Chose promise, chose due! Bon, ça a pris plus de temps que prévu, mais voilà, nous sommes le dernier jour de mes vacances, et je vous propose un nouveau chapitre ^^

Par contre, mes prochains congés ne seront pas avant plus mois, donc il vous faudra être patient pour la suite, sorry...


Chapitre Sept

19 Mai 1536

C'était comme si la mauvaise fortune donnait une certaine odeur, une puanteur aigre avertissant les gens de garder leur distance, de regarder ailleurs quand il approchait ou de détourner les yeux, comme si en rencontrant son regard ils pourraient se condamner à un malheur similaire.

Alors qu'il traversait la cour, George avait l'impression de pouvoir sentir les questions inexprimées, sentir la curiosité des gens comme si c'était une chose tangible. Beaucoup des personnes qu'il avait croisées auraient donné n'importe quoi pour pouvoir lui demander comment il s'en était tiré durant sa période de captivité, ce qu'il ressentait par rapport au procès et à sa peine, s'il nourrissait du ressentiment envers le Roi concernant le fait d'avoir été arrêté en premier lieu, ce qu'il savait des circonstances de l'investigation du Roi et de leur soudaine disculpation, jusqu'à quel point la famille Seymour avait été impliquée... toutes des questions qu'ils n'oseraient jamais lui poser à voix haute.

Les courtisans agissaient avec prudence ces jours-ci, peu disposés à risquer d'offenser quelqu'un en posant des questions qu'ils ne devraient pas et aucun ne sachant avec certitude s'ils devaient à nouveau chercher à entretenir l'approbation de la famille Boleyn ou si la Reine et ses proches étaient toujours en disgrâce avec le Roi et qu'il serait dans leur intérêt de garder leur distance d'eux.

Il n'était pas étranger à la curiosité, bien sûr. C'était une partie inévitable de la vie à la cour, un résultat de tant de personnes de hauts rangs vivant si près les unes des autres, chacune d'entre elles sachant qu'elles devaient s'affronter les unes les autres pour des faveurs royales si elles espéraient prospérer. Chacun avait les yeux fixés sur ceux autour de lui, reconnaissant que, à la cour, un homme sage devait rester sur ses gardes et être toujours à l'affût pour des informations qu'il pourrait soit utiliser contre un potentiel rival soit entretenir la bonne grâce d'un potentiel bienfaiteur. En tant que Boleyn, George avait attiré plus d'attention que la plupart mais, alors que cela avait été agaçant, cela n'avait jamais été aussi oppressant que l'attention dirigée vers lui aujourd'hui.

Avant le mariage d'Anne avec le Roi, les gens les regardaient, elle et sa famille, avec des yeux spéculateurs, essayant de déterminer quelles chances ils avaient de réellement réussir à placer l'une des leurs sur le trône, évinçant Katherine et amenant le Roi à déshériter sa fille bienaimée. Si Anne allait être Reine, alors il était dans leur intérêt d'être parmi les premiers à parvenir dans ses bonnes grâces mais, si elle échouait à atteindre son objectif, il était peu probable que Katherine ait un regard tendre sur ceux qui avaient cherchés à s'allier avec sa rivale.

Anne avait été quotidiennement observée pour des signes de grossesse, ou n'importe quel indice qu'elle avait finalement cédé aux avances du Roi et partagé son lit, quelque chose qui, beaucoup prédisait, mènerait à la dissipation rapide de son influence. Les gens étaient toujours à l'affût d'un signe que le Roi se lassait peut-être d'elle, qu'il avait peut-être décidé que la peine qu'il ne donnait pour pouvoir l'épouser puisqu'elle ne voulait pas être sa maîtresse ne valait pas le coup, et qu'il serait bien mieux en oubliant toute cette idée, en restant avec son épouse et en trouvant une autre femme pour réchauffer son lit, une femme qui ne considérait pas que se voir offrir le rôle de maîtresse était une insulte.

Ils observaient George et son père aussi à cette époque, connaissant chaque nomination, concession de terres ou cadeau que le Roi leur accordait aussitôt que c'était donné, si pas avant. Certains prétendaient ressentir du dédain devant le fait que les hommes Boleyn devaient tant de leur nouvelle prospérité à leur magnifique fille et sœur plutôt qu'à leur propre mérite, se moquant d'eux car ils s'étaient élevés parce que le Roi désirait Anne et parce qu'ils étaient prêts à l'utiliser comme appât pour s'assurer des faveurs royales, mais George ne s'en troublait pas, sachant qu'il y avait très peu d'hommes à la cour qui n'auraient pas donné leur bras droit pour être à sa place, ou celle de son père, doté d'un avantage indéniable par rapport aux autres courtisans, un avantage qui assurait qu'ils seraient les plus fortement favorisés par le Roi.

A cette époque, la curiosité des autres courtisans était presque agréable. Il était conscient du fait que les gens le regardaient avec envie et il pouvait prendre plaisir à apparaître avec de nouveaux vêtements et ornements clairement onéreux, sachant que tous ceux qui le verraient pourraient évaluer la valeur de sa tenue aussi efficacement que n'importe quel marchant, les utilisant comme critère pour mesurer la faveur croissante du Roi envers les Boleyn.

Le mariage d'Anne avait été tenu en secret, un subterfuge nécessaire étant donné qu'ils avaient dû concilier le besoin que son union avec le Roi soit célébrée le plus tôt possible, en raison de son état et de la nécessité de légitimiser l'héritier qu'elle portait, avec le besoin d'attendre que l'Evêque de Rome puisse envoyer la bulle pour confirmer que Cranmer était l'Archevêque de Canterbury. Cependant, malgré le secret, malgré toutes les précautions prises pour s'assurer que personne en dehors de leur cercle le plus proche n'ait connaissance du mariage avant que l'Evêque de Rome n'ait envoyé la bulle, pour que Cranmer puisse déclarer l'union du Roi avec Katherine nul et non avenu, confirmant que son mariage avec Anne était celui qui était véritable et valide avant que quiconque ne puisse l'apprendre, les rumeurs circulaient librement et beaucoup des suppositions étaient bien plus exactes qu'elles n'auraient dû l'être.

Anne en était en partie responsable, évidemment; son échange avec Wyatt concernant sa nouvelle envie de pommes et la suggestion du Roi que cela pouvait être un signe de grossesse avait circulé dans toute la cour une heure après avoir été prononcée, ajoutant de l'huile sur les flammes des ragots.

Après que Cranmer eut proclamé qu'Anne était la véritable épouse du Roi et après qu'elle eut été couronnée comme Reine, les gens affluèrent pour voir sa famille, espérant qu'ils pourraient profiter de leur amitié. Leur position était puissante à l'époque, devant devenir bien plus puissante si Anne parvenait à donner au Roi le fils qu'il désirait et les courtisans souhaitaient profiter de l'association avec la première famille de la cour. Des personnes qui les auraient éviter comme la peste quand Katherine résidait toujours à la cour, jouissant de son statut de Reine et donnant l'impression que la puissance de son neveu assurerait qu'elle émergerait vainqueur de la bataille, étaient parmi les premières à se hâtes vers eux avec des assurances d'amitié et de magnifiques promesses de service futur, s'ils exigeaient jamais quelque chose d'eux.

A cette période, George aimait repousser leurs offres, savourant la sensation de pouvoir donner ou de refuser des faveurs, comme il lui plaisait. C'était agréable de pouvoir regarder des paires et leurs fils, des hommes qui avaient autrefois jugés les Boleyn comme à peine dignes de leur attention, guère nés plus haut que des roturiers vivant et travaillant sur leurs terres, et de leur faire clairement comprendre, sans réellement dire quoi que ce soit, que s'ils espéraient qu'il oublie leurs insultes passées et qu'il accepte leur amitié, ils se trompaient grandement.

Avec le recul, il pouvait voir que cela avait peut-être été une erreur de sa part.

S'il avait accepté les offres d'amitié et fait plus pour ceux qui cherchaient son approbation, auraient-ils été prêts à le défendre quand il avait eu besoin de la protection d'amis nobles?

Quand Elizabeth était née, plus d'un avait ri, quoi que toujours en secret, car la colère du Roi serait retombée sur quiconque qu'il pensait se réjouir de sa déception. Il y avait eu des chuchotements moqueurs concernant le fait que, après toute la peine que le Roi s'était donnée pour se remarier et enfanter un héritier, tout ce qu'il avait eu en retour de ses efforts était une deuxième princesse, une princesse avec une mère née roturière et dont la légitimité et le statut étaient douteux, au mieux. Les rumeurs abondaient quant à savoir si le Roi, maintenant qu'Anne avait prouvé qu'elle n'était pas capable de faire mieux que Katherine, chercherait à la rejeter et à retourner vers Katherine, se consolant avec le fait que, au moins, la Princesse Mary était gagnante, une fille qui se vantait des connexions avec d'autres maisons royales Européennes du côté de sa mère, et se résignant à l'idée de l'avoir comme héritière légitime.

Si George était honnête avec lui-même, il devait admettre qu'il avait lui-même craint cette possibilité, surtout lorsqu'il avait été su que le Roi avait pris Lady Eleanor Luke comme maîtresse, mettant un terme à ses longues années de fidélité à Anne, mais il avait sous-estimé sa sœur, tout comme il avait sous-estimé l'amour du Roi pour elle. Avant qu'Elizabeth n'ait trois mois, Anne était à nouveau enceinte et l'intérêt du Roi pour Lady Eleanor s'était avéré être une passade, tellement qu'il n'avait pas pris la peine de contrer les ordres d'Anne que la femme devait être renvoyée de la cour en émettant une invitation pour son retour et en réprimandant son épouse car elle avait renvoyé une femme qu'elle savait être sa favorite sans d'abord avoir obtenu sa permission.

Si le deuxième enfant d'Anne, ou même son troisième, avait survécu et était né en bonne santé et de sexe masculin, les choses seraient tellement différentes maintenant.

A la place de voir les gens chuchoter sur son passage, spéculant sur la période qu'il avait passée en tant que prisonnier de la Tour et se demandant si sa grâce allait signifier une restauration dans les faveurs du Roi ou si ses jours de faveurs et de gloire étaient finis et qu'il ne serait plus autorisé à rester la cour seulement dans l'intérêt des apparences et pas parce que le Roi souhaitait qu'il soit là, ils le regarderaient comme l'oncle du futur Roi d'Angleterre, espérant obtenir son amitié et prêt à faire quoi qu'il en coûte pour la gagner.

Quand il entendit un chuchotement sifflé d'un jeune homme, dont la discrétion n'était manifestement pas le point fort, il fût fortement tenté de s'arrêter pour lui raconter, de façon très détaillée, lesquelles de ses anciennes fonctions et propriétés lui étaient maintenant restituées et lesquelles restaient en la possession d'autres, satisfaisant leur curiosité une fois pour toute.

La plus grande partie de ce qui était à lui autrefois lui appartenait à nouveau maintenant.

Le Roi lui avait envoyé un message, lui laissant savoir qu'il était disculpé de toutes les accusations et que ses postes de Maître de Buckhounds, Gouverneur des Cinq-Ports et même Maître de l'Hôpital pour les Fous de Bedlam – un titre que George aurait été disposé à perdre, même s'il devait le perdre pour un Seymour, car il ne considérait pas que le revenu généré par la position valait les taquineries, bon enfant et autre, qu'il attirait en conséquence – allaient naturellement lui être restitués, de même que le revenu payé pour chaque poste.

Deux jours plus tôt, Thomas Seymour était venu le voir de mauvaise humeur, quelque chose qu'il avait à peine pu cacher, pour lui présenter les actes du manoir de Grimstone, la propriété dont l'autre homme n'avait joui que quelques jours avant de devoir la rendre dans les mains de son propriétaire légitime, quelque chose qu'il avait fait de mauvaise grâce, son ressentiment presque palpable. George avait pris un grand plaisir à faire durer la rencontre le plus longtemps possible, sachant à quel point l'homme était mal à l'aise et embarrassé de devoir rendre personnellement en main propre l'un des principaux gains qu'il avait obtenu grâce à l'engouement du Roi avec Maîtresse Jane.

Les Seymour étaient en terrible disgrâces ces jours-ci, passant d'être les favoris du Roi, la famille de la femme qu'il avait l'intention de mettre à la place d'Anne en tant que Reine, à être bannis et dépouillés de leurs honneurs et d'une grosse partie des revenus dont ils avaient jouis de par des postes variés – des postes qui allaient maintenant être distribués parmi les homme qui avaient été condamnés avec Anne, le comble de l'ironie.

Peut-être était-ce la manière du Roi d'essayer de les dédommager pour le fait qu'ils avaient été emprisonnés à tort, peut-être souhaitait-il montrer clairement à tout le monde à la cour ce qu'il en était exactement et s'assurer que tout le monde savait que les Seymour étaient sous une ombre de disgrâce qui ne pourrait jamais être levée, mais peu importe la raison, George avait quand même été amusé et légèrement content d'entendre qu'il était susceptible d'hériter d'une portion significative du butin pris à la famille Seymour, y compris leur traditionnelle tutelle de la Forêt de Savernake. Il mentirait s'il proclamait que l'idée de se voir attribuer une position qui avait été dans la famille Seymour pendant des siècles ne lui plaisait pas.

Peut-être que le Roi croyait que s'il honorait la famille Boleyn, s'il indemnisait George, Norris et Brereton avec des terres et des intendances et d'autres fonctions, il pourrait compenser le fait qu'ils avaient été aussi près d'être exécutés. George pouvait imaginer que son père serait assez content d'accepter n'importe quelle prime que le Roi choisirait de lui conférer, toujours prêt à tirer le plus de profit qu'il pouvait, même de la situation la plus désagréable. Il n'avait jamais été un homme à décliner un présent, d'un ami ou d'un ennemi. S'il avait été plus courageux ou plus idiot, George aurait pu respectueusement mais fermement décliner les offres qui lui avaient été faites, montrant clairement au Roi qu'il n'était pas un homme qui pouvait être acheté, mais il était assez raisonnable pour savoir qu'un homme sage devrait profiter de chaque opportunité qu'il se voyait offrir, peu importe les circonstances. Il ne savait jamais quand le jour viendrait où il serait content de ces offres.

En ce qui concernait Norris, George était prêt à parier que l'homme avait seulement accepté les fonctions et propriétés qui lui avaient été offertes dans l'intérêt de sa famille, les enfants qui s'étaient presque retrouvés orphelins et dans la misère parce que leur père, par un hasard maléfique, avait été nommé par ceux qui cherchaient à se débarrasser d'Anne, parce qu'il avait fait partie du peu de personnes à la cour qui admiraient sincèrement Anne et qu'il était ouvert quant à l'expression de cette admiration à une époque où les autres faisaient attention de ne pas s'autoriser à être vu comme étant trop proche d'une Reine dont la position était précaire, au mieux. S'il avait été exécuté en tant que traitre, sa propriété aurait été confisquée et ses enfants auraient été laissés sans ressource. Maintenant, il voudrait faire ce qu'il pouvait pour les protéger de ce destin.

George n'avait pas la moindre idée de si Brereton s'était vu offrir quoi que ce soit, bien qu'il suspectait que cela serait le cas tôt ou tard, et qu'il était susceptible d'accepter.

Evidemment, il était très peu probable que les mêmes offres soient étendues à Mark.

En tant que roturier, en tant qu'humble musicien, même si dans le service royal, il était peu probable que le Roi considère qu'il était nécessaire de l'apaiser ou même de faire amende honorable avec lui, comme avec les autres. Tout comme son statut ne l'avait pas sauvé d'être emprisonné dans les donjons et torturé jusqu'à ce qu'il donne à Cromwell la confession qu'il cherchait, il faciliterait la vie au Roi pour oublier qu'il avait ordonné son arrestation, encore plus qu'il avait été aussi près de le laisser être exécuté, et il ne sentirait pas aussi enclin de l'indemniser pour ce qui était arrivé.

Pour le Roi d'Angleterre, que valait la vie ou le bien-être d'un roturier de plus?

George voulait pouvoir aller dans la Tour et dans la maison du Gendarme, où Mark devait être logé jusqu'à ce que ses blessures soient assez guéries pour lui permettre de partir, afin de pouvoir lui rendre visite et se rassurer lui-même qu'on prenait bien soin de lui, mais il se gardait bien d'essayer. Il ne pouvait pas attirer l'attention sur son amitié avec Mark, encore moins donner un quelconque indice que l'autre homme représentait plus que cela pour lui. Il était observé de près maintenant, et devait être prudent. Dans leur intérêt à tous les deux, il était vital qu'il garde ses distances.

Son pas était rapide alors qu'il faisait son chemin dans les couloirs, se faufilant entre les courtisans s'affairant et marchant vers les appartements de sa sœur, répondant au message qu'elle avait envoyé en demandant qu'il lui rende visite. Il n'avait pas vu Anne ces deux derniers jours, depuis qu'ils avaient été relâchés de la Tour, et il n'avait pas encore eu l'intention de la voir, pas aussi tôt mais, frère ou non, il ne pouvait pas désobéir ouvertement à une requête de la Reine d'Angleterre.

Anne se leva aussitôt qu'il entra dans ses quartiers, lui faisant un sourire de bienvenue chaleureux et faisant signe, avec un geste rapide, pour que ses servantes quittent la pièce pour leur donner un peu d'intimité, ne voyant pas le renfrognement d'avertissement de George ni la secousse presque imperceptible de sa tête.

Bien que, pour des raisons de convenance, elle avait toujours pris soin de veiller à ce qu'une de ses dames soit à portée de voix quand elle recevait d'autres gentilshommes, Anne congédiait toujours ses dames quand son père ou son frère lui rendait visite, afin qu'elle puisse parler en privé avec sa famille, mais cela était avant. Maintenant, c'était une autre affaire. Tout avait changé et ils ne pouvaient plus se comporter comme ils le faisaient autrefois. Anne aurait dû savoir qu'elle ne pouvait pas penser qu'ils le pouvaient.

George tendit la main pour attraper le coude d'une des dames de sa sœur, l'empêchant de partir. "Vous pouvez rester pour assister Sa Majesté." lui dit-il avec hâte.

Maîtresse Gainsford se tourna vers Anne, une expression perplexe sur le visage, cherchant un signe de la Reine pour savoir si elle devait suivre l'instruction de George ou si cela était le souhait d'Anne qu'elle parte avec les autres. Anne lui fit un signe de la tête, indiquant qu'elle pouvait rester, donc elle prit place sur un siège près de la porte, assez loin pour laisser aux frère et sœur une certaine intimité pendant qu'ils conversaient mais assez près pour être à portée de main s'ils avaient besoin de quoi que ce soit… et assez près pour pouvoir être témoin qu'il n'y avait rien d'inconvenant dans leur conduite.

Gardant prudemment une distance de plusieurs mètres entre sa sœur et lui, George fit une révérence, la saluant de manière formelle. "Vous vouliez me voir, Votre Majesté?"

"Oui." acquiesça Anne, scrutant attentivement le visage de son frère, inquiète pour lui. "Je n'avais pas eu de vos nouvelles et je craign… Je voulais savoir comment vous vous portiez." se corrigea Anne, ne voulant pas exprimer ses craintes à son sujet aussi ouvertement devant un témoin, même l'une de ses propres dames.

"Je vais assez bien." lui dit platement George, attendant qu'elle s'asseye avant de prendre l'un des fauteuils en face d'elle, prenant soin de s'assurer qu'il maintenait la distance entre eux. Il sourit avec ironie. "Sa Majesté a été eu la gentillesse de me restituer la plus grande partie de mes anciennes fonctions et propriétés." observa-t-il. "Et je vais également être doté de nouveaux appartements, plus grands." Le dernier était une nécessité, du moins pour le moment; George avait ressenti un plaisir sinistre quand il était revenu à Whitehall pour apprendre que Jane avait été placée en résidence surveillée sur ordre exprès du Roi, interdite de sortie des appartements qu'ils avaient autrefois partagés. Il était escompté qu'elle serait bientôt arrêtée et inculpée pour faux témoignage contre son époux et sa belle-sœur et George était loin d'être désolé de penser qu'il allait bientôt être débarrassé d'elle.

"C'est bien." dit Anne avant de baisser la voix. "Et les autres?" Naturellement, aucun des hommes qui avaient été condamnés d'être ses amants n'auraient osé mettre les pieds dans ses appartements sans y avoir été invités et, étant donné les circonstances, elle savait qu'il valait mieux ne pas les faire appeler, les mettant dans la position délicate de soit devoir se retrouver face à face avec la femme pour qui ils auraient pu été exécutés, attirant peut-être les soupçons sur eux en lui rendant visite dans ses quartiers, soit en refusant une requête directe de leur Reine, mais personne ne pouvait sérieusement voir le mal dans son souhait de parler à son frère.

"Je ne sais pas grand chose concernant Norris et Brereton." répondit George d'un ton sec. "Je peux vous dire qu'ils sont à la cour, et qu'ils sont toujours des hommes libres mais je ne leur ai pas parlé depuis qu'ils ont été relâchés. Mark…" Il s'interrompit, une boule se formant dans sa gorge en pensant à l'agonie qui avait dû être infligée à son ami, son amant et son plus véritable compagnon, et la douleur qu'il devait toujours endurer alors que ses blessures guérissaient.

"George?" incita doucement Anne, voyant la souffrance dans les yeux de son frère et voulant instinctivement le réconforter. Elle se leva, marchant jusqu'à son siège et se penchant pour placer ses bras autour de lui, seulement pour que sa tentative d'étreinte soit rabrouée quand son frère repoussa brutalement ses mains, se relevant avec hâte et s'éloignant d'elle, jetant un oeil à Maîtresse Gainsford, comme s'il craignait les conclusions que la femme pourrait tirer.

"Qu'est-ce qui ne va pas chez vous?!" exigea-t-il en un chuchotement sifflé, lui lançant un regard noir et se demandant si elle avait perdu ses esprits. Est-ce que les évènements des dernières semaines n'avaient fait aucune impression sur elle? N'avait-elle rien appris sur la discrétion avec tout ce qu'il s'était passé et d'à quel point ils avaient tous été près de mourir? Que faudrait-il pour apprendre à Anne qu'elle devait être prudente? Combien de personnes allaient devoir souffrir avant qu'elle ne se mette dans la tête que sa position exigeait qu'elle se comporte d'une manière bien plus convenable que ce qu'elle n'avait fait jusqu'à présent?

Les yeux d'Anne étaient écarquillés alors que son frère se reculait d'elle de quelques pas, comme s'il craignait d'être brûlé ou contaminé s'il la touchait.

Cette affreuse affaire ne lui avait pas sérieusement coûté son frère aussi.

Maîtresse Gainsford détourna les yeux de la scène devant elle, souhaitant que Lord Rochford ait choisir l'une des autres pour rester chaperonner leur rencontre. Elle était assez maline pour pouvoir comprendre pourquoi Lord Rochford avait souhaité qu'elle soit présente pour pouvoir être témoin du fait que rien d'inapproprié ne se produisait entre la Reine et lui – bien que, à son avis, les allégations d'inceste donnaient une mauvaise image des accusateurs qui avaient inventé un mensonge aussi dégoûtant, pas à la Reine et son frère qui étaient innocents de ces accusations – mais cela ne la faisait pas se sentir plus à l'aise devant le fait d'être présente pour cet échange, voyant la colère sur le visage de Lord Rochford et la souffrance dans les yeux de la Reine tandis que son frère la repoussait loin de lui.

Cela fût un grand soulagement pour elle lorsqu'elle entendit des pas approcher de la porte, suivis par un coup et elle ne fût que trop heureuse quand Anne fit un signe de tête pour lui indiquer qu'elle pouvait laisser entrer le visiteur.

"Le Comte de Wiltshire, Votre Majesté." annonça-t-elle, faisant entrer Thomas Boleyn dans la pièce.

Aussitôt qu'il entra, Boleyn saisit la scène devant lui d'un regard balayant, remarquant les expressions sur les visages de ses enfants. "Laissez-nous." Ordonna-t-il à Maîtresse Gainsford, qui était heureuse d'obéir. "Qu'est-ce qu'il se passe ici?" demanda-t-il, son regard passant d'Anne à George pour obtenir des réponses et fronçant les sourcils quand il vit la tristesse dans les yeux d'Anne. "Que lui avez-vous dit?" demanda-t-il sèchement à George.

George ne répondit pas au premier abord, ne sachant pas quoi dire. Ce n'était pas qu'il voulait blesser Anne, et il ne la blâmait pas pour ce qu'il s'était passé... ou la blâmait-il? Il n'en était pas sûr.

Elle ne pouvait pas être blâmée pour le fait que ses ennemis avaient saisi l'occasion de se débarrasser d'elle en l'accusant d'infidélité, sachant que s'ils pouvaient faire croire aux accusations, Anne payerait leurs mensonges de sa vie, libérant le Roi pour qu'il puisse se remarier avant que son corps ne refroidisse, faisait de la putain de Seymour la Reine et plaçant un morveux né de son ventre sur le trône en tant que prochain Roi d'Angleterre, mais son comportement ne leur avait certainement pas rendu la vie particulièrement dure pour inventer des allégations contre elle, allégations qui avaient été juste assez crédibles pour lui permettre d'être condamnée.

Entre ses folles déclarations sur son désir de voir Katherine et Mary mortes et son plan d'ordonner leurs exécutions si elle devait se retrouver Régente en l'absence du Roi, tout cela avec sa préférence pour la compagnie masculine et le fait qu'elle recevait occasionnellement des hommes dans ses quartiers, faisant appeler Mark pour qu'il joue pour elle en soirées, elle leur avait donné la corde dont ils avaient besoin pour la pendre… pour les pendre tous.

Mark adorait Anne, il le savait. Il l'aurait traitée avec bienveillance dans tous les cas, étant donné qu'elle était la sœur de George, mais il l'appréciait également pour elle-même, et prenait pitié d'elle à cause de la négligence du Roi. Sa sympathie pour Anne et son empressement à passer du temps avec elle et à agir en tant que confident quand elle avait besoin de sa compagnie lui avaient presque coûté la vie, et la torture qu'il avait endurée avant de pouvoir être persuadé de faire de faux aveux qui la condamnerait, avait ruiné son corps et sa santé, peut-être au-delà de tout espoir de rétablissement.

"Elle doit être plus prudente." dit-il enfin. "Nous avons été chanceux cette fois. Cela ne peut plus se reproduire."

Sans un autre mot, il quitta la pièce, laissant son père et sa sœur seuls.

"A-t-il raison, Papa?" demanda doucement Anne, après qu'un silence se soit étiré un long moment. "Est-ce arrivé à cause de ce que j'ai fait?"

"Non." répondit immédiatement Boleyn, parlant honnêtement. Le comportement d'Anne avait peut-être manqué de discrétion de certaines manières, et il ne pensait certainement pas que cela ferait du mal si elle était plus prudente à l'avenir, mais cela n'aurait pas donné lieu à des commentaires dans d'autres circonstances. Si sa position avec le Roi n'avait pas été affaiblie, le laissant plus disposé à croire les accusations formulées contre elle qu'il ne l'aurait été en des temps plus heureux, si ses ennemis n'avaient pas senti la faiblesse de sa position et encerclé comme des vautours, impatients d'avoir une chance de la détruire, personne n'aurait cru que ses amitiés avec des courtisans hommes étaient autre chose qu'innocentes, ni suspecté qu'elle aurait même contemplé l'idée de l'adultère. "Ce n'est pas votre faute, chérie." dit-il gentiment, ne voulait pas qu'elle soit bouleversée.

Anne hocha la tête, reconnaissante pour ses tentatives de réconfort et essayant de réprimer le doute persistant qu'il essayait peut-être de la consoler avec un mensonge rassurant. Une partie d'elle s'en fichait si cela était le cas. Une partie d'elle voulait croire qu'il mentirait dans son intérêt. C'était un changement rafraichissant d'avoir son père dans son camps à nouveau, pas comme un homme ambitieux cherchant l'ascension à travers elle, mais comme le papa aimant dont elle se souvenait, dans son enfance, avant même qu'elle n'arrive à la cour. "Elizabeth a dit que ses servantes avaient discuté du fait qu'elle allait peut-être devenir une bâtarde." dit-elle, ayant besoin de parler de ce qu'elle avait entendu à quelqu'un.

Boleyn acquiesça avec compréhension, n'étant pas surpris de ce qu'il entendait. "Je m'étais demandé si cela allait peut-être arrivé." dit-il doucement, prenant la main de sa fille dans la sienne et la guidant près des sièges devant le feu, s'asseyant avec elle.

"Mais j'allais être exécutée!" protesta Anne. "J'aurais été morte et il aurait pu épouser Maîtresse Seymour s'il le voulait. Il n'avait pas besoin d'annuler notre mariage aussi."

"Je sais," convint Boleyn, se renfrognant à la pensée d'une Seymour assise sur le trône. "Mais peut-être que le Roi souhaitait s'assurer qu'un enfant né de son mariage avec Maîtresse Seymour serait son héritier légitime, même si elle ne lui donnait qu'une fille, et Elizabeth aurait été son héritière légale, peu importe de quoi vous étiez accusée – et, selon la rumeur, sa famille et elle sont des partisans de Lady Mary." lui rappela-t-il "Je pense que, après ce qu'il s'est passé, nous pouvons dire à coup sûr que ces rumeurs sont véritables. Ils avaient tout intérêt à voir votre mariage annulé et Elizabeth déclarée bâtarde."

Anne acquiesça. Cela était sensé; si Maîtresse Seymour avait espéré restituer Lady Mary, un acte qui était susceptible de lui faire gagner le soutien de l'Empereur, qui serait plus que content d'accueillir une Reine d'Angleterre qui était chaleureusement disposée envers sa cousine, alors elle aurait certainement su que la restauration de Mary serait impossible tant qu'Elizabeth était reconnue comme la fille légitime d'Henry, née d'une union légale. Elle pouvait comprendre pourquoi Maîtresse Seymour aurait espéré voir Elizabeth déclarée bâtarde mais cela ne voulait pas dire qu'elle était moins consternée et en colère concernant le fait qu'Henry ait été disposé à donner son accord.

"Je n'arrive pas à croire qu'Henry allait y consentir."

"Il ne pourra plus le faire maintenant." Voyant l'expression perplexe sur le visage d'Anne, Boleyn élabora. "Ne voyez-vous pas, Anne? Le Roi ne peut pas annuler son mariage avec vous maintenant, en aucune circonstance. Le peuple ne le tolèrerait pas." Il lui fit un petit sourire. "Pour la première fois, ils sont de votre côté. C'est quelque chose dont vous pouvez profiter, si vous jouez bien vos cartes et que vous faites attention d'être le genre de Reine qu'ils veulent. Je ne vois que peu choses pour lesquelles ils pourraient vous condamner maintenant. "


Thomas Audley ne serait jamais un Cromwell, ni un Wolsey ni un More non plus.

C'était un homme bon et intelligent, et un serviteur fidèle, mais il n'avait pas l'esprit malin et perspicace de Cromwell, la compréhension intuitive de la diplomatie de Wolsey et la dévotion indéfectible à sa conscience de More.

En tant que Chancelier faisant fonction, c'était un travailleur efficace et Henry devait admettre que l'homme avait eu plusieurs bonnes idées qui avaient aidé à arranger les choses à la suite du procès d'Anne mais il ne pouvait pas envisager Audley comme remplaçant permanent. Il devrait bientôt trouver un nouveau Chancelier, quand les choses se seraient calmées et qu'il aurait l'occasion de réfléchir à qui il voulait choisir. Il y aurait beaucoup de personnes qui voudraient la fonction.

Ils avaient passé la matinée à travailler sur divers points qui avaient été quelque peu négligés ces dernières semaines, quand le procès d'Anne avait virtuellement tout dominé et il y avait plus d'une fois où Henry avait à moitié souhaité pouvoir avoir l'aide de Cromwell; Audley était trop nouveau au poste et trop inexpérimenté pour qu'Henry le laisser continuer le travail sans lui, donc il était obligé de rester travailler avec lui au lieu de partir, quelque chose qu'il aurait aimé faire.

L'idée de pouvoir partir faire un tour cheval avec Brandon, ou même juste de pouvoir être seul, un moment, était tentante mais il savait qu'il ne pouvait pas partir, pas avant qu'ils aient fini.

Tandis qu'Audley parlait d'une voix monotone, Henry fit la sourde oreille, débattant intérieurement de ce qu'il devrait faire concernant les hommes relâchés de la Tour… Anne était un problème laissé pour un autre jour.

Quand il avait dépouillé les hommes Seymour de tant de leurs postes officiels et de leurs intendances, leur retirant tous les cadeaux de propriété qu'il leur avait faits ces dernières semaines et ces derniers mois, il avait semblé juste que les hommes qui avaient été emprisonné dans la Tour devaient être ceux qui allaient profiter de la perte des Seymour. Cela n'était qu'approprié. Une fois qu'il avait pris sa décision, commençant à diviser le butin dans son esprit, il trouva qu'il était un peu plus tranquille.

Il avait fait une erreur quand il avait cru que l'investigation de Cromwell était complètement honnête et impartiale, il aurait dû s'intéresser de plus près à l'enquête et aux procès depuis de début, quelque chose qui lui aurait permis de voir l'innocence d'Anne avant que cela n'ait à moitié aussi loin que cela avait été, mais n'importe quel homme, même un Roi, pouvait commettre une erreur. Ce qui importait était qu'il n'avais pas permis que l'affaire progresse au point où des personnes innocentes auraient été exécutées. Les hommes avaient passé quelques semaines anxieuses dans la Tour et, dans le cas des hommes qui avaient été condamnés, ils avaient dû être effrayés quand ils avaient cru que leur mort était imminente, mais il y avait mis un terme à temps et il pouvait compenser leur frayeur avec des terres et des honneurs.

Une partie d'Henry avait espéré, quand il avait convoqué Norris pour lui faire savoir qu'il allait lui être accordé trois des intendances récemment dépouillées à Edward Seymour, qu'il verrait une lueur de gratitude, ou de plaisir au moins, dans les yeux de l'autre homme. Après tout, en tant que Roi, il ne devait des comptes qu'à Dieu seul et il ne revenait pas à l'un de ses sujets de garder de la rancune contre lui, même pour un emprisonnement injuste ou la calomnie de sa réputation. Norris avait accepté l'offre, le remerciant poliment mais il n'y avait pas eu de chaleur dans ses yeux. Il avait été méfiant près de lui, comme s'il avait eu peur qu'Henry allait lui tendre les cadeaux d'une main et le frapper de l'autre.

Au moins il avait accepté.

Brereton, non.

Au début, Henry n'avait pas été enclin à autoriser quoi que ce soit à l'homme, car il avait menti et presque damné Anne avec son mensonge mais, comme Audley l'avait timidement fait remarquer, le peuple s'attendrait probablement à ce que, si les autres devaient se voir accorder des faveurs, Brereton ne soit pas exclu et, après avoir réfléchi à la question, Henry avait accepté à contrecœur qu'il lui soit offert quelques postes très mineurs, comme un geste symbolique de bonne volonté de sa part.

Il aurait pu tout aussi bien ne pas prendre la peine.

Brereton avait décliné les offres qui lui avaient été faites, insistant maussadement qu'il ne voulait rien. D'abord, Henry avait pensé que l'homme espérait peut-être que, s'il semblait réticent à accepter l'offre initiale, il se verrait recevoir encore plus de générosité royale mais, même lorsqu'Henry dora la pilule en lui offrant un manoir complaisant dans le Kent, sachant qu'Audley avait raison qu'il fallait qu'il soit vu que quelque chose était fait pour Brereton, il continua de refuser.

Il était même allé jusqu'à laisser échappé que si Henry voulait lui faire plaisir, il serait reconnaissant que les positions qui lui étaient offertes soient données à la famille Seymour à la place.

C'était impossible, évidemment.

La famille Seymour était déshonorée et il serait impensable qu'Henry, quelques jours seulement après les avoir dépouillés de tant de choses qui leur appartenaient autrefois, change d'avis en leur rendant quoi que ce soit de ce qu'ils avaient perdu, même une petite fraction donnée à la requête d'un de ceux à qui ils avaient fait du tort. S'il faisait cela, il enverrait le mauvais message aux Seymour et à toute sa cour, un message qui les mènerait à croire que leur disgrâce n'était pas permanente et qu'ils pouvaient s'accrocher à l'espoir de pouvoir un jour être restaurés dans ses bonnes grâces.

Cela n'arriverait jamais et il valait mieux qu'ils, de même que le reste de la cour, ne nourrissent aucune illusion à ce sujet.

Quand Henry lui avait clairement fait comprendre qu'il n'accorderait rien aux Seymour, Brereton avait demander la permission de démissionner de sa fonction de valet de la Chambre Privée et de quitter la cour. Il n'avait pas dit où il souhaitait aller et Henry ne lui avait pas demandé, il n'avait pas non plus donné de réponse à sa requête, dans un sens comme dans l'autre. Il ne savait pas ce qu'il devait dire.

Une partie de lui serait très heureuse de voir Brereton partir, de savoir qu'au moins un des hommes ne seraient plus à la cour, qu'il n'aurait plus à regarder le visage d'un homme qu'il avait presque condamné à mort, un homme dont les mensonges avaient presque coûté sa vie à Anne, et savoir qu'il n'aurait pas à faire semblant de l'avoir dans ses bonnes grâces, mais une autre partie de lui savait qu'il était encore trop tôt pour autoriser l'un des hommes à partir. Si Brereton partait maintenant, cela donnerait l'impression qu'il avait été soit bannis en disgrâce, soit qu'il n'était pas disposé à vivre sous le même toit que le Roi qui l'avait presque envoyé à sa mort et ce n'était pas un message qui devait être envoyé.

Il avait dit à Brereton qu'il réfléchirait à sa requête et l'avait congédié.

Avec les deux autres hommes condamnés à tort, Henry avait lutté avec la décision de qu'il devait faire pour eux.

Naturellement, il ne pouvait pas donner à Mark Smeaton le même genre de présents qu'il aurait donné à un gentilhomme à sa place. Peu importe les circonstances, il lui serait absolument impensable d'accorder à un simple musicien le genre de fonctions et d'intendances officielles qu'un membre de l'aristocratie, si pas de la noblesse, pouvait escompter occuper et il ne serait pas approprié de sa part de lui accorder un manoir, une résidence tellement au-dessus de sa condition. Il avait toujours un peu de temps pour décider de qu'il souhaitait faire, étant donné que les médecins qu'il avait fait venir pour s'occuper du musicien avaient signalé qu'il faudrait encore quelques semaines avant qu'il n'ait récupéré de son calvaire à la Tour et qu'il puisse être en mesure de quitter la Maison du Gendarme.

Henry pensa qu'il lui accorderait une pension, telle qu'elle serait adéquate pour l'entretenir confortablement pour le reste de sa vie, car les médecins s'étaient tous accordés pour dire qu'il n'y avait pas d'espoir pour que Smeaton puisse à nouveau un jour gagner sa vie en jouant de la musique. Cela serait assez, et plus que ce que la plupart des Rois feraient à sa place, surtout étant donné la confession que Smeaton lui avait fait. Dans tous les cas, il avait un peu de temps pour réfléchir au problème avant de prendre une décision finale.

Il avait déjà restitué à George ses anciennes positions et propriétés, et lui avait accordé quelques postes détenus autrefois par les Seymour mais il ne savait pas si cela était suffisant ou s'il devait aller encore plus loin.

George était son beau-frère et, de tous les hommes accusés, il avait le plus de raison d'avoir de la rancune contre l'insulte lancée sur sa réputation. Norris, Brereton et Smeaton avaient été reconnus coupable d'adultère et de trahison mais, en plus de cela, George avait été entaché par les allégations d'inceste, un crime infect, contre nature, tel qu'il souillait le nom des accusés dès que les accusations étaient exprimées. Il serait escompté que George soit le principal bénéficiaire du butin qui était distribué mais une partie d'Henry hésitait, ne voulant pas être trop généreux envers George.

Il ne pouvait pas oublier ce que Smeaton lui avait dit.

George était peut-être innocent d'inceste avec Anne mais ses crimes avec Smeaton étaient tout aussi infects et tout aussi contre nature. Si Henry avait appris leur relation un mois plus tôt, il aurait ordonné que les deux hommes soient arrêtés et inculpés pour leur crimes, crimes qui mériteraient leurs exécutions s'ils étaient reconnus coupables, mais il ne pouvait plus le faire maintenant.

De la même manière qu'il ne pouvait pas annuler son mariage avec Anne sans que son peuple ne présume que la seule raison derrière cela était qu'il n'avait pas pu l'exécuter, toute allégation qu'il ferait contre les hommes qui avaient été accusés avec elle serait présumée être un prétexte pour se débarrasser d'eux, une punition pour le fait qu'ils étaient des amis pour Anne, plutôt qu'une évidence de culpabilité.

De même que, s'il devait avoir un quelconque espoir de pouvoir connaître une relation cordiale avec Anne dans le futur, sans parler de quelque chose de plus que cela, il ne pouvait pas condamner son frère, même s'il savait qu'il était coupable. Anne ne voudrait pas croire que son grand frère adoré était capable de commettre un tel crime et George était sûr de nier tout si elle l'interrogeait à ce sujet, lui assurant qu'Henry était le menteur, pas lui.

Et Anne croirait George, présumant que cela était une tentative de la blesser de part d'Henry.

Etant donné les circonstances, Henry ne pouvait pas entièrement en vouloir à Anne si son inclination était de prendre le parti de son frère plutôt que le sien mais cela était quand même difficile pour lui de savoir qu'il devait non seulement laisser les crimes de George impunis mais aussi récompenser son beau-frère et faire semblant de le favoriser.

"…et il n'y a plus qu'un autre point, Votre Majesté – ou, plutôt, deux autres points." La voix d'Audley interrompit le train de pensées d'Henry et il se tourna pour regarder l'autre homme, attendant qu'il élabore. "Maître Cromwell et Lady Rochford, Votre Majesté. Ils ont été confinés dans leurs appartements ces trois derniers jours. Votre Majesté a-t-elle décidé de ce vous souhaitez faire avec eux?"

Une autre question qui pesait sur Henry.

Avec Cromwell, il savait qu'il devait punir son ancien Chancelier, et qu'il était nécessaire pour lui de le faire publiquement, pour montrer à son peuple qu'il ne cautionnait pas les actions de l'homme. Il était très probable que Cromwell ait seulement agit comme il l'avait fait par désir de faire plaisir à son souverain, sachant à quel point il voulait être libre de son union avec Anne afin de pouvoir épouser Jane et avoir un nouveau départ avec elle et sachant que trouver des raisons acceptables pour une annulation pourrait être plus difficile que ce qu'ils avaient prévu initialement, mais Henry ne pouvait pas s'autoriser à montrer de l'indulgence, peu importe quelle ait été l'intention de Cromwell. S'il le faisait, cela équivaudrait à une admission qu'il approuvait les actions de Cromwell et c'était une impression qu'il ne pouvait simplement pas se permettre de donner.

Avec Lady Rochford, il aurait pu montrer de la compassion dans une certaine mesure, mais c'était sans compter les ennuis que ses mensonges avaient aidé à lui causer. Il pouvait comprendre que la femme avait dû être profondément blessée et humiliée d'apprendre que son mari avait quitté son lit pour pouvoir être l'amant d'un autre homme mais cela ne justifiait pas sa décision de traîner Anne dans l'affaire, punissant sa belle-sœur pour une chose avec laquelle elle n'avait rien à voir. Si Lady Rochford lui avait rapporté les actions de son époux, Henry se serait chargé du problème, aurait amené Smeaton et George devant la justice pour leurs crimes et veillé à ce que Lady Rochford ne souffre aucune perte de sa dot ni de ses droits de douaire aux mains de la famille de son époux, qui aurait été furieuse de la honte qu'elle aurait amenée sur le nom Boleyn et qui aurait eu envie de se venger en la privant de son droit en tant que veuve de George, s'ils pensaient pouvoir se le permettre.

En mentant, elle avait perdu sa chance de gagner un juste châtiment et, à la place, elle s'était condamnée.

Les deux avaient eu leurs raisons de mentir, des raisons qu'Henry pouvait comprendre, mais cela ne changeait pas le fait qu'ils avaient menti, cela n'atténuait pas non plus le fait que leurs mensonges auraient condamné des personnes innocentes à mort. C'était quelque chose qui ne pouvait pas être ignoré ni pardonné.

Il allait falloir s'occuper d'eux.

"Rédiger les ordres pour les faire arrêter et enfermer dans la Tour." ordonna-t-il à Audley. "Ils doivent y être emmenés avant la fin de la journée."

Aucun des deux ne serait autorisé à passer une autre nuit sous le toit de Whitehall.


Nan Saville était à peine arrivée de retour au palais, se présentant dans les quartiers de la Reine pour reprendre ses fonctions de dame de compagnie, comme cela avait été ordonné, qu'Anne lui avait demandé de l'accompagner dans les jardins pour qu'elles puissent marcher ensemble.

Le renvoi de Madge Shelton avait également été annulé et elle était attendue de retour à la cour demain ou dimanche au plus tard. Anne avait hâte d'avoir à nouveau sa cousine dans sa domesticité, sachant que dans sa position, elle avait besoin de tous les amies fidèles qu'elle pouvait avoir, mais Nan était la première à être revenue et peut-être la seule personne ayant été à la cour après son arrestation qui pouvait être digne de confiance pour être totalement honnête avec elle sur ce qu'il s'était passé, n'essayant ni de minimiser les problèmes dans l'espoir d'apaiser Anne ni d'exagérer les détails de ce qu'il s'était passé en son absence afin de détruire sa tranquillité d'esprit.

Deux autres dames les accompagnaient dans les jardins mais elles marchaient à une distance respectueuse derrière elles, leur permettant de converser calmement sans crainte d'être écoutées.

Anne hocha distraitement la tête en réponse à l'expression sincère de plaisir de Nan devant le fait qu'elle avait été libérée de l'emprisonnement, sauvée de la mort et restituée à son ancienne – sa légitime – position mais elle n'écoutait que d'une oreille, ses pensées préoccupées par d'autres inquiétudes.

"…J'ai essayé d'obtenir une place dans la domesticité de la Princesse, afin de pouvoir veiller sur elle, comme vous l'aviez demandé." expliqua Nan sur un ton d'excuse, ses mots détournant l'attention d'Anne de ses rêveries. "Mais cela m'a été refusé. J'allais réessayer, cependant, quand les choses se sont calmées." Ajouta-t-elle. Il était clair, de par l'expression sur son visage, qu'elle regrettait profondément le fait d'avoir été incapable de faire plus pour la petite Elizabeth, l'empêchant de s'acquitter de la tâche dont Anne l'avait chargée et de prendre soin de l'enfant quand sa mère n'en était plus capable, mais elle avait vraiment fait tout ce qu'elle pouvait pour essayer d'obtenir une place dans la domesticité de l'enfant, ne voulant pas décevoir sa maîtresse.

Malheureusement, étant donné les circonstances, la dernière chose que le Roi ou Maître Cromwell avait l'intention de faire était d'augmenter le nombre de personnes s'occupant de la petite princesse, maintenant que sa mère était déshonorée. Au contraire, il était prévu que la domesticité d'Hatfield, le petit établissement qui avait été mis en place pour Elizabeth quelques mois avant sa naissance, soit drastiquement réduite.

"Puis il m'a été dit que ma présence dans la domesticité de Votre Majesté n'était plus requises et que j'allais devoir quitter la cour." finit-elle doucement.

"Je comprends." dit Anne, souriant un peu pour rassurer Nan qu'elle ne lui en voulait pas pour son incapacité à obtenir une place en tant que dames d'Elizabeth. Comment le pourrait-elle? A la suite de son arrestation, il avait été probable que plus de quelques servantes d'Elizabeth allaient sérieusement considérer l'idée de chercher à démissionner de leurs fonctions, sachant qu'il était peu probable que cela leur fasse du bien si elles restaient liées à la fille du Roi avec l'épouse qu'il avait condamnée pour adultère, partageant l'exile de la cour de leur petite charge. Que Nan ait été disposée à chercher à quitter la cour, de même que la perspective d'une place dans la domesticité de Maîtresse Seymour, afin de rester avec Elizabeth et de veiller sur elle, disait beaucoup sur son caractère mais cela n'était pas plus que ce à quoi Anne se serait attendue de l'une des membres la plus gentille et la plus fidèle de sa domesticité.

Cela ne lui échappait pas non plus que c'était probablement la requête de Nan pour servir Elizabeth, quelque chose qui aurait été considéré comme preuve d'où était vraiment sa loyauté, qui avait mené à ce qu'elle soit choisie comme l'une des dames devant être congédiées afin de faire de la place pour les sœurs des Seymour. Tout du moins, cela aurait été un facteur contribuant.

Anne était touchée de savoir que, malgré sa disgrâce, Elizabeth et elle avaient toujours eu quelqu'un qu'elles avaient pu considérer comme une amie fidèle.

"Avant d'être renvoyée, Nan, avez-vous entendu quoi que ce soit sur ce que le Roi avait l'intention de faire concernant notre mariage – et concernant la position d'Elizabeth? Je vous en prie, dites-moi la vérité. J'ai besoin de savoir." ajouta-t-elle quand Nan hésita, peu disposée à la blesser avec une réponse qu'elle savait serait douloureuse pour elle. Elle devait connaître toute l'histoire de ce qu'il s'était passé en son absence.

Anne avait déjà questionné Cranmer sur le sujet, arrachant à l'homme un aveu à contrecœur qu'il lui avait été demandé d'investiguer la validité de son mariage avec Henry après qu'elle ait d'abord été arrêtée. Il n'avait pas dit ouvertement qu'il lui avait été clairement fait comprendre qu'il n'y avait qu'un seul verdict qu'il pouvait remettre, un seul verdict qui serait acceptable pour le Roi qu'il servait.

Elle pouvait imaginer que Cromwell ou Brandon ou peu importe qui avait donné ses instructions à Cranmer lui avait fait clairement comprendre qu'il ne lui était pas demandé d'investiguer la validité de son mariage, mais qu'il lui était ordonné de trouver des motifs au pourquoi il devrait être dissout, et personne n'était très inquiet du fait que les motifs soient plausibles ou non.

"Il y avait des rumeurs, Votre Majesté," avoua Nan à contrecœur, sachant qu'Anne était aussi consciente qu'elle que les rumeurs contenaient souvent une bonne partie de vérité, quelque chose qui était certainement le cas cette fois. Elle ne voulait pas causer de la souffrance à sa maîtresse, quelque chose qu'elle avait beaucoup trop enduré ces derniers temps, mais elle lui devait d'être honnête. "Personne n'en parlait ouvertement, du moins pas devant moi ni les autres dames, mais que je pense que tout le monde savait que ce n'était qu'une question de temps avant que l'Archevêque Cranmer ne déclare que le mariage de Votre Majesté avec le Roi n'était pas un mariage véritable."

Anne acquiesça avec compréhension, un sourire ironique tirant sur les coins de sa bouche; bien qu'elle savait comme le sujet était sérieux, elle pouvait quand même trouvé un faible amusement dans l'ironie.

Henry n'avait-il pas été conscient du fait que si leur mariage était déclaré invalide, s'il était déclaré qu'elle n'avait jamais été son épouse ni la Reine d'Angleterre, elle n'aurait pas pu avoir commis d'adultère? Est-ce que son avocat rusé de Cromwell et lui ne comprenaient pas que si elle n'était pas légalement l'épouse d'Henry, si elle n'était pas véritablement la Reine, les liaisons de la Marquise de Pembroke ne seraient pas un problème de trahison et son exécution, et celles des hommes, serait un meurtre et non la juste punition pour un crime, même s'ils avaient été amants?

Ou était-ce qu'ils savaient mais ne s'en souciaient simplement pas?

Etait-ce qu'Henry était tellement désespéré de la punir, par tous les moyens possibles, qu'il voulait s'assurer qu'Elizabeth serait dépouillée de son droit d'aînesse afin de pouvoir honorer les marmots moins que rien que la donzelle de Seymour parviendrait à mettre bas pour lui devant leur magnifique, intelligente et remarquable enfant, même si cela signifiait qu'il devait déformer la loi pour y parvenir, même si cela signifiait transformer sa longue lutte pour dissoudre son union avec Katherine afin de pouvoir l'épouser en un effort inutile?

"Qu'en était-il d'Elizabeth?" demanda-t-elle, même si elle connaissait déjà la réponse. Il ne fallait certainement pas une grande intelligence pour comprendre que si son mariage était déclaré comme étant invalide, son enfant serait désignée comme illégitime. "Qu'allait-il lui arriver?"

"La Princesse Elizabeth était toujours à la cour, Votre Majesté, comme vous le savez," commença Nan, prenant plaisir à souligner le titre de la petite princesse, de même que la manière séante de s'adresser à Anne, sachant à quel point elles avaient toutes les deux été proches de perdre leurs positions. "Mais le Roi avait donné l'ordre qu'elle devait rester loin de sa vue, et être confinée dans ses appartements. J'ai demandé l'autorisation de la voir, mais cela n'a pas été permis. Peu de personne ont essayé de rendre visite à Son Altesse." ajouta-t-elle avec regret, se souvenant du sentiment de pitié qu'elle avait eu pour la petite Elizabeth, une enfant innocente qui allait non seulement perdre sa mère et son statut mais qui allait également être ignorée par son père qui l'adorait autrefois et par les courtisans qui, quelques mois plus tôt, étaient trop pressés d'admirer l'enfant lorsqu'elle était amenée à la cour, sachant que cela plaisait au Roi d'entendre sa petite fille applaudie.

"Je vois." dit doucement Anne. "Merci d'avoir essayer de la voir, Nan. J'apprécie réellement. Mais il y a plus, n'est-ce pas?" Le visage de Nan le lui disait, même si sa langue était réticente à prononcer les mots.

"Oui, Votre Majesté." approuva Nan. Bien qu'elle était réticente à parler du sujet, sachant que sa nouvelle était sure de fâcher et de bouleverser Anne, cela était quelque chose dont elle devait parler. Il était généralement accepté que la position d'Anne en tant que Reine était garantie à vie, mais les dernières semaines avaient fait ressortir une autre menace, une menace qui ne pourrait peut-être pas être entièrement neutralisée, et si Anne devait avoir un quelconque espoir de se défendre, elle-même et son enfant, elle devait être prévenue. Il serait injuste d'essayer de le lui cacher. "Après votre arrestation, beaucoup de personnes parlaient de Lady Mary, faisant ses éloges auprès du Roi. Il était connu que Maîtresse Seymour avait de bonnes intentions envers elle et beaucoup de personnes s'attendaient à ce que, une fois que vous seriez… une fois que cela serait fini, il ne faudrait pas longtemps pour qu'elle parvienne à persuader le Roi de l'accueillir à nouveau à la cour et à la restaurer en tant que Princesse, et en tant qu'héritière jusqu'à ce qu'un fils naisse. Il était connu que des personnes écrivaient des lettres à Lady Mary, promettant leur amitié et leur soutien – et il y en a mêmes quelques-uns qui ont fait le voyage jusqu'à Hatfield pour lui rendre visite."

"Le Roi en était-il au courant?" demanda Anne, alarmée par ce qu'elle entendait.

"Je pense qu'il devait l'être, Votre Majesté." dit doucement Nan, pensant que même si les gens essayaient de garder leurs visites à Lady Mary secrètes, Maître Cromwell aurait indéniablement appris leurs activités et aurait communiqué l'information au Roi. "Je ne pense pas que Maîtresse Seymour gardait secret son désir de voir Lady Mary ramenée à la cour après…"

"Après leur mariage." termina sèchement Anne.

"Mais le Roi n'a jamais donné une quelconque indication qu'il envisageait l'idée de restaurer Lady Mary," ajouta hâtivement Nan, détestant voir l'expression troublée sur le visage d'Anne. "Il n'y avait aucune nouvelle concernant le fait qu'il effectuait les démarche pour faire d'elle une princesse à nouveau. Lady Mary est restée à Hatfield pendant que le procès était en cours, et le Roi n'a jamais dit quoi que ce soit sur le fait de l'inviter une nouvelle fois à la cour… bien que je crois qu'il a ordonné qu'elle soit autorisée à avoir des serviteurs pour elle." Admit-elle à contrecœur, incapable de minimiser la signification de cet ordre, même dans son esprit.

Nan avait été là quand le Roi avait annoncé que le nourrisson Elizabeth allait avoir son propre établissement à Hatfield, comme il convenait à une enfant qui était la Princesse d'Angleterre et, pour le moment en tout cas, l'héritière du trône. Son ton avait été détaché lorsqu'il avait annoncé que sa fille aînée serait l'une de des dames qui s'occuperaient de la princesse bébé, disant qu'elle devait connaître sa nouvelle position. Il avait voulu souligner son statut de bâtarde et s'assurer qu'il était clair pour elle et tous les autres que Mary n'était plus une princesse, n'avait plus droit aux statut et à la déférence dont elle avait joui en la plaçant à une humble fonction dans la domesticité de sa nouvelle sœur, refusant de lui autoriser de quelconques servantes pour elle et insistant qu'elle devrait être une servante elle-même.

S'il était prêt à modifier la situation de Mary, à améliorer son sort, était-ce une indication qu'il ne faudrait plus longtemps maintenant avant que son statut ne s'améliore? Etait-ce le premier pas vers la restauration de Mary en tant que princesse?

Anne ne pouvait pas écarter la possibilité.

Mary ne pouvait pas devenir Reine, elle le savait.

Elle ne pouvait pas oublier les cauchemars récurrents qu'elle avait eus sur le fait d'être brûlée vive aux mains de Mary. Si quelque chose arrivait à Henry, et que sa belle-fille devenait Reine à la place d'Elizabeth, Anne pariait que ni elle ni sa fille ne pourrait s'attendre à vivre bien plus longtemps. Si aucun prétexte ne pourrait être trouvé pour qu'elles soient exécutées, alors il serait inévitable qu'elles soient assassinées, soit sur ordre de Mary ou alors par quelqu'un d'autre qui espérerait gagner les faveurs de la nouvelle Reine en la débarrassant à la fois de sa jeune demi-sœur et rivale et de la femme qu'elle blâmait certainement pour la rupture du mariage de ses parents et le fait qu'elle ait été déclarée illégitime.

Anne ne permettrait jamais que cela se produise.

Elle était la mère d'Elizabeth et elle la protégerait.

Afin d'y parvenir, elle devrait s'assurer que la position de son enfant était protégée et c'était ce qu'elle allait faire.


Cromwell avait accepté que son arrestation et son emprisonnement étaient inévitables.

Il connaissait le Roi assez bien pour savoir qu'il ne lui serait pas permis d'en réchapper impuni. Même s'il y avait une partie d'Henry, quoi qu'enterrée profondément, qui comprenait que Cromwell avait agi comme il l'avait fait par désir de s'assurer que la liberté qu'il convoitait lui soit accordée et parce qu'il avait reconnu que le retrait d'Anne pourrait s'avérer nécessaire s'ils souhaitaient poursuivre l'alliance Impériale, même si une partie de lui était reconnaissante que son fidèle serviteur avait essayé de tant faire pour lui et rechignait à l'idée de le punir pour cela, cet instinct serait impitoyablement réprimé, surtout après la façon dont le peuple avait réagi à ce qu'il se passait.

Le Roi ne se pouvait pas se permettre d'être blâmé pour cela, ce qui signifiait que Cromwell devrait être offert comme bouc émissaire, pour satisfaire la foule qui criait contre ceux qui avaient essayé d'amener Anne à l'échafaud et qui ne serait contente que lorsqu'elle aurait vu que quelqu'un payait le prix pour ce qui était arrivé.

"Je veux que le peuple aime sa nouvelle Reine autant que je l'aime." Henry avait parlé doucement, mais il y avait une note déterminée dans sa voix, qui envoya un frisson le long de la colonne vertébrale de Cromwell, alors qu'il savait sur qui on compterait pour veiller à ce que le peuple Anglais accueille Anne comme il le voulait et qui pourrait facilement se retrouver blâmé si cela n'était pas le cas. "Et si je peux l'aimer, pourquoi pas eux?"

Le Roi avait peut-être réussi dans son objectif d'écarter Katherine et d'épouser Anne, qui était déjà enceinte de leur premier enfant, mais il ne pouvait pas ne pas voir le fait que le peuple n'avait pas accueilli sa nouvelle femme à bras ouverts, malgré son état et l'espoir qu'elle leur apporterait enfin un prince. Anne pouvait devenir Reine par sa volonté mais il ne pouvait pas forcer son peuple à l'accepter ni à l'accueillir et il le savait.

Autant aimait-il Anne, il ne pouvait pas forcer les autres à ressentir la même chose à son égard.

Cela n'était pas ce qu'il voulait entendre, cependant, et Cromwell était un homme trop malin pour dire quoi que ce soit de la sorte. A la place, il se contenta de rassurer. "Je peux assurer Votre Majesté qu'ils l'aimeront." promit-il, essayant d'avoir l'air confiant, sachant qu'Henry voudrait le croire lorsqu'il le disait. "Et ils en auront toutes les raisons."

Ils n'avaient pas accueilli Anne évidement, et Cromwell ne s'était pas vraiment attendu à ce qu'ils le fassent, malgré le fait qu'il ait fait en sorte qu'aucune dépense ne soit refusée en ce qui concernait son couronnement, dans l'espoir que le peuple serait suffisamment satisfait par l'apparat et par la nourriture et le vin gratuits qu'ils seraient incités à acclamer Anne, si même seulement un jour. A la place, les rues avaient presque été désertes et le peu de personne qui étaient apparues dans les rues avaient accueilli Anne avec un silence qui exprimait leur désaccord de façon plus éloquente que des mots ne le pourraient jamais.

La loyauté du peuple avait été avec Katherine et ils avaient eu peu de patience pour la femme qui, percevaient-ils, usurpait la place de la femme qu'ils considéraient toujours comme leur Reine légitime. Même le fait qu'elle ait été visiblement enceinte n'avait pas adouci leurs sentiments envers elle, car ils avaient toujours vu Lady Mary comme l'héritière légitime du Roi, pas l'enfant qu'Anne portait.

Comme Cromwell l'avait escompté et redouté, ils n'avaient pas pu être forcés à l'aimer, pas à l'époque.

Ce n'était que maintenant que le peuple acceptait Anne dans leur cœur, prenant parti avec elle contre ceux qui voulaient lui faire du mal.

Cromwell n'était pas connu pour son sens de l'humour mai lui ne pouvait pas réprimer un sourire sinistre devant l'ironie. Trois ans plus tôt, il aurait été enchanté de voir que le peuple Anglais accueillait Anne comme leur Reine lorsqu'elle traversait les rues de Londres pour son couronnement, sachant que s'ils l'acceptaient en tant que telle, ils accepteraient l'enfant qu'elle portait comme l'héritier légitime du Roi, supplantant Mary à moitié Espagnole, une fille qui garantissait presque d'amener l'Inquisition en Angleterre si elle s'asseyait sur le trône, écrasant leur réforme et attelant à nouveau l'Angleterre à Rome. Maintenant, cependant, quand le peuple avait finalement accepté Anne, c'était quelque chose qui travaillait contre lui plutôt qu'en sa faveur, alors qu'ils hurlaient contre lui car il avait menacé sa vie, exigeant qu'il soit obligé de payer pour ce qu'il avait fait.

Il savait qu'il ne faudrait plus longtemps maintenant pour que les soldats apparaissent sur le seuil de ses appartements – des pièces plus petites et plus simples que celles qu'il avait cédées aux Seymour, pensant faciliter la cour du Roi auprès de Lady Jane, ne réalisant pas qu'Henry serait mécontent de voir de l'attention attirée sur son amour pour la dame, car il avait toujours été capable de se convaincre que personne à la cour n'était au courant – portant un mandant d'arrêt avec son nom dessus et lui disant qu'il allait être conduit à la Tour, pour être détenu selon le bon plaisir du Roi.

La seule question dans son esprit était combien de temps il pouvait s'attendre à être emprisonné et quelles accusations le Roi retiendrait contre lui.

Selon ses calculs, le meilleur scénario possible serait qu'il soit détenu sans procès durant une période de plusieurs semaines ou mois ou même années, sans que des accusations officielles ne soient portées contre lui. Le Roi serait capable de satisfaire le désir de son peuple de voir une punition infligée en l'ayant confiné dans la Tour mais il se souviendrait des années de service loyal de Cromwell, se souviendrait de l'homme qui était prêt à faire quoi qu'il faille afin de lui faire plaisir et plus tard, quand les choses se seraient un peu calmées et que les sentiments ne seraient plus aussi exacerbés, il ordonnerait discrètement sa libération, l'autorisant à prendre sa retraite dans la campagne, ou peut-être à quitter tout à fait l'Angleterre.

Cromwell pensait qu'il aimerait peut-être vivre à Nuremberg, une ville réputée pour être dirigée entièrement par des réformateurs, libre de la superstition papiste. Il pourrait être heureux dans un tel endroit, et un homme avec ses capacités serait toujours capable de trouver un emploi, même s'il ne pourrait pas espérer gagner un poste aussi élevé que celui qu'il avait perdu.

Il pourrait également se retrouver accuser de parjure, ou d'un crime semblable et, si cela était le cas, il serait susceptible d'avoir une lourde amende et d'être emprisonné pour une période de plusieurs années au moins avant de pouvoir être relâché.

Ou il pourrait être accusé de trahison.

Cromwell était avocat de formation et il était très familier avec la loi en ce qui concernait la trahison.

Comploter ou imaginer la mort du Roi, de son épouse ou de son fils aîné était un acte de haute trahison, passible de mort. Il avait aidé à falsifier les informations qui avaient mené à ce qu'Anne soit reconnue elle-même coupable de trahison, et cela avait presque conduit à son exécution, mettant indirectement sa vie en péril. Il l'avait peut-être fait par le biais de voies juridiques plutôt que d'avoir manigancé pour la faire empoisonner ou quelque chose du genre, mais il avait tout de même tenté de provoquer la mort de la Reine d'Angleterre et cela avait le caractère de la trahison.

Dans d'autres circonstances, il se serait peut-être appuyé sur sa bonne connaissance de la loi pour se disculper et cherché à argumenter qu'Anne n'était pas vraiment Reine et qu'il n'y avait pas de trahison dans le fait de tenter de tuer la maîtresse du Roi, mais cela ne lui sauverait pas la vie. Il avait rédigé les Actes de Succession et de Suprématie lui-même et, en vertu de la loi, toute tentative de nier la validité du mariage du Roi avec Anne ou de remettre son titre de Reine en question était également un acte de haute trahison, aussi passible de mort. Il s'était assuré que la loi soit en béton lorsqu'il l'avait rédigé, ne pensant jamais que cela se retournerait un jour contre lui.

Si le Roi cherchait à retenir une accusation de trahison contre lui, il serait exécuté.

Il ne pouvait que prier pour que le Roi lui montre assez de clémence pour se contenter d'une accusation moindre, une accusation qui lui permettrait d'en réchapper avec sa vie.

Il entendit des pas dans les couloirs et, bien qu'il ne se leva pas, il lissa sa tunique, repoussant des cheveux errants de sorte que, quand ils entreraient, il aurait au moins l'air présentable, comme le Seigneur Chancelier calme et maître de soi qu'il était la semaine dernière, plutôt que comme un homme désespéré qui avait de bonnes raisons de craindre pour sa vie. Il avait encore sa fierté au moins.

Ils ne prirent pas la peine de frapper avant d'entrer dans la pièce.

"Maître Cromwell." De tous les hommes que Cromwell avait soupçonnés qui pourraient lui être envoyés, il n'avait pas anticipé que Brandon serait l'un d'eux – quoi que, en y réfléchissant, cela était sensé que Brandon souhaiterait prouver sa loyauté et mettre autant de distance possible entre lui et l'investigation contre Anne. Peut-être qu'il était approprié que l'homme qui avait été envoyé pour apporter à Anne la nouvelle de son arrestation soit celui qui venait lui dire que c'était à son tour d'être emmené à la Tour.

Il se leva, inclinant sa tête par déférence pour le rang de duc de l'autre homme. "Votre Grâce." Au moins il pouvait prendre un peu de réconfort dans le fait que Brandon semblait aussi malheureux de remettre le message que ne l'était Cromwell de le recevoir. Il aurait eu aussi envie de voir Anne partir, envie de voir le Roi libre de se remarier, préférablement à une femme qui serait chaleureusement disposée à l'égard de Lady Mary. "A quoi dois-je ce plaisir?" demanda-t-il, son ton teinté de la plus faible note d'ironie.

Brandon déroula à contrecœur le parchemin qu'il tenait. "Maître Cromwell, voici un mandat pour votre arrestation. Je suis ordonné par le Roi de vous conduire à la Tour immédiatement."

"Je vois." répondit doucement Cromwell. "Sous quel chef d'accusation, Votre Grâce?"

Les yeux de Brandon répondirent à sa question avant que sa langue ne puisse exprimer les deux mots. Cromwell sentit son cœur se serrer et il lui fallut chaque once de maîtrise de soi qu'il possédait pour empêcher que son visage ne révèle un quelconque signe de détresse devant ces deux mots damnant.

"Haute trahison."


George vint la voir avant qu'elle ne soit emmenée.

Après ses jours d'isolement effrayé, la première émotion de Jane lorsqu'elle vit son visage fût une de reconnaissance et de soulagement que quelqu'un soit enfin venu la voir. Durant un bref et absurde instant, elle espéra même que George était peut-être là pour lui dire qu'il avait parlé au Roi en son nom, qu'il avait arrangé la situation et imploré pour que de la miséricorde lui soit montrée, demandant que, en tant que faveur pour lui, le Roi lui pardonne le mensonge qu'elle avait raconté quand elle avait été questionnée.

Plus que quiconque, George savait qu'elle avait de bonnes raisons de ressentir de la colère à son égard, et qu'elle ne devrait pas être condamnée trop durement si sa colère l'avait amenée à mentir. Même si Jane regrettait que son mensonge ait été utilisé pour condamner sa belle-sœur de même que son époux, elle l'avait su quand elle avait menti, elle avait été tellement heureuse de l'occasion de pouvoir se venger de tout ce que George lui avait fait qu'elle avait été prête à la saisir même si cela avait voulu dire qu'une personne innocente soit entraînée avec lui dans sa chute.

Si George était honnête avec lui-même, il devrait admettre qu'il portait au moins une part de responsabilité pour ce qu'il s'était passé, et s'il y avait une once de bonté, de miséricorde ou de charité dans son cœur, il lui pardonnerait et il voudrait faire ce qu'il pourrait pour veiller à ce que le Roi l'épargne. S'il était disposé à faire au moins cela pour elle, elle ne prononcerait un mot de protestation s'il souhaitait mettre un terme à leur mariage et la renvoyer vivre avec son père et elle ne soufflerait jamais un mot sur ses perversions contre nature, elle serait juste reconnaissante d'avoir échapper à un destin bien pire.

Cependant, quand elle vit le sourire suffisant tirer les coins de sa bouche, et l'expression froide dans ses yeux, elle sut qu'elle ne pouvait pas espérer qu'il prenne la parole pour elle.

"Je suis venu dire adieu, ma très chère femme." lui dit-il, son ton malveillant contrastant avec ses mots mielleux. "Quelqu'un sera bientôt là pour vous, et puis vous serez sure d'aller dans la Tour." Il lui sourit de manière narquoise. "Je pense que je vais demander à Maître Kingston de vous loger dans la cellule dans laquelle je suis resté durant mon séjour, cela semble approprié ne pensez-vous pas? Bien que, à moins que je ne me trompe grandement, votre séjour là-bas pourrait être bien plus long… si vous êtes chanceuse."

Son sous-entendu était manifeste et Jane frissonna, terrifiée à l'idée qu'elle allait peut-être perdre sa vie à cause de son mensonge.

Elle n'était pas inconsciente du fait que le vent de l'opinion publique tournait beaucoup contre elle. Même avant que le Roi n'apprenne l'innocence d'Anne, elle savait que les gens parlaient contre elle, à la fois à la cour et dans les rues et les tavernes de Londres.

Quand elle avait menti, elle avait cru que, comme Anne était aussi impopulaire et comme il y en avait beaucoup qui seraient ravis d'être débarrassés de tout le clan Boleyn, ils seraient contents qu'elle ait fait sa partie dans la réalisation de leur ruine. Les courtisans qui espéraient voir les Seymour s'élever seraient heureux qu'elle ait aidé à paver le chemin pour eux et elle serait une héroïne pour les gens ordinaires, qui avaient toujours tant aimé Katherine et détesté Anne, parce qu'elle aurait été celle qui avait aidé à venger la défunte Reine.

A la place, elle avait été vilipendée.

A la cour, les gens l'avaient évitée et elle avait pu sentir leur désapprobation, sachant qu'ils parlaient d'elle dans son dos, la condamnant comme une épouse déloyale pour avoir fourni des preuves contre son époux, et comme une idiote pour avoir délibérément travaillé contre les Boleyn alors qu'elle était liée à eux par le mariage, alors que l'exécution de George et la confiscation de ses propriétés la laisseraient considérablement plus pauvre que durant son mariage. Le peuple ordinaire, qui avait reconnu l'injustice des accusations portées contre Anne et qui était indigné en son nom, condamnait Jane comme une épouse jalouse, proclamant que sa jalousie de l'affection naturelle de son époux envers sa sœur l'avait conduite à mentir à leur sujet dans l'espoir de se venger d'eux.

Si seulement Anne avait été la seule dont elle avait dû être jalouse!

Jane n'aurait certainement pas eu d'objection à l'idée que son époux jouissait d'une relation chaleureuse avec ses sœurs mais l'humiliation de savoir qu'il fuyait leur lit afin de pouvoir coucher avec Mark Smeaton à la place, préférant la compagnie d'un autre homme, et un roturier pour couronner le tout, à sa propre femme était insupportable. Elle avait su qu'elle ne pourrait pas espérer être libérée de son mariage d'une autre façon; son père avait été inflexible qu'elle épouserait George, se liant à la puissante famille des Boleyn et il avait dû racler les fonds de tiroir pour payer la grosse dot que le Comte de Wiltshire exigeait de l'épouse de son fils, vendant une partie de ses terres afin de garantir la somme nécessaire – et même là, le Roi avait été obligé d'en payer une partie. Si elle désertait George et retournait dans la maison de son père, son époux serait dans son bon droit s'il insistait pour garder sa dot, et son père pourrait difficilement se permettre de continuer à subvenir à ses besoins, encore moins de lui fournir une deuxième dot si George dissolvait leur mariage, la libérant pour prendre un second époux.

Même si le mariage d'Anne avec le Roi avait été annulé, ce qui aurait signifié qu'ils ne pourraient plus espérer un aussi bon retour sur l'investissement que sa dot représentait que ce qu'ils auraient pu souhaiter, son père aurait escompté qu'elle reste mariée à George, sachant que même si elle n'était plus la belle-sœur de la Reine, elle serait toujours l'épouse de l'héritier d'un comte et cela était un bon parti. Elle n'aurait pas été la bienvenue si elle était retournée à la maison, pas à moins de lui expliquer les raisons exactes du pourquoi elle avait besoin d'échapper à son mariage avec George et, même là, elle n'aurait eu aucune garantie qu'il n'aurait pas insisté que sa place était auprès de son époux, peu importe sa conduite, et ne l'aurait pas renvoyée directement là-bas.

Elle avait été prise au piège dans son mariage et, quand un moyen d'évasion s'était présenté, elle l'avais pris.

Et maintenant elle pourrait mourir à cause de cela.

"Vous êtes à blâmer aussi." dit-elle à George avec colère, le détestant pour le sourire arrogant sur son visage, et pour le fait qu'il allait être libre, malgré ses crimes avec Smeaton, alors qu'elle allait perdre sa liberté et peut-être sa vie parce qu'elle avait menti. "Si vous aviez été un bon époux, j'aurais été une épouse aimante pour vous, et une mère aimante pour nos enfants, mais vous ne vouliez pas me laisser faire! Si je disais à qui qui ce soit ce que paysan et vous avez fait…"

"Mais vous ne pouvez pas." George la coupa calmement. "Pas maintenant? Qui vous croirait? Qui croirait Lady Rochford, la femme qui était tellement jalouse de la sœur de son époux qu'elle a prétendu qu'ils étaient amants et qui aurait été prête à les voir mener à l'échafaud par jalousie? Peu importe que ce que vous direz, ils le qualifieront de mensonge malveillant et ils n'y donneront pas plus de crédibilité qu'ils n'en donnent aux divagations d'une folle." nargua-t-il.

Elle sentit les larmes lui piquer les yeux mais elle ne les laisserait pas tomber, déterminée à ne pas lui permettre de voir à quel point ses mots lui faisaient mal. Tandis qu'ils entendaient le pas lourd des bottes des soldats dans le couloir, son cœur se serra mais le sourire de son mari devint très large et très victorieux.

Elle ne reconnut pas l'identité de l'homme qui lui lut le mandant pour son arrestation, elle n'essaya pas non plus de résister ni de protester quand ils lui dirent qu'elle devait emballer quelque affaires, les nécessités dont elle aurait besoin durant sa période d'emprisonnement et qu'elle devait se dépêcher car ils devaient partir avec la marée. Tout ce qu'elle pouvait voir était le sourire moqueur de George, tout ce qu'elle pouvait entendre était le triomphe dans sa voix lorsqu'il lui dit adieu, faisant une légère révérence dans sa direction avant de s'excuser, quittant la pièce et la laissant seule avec ses ravisseurs, ne leur demandant pas de veiller à ce qu'elle soit bien traitée, comme son rang l'exigeait, et ne regardant pas en arrière tandis qu'il partait.

Elle commença alors à rire.

Elle était consciente du fait que les hommes envoyés pour l'arrêter penseraient qu'elle avait perdu la tête, qu'ils se demanderaient peut-être si elle était capable de comprendre qu'ils allaient la conduire à la Tour et qu'elle n'allait peut-être pas la quitter en vie, mais elle ne pouvait s'arrêter de rire, même lorsque le souffle commença à lui manquer et que les larmes commencèrent à couler le long de ses joues.

Elle riait toujours lorsqu'ils l'emmenèrent au loin.


21 Mai 1536

Henry s'était à moitié attendu à ce qu'Anne lui envoie un message plaidant la maladie le Dimanche matin, qu'elle refuserait de l'accompagner à la chapelle pour la Messe, malgré le fait que Dimanche était le jour où les gens ordinaires avaient l'autorisation d'assister au même service que le Roi et la Reine, debout à l'arrière de la chapelle pendant que la famille royale, de même que leurs courtisans, priaient et qu'ils s'attendaient certainement à la voir là, assise à ses côtés, comme ils l'avaient fait chaque semaine de leur mariage avant qu'elle ne soit arrêtée, à moins qu'Anne ne soit en couche ou qu'elle récupère d'une fausse couche. Cependant, elle n'envoya aucun message et quand il descendit à la chapelle, accompagné de plusieurs compagnons favoris, elle était là avec ses dames, tenant la petite Elizabeth par la main.

Il se figea quand il la vit, incapable de dissimuler son étonnement du fait qu'elle était là et, durant un instant, il sembla qu'elle n'avait jamais eu l'air plus belle ou plus digne. Le bleu foncé de sa robe faisait ressortir les nuances de ses yeux, la broderie argenté qui la ornait attrapait la lumière du soleil à chaque fois qu'elle bougeait, donnant l'impression qu'elle brillait comme une créature d'un autre monde. Ses cheveux étaient relâchés, couverts d'un voile argenté fixé par un diadème de saphirs et de diamants. Elizabeth était également habillée en bleu, ressemblant à une version miniature de sa mère, malgré le fait que ses cheveux étaient aussi clairs que ceux d'Anne étaient sombres, se comportant avec la solennité d'une enfant de plusieurs années son aînée.

Quand il lui offrit son bras, Anne le prit sans hésitation, l'autorisant à la conduire jusqu'au banc qu'ils partageaient habituellement, lui faisant un sourire qui le ravit jusqu'à ce qu'il voit qu'il n'atteignait pas ses yeux, qui ne montraient aucun signe de plaisir à sa présence, et il réalisa que le sourire était destiné au profit des gens qui regardaient, pas pour lui. Elle savait qu'ils voudraient voir que le couple royal était heureux ensemble et elle était prête à leur montrer ce qu'ils voulaient voir, même si elle ne le ressentait pas vraiment.

Il put à peine se concentrer sur le service que Cranmer menait, priant machinalement comme un homme somnambule, son attention dérivant constamment vers la femme assise à côté de lui, horriblement conscient du fait que, même si Anne était physiquement à moins d'un mètre de lui, elle aurait tout aussi bien être au Pays de Galles.

Rien dans son comportement ne pouvait être reproché.

Une partie de lui aurait préféré que cela soit le cas, car cela lui donnerait au moins un prétexte d'aller à sa recherche et de l'obliger à prendre part à une conversation avec lui, même s'il la réprimandait pour sa conduite inconvenante. Cela serait plus facile pour lui si elle lui donnait une raison valable de ressentir de la colère contre elle.

S'il pouvait être en colère contre elle, il n'aurait pas à se sentir coupable.

Il s'attendait à ce qu'Anne s'éclipse dès que le service serait fini, retournant dans ses appartements ou alors dans la nurserie d'Elizabeth, les seuls endroits où elle semblait passer son temps depuis qu'elle avait été relâchée de la Tour, mais elle le surprit encore quand elle resta, prenant Elizabeth par la main et la conduisant jusqu'à l'arrière de la chapelle, ses dames suivant rapidement derrière elle, l'une d'elles lui passant une pochette d'argent.

Elle s'était clairement préparée à cet effet; il y avait un groupe de personnes debout tout derrière, des hommes et des femmes dont les vêtements en lambeaux indiquaient leur pauvreté, tous attendant impatiemment Anne, leurs visages montrant leur gratitude avant même qu'elle n'ait commencé à distribuer l'argent.

Henry traîna derrière elle, observant et gardant ses distances. Quand Katherine était Reine, elle avait distribué de l'argent aux pauvres durant certains jours saints, un rituel qu'Anne avait continué après être devenue Reine. Cependant, alors que la distribution d'argent à des jours fixes était presque cérémoniale, ceci semblait bien plus spontané.

Anne passa devant la ligne des mendiants, posant des pièces dans les mains tendues, s'arrêtant occasionnellement pour parler aux personnes à qui elle donnait l'argent. Il ne pouvait entendre que des bribes de ce qu'elle leur disait mais de ce qu'il comprenait, elle s'interrogeait sur leur situation, leur demandant ce dont leurs familles et eux avaient besoin et promettant de les aider, de toutes les façons qu'elle pouvait.

Elizabeth observait avec de grands yeux, s'accrochant fermement à la main d'Anne, rayonnant avec joie quand sa mère lui posa quelques pièces dans sa main potelée afin qu'elle puisse les passer à l'une des personnes, un vieil homme qui s'inclina devant le bambin, lui embrassant sa petite main et les bénissant, elle et sa mère.

Aucun d'eux ne sembla remarquer qu'Henry était là. Leur attention était consacrée à Anne et Elizabeth et, quand Anne eut fini de distribuer l'argent et s'en alla avec ses dames, les gens restés derrière elle crièrent des bénédictions, souhaitant une longue vie prospère à la Reine et à la Princesse.

Ils ne mentionnèrent pas le Roi.

A suivre...