferait. Eowyn était contente d'avoir Arwen du côté qu'elle tentait de réprimer. Parce qu'on ne réprimait pas Arwen comme ça.

- Oulah, les gens, déclara Legolas après un bref coup d'œil à sa montre, il est temps d'aller en cours !

- T'as raison, jeunot, le taquina Aragorn, n'arrive jamais en retard en cours avec M. Orthanc.

Le brun étendit une main pour faire le sacrilège de décoiffer Legolas, mais Arwen, toujours présente sur tous les fronts, le coupa dans son élan en l'embrassant.

- Cours, Leggie, cours, je te couvre ! lui lança-t-elle avant de retourner à la tâche ardue de rouler une pelle à Aragorn.

Il y eut un éclat de rire général dans le groupe et Eomer fit même semblant de mettre les mains devant les yeux d'Eowyn. Legolas lui fit signe qu'il avait complètement perdu la tête : Eomer était sans doute le seul à encore penser qu'Eowyn était trop jeune pour regarder un homme et une femme s'embrasser.

Legolas attendit Eowyn et ils marchèrent en direction de leur salle. Leurs amphis étaient à côté. Ils ne tardèrent pas à être rejoints par Arwen qui portait désormais le deuil de son maquillage. Personne ne remarqua l'absence d'Haldir.

Ce fut seulement lorsqu'Eomer s'assit aux côtés d'Aragorn pour le cours de grec qu'il réalisa que quelque chose manquait. Il sortit discrètement son téléphone de sa poche mais il n'avait reçu aucun nouveau message. Haldir absent pour le cours de grec ? Etrange… Peut-être ne s'était-il pas remis de la fête ? Selon Aragorn, il avait pas mal bu…Peut-être n'avait-il pas envie de le voir non plus. Ça se comprenait d'ailleurs.

Il croisa le regard d'Aragorn quand les derniers élèves s'assirent et que Madame Nenya réclamait le silence en ouvrant son redoutable classeur de cours. Haldir arriva dès qu'elle demanda à un élève de fermer la porte. Elle le regarda entrer avec un air sévère avant d'hocher la tête pour l'autoriser à entrer. Eomer ne put s'empêcher de le dévorer des yeux quand il chercha des yeux une place au fond avant de s'y faufiler. Il devait encore lui en vouloir.

Pourquoi s'était-il enfui ? Parce que c'était mal. Il l'avait pensé : c'était mal. Pourquoi était-ce mal ? Parce qu'il ne s'était jamais vu être avec un homme. Parce qu'il voulait Haldir. Violemment. Il voulait posséder Haldir. Mais on ne pouvait pas posséder Haldir. C'était un peu comme un tigre en liberté : il reste parce qu'on le nourrit, mais qui sait le moment où il voudra être libre. Voulait-il s'engager dans une telle relation ? Comment annoncer aux autres que même si Rachel Weisz est très belle et a été le fruit de nombre de ses fantasmes, en fait, embrasser Haldir, c'était comme une drogue. Être au centre de l'attention d'Haldir c'est être un miracle, c'est être dans un autre monde. C'est être lui. Lui parler, au beau milieu de la nuit avec une cigarette et un livre de petit latin, c'était un des moments où il était le plus heureux du monde.

Comment l'annoncer à ses parents ? Comment mener de front le double combat de tenir Haldir contre lui et d'éviter qu'on les poignarde dans le dos. Malgré tout, l'homophobie est encore un fléau d'actualité et si Haldir savait le gérer, Eomer lui n'y avait jamais été confronté.

Haldir en valait-il vraiment la peine ?

Quelle question idiote. Oui, Haldir en valait vraiment, vraiment la peine.

- Prenez vos stylos. On attaque avec l'Iliade cette année, fit Mme Nenya. L'Iliade est le récit de trois jours de la guette de Troie, c'est-à-dire les trois jours de la colère d'Achille. Parce qu'en vrai, la guerre de Troie a duré dix ans. Mais vous savez tout ça, vous avez du le voir depuis le lycée. Dois-je revenir sur le mystère d'Homère ou est-ce acquis pour tout le monde ?

Le cours commença et Eomer se laissa flotter par la voix de sa prof, son stylo noir étalant l'encre en pattes de mouche sur le papier en même temps que la dizaine d'élèves dans la salle. En même temps qu'Haldir.

Il connaissait bien évidemment l'histoire de la guerre de Troie. Il l'avait lu pour la première fois à quatorze ans. Il l'avait relue de nombreuses fois. Il connaissait les personnages. Il les appréciait ou il les détestait. Un jour Eowyn avait rit et l'avait comparé à Achille à cause de son tempérament. Il n'avait jamais entendu de meilleur compliment. S'il était Achille, il aurait adoré voir Haldir à la place de Patrocle. Il sourit à la comparaison et se retourna discrètement. L'islandais de son attention était en train d'attacher ses longs cheveux d'un geste rapide et leste, envoyant des mèches blondes dans le visage de son voisin qui n'osa pas protester.

Eomer se pencha sur sa trousse à nouveau et après un coup d'œil à Aragorn – qu'il soupçonnait d'apprécier les cours de grec pour le simple plaisir de reluquer Madame Nenya – il sortit son téléphone qu'il cacha discrètement sur ses genoux. Puis, d'une main, il tapa un SMS qu'il envoya immédiatement sans se relire. Il détestait se relire. Il ne relisait même pas ses devoirs. Il attendit un peu, en rangeant son téléphone dans sa trousse.

Ils en étaient aux hexamètres dactyliques et à l'accentuation quand Eomer osa relever la tête vers le destinataire de son SMS. Quand il l'aperçut, l'islandais tenait son super iPhone High-tech et semblait avoir perdu toute volonté de le cacher. Il se retourna et en revint aux accentuations.

Pour une fois, c'était lui qui avait fait rougir Haldir. A croire qu'il ne recevait pas beaucoup de « Je t'aime » par SMS en cours de grec.

Legolas venait de quitter Eowyn devant son amphithéâtre où elle s'était engouffrée. Elle semblait plus nerveuse que d'habitude. Le jeune islandais se demandait ce qui pouvait ainsi la tourmenter mais n'osa pas poser la question à Arwen qui était toujours à ses côtés et semblait en connaître un rayon. Leur professeur n'était pas encore arrivé et les derniers élèves traînaient dans le couloir en terminant leur café. Les cours du lundi matin, en somme.

Le visage du jeune homme le troublait encore. Cela faisait près de trois mois qu'il n'avait pas couché avec un mec et le voilà qu'il n'en pouvait déjà plus à cause d'un joli petit minois. Il se désespérait. Il se méprisait. Il ne le connaissait même pas ! Et pourtant, il avait rêvé de lui, hier soir. Lui qui aurait cru penser à Aragorn et à sa proximité… Il pensait à ce motard et à sa grande gueule. Traverser au rouge devant eux. Mais n'importe quoi. Manquer de respect à Arwen. Devant Aragorn en plus. Vraiment qu'un pauvre con. Un sourire à tomber, des muscles sertis par une veste cuir et des yeux pétillants, insolents.

Bref, le genre de mec à ne pas être gay. Legolas passa ses mains sur son visage et soupira comme pour chasser ses pensées. Il avait Histoire de la Littérature du XXième siècle aujourd'hui : il avait plutôt intérêt à être frais et concentré. Mais Arwen ne laissa rien passer :

- Qu'est-ce qu'il se passe, Leggie ? lui demanda-t-elle en souriant. Désespéré à l'idée d'aller en cours ?

Il sourit et leva les yeux au ciel :

- Non, rien, je repense à la soirée.

- Et ? Pourrais-tu me partager le fruit de tes intenses réflexions ?

- Bah, j'ai vu un beau mec là-bas, c'est tout.

- Et tu l'as pas abordé ? Mais Leggie, pour n'importe quel mec qui peut laisser son esprit fermé au vestiaire, tu es irrésistible, pourquoi t'as pas tenté ta chance ?

- Il était entouré.

- Je le connais ?

- Ouais. Vite fait. Je crois.

- Laquelle des trois options, capitaine ?

- Raaah, mais laisse tomber, je suis censé avoir un mec, en Islande ?

- Ah Oui ? Tu m'en as jamais parlé !

- Je ne te confie pas toute ma vie sexuelle !

- Dommage. Bon, tu veux que je t'emmène au Evening Star café après les cours, comme ça, tu pourras me parler de tout ça ?

- Quel café ?

- LE Evening Star. C'est le café où j'attendais mon père quand j'avais pas Aragorn pour me conduire partout. C'est un endroit sympa, si on ne prend pas d'expresso. On sera tranquilles.

- Tranquilles, après les cours ? Pas un très bon signe pour un café près d'une univ.

- Rooh, soit pas mesquin, comme ça. Je te dis : prend un cappucino et tout ira très bien. Et puis, c'est le café où j'ai rencontré Aragorn alors peut-être que tu rencontreras un beau mec à ton goût, là-bas…

- Si ça suffisait qu'il soit beau, marmonna Legolas…

- Au moins, on pourra mater…

- Au fait, tu ne m'as jamais dis comment tu avais rencontré Aragorn… commença Legolas, curieux d'entendre l'histoire.

Mais le prof arriva à ce moment-là et Arwen lui promit la suite pour après le cours. Legolas mourrait d'envie de savoir comment ces deux tourtereaux s'étaient rencontrés. D'une rencontre de café à s'appeler « amour de ma vie », il y a un sacré pas. Comment l'avaient-ils franchi ? Comment avaient-ils fait pour accomplir ce miracle d'avoir absolument normaux et de se parer d'une romance loin d'être si normale qu'on ne pouvait le croire au premier regard.

Legolas regarda Arwen éteindre sa cigarette avec un petit sourire en coin, presque rêveur, remettre une mèche rebelle dans sa coiffure et tirer la langue à un groupe de pouffiasses qui l'avaient regardée de haut pour une raison quelconque : sans doute ses Repettos n'étaient plus à la mode depuis deux ou trois heures… Il y avait tellement plus de choses à propos d'Arwen que ce que l'on pouvait percevoir au premier regard... Legolas remit son sac sur son épaule et la suivit dans l'amphithéâtre.

Eowyn sortit de son amphithéâtre, lessivée par le cours de philosophie orientale de quatre heures. Son professeur, Monsieur Lebrun, était passionnant et il y avait tellement de choses intéressantes à retenir qu'Eowyn s'était retrouvée en train d'essayer de tout noter pendant quatre heures et, maintenant, son poignet lui disait que c'était une très mauvaise idée.

Les autres élèves se dispersèrent rapidement, laissant Eowyn un peu seule et étourdie. Elle regarda rapidement son téléphone portable : ni Eomer, ni Aragorn, ni Haldir, ni Legolas, ni même Arwen (qui avait la sale manie d'envoyer des réflexions sur son cours à tous ses contacts quand elle s'ennuyait) ne lui avaient rien envoyé. Elle avait un seul message non-lu, d'un expéditeur inconnu. Ce devait être encore une pub. Eowyn se cala dans un recoin du couloir pour pouvoir l'écouter avant de le supprimer :

« Eowyn, c'est Gimli. Je ne sais pas si tu te rappelles de moi (c'était ridicule, évidemment qu'elle se rappelait de lui !) mais je suis un ami, en quelques sortes, d'Aragorn et d'Haldir. (elle ne put s'empêcher de sourire au 'en quelques sortes') Ne me rentre pas dans tes contacts et n'essaye pas de m'appeler, s'il te plait, parce que ce téléphone n'est pas le mien. Bref, c'est une longue histoire. Mais sache qu'on ne risque pas de se revoir avant un certain bout de temps : je ne suis pas vraiment le genre de gars tout à fait blanc et irréprochable. Je vais me mettre au vert pendant un moment, loin de Paris. Il y a trop de choses qui me suivent par ici. Paris n'est pas que la ville des belles gens comme Legolas et toi. On se reverra peut-être dans un ou deux ans, si je suis chanceux. D'ici là, tu auras sans doute trouvé un vrai chevalier dans son armure brillante qui pourra te montrer que le monde peut être autre chose que des mecs comme on les entend à la télé. J'aurais vraiment aimé te le montrer, mais tout ce que j'arriverai à faire, ç'aurait été de te montrer l'inverse. Bref, je m'embrouille. Pour en arriver au point, c'est que j'ai rarement vu de filles aussi jolies que toi, et je fréquente Arwen depuis quelques mois, maintenant. J'aurais aimé continué à te fréquenter, même en restant juste ton ami, mais ce n'est plus trop possible pour l'instant. J'espère que tu seras heureuse, tout de même, parce que le bonheur, dès fois, se refuse même aux belles personnes. J'espère que tu te souviendras de moi, au moins un peu, quand on se reverra dans quelques années, peut-être. Au revoir. »

Il y eu un juron et le message s'arrêta.

Eowyn regarda son téléphone en fronçant les sourcils. Son cœur battait follement dans sa poitrine. Etait-ce une blague ? Elle eut envie de rappeler le numéro, mais la voix profonde et grave de Gimli l'en dissuada. Il avait l'air sérieux. Gimli ne semblait pas être du genre à faire des canulars téléphoniques avec des affaires aussi sérieuses. La jeune fille sentit la panique monter en elle : que devait-elle faire ? Haldir, Eomer et Aragorn étaient encore en cours, à cette heure-là : elle ne pouvait donc pas leur montrer ce message. Devait-elle en parler à la police ? Non, c'était ridicule : elle pouvait mettre Gimli encore plus dans la merde…

Elle se passa une main dans les cheveux et regarda autour d'elle, comme si quelqu'un allait lui apporter la solution sur un plateau d'argent. C'est à ce moment-là qu'elle remarqua : son ombre noire qui traversait le couloir, un café à la main, l'odeur de sa cigarette le précédant.

Il sembla surpris de la voir là, toute seule, assise par terre, son téléphone encore dans sa main, son désarroi sans doute peint sur tout son visage. Il hésita même un moment sur la marche à suivre, regardant l'autre bout du couloir avant de reporter ses yeux sur elle. Il regarda encore autour d'eux pour bien s'assurer qu'ils étaient seuls, comme s'il n'arrivait pas encore à croire à cette situation. Quand il avança vers elle, avec ses News Rocks imposantes et son sweater trop large pour lui, à l'effigie d'un groupe qu'elle ne connaissait pas, Eowyn avait à la fois l'impression de voir un sauveur et une menace avancer vers elle. Elle releva la tête pour ne pas regarder ses genoux. Il était assez grand pour qu'elle se sente ridicule à tordre la tête pour le regarder. Il la regarda un instant, comme s'il était encore indécis sur la démarche à suivre. Puis, il lui tendit une main. Il ne se baissa pas à son niveau, non, il l'invita à se relever. Elle saisit sa main, un peu moite, et tira aussi légèrement qu'elle put (pour ne pas renverser son café) pour se relever. Elle avait été plus classe.

Elle rangea son téléphone dans la poche de son jean clair et reprit son sac. Il la dévorait encore du regard. Ça la gênait un peu, parce qu'elle savait qu'il devait lui trouver plein de défauts, mais elle était aussi contente d'avoir pu capter son attention, au moins un peu. Ils étaient assez proches l'un de l'autre pour qu'elle ne puisse pas simplement le remercier et s'enfuir. D'ailleurs, elle n'avait pas envie de s'enfuir. L'image de l'impératrice du haut de sa tour d'ivoire lui suffisait. Elle voulait passer à autre chose, alors, elle se lança :

- Je sais qui tu es, lui dit-elle le plus calmement possible.

Il se tourna vers elle jusqu'à planter ses yeux dans les siens. Il avait les yeux d'un bleu si clair que leur couleur éblouit Eowyn un instant. Ils avaient certes une belle couleur, mais ils semblaient tristes, tourmentés, ailleurs… Il y avait bien trop d'émotions pour qu'elle puisse y comprendre quelque chose. Eowyn se sentit directement submergée. Elle n'était pas très habituée à être aussi poche des gens…

- Il est temps pour moi de fermer ce blog. Je pourrais avoir l'air pathétique en silence.

- J'étais 'Snow', dit-elle tout à coup.

Il la regarda, visiblement étonné, ce qu'il restait de son sourcil droit montrant sa surprise. Ils s'étaient déjà parlés, via son blog. Elle n'avait que ce pseudo. Pas d'adresse mail, pas de blog, rien pour qu'il puisse la joindre. Juste ce pseudo 'Snow' avec lequel elle était venue commenter quelques articles de son blog. Ils avaient débattus et s'étaient disputés. Et un jour, elle avait disparu.

Eowyn se sentit tellement coupable tout à coup qu'elle essaya de trouver une explication, un prétexte, mais elle n'en trouva aucun. Un jour, elle s'était lassée et elle avait arrêté de lui publier ses réponses. Elle avait l'impression d'avoir traversé son ordinateur et d'être tombée pile sur son 'pathetic-and-wilde', sans avoir pu s'y préparer…

- Le monde est petit, fut tout ce qu'il trouva à lui dire.

Une fille passa dans le couloir, juste dans le dos de Grima. Elle les regarda bizarrement et quand Eowyn leva les yeux vers elle, accéléra le pas. Elle se sentait à la fois très exposée et très protégée grâce au corps de Grima qui, même s'il n'était pas aussi puissant et musclé que celui d'Eomer, était déjà mieux que son mètre soixante huit. Les mots lui brûlaient les lèvres mais elle avait honte de les dire. Pourtant, il le fallait. Elle devait renverser sa tour d'ivoire. Passer à autre chose. Tenter cette expérience.

- Je t'aime, murmura-t-elle, sentant ses joues s'embraser.

Il rit. Son café trembla dans sa main et il fit un pas en arrière. Son rire était horrible. Il sonnait comme les remarques des garçons de son collège qui riaient d'elle parce qu'elle ne pouvait pas aller à la plage comme les autres filles, sans revenir brûlée de coups de soleils hideux et douloureux. Il sonnait comme les regards hautains des filles sur sa poitrine qui refusait de pousser. Il sonnait comme les heures du déjeuner passées en silence, dans un coin de la cour parce qu'elle n'allait pas se maquiller dans les toilettes comme toutes les filles de son âge. Son premier réflexe fut de rouvrir la porte de sa tour d'ivoire et de retourner s'enfermer dedans, comme à chaque fois, encore tremblante de peur et de rage, avant de couvrir ses blessures sous de la boue et des dentelles jusqu'à ce que les plaies s'infectent mais soient cachées.

- Aha, fit Grima soudainement, calmant son rire grinçant. Non, désolé, ça ne te va pas du tout.

Ce fut à Eowyn de faire un pas en arrière :

- Ah oui ? Et qu'est-ce que tu en sais ? Est-ce que tu as lu ce que j'écrivais comme moi, j'ai lu ce que tu écrivais ? Non ! Qu'est-ce que tu sais de ce que je ressens ? Rien du tout. Tu es juste là à essayer de séduire des filles qui ont l'air à peu près jolies. D'ailleurs, si je dois tout te dire, la fille à la fête de début d'année était loin d'être un succès non plus ! Mais j'imagine que c'est tout ce que tu peux espérer avoir ! Qui es-tu pour me dire ce qui me va ou pas ? Est-ce que tu crois que j'ai un rôle ? Peut-être que tu vis dans une sorte de theatrum mundi, mais pas moi ! Je fais et je dis ce qui me paraît juste, pas ce qui paraît bien aller avec mon rôle. Sa voix se brisa légèrement. Je ne suis pas qu'une fille inaccessible.

Deux étudiants qui discutaient non loin de là s'étaient arrêtés pour les regarder. Eowyn eut soudainement honte de son comportement. Il devait rire d'elle encore plus maintenant. S'énerver pour de telles futilités… L'amour lui avait fait tourner la tête, elle qui était toujours si calme et composée. Si faussement calme et composée. La jeune fille regarda autour d'elle, sentant l'adrénaline redescendre. Maintenant, elle devait quitter la scène avec le plus de dignité possible et espérer que l'affaire ne fasse pas trop de bruit. Au moins, elle n'était pas dans un lycée…

Elle saisit son sac et s'apprêta à croiser Grima pour s'enfuir et s'enterrer chez elle sans même attendre son frère.

Il la rattrapa. Il saisit son poignet avec la même main qui l'avait relevée. Il but une gorgée de café, comme pour se donner contenance et, sans la regarder, l'entraîna hors du couloir. Dans l'escalier, il lui lâcha la main mais elle ne pensa pas à fuir et préféra le suivre jusque dans la cour. Là, ils avaient juste l'air de deux élèves qui sortaient du même cours.

- Tu as cours, cet aprèm ? lui demanda-t-il.

La question était si soudaine et presque personnelle qu'Eowyn eut un mouvement de recul. Elle finit par hocher négativement la tête. Elle était censée aller réviser à la BU mais soudainement, ça pouvait attendre.

- Si tu veux, on peut aller manger chez moi. On pourra commander des pizzas. J'ai acheté Elizabeth : The Golden Age hier…

- Acheté ? demanda-t-elle avec un sourire en coin.

Ce fut à son tour d'être embarrassé :

- Téléchargé. Mais en bonne qualité.

Eowyn lui donna un sourire encore un peu hésitant mais un sourire tout de même. Il finit son café en une gorgée et le jeta dans une des poubelles du coin. Eowyn n'osa pas lui dire qu'il en avait un peu au coin des lèvres : elle se contenta de prendre la main qu'il lui tendait et de se laisser guider.

- Bon, je vois que vous êtes fatigués, fit Mme Nenya, mais vous avez bien travaillé. Pour demain, vous avancez votre petit grec, comme d'habitude et je vous distribue ce petit thème. C'est un extrait de Cyrano de Bergerac, il est assez facile. Je ne le ramasserai pas, mais je veux qu'il soit fait. Bonne journée et à demain.

Elle referma son classeur d'une seule main, mettant véritablement fin au cours de thème grec pour aujourd'hui. Toute la classe fit de même dans un brouhaha de discussion et de bruissement de feuilles de cours et de cliquetis de stylos qui se rangent.

Aragorn, déjà en manque d'Arwen et de cigarette se leva le premier et commença à remonter les escaliers du petit amphithéâtre. Il savait que les autres allaient le rejoindre. Eomer prit le temps de ranger ses cours dans son classeur et il se leva. Il était un des derniers à quitter la salle, avec deux autres jeunes hommes qui venaient de prépa – des rebus de khâgne – qui étaient déjà sous le charme de Mme Nenya et qui tentaient d'avoir l'air cultivés auprès d'elle. S'ils savaient qu'ils avaient affaire à une prof sortant de l'ENS…

Mais Eomer n'était pas de ceux qui tentaient d'entrer dans les bonnes grâces de Mme Nenya. Il savait que les seuls élèves qui pouvaient avoir ses attentions étaient ceux qui travaillaient. Il lui sourit quand elle tourna les yeux vers lui et fit un léger signe de la tête pour la saluer sans interrompre sa conversation et sortit.

La plupart des élèves étaient déjà dehors, à faire un embouteillage devant la porte, comme toujours après les cours et ils discutaient de la rentrée et de la bibliographie. Haldir était parmi eux. Il était adossé au mur du couloir opposé à la porte, son portable dans les mains, la tête un peu baissée, ses joues cachées par deux rideaux de ses cheveux blonds. Quand il releva la tête, Eomer était en train de fermer la porte de la salle. Lorsqu'il se retourna, il fut directement accueilli par un baiser d'Haldir.

Même Madame Nenya entendit les hourras, au fond de l'amphithéâtre. Elle sourit et regarda les deux anciens prépas la quitter le plus poliment possible pour voir ce qu'il se passait. Galadriel ne chercha pas à savoir : elle l'apprendrait bien tôt ou tard. Avec ses dix élèves de lettres classiques, rien ne pouvait bien lui être caché très longtemps. Ça lui rappelait sa propre khâgne… Son sourire s'effaça presque immédiatement. Elle s'assit à nouveau à son bureau, son classeur encore négligemment fermé devant elle. Son bras blanc était étendu devant elle : elle le retourna pour regarder encore les dernières cicatrices marquer sa peau blanche. Ses élèves ne les voyaient pas ou très rarement et personne ne faisait jamais de remarques. Elle se rappelait encore du regard d'Aragorn, fixé sur la peau blanche de son bras gauche tandis qu'elle le réprimandait sur son dernier devoir, nettement moins soigné que d'habitude.

Aragorn avait été le genre de jeune homme avec qui elle aurait pu entretenir une relation de professeur à élève. Oh, ça choquait énormément, certes, mais Galadriel ne se souciait plus vraiment de l'avis des autres depuis qu'elle était entrée à l'ENS, se prouvant à elle-même de quoi elle était capable. Aragorn était un jeune homme faussement rebelle, faussement bad boy avec sa moto et ses blousons en cuir d'un goût très douteux. Mais il était quelqu'un de très doué et de très sensible. Il sentait le texte. Il connaissait les mots justes. Il était très instinctif et, si certains de ses devoirs étaient brillamment réussis, d'autres étaient plutôt catastrophiques.

Mais Aragorn était déjà en couple avec une jeune fille, la fille d'une collègue qu'elle avait croisée, un jour, en train de s'ennuyer dans son coin lors d'une fête pour la retraite d'une collègue. Galadriel était venue la voir alors et lui avait parlé quelques instants. Elle avait préféré la compagnie de cette jeune fille qui avait trop de rouge à lèvres que celle de ces vieux professeurs, obsédés par leurs petites vies rangées. Elle-même était avec Celeborn depuis plusieurs années (elle ne les comptait pas, elle trouvait cela ridicule : comme si chaque année était un obstacle de plus qu'ils avaient surmonté avec succès, non, ce n'était pas vraiment pas sa vision du couple) et elle avait son initiale tatouée sur le sein. Elle ne se voyait plus vraiment être avec un autre homme. Celeborn et elle avaient traversé tellement d'épreuves ensemble. Personne ne la connaissait mieux, pas même ses élèves, peu importe le temps qu'elle passait avec eux.

Alors, lorsqu'Aragorn était tombé sur les cicatrices de son bras, celles qui ne disparaitraient jamais vraiment, dans l'intérieur de son poignet, elle se calma un peu. Ses colères n'étaient pas explosives et Galadriel criait rarement, elle se contentait d'être froide et cassante. Mais elle essayait de ne jamais humilier ses élèves et, quand elle avait quelque chose à leur dire, elle ne le faisait jamais en face de tous les autres élèves. Elle ne se pardonnerait jamais de blesser profondément un élève. Elle ne serait jamais un prof de prépa. Jamais. Même si toute sa carrière en dépendait.

Aragorn avait regardé les traits pendant un long moment, avec une étrange fascination, une surprise non dissimulée et une grande tristesse. Il releva la tête vers elle et Galadriel eut du mal à soutenir le regard intense de ses yeux verts. Ils n'étaient pas pleins de pitié, mais de douceur et de compassion. A ce moment-là, s'il avait essayé de devenir plus que son élève, elle aurait accepté. Mais le moment était passé dans un long silence profond et rien ne s'était passé. Galadriel avait alors tout oublié, sauf d'être plus prudente sur ses cicatrices. Aragorn et elle n'en avaient jamais parlé et elle était sûre qu'il n'en avait parlé à personne d'autre. Arwen avait eu beaucoup de chance de tomber sur un jeune homme pareil. Ils devenaient rares.

La porte de sa salle se referma encore une fois, la sortant à nouveau de ses pensées. Elle replia tout de suite les bras sur elle avant même de relever la tête. M. Nenya se tenait sur le pas de la porte, en haut de l'allée qui menait à son bureau. Ses longs cheveux d'un blond à peine plus profond que les siens étaient tirés en arrière comme il le faisait tous les matins. Elle aimait le regarder se coiffer. Quand il en était à cette étape, elle était souvent en train de choisir ses chaussures, devant le grand miroir de leur dressing et elle le regardait, sans qu'il le sache vraiment. Il mettait un grand soin à coiffer ses longs cheveux, à les tirer en arrière avant de mettre un peu de gel pour que le tout tienne. Tout devait être parfait et aucun cheveu ne dépassait de sa coiffure, même après une journée de cours. Galadriel aimait ce contraste entre ses cheveux de cours, bien coiffés et aussi ordonnés que ses cours et ceux qu'il avait au matin, éparpillés sur l'oreiller, n'attendant que ses longs doigts fins qui se mêlaient avec plaisir avec les longues mèches blondes. Elle lui sourit : elle n'avait jamais été aussi bien qu'avec Celeborn. Il avait été son premier et elle était persuadée qu'il serait son dernier également.

Il s'approcha d'elle et posa une main sur son poignet, ses doigts effleurant les cicatrices. Sa main était très douce sur sa peau et Mme Nenya s'autorisa à fermer les yeux un instant. Celeborn en profita pour se glisser derrière elle pour que son torse lui serve de dossier. Il lui murmura à l'oreille :

- Tu es au courant que deux de tes élèves sont prêts à conclure sur le sol devant ta salle ?

- Laisse-moi deviner : Mirkwood et Meduseld ?

- Je ne connais pas tous tes élèves, ma feuille d'or.

- Un grand blond platine, islandais avec des yeux bleus, très pâle et un jean bleu très clair et un autre, encore plus grand, bien plus bronzé, blond vénitien, chemise pourpre…

- Bravo, c'était eux… Comment tu as deviné ?

- Je ne fais pas qu'enseigner aux élèves : je sais les observer aussi…

- Tu n'as pas une horde de première année qui se demande si tu parles chinois dès que tu prononces le mot « déclinaisons ».

- Je ne suis juste pas aussi timide que toi, vieille branche argentée…

- C'est une autre façon de voir les choses, petite feuille dorée…

- Je propose un café.

- Proposition acceptée.

Galadriel rangea finalement ses affaires et prit son sac avant de suivre Celeborn hors de la salle de cours où les élèves se dispersaient finalement. Quand elle fendit le petit groupe d'élèves, juste derrière la masse finement musclée de Celeborn, elle croisa le sourire rayonnant d'Aragorn, une cigarette au coin des lèvres. Il semblait encore rire sous le coup de l'euphorie du baiser mais quand il croisa son regard, son sourire ne diminua pas d'un cran. Galadriel s'autorisa un petit sourire également et saisit la main de son mari pour se laisser entrainer jusqu'à la salle des profs.

Dehors, le soleil brillait.