Merci aux review et pour remercier ceux et celles qui font l'effort dans laisser (et parce que c'est Noël faut pas déconner), nouveau chapitre. Profitez bien et joyeuses fêtes!

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« Je ne savais pas que tu passais, constata doucement Shizuru. »

Elle portait un tailleur classique sur-mesure sur une chemise de soie rouge. Les talons étaient si hauts que Natsuki se savaient incapable d'en porter.

« Je venais voir Mikoto et diner même si… il est tard, nota-t-elle avec une grimace. »

Avec un peu de chance, elle pouvait arriver à la gare pour attraper le dernier train mais elle devrait faire une croix sur tout dîner. C'était évidemment à ce moment-là que son estomac se rappela à elle.

« Natsuki ne pourra pas rentrer à Fuji ce soir. Les neiges sont tombées en abondance près du Mont. »

La pièce tomba dans un bref silence.

« J'ai pris la chambre d'ami, intervint Mikoto, mais Natsuki peut prendre le canapé.

-Ah, je… ne voudrais pas déranger.

-Natsuki peut aussi venir chez moi, sourit Shizuru. Ma chambre d'ami est libre.

-Oh tu ne vis pas ici ? demanda Natsuki sans une seconde pensée.

-Ici ? rit Shizuru. Je vois suffisamment Reito tous les jours pour ne pas en plus emménager ici. Quoique, cela m'éviterait bien des allers-retours entre chez moi et ici pour obtenir les dossiers.

-Reito dit que ce serait plus facile si tu préférais travailler tous les jours au bureau.

-Oui je sais ce que dit ce rabat-joie. On notera cependant que, pendant que Monsieur est interrompu toutes les dix minutes par tous ces employés, Madame elle avance tranquillement dans son travail. Et qui finit les dossiers en fin de journée ? »

La question rhétorique fit sourire Mikoto qui devait avoir l'habitude de ce débat.

« Reito a laissé les dits dossiers dans son bureau, sourit Mikoto.

-Il est aller en ''repas d'affaire'' ? »

Mikoto acquiesça et rit comme si elles venaient d'échanger une bonne plaisanterie.

« Je vais aller les récupérer. Avez-vous déjà mangé ? »

Natsuki n'eut pas le temps de répondre que Mikoto ressortit sa tête de la boite de chocolat déjà bien entamée.

« Tu vas faire à manger ? »

Shizuru sourit.

« Si vous n'avez rien d'autres de prévu, je peux voir ce qu'il y a dans le frigo. »

Mikoto, un visage sérieux –peu convainquant par le chocolat qui barbouillait ses lèvres- hocha la tête avec empressement. D'un bon svelte, elle passa au-dessus du canapé et se mit à pousser Shizuru vers la cuisine.

« Allez, Mikoto a faim, geignit-elle.

-Mikoto vient de se manger une boite de chocolat, se moqua-t-elle gentiment en retour.

-Cela ne signifie pas que je n'ai plus faim ! »

Dans la cuisine ouverte, Natsuki pouvait observer Shizuru. Elle n'habitait peut-être pas dans cet appartement mais elle s'y déplaçait aussi à l'aise que si elle en était la propriétaire. Une casserole était sur le feu, rejointe par une poêle.

« Je vais me changer, indiqua-t-elle. Surveillez l'eau et ne la laissez pas déborder. »

Natsuki aurait pu paniquer, rien que cela était au-delà de ces capacités. Elle mangeait majoritairement par micro-onde interposé et par bouilloire électrique quand il lui fallait de l'eau chaude pour ces ramens. Rien de folichon, rien de compliqué… rien d'exceptionnel. Pour le gustatif, il y avait le resto et Mai.

Mikoto néanmoins devait avoir développé les compétences de bases. Le regard fixé sur la casserole, elle semblait savoir surveiller l'eau sur le feu. Mais si la cuisine consistait à observer de l'eau se mettre à bouillir et régler le feu pour que cela ne déborde pas, puis continuer à surveiller encore et toujours… Natsuki ne voyait pas l'intérêt de cuisiner.

Confiante en Mikoto, elle retourna sur le tapis, feuilleter par elle-même les albums restant, se demandant si quelqu'un noterait l'absence d'une ou deux photos. Cette pensée fut brutalement effacée de son esprit au cri soudain de Mikoto.

« Shizuruuuuuu, l'eau déborde ! Je fais quoi ?! »

Devant le regard éberlué de Natsuki, Shizuru descendit à grande enjambé l'escalier lui ordonnant de retirer la casserole du feu avant de se raviser et de lui dire de ne rien faire. A n'en pas douter, elle songeait que Mikoto se brulerait à cette simple action. Les cheveux défaits de son chignon serrés, vêtue d'un pantalon de yoga et d'un haut lâche pour l'appartement bien chauffé. Natsuki la vit s'agiter, retirant temporairement la casserole du feu et en baisser l'intensité, le temps de nettoyer l'eau qui avait trempé le rebord des plaques et le parquet.

« Incapable de surveiller de l'eau à deux… comment pouvez-vous avoir des compétences culinaires si désastreuse en ayant Mai comme ami ? soupira-t-elle. »

Natsuki, les joues légèrement rouge, haussa les épaules en signe d'ignorance. Mai ne la voulait pas dans sa cuisine après avoir risqué d'y mettre le feu, en versant de l'huile à tort et à travers sur une plaque brûlante. Pas plus que Mikoto qui tendait à manger tout ce qui avait l'air comestible… même si ce n'était pas le cas ou était encore en cours de cuisson.

Elles étaient des dangers publics selon les propres mots de la rousse.

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Natsuki trouvait que la tenue lui allait bien. Ce constat n'avait absolument rien à voir avec les reproches de Shizuru sur leur manque de compétences en cuisine, mais c'était le seul qui lui traversait l'esprit. En même temps, songea-t-elle, tout lui allait bien : uniforme scolaire, tailleur, robe d'été, tenue de détente et probablement de sport. L'idée niaise et totalement bateau qu'elle serait belle même avec un sac poubelle sur le dos lui traversa l'esprit, avant d'être violemment rejetée. Natsuki Kuga ne faisait pas dans la niaiserie. Shizuru était belle, c'était un fait dénué de toute subjectivité. Seule la mauvaise foi, la jalousie (ou des goûts vraiment particuliers) auraient renié ce fait indéniable.

Cela, se morigéna Natsuki, ne signifiait cependant pas qu'on pouvait être désirable dans un sac poubelle. Natsuki fut soudain mortifiée par ses propres pensées. Le mot « désirable » n'était pas celui qu'elle voulait utiliser, il fallait le remplacer par belle ou jolie. Oui voilà belle ou jolie. Désirable rentrait dans un tout autre domaine qui n'engagerait qu'elle, domaine qui ne lui correspondait pas.

Heureusement, Natsuki ne pensait pas souvent à voix haute. Cela lui était arrivé une ou deux fois en présence de Nao et, les absurdités qui avaient alors pu lui traverser l'esprit, avait été considéré comme un lapsus révélateur. Et désirable n'était pas un lapsus révélateur.

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Au moins, tout le temps où Shizuru préparait le diner, ordonnant à Mikoto de se saisir de tel ou tel ingrédient –en lui spécifiant de NE PAS manger les dits ingrédients-, Natsuki pouvait l'observer sans se faire remarquer.

Pour tout dire, sa propre remarque interne la perturbait suffisamment pour être distraite tout le long du repas qui suivit. Elle en était incapable de dire ce qui avait remplis son assiette. C'était bon, Mikoto avait tenté d'usurper son assiette car elle prenait trop de temps à la finir, mais c'était tout. Comment le mot "désirable" avait pu être associé à Shizuru ? Elle pouvait l'être pour bien des gens certainement –pour Reito notamment- mais ce mot ne devait pas venir d'elle pour Shizuru. Shizuru avait été sa meilleure amie, rien d'autre. Une histoire purement platonique… de son côté certes.

« Natsuki, l'interpella-t-elle. Est-ce que tu vas bien ? »

Elle devait arrêter d'être surprise par des gens partageant la pièce où elle se trouvait.

« Oui, la rassura-t-elle en évitant de croiser le regard rouge de Shizuru. »

Celle-ci sourit à la réponse avant de regarder l'heure.

« Et bien, les filles j'ai quelques appels à faire tôt demain matin, je vais donc rentrer. Natsuki si tu préfères une chambre d'ami plutôt qu'un canapé pour cette nuit, tu es la bienvenue. »

Elle remarqua que sa distraction avait duré si longtemps qu'elle n'avait pas noté non plus que la table avait été débarrassé. Elle s'en voulut de s'être montrée aussi inutile surtout devant Shizuru. Elle attendait d'ailleurs le choix de Natsuki même si cette dernière hésitait honnêtement sur sa réponse. Mais en étant honnête, hormis retourner ses sentiments, Natsuki avait-elle jamais su lui dire non?

Les adieux avec Mikoto furent rapides même s'ils passèrent par une phase « câlin » comme attendue. Natsuki s'emmitoufla dans son écharpe et manteau, de même que Shizuru qui compléta sa tenue d'un cache-oreille blanc, clignotant un sourire amusée à Natsuki. Quand Shizuru attrapa un sac contenant son tailleur et une serviette en cuir contenant les dossiers de Reito, Natsuki s'empressa de lui proposer de les lui porter, ce que Shizuru déclina poliment. Elles prirent l'ascenseur jusqu'au sous-sol, s'y trouvait la voiture avec laquelle Shizuru était venue la chercher à Fuuka. Natsuki s'attendait stupidement à ce que Reito et Shizuru aient des voitures à Fuuka et d'autres à Tokyo pour ne pas prendre la peine de les transporter de l'un à l'autre. Shizuru était néanmoins une personne pragmatique, elle l'avait toujours été, quel besoin aurait-elle eu de deux voitures si l'une pouvait faire le voyage dans les différentes villes japonaise?

Avant d'y monter, Shizuru déposa ces bagages dans le coffre. Natsuki nota distraitement que des chaines à neige encore humide y trainaient et elle se demanda quelle utilité Shizuru pouvait-elle avoir de chaînes en plein Tokyo. En plus d'être pragmatique, Shizuru était cependant prévoyante, les chaines pouvaient toujours lui être utile si un rendez-vous l'emmenait loin de la capitale.

Les rues presque vides en cette heure leur permirent rapidement d'atteindre le quartier d'Asakusa où vivait Shizuru. C'était un quartier populaire et touristique. Natsuki aurait été surprise que Shizuru vivent dans un tel quartier si ce n'était pas un des plus traditionnels dans cette ville moderne. Elles passèrent d'ailleurs devant le Kaminarimon –la porte de la foudre- qui, suite à une rue marchante bordé de petites boutiques à touriste, menait au très significatif Senso-ji, le plus vieux temple de Tokyo.

Dans une rue perpendiculaire, Shizuru se gara dans un parking souterrain dévolu aux appartements situés au-dessus d'un Starbucks. Après l'apparence extérieure humble de celui de Reito, Natsuki ne considéra pas la façade banale de ces appartements pour ce qu'elle était. Elle se demandait simplement combien d'appartement voisin Shizuru avait acquis pour cacher un logement gigantesque ici. Le pragmatisme de Shizuru semblait néanmoins s'étendre à son logement. L'appartement était comme le laissait supposer sa façade: de petite taille, les murs blancs et un mobilier restreint, pas de décoration. Tout était incroyablement spartiate, seuls les meubles essentiels étaient présents. Shizuru ne semblait guère s'en soucier, mais elle remarqua l'étonnement de Natsuki.

« Un problème ?

-Je suis juste surprise… »

Shizuru pencha légèrement la tête de côté, l'invitant à poursuivre.

« Pourquoi s'investir dans la décoration de la maison et de l'appartement de Reito mais pas du sien propre ? »

Alors même que cette question était évoquée à voix haute, Natsuki songea que Shizuru -pragmatique Shizuru- ne voulait probablement pas dépenser inutilement de l'argent et du temps pour un appartement temporaire avant d'emménager avec les Kanzaki.

« M'investir ? s'étonna Shizuru. J'ai l'impression que Natsuki se fait régulièrement des idées fausses. Je ne me suis occupée d'aucune décoration intérieure chez Reito. La preuve en est, cet intérieur sans attrait. »

D'une main, elle indiquait son appartement.

« Crois-moi sur parole, Reito a un goût certains dans l'aménagement. Il veut toujours s'occuper du miens mais je n'en vois pas l'intérêt. Je passe plus de temps au bureau et en voyage d'affaire qu'ici.

-Je croyais que tu décidais régulièrement de travailler chez toi. »

Elle parut être prise de court.

« Plus travailler par moi-même, ici ou là. Loin du bureau où personne ne viendra m'interroger avec des questions sans intérêt. Reito se fiche bien de là où je travaille, où de ce que je fais de mes journées tant que le travail est fait. »

Comme à son habitude, elle avait dérivé vers la minuscule cuisine fonctionnelle pour allumer la bouilloire électrique pour son thé.

« Mais… tu es douée pour ce genre de chose, insista Natsuki.

-Pour ce genre de chose ? s'étonna Shizuru.

-La décoration, les trucs comme l'aménagement floral, la cérémonie du thé et ce genre de chose, ça a toujours été ton domaine.

-Natsuki se mésestime sur mes compétences. Certes mon intérêt pour le thé m'a amené à apprendre la cérémonie, ce qui s'avère parfois utile lors des discussions avec des hommes d'affaires particulièrement traditionnels, mais les autres domaines… je n'en vois pas vraiment l'intérêt.

-Mais… ce n'est pas le genre de chose qui est appris dans les familles traditionnelles ? »

Les mouvements de Shizuru ralentirent un instant.

« Je suppose que si je n'avais pas été envoyée étudiée à Gakuen Fuuka, ce genre de chose m'aurait été apprise, lui sourit-elle. Je n'ai pas de café, un peu de thé Natsuki ? »

Natsuki acquiesça timidement, ne parvenant pas à se rappeler la dernière fois qu'elle avait bu du thé. La boisson avait indéniablement été rattachée à Shizuru et elle s'était sentie incapable d'en boire 8 ans durant.

Après le thé, l'heure était suffisamment avancée pour ne pas se perdre plus longtemps en palabre. Surtout Shizuru qui semblait épuisée. Elle conduisit donc son invitée dans la chambre d'ami. Comme elle lui avait annoncé, la pièce n'avait rien d'exceptionnelle. Un lit, une commode et c'était tout. Shizuru l'aida à faire le lit avant de lui fournir un short et un large t-shirt pour dormir. Même ces articles d'habillements sans fioritures étonna Natsuki. Son hôte semblait avec le temps avoir perdu beaucoup de sa taquinerie passée.

« Si Natsuki n'a rien de prévu demain, nous pouvons aller déjeuner après mes appels. Sinon la ligne Ginza pour atteindre la gare sera à droite dès la sortie de l'immeuble.

-Je… je suis libre oui.

-Parfait alors, lui sourit doucement Shizuru. Dors bien Natsuki, à demain. »

Natsuki s'enfonça dans l'oreiller moelleux et ferma les yeux, cherchant à trouver le sommeil. Difficile quand son corps semblait dopé à l'adrénaline, le cœur battant à tout va. Et pour quelle raison? Un pseudo-rendez-vous en tête à tête avec Shizuru pour déjeuner? Ou la peur de sortir à voix haute une énormité comme le mot "désirable" devant elle?

Natsuki attendait à trouver difficilement le sommeil.

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Natsuki se réveilla à la voix de Shizuru. Elle parlait en anglais avec fluidité et sans accent. Natsuki s'en étonna connaissant l'accent plutôt épais qu'elle avait quand elle parlait japonais. Elle devait être en train de mener les rendez-vous d'affaires téléphoniques dont il avait été question la veille. Natsuki jeta un coup d'œil à sa montre, laissée au pied de son lit. Elle affichait 8h. Elle pouvait tout aussi bien se lever dès maintenant et profiter que Shizuru soit au téléphone pour aller prendre une douche.

Quand elle en sortit lavée et habillée une demi-heure plus tard, elle trouva Shizuru en train de finir son thé. Son appel téléphonique avait dû se terminer un bon quart d'heure avant. Elle portait ce matin-là une robe noire sur d'épais collant gris. Natsuki avait dû revêtir ses vêtements de la veille, notamment le pull qu'elle avait emprunté à Shizuru. Cette dernière n'avait d'ailleurs fait aucune remarque. Soit qu'elle avait bien trop de vêtement pour noter l'absence de celui-ci, soit qu'elle n'avait rien à redire sur le fait de le lui délaisser.

« Je n'ai pas été très présente cette semaine. Mon frigo est vide, indiqua-t-elle à son entrée en guise de salut. Mais je vis au-dessus d'un Starbucks. »

Natsuki sourit à la proposition d'un petit déjeuné chaud au Starbucks, difficile d'espérer en trouver près de FUJI. Elle allait prendre un trèèèès grand café et des pancakes. Ou un muffin. Les deux si la faim l'emportait. Shizuru, à ce sourire faisant office d'accord, se vêtit d'un manteau fourré couleur gris souris avant de glisser autour d'elle une longue écharpe blanche. Le cache oreille de la veille vint rejoindre sa tenue. Natsuki ne voyait pas l'intérêt de se vêtir autant pour faire trois pas à l'extérieur avant d'intégrer la chaleur du Starbucks. Elle devait supposer qu'elles sortiraient après.

A 9h du matin en week end, le Starbucks n'était pas aussi bondé qu'il pouvait l'être. Elles trouvèrent rapidement une table libre devant la paroi vitré donnant sur la rue. Une des vendeuses salua Shizuru à son entrée, salut qu'il lui fut rendu. Natsuki se demanda si Shizuru venait souvent ici. A priori oui, si elle devait en croire la vendeuse qui vint lui apporter une commande directement à sa table. Le service à table n'existait pourtant pas ici.

« De retour ? demanda la serveuse pétillante. »

Elle ne semblait pas même avoir remarquée la présence de Natsuki.

« Oui, mon voyage a été un peu plus court que prévu.

-Vous restez ici pour les fêtes ?

-C'est une bonne question, je n'ai pas vraiment eu le temps d'y penser.

-Pas de plan pour le moment alors ? »

Natsuki se renfrognait à chaque échange. Elle ne comprenait pas pourquoi Shizuru répondait à ce flirt, car oui aussi dense qu'elle pouvait parfois l'être, elle se rendait bien compte que la femme flirtait avec Shizuru. Et pourquoi faisait-elle semblant d'ignorer ce qu'elle ferait aux fêtes ? Elle les passerait avec Reito, c'était ce que faisaient les couples et les familles.

« Pas pour le moment, confirma-t-elle néanmoins un sourire presque aguicheur aux lèvres. Ce n'est cependant pas cela dont il faut s'inquiéter pour le moment, mon amie voudrait probablement boire et manger quelque chose elle-aussi. »

La serveuse ne remarqua qu'alors la présence de Natsuki. Elle la détailla ouvertement de la tête au pied, tout sourire disparu.

« Et ce sera quoi pour vous ? »

La question avait été posée sans intonation particulière, probablement pour ne pas attirer l'attention de Shizuru sur la rancœur qu'elle avait déjà pour elle.

« Un café venti et un muffin au chocolat. »

La serveuse lui offrit une grimace agacée.

« Il faudra aller les chercher et les payer aux caisses. »

Sur ce, elle offrit un dernier sourire à Shizuru avant de retourner derrière sa propre caisse. Natsuki remarqua que Shizuru l'avait suivi des yeux. Son regard se reporta sur elle qu'une fois que la serveuse fut retournée à son poste.

« Je crois qu'elle ne t'apprécie pas.

-Je pensais que tu ne l'avais pas remarqué, grimaça Natsuki. Qui est ton "amie" ? »

Shizuru haussa vaguement les épaules.

« Inoue travaille ici depuis un an. Je suis une cliente régulière, on a fini par parler.

-Je m'en doutais, soupira Natsuki. »

Shizuru n'en semblait pas perturber alors qu'elle buvait tranquillement ce qu'on lui avait apporté. Natsuki jeta un nouveau coup d'œil à la dénommée Inoue. Elle se demandait si elle pourrait vraiment boire le café commandé ou si cette dernière aurait craché dans sa boisson. Le sourire mauvais qu'elle lui envoya ne la mit pas en confiance.

« Tu ne dois pas souvent venir ici boire avec des amis, constata Natsuki.

-Pas vraiment. Pourquoi ? »

Shizuru était-elle vraiment aveugle à l'intérêt obsessionnel que cette Inoue lui portait ? Natsuki en était malade.

« Qu'en penses Reito ? »

Shizuru continua tranquillement à couper un morceau de son cheesecake avant de la manger avec précaution. Puis tranquillement, un bras appuyé sur la table en bois, elle tendit sa fourchette vers Natsuki.

« Natsuki est intéressée par Reito ou tu es commissionnée par Tokiha-san ?

-Je ne comprends pas.

-Je trouve simplement que Reito revient régulièrement dans notre conversation.

-Et bien, je m'intéresse à ta vie, se justifia Natsuki.

-Et en quoi Reito intervient-il là-dedans ?

-Tu sors avec, alors… »

Sa phrase fut immédiatement interrompue par un éclat de rire qui attira l'attention d'Inoue. Elle débarqua presque aussitôt avec la commande de Natsuki, les yeux dardant entre les deux femmes.

« Je pensais devoir aller le chercher aux comptoirs, grommela Natsuki en comprenant qu'Inoue n'était venue que pour en apprendre plus sur l'origine d'un rire aussi débridé.

-Estimez-vous heureuse, gronda simplement Inoue avant de demander d'une voix douce à Shizuru si elle désirait autre chose. »

Retenant difficilement un autre éclat de rire, Shizuru lui fit signe de tout allait bien et Inoue repartit de mauvaise grâce.

« Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?

-Rien, rien. Est-ce que tout le monde pense que Reito et moi sommes ensemble ou cela vient juste de ton esprit débridé ?

-Quoi ?! s'exclama Natsuki oscillant entre la surprise et l'offuscation.

-Natsuki, je ne sors pas avec Reito. Je pensais avoir fait clairement connaitre que mes intérêts n'allaient pas en ce sens.

-Oh. »

Natsuki ne se voyait pas dire autre chose. Son esprit s'était comme arrêté sur cette dernière information. A nouveau, Shizuru pencha la tête sur le côté. Cette gestuelle devenait vraiment attachante.

« Natsuki pensait vraiment que je sortais avec Reito ? »

Soudain cette conversation devenait particulièrement embarrassante.

« Et bien… vous enfin… tu… »

Natsuki inspira profondément.

« Vous sembliez vraiment proche.

-Compte tenu du fait qu'il est mon meilleur ami et l'une des rares personnes avec qui j'ai gardé contact ces dernières années, oui nous sommes proches.

-Vous partiez en vacances ensemble !

-En effet, nous avons fait ce genre de sortie, continua-t-elle tranquillement, s'interrompant régulièrement pour prendre le temps de manger de son cheesecake. Nous en avions les moyens et nous nous arrangions pour cela. Au départ, ces vacances avaient surtout pour but d'aller visiter le lieu où l'autre étudiait. Et nous en avons simplement pris l'habitude. Par la suite, nous avons commencé à travailler ensemble alors que Reito commençait à prendre les commandes de son entreprise. Nous ne sommes plus vraiment quitter après ça. Alors oui, nous partageons parfois nos maisons et nos temps de vacances, nous nous rendons mutuellement service, mais cela ne signifie en aucun cas que nous sortons ensemble. Nous connaissons trop bien quels sont nos goûts réciproques, nous soutenir sur nos déboires sentimentaux ont été les meilleurs des raisons nous rapprochant l'un de l'autre. »

Natsuki se recroquevilla instantanément à l'évocation de ce sujet particulier. Shizuru parut ne pas réagir outre mesure. On aurait pu croire que son "déboire sentimental" et ses goûts personnels n'avaient jamais pris Natsuki en compte.

« Je… j'ai pensé que vous étiez ensemble. Mai et Tate aussi d'ailleurs.

-Oui c'est que nous avions cru comprendre avec Reito après le dîner à Fuuka.

-Pourquoi ne pas avoir éclairci les choses si vous saviez que l'on avait mal compris votre relation ?

-Pourquoi l'aurions-nous fait ? Vous aviez été claire sur vos désintérêts pour nos sentiments. En quoi nous savoir ensemble pourrait avoir un impact quelconque sur vos vies ? »

Natsuki pinça ses lèvres. Parce que cela importait, parce que Mai malgré tout aimait Reito et parce qu'elle-même…

« Les amis ne mentent pas sur ce genre de chose, répondit-elle doctement.

-Nous n'avons pas menti, réplica-t-elle simplement. Nous n'avons simplement pas pris la peine d'éclaircir les choses. Pourquoi Natsuki semble-t-elle bouleversée ? »

Shizuru était-elle aveugle? N'était-il pas évident que… que quoi ?Natsuki avala difficilement la boule dans sa gorge. Incapable de regarder Shizuru, elle fixa son café intact. Elle n'avait plus besoin de réfléchir si Inoue avait ou non cracher dans sa boisson, Natsuki n'en avait même plus envie.

« Les amis ne jouent pas ce genre de tour. Mai a encore des sentiments pour Reito quoi qu'elle en dise, cela l'a blessée et…

-Oui Mai. Pauvre d'elle, ricana Shizuru. Elle a fait un choix: elle a préféré Yuuichi-san à Reito. Il en a souffert et il a dû construire sa vie sans elle. Devra-t-il passé sa vie comme célibataire parce que Mai a peut-être encore des sentiments pour lui ? Ou doit-il encore attendre une décennie pour qu'elle fasse un choix qui lui soit favorable ? »

Shizuru semblait hors d'elle. A sa manière évidemment. Elle était penchée vers Natsuki, boisson et cheesecake oubliés, les yeux presque flamboyant sous sa colère, mais sa voix restait suffisamment faible pour ne pas attirer l'attention des autres clients.

« Vous avez fait un choix. Vous ne pouvez pas attendre quoique ce soit de nous à partir de là. »

Après un silence stupéfait, Natsuki, qui n'avait jamais du genre à se contenir quand on "l'agressait" -et ce qu'elle considérait comme de l'agression prenait pas mal de chose en compte-, reprit la parole d'une voix à peine maîtrisée.

« Je ne dis pas que vous devriez désespérément attendre que nous vous rendions un jour vos sentiments. Surtout quand cela est impossible qu'on vous les rende. Je dis seulement qu'en dépit de nos choix et des vôtres qui en ont découlé, les amis ne se mentent pas entre eux quant à leur relation. »

Shizuru se redressa, renfilant tranquillement son manteau sous les yeux colériques de Natsuki, puis écharpe au cou et cache-oreille en place, elle se pencha au-dessus de la table, le visage à quelques centimètres de Natsuki.

« Mais c'est peut-être cela le souci, nous ne sommes plus amis. »

Natsuki se figea, le cœur battant, son estomac se tordant face à Shizuru et à ses mots. Face à l'énormité de ce qui venait de se dire.

« C'est certainement au-delà de ta compréhension Natsuki, mais c'est toujours difficile de regarder en face quelqu'un qu'on aime et qui nous a rejeté. Je ne parle même pas d'être amie avec. »

Sur ce, elle sortit sans un regard en arrière. Natsuki était certaine qu'elle ne retournerait pas à son appartement. Pas avant plusieurs heures. Ni chez Reito.

C'était à peine si elle se rendit compte qu'elle pleurait. Depuis quand n'avait-elle pas pleurer ? Le Carnaval. Non, elle avait pleuré par la suite, des nuits durant. Elle avait pleuré quand elle avait compris que Shizuru n'était pas simplement parti pour des vacances en famille, quand elle avait compris qu'elle ne reviendrait pas à Fuuka, qu'elle ne reviendrait probablement plus jamais dans sa vie. C'est toujours difficile de regarder en face quelqu'un qu'on aime et qui nous a rejeté. Oui, Shizuru avait raison, c'était difficile de faire face à quelqu'un qu'on aimait et qui nous excluait de sa vie sans prévenir, quand on comprenait tout ce qui avait été perdu.

Natsuki tendit une main tremblante pour la boisson de Shizuru. Thé à l'hibiscus. Natsuki prit une gorgée en sanglotant, serrant contre elle la boisson tiède. Shizuru n'était pas vraiment revenue. Sa Shizuru, celle qu'elle voulait retrouver, semblait ne vivre que dans ses souvenirs à présent.

Les choses auraient été différentes si elle lui avait rendu ses sentiments. Sauf que ça aurait été un mensonge. Natsuki n'aimait pas Shizuru. Elle ne pouvait pas l'aimer. Parce que si elle s'avouait finalement qu'elle l'avait aimé et qu'elle l'aimait encore, cela signifiait qu'elle l'avait perdu pour un mensonge : un mensonge issu de sa peur. Ce serait le pire des scénarios, n'est-ce pas ? Cela signifierait qu'elle était la seule à avoir gâché sa vie et celle de Shizuru simplement par peur…

Alors non, elle ne l'aimait pas. C'était impossible qu'elle soit la seule responsable de leur solitude et des souffrances émotionnelles qu'elles avaient enduré les huit dernières années.

Alors pourquoi cela faisait-il aussi mal ?