Chapitre 7 : Premières rencontres

Galoriand la dévisagea.

- On va soigner ça, dit-il lentement.

- Soigner quoi ?

L'elfe désigna le front d'Alice. Elle palpa sa bosse. La plaie saignait toujours, moins qu'auparavant, mais tout de même un peu. C'était étrange, les plaies à la tête pouvaient saigner abondamment, mais là l'écorchure n'était pas profonde, le sang aurait du au moins coaguler. En repensant aux traces de sang qu'elle avait trouvé près de sa tête en revenant à elle après le « voyage », elle se demanda combien de temps elle était restée évanouïe. Elle toucha ses cheveux. Les mèches se trouvant à proximité de sa blessure étaient poisseuses de sang.

Ah quand même…

Galoriand la conduisit à un ruisseau, à une quinzaine de minutes de marche de là où Alice avait passé la nuit. Elle en profita pour nettoyer sa plaie et rincer ses cheveux, qu'elle démêla tant bien que mal à la main avant de les attacher en un chignon désordonné avec un des élastiques qui étaient autour de son poignet. Elle en profita pour se brosser les dents.

Lorsqu'elle repassa sa main sur son front, elle s'aperçu que sa plaie continuait de saigner. Elle se demanda soudain avec quoi désinfecter la blessure… Elle se souvenait avoir lu que dans les temps anciens, les guérisseurs utilisaient de l'ail à défaut d'alcool, mais trouver de l'ail au beau milieu de la forêt lui parût un peu difficile.

Soudain, Alice sentit une main sur ses épaules, et elle sursauta.

- Galoriand ! Je ne t'ai pas entendu arriver !

L'elfe sourit et lui tendit une longue bande de tissu noir. Alice reconnaissait ce tissu, mais d'où venait-il ? Elle vit quel le sac à dos qu'elle avait donné à Galoriand avant son grand départ était grand ouvert. Il avait déchiré une chemise pour lui faire un bandage. Elle entreprit se bander la tête. Quand elle fût satisfaite du résultat, elle rejoignit Galoriand qui scrutait l'horizon, l'air soucieux. Elle n'osa pas lui parler tout de suite, de peur de troubler sa concentration.

Enfin, elle se lança :

- Galoriand, il faut que nous retrouvions Aristide.

Il se tourna vers elle, l'air de choisir ses mots avec soin.

- Alice, je vous aie cherché tous les deux pendant assez longtemps, et je n'ai pas trouvé de trace d'Aristide. Laisse moi finir, demanda-t-il en voyant que la jeune femme allait objecter, je suis un bon pisteur. S'il y avait eu un quelconque indice, je l'aurais vu, j'en suis convaincu. Peut être qu'Aristide a atterri encore plus loin, ce qui me semblerait assez illogique. Si c'est le cas, la région est quadrillée par des troupes d'elfes, il sera retrouvé.

- Mais s'il n'est pas retrouvé par des elfes ? S'il n'est pas retrouvé ? S'il est retrouvé par des orques ?

- Crois-moi, ce vieil homme a plus d'un tour dans son sac.

- Mais…

- Alice, la coupa Galoriand, nous ne pouvons pas rester ici. Des orques rôdent, ils ne sont pas loin. Ils sont nombreux, et nous ne sommes que deux, sans armes. De plus, ne le prends pas mal, mais tu ne sais sans doute pas te battre. Nous n'avons pas de preuves qu'Aristide soit au même endroit que nous. A rester trop longtemps seuls ici, nous pouvons risquer notre vie.

Les yeux d'Alice s'agrandirent. L'elfe la dévisagea.

- Tout va bien Alice ?

- Ça va aller.

Ou plutôt non, ça n'irait pas jusqu'à ce qu'elle soit de retour chez elle, mais elle n'allait pas chipoter. Laisser Aristide de côté lui brisait le cœur, mais elle comprenait Galoriand. Il s'efforçait de raisonner de la façon la plus rationnelle possible, et il ne le faisait visiblement pas de gaité de cœur. Où donc était passé le vieil homme ? Avait-il été transporté ailleurs ? Etait-il toujours vivant ? A ces pensées, Alice se sentit immensément coupable. Elle n'aurait jamais dû l'écouter… Puis elle se rappela des paroles que son père lui avait dit un jour qu'elle se rongeait les sangs : « tu n'es pas responsable de toute la misère du monde, alors respire ».

Aristide était adulte. Il avait pris sa décision depuis longtemps, bien avant de rencontrer Galoriand.

Il fallait qu'elle arrête de penser à lui, pour le moment elle n'y pouvait rien.

L'elfe reprit :

- Que veux-tu faire maintenant ?

- Pardon ?

- Est-ce que tu veux retourner là où tu es atterrie ?

Bonne question. Lorsqu'elle s'était réveillée, Alice n'avait pas entendu les bourdonnements atroces qui l'avaient perturbé lorsqu'elle était dans « son » monde. Elle sentait au fond d'elle-même que la porte ne se rouvrirait pas aujourd'hui. Selon toute logique, elle devrait attendre la veille de la prochaine pleine lune. Malgré tout, pour acquis de conscience et pour être sûre de ne pas regretter, elle décida d'y retourner.

- Je voudrais bien y aller, oui.

Ils marchèrent donc jusqu'à la clairière, sans grand espoir. Arrivé au lieu-dit, Alice eut beau toucher le sol et scruter attentivement tous les détails de la clairière avec l'aide de Galoriand, rien ne se passa. Alice abandonna et se tourna vers ce dernier :

- Alors où va-t-on maintenant ?

- Nous allons à Caras Galadhon.

- Cela va prendre du temps ?

- Je dirais… Cinq jours. Je pense.

Alice sentit qu'en dépit de son air posé, Galoriand n'était pas si sûr de lui.

-Galoriand… Tu connais le chemin ?

- Je connaissais le chemin par cœur. Mais maintenant, je ne reconnais pas bien les environs. La forêt n'est plus exactement la même… L'ombre a …

- Gagné du terrain, finit Alice.

- Je ne suis parti que deux mois, je me demande ce qui a bien pu se passer.

La jeune femme ne répondit rien et détourna le regard. Un doute s'insinuait dans son esprit.

Galoriand se reprit.

-Tu es prête ? Nous rentrons chez moi, fit-il avec un sourire, à mon tour de te faire découvrir mon monde avant de te renvoyer au tien.

Voyant la réaction d'Alice, Galoriand ajouta solennellement :

- Alice, je ferais tout ce que je peux pour te ramener, je sais exactement ce que tu ressens…

Et sur ces belles paroles, ils partirent. Alice suivit docilement Galoriand, et ils parcoururent la forêt pendant trois bonnes heures dans le silence à un rythme assez soutenu, jusqu'à ce qu'il consente à faire une pause.

Alice s'écroula sur le sol, et sortit sa bouteille d'eau et se désaltéra. Elle en proposa à Galoriand qui refusa.

- Je ne sais pas comment tu fais. Je meurs de soif… Et de faim !

- Je suis un elfe, sourit Galoriand

- Oh, c'est vrai. Ça te fait quoi d'être redevenu un elfe ?

- Je me sens bien mieux. Je vois nettement mieux, je fatigue moins vite… Je ne sais pas comment vous faites, vous, les mortels, pour vivre comme ça.

- On fait avec…

- J'avais l'impression d'être malade, ou mutilé presque…

- C'est bon, n'en fais pas trop quand même, fit Alice en levant les yeux au ciel.

Elle mangea un mentos. Galoriand se raidit soudain. Alice s'immobilisa.

- Il y a du monde qui vient dans cette direction, lui chuchota Galoriand.

- Du monde gentil ou pas gentil ? demanda timidement Alice à voix basse.

- Tout dépend de vos intentions, répondit calmement une troisième voix, masculine.

Alice regarda autour d'elle, et vit qu'ils étaient encerclés par une quinzaine d'elfes à la mine sombre, leurs arcs pointant des flèches dans leur direction. Tous étaient vêtus de tuniques grises simples et de pantalons tantôt verts, tantôt marrons, faits d'une matière inconnue d'Alice, et avaient aux pieds des bottes légères. Ils étaient tous bien armés. La majorité d'entre eux étaient de sexe masculin, mais il y avait également trois dames elfes. En d'autres circonstances, Alice les aurait sans doute trouvés magnifiques malgré leurs oreilles pointues, avec leurs longs cheveux lisses et brillants, leurs visages d'une perfection insolente et leur port altier. Mais vu qu'ils avaient leurs armes braquées sur elle et Galoriand, son appréciation immédiate de la beauté de ces êtres de légende fût assez limitée.

Elle se releva lentement, les mains bien en évidence, et attendit que Galoriand dise quelque chose, mais ce dernier se contentait de dévisager les autres elfes un à un. Son regard se fixa enfin sur celui qui venait de parler.

- Haldir ?

Le cœur d'Alice eut un raté.

Haldir.

Haldir de Lorièn.

Ledit Haldir dévisageait longuement Galoriand, l'air de ne pas y croire.

- Galoriand ?

- C'est moi, Haldir.

- Mais… Qu'est ce que tu fais ici ?

- Je retourne chez moi.

- Où étais-tu passé ? Nous…

- C'est une longue histoire, que je vous raconterais. Pour résumer, on va dire que j'étais perdu, et que je suis revenu.

- Galoriand, nous t'avons cherché pendant des longs mois…

- Je ne suis parti que deux mois…

Les elfes se regardèrent entre eux, jusqu'à ce que Haldir reprenne la parole, interloqué.

- Galoriand, cela fait presque cent ans que tu es parti…

- Haldir, cela ne peut être vrai…

Alice repensa à ce qu'Aristide lui avait dit.

« Il est parti de son monde en l'an 2022, soit à peu près un siècle avant la guerre de l'anneau »

Ce qui voudrait dire que…

- Quel jour sommes-nous ? demanda Galoriand, l'air mortifié.

- Nous sommes le 12 décembre de l'an 3018.

Un lourd silence s'abattu sur la clairière. Galoriand et Alice essayaient de digérer l'information.

- Lindorië…

- Elle est très malade, Galoriand, la mélancolie la frappe sévèrement. Il faut que nous rentrions tout de suite à Caras Galadhon.

- Allons-y, hâtons-nous !

- Attends un peu, dit Haldir en se tournant vers Alice qui était toute intimidée, qui êtes-vous Madame ?

- Je m'appelle Alice.

- Et que faites-vous à errer dans les bois de la dame de Lorièn ?

- J'accompagne Galoriand…

Voyant qu'Alice avait du mal, ce dernier intervint.

- Alice m'a sauvé la vie. Elle m'a hébergé, nourrit et m'a ramené ici. Mais à cause de moi, c'est elle qui est perdue à son tour. Je réponds d'elle.

Haldir se détourna vers Galoriand.

- Tu l'amenais à Caras Galadhon ? Es-tu fou ?

- Elle a besoin d'aide, et elle ne veut aucun mal à notre peuple. C'est une amie.

- Caras Galadhon n'est qu'un mythe pour les mortels de ce monde, et il est préférable qu'il en reste ainsi. Il y a trop de dangers qui nous menacent. Les temps sont obscurs, et nous ne savons pas quelle image prendra l'ennemi.

- Haldir, dit Galoriand avec emportement, je ne l'abandonnerais pas dans la forêt. J'ai toute confiance en Alice, je le redis.

Haldir sembla hésiter.

- Soit, dame Galadriel et seigneur Celeborn décideront de son sort. Je vous préviens, dit Haldir à Alice, que nous vous surveillerons sans relâche, madame.

Le ton de la conversation avait mit la jeune femme très mal à l'aise. Durant les trois heures précédentes de marche avec son compagnon, elle avait eu le temps d'imaginer sa première rencontre avec d'autres elfes. Certes, elle n'imaginait pas que ceux-ci l'accueilleraient sans questions, car après tout, ces elfes de Lorièn étaient réputés pour leur méfiance vis-à-vis des étrangers. Mais tant de suspicion… Elle pouvait comprendre leurs craintes – hélas justifiées – envers l'ennemi, pourtant elle avait pensé que la présence de Galoriand aurait facilité les choses. Ceci dit, peut être que sans l'elfe à ses côtés, la troupe de Lorièn se serait contenté de transpercer son corps de flèches sans demander plus d'explications, vu la méfiance qui régnait.

Constatant qu'Haldir la dévisageait et attendait manifestement une réponse de sa part, Alice hocha péniblement la tête pour lui signifier qu'elle avait bien compris la menace sous jacente. Elle serait sage. Galoriand posa brièvement sa main sur son épaule en signe de soutien.

- Alice et moi n'étions pas seuls. Il y'avait également un vieil homme avec nous. Je l'ai cherché, mais sans résultats. Avez-vous croisé quelqu'un d'autre dans les bois ?

- Non, dit Haldir pensivement. Cela fait plusieurs jours que nous montons la garde aux frontières et nous n'avons vu personne Nous retournions chez nous. L'équipe de relève est sur le chemin. Allons-y.

Et sans plus de cérémonie, les elfes repartirent, silencieusement, en file indienne. Alice est Galoriand étaient au milieu de la file.

-Ne t'inquiète pas, ça va aller, dit-il à Alice.

Celle-ci esquissa un vague sourire. Elle voyait bien que Galoriand était inquiet, pour Lindorië. Elle de mit à espérer qu'ils arriveraient rapidement à la ville et que la jeune elfe allait bien. Elle avait attendu presque cent ans le retour de son amour, et pour Alice, cela méritait autre chose qu'une fin tragique.

Alors qu'elle marchait, Alice sentait les regards des elfes dans son dos. Elle toucha sa blessure au front et sentait que son bandage se gorgeait peu à peu de sang. La plaie refusait de cicatriser.

Le voyage n'allait pas être de tout repos.

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