Peu importent les moyens...

"C'est vraiment, vraiment chagrinant..."

"Ne t'inquiète pas, Grishka... nous n'avons pas encore dit notre dernier mot. Et cette garce ne l'emportera pas au paradis !"

Raspoutine empoigne Ilsa et elle suffoque de désir.

"Kroenen est notre meilleur atout, il ne faut jamais que tu l'oublies, Ilsa."


Le retour à la Thulé ferme la parenthèse qu'ils s'étaient accordée tous deux en Russie.

Kroenen doit étudier les promotions à venir.

Il ne met vraiment pas le coeur à l'ouvrage, soupirant devant cette lourde tâche.

On frappe à la porte de son bureau.

"Ja !"

C'est Ilsa, la jeune S.S. blonde, maîtresse en titre de Raspoutine.

Elle ferme la porte derrière elle.

"Nous devons avoir une petite conversation..."

"Je n'ai pas le temps aujourd'hui." rétorque immédiatement la voix de Kroenen.

"Vous allez le prendre."

Il la fixe de ses hublots qui semblent ne pas avoir de fond.

"Vous vous prenez beaucoup trop de droits, Mlle Hauptstein."

Son sourire, de sa bouche aussi rouge que cruelle, aurait du l'alerter... s'il avait eu un peu plus d'expérience avec les femmes.

Elle attrapa soudain sa main gantée.

"Karl... cessons ce jeu. Toi et moi savons exactement de quoi il en retourne. C'est l'avenir de l'Allemagne qui se joue ici."

Le masque la fixe. Elle en a toujours eu horreur. Il la dégoûte. Profondément. Il lui est même arrivé de franchement le craindre deux ou trois fois...

Kroenen dégage sa main.

"Vous êtes tombée sur la tête ?"

"Je sais que tu es attiré par moi. Que tu me veux pour toi seul. Voilà pourquoi tu as ramené cette pale copie à Berlin. En fait, c'est moi que tu veux. Tu veux me tirer des griffes du maître, n'est-ce pas, Karl ?"

Kroenen se lève violemment, faisant tomber quelques dossiers.

"Hors de cette pièce." lui ordonne-t-il sèchement.

"Hmm... voyons Karl... que va penser le maître en apprenant que tu as tenté d'abuser de moi ? je me le demande..."

"..."

"... parce que moi, tu vois, je me dois de repousser tes incessantes avances."

"Vous me dégoûtez, Hauptstein."

"J'en ai autant à ton service, Karl... franchement... qui voudrait de toi ?"

Elle quitte le bureau après lui avoir encore lancé que les jeux sont faits.

Elle laisse Kroenen en proie à une colère terrible.

Il froisse entre ses doigts plusieurs feuilles de papier, frappe de ses poings fermés contre son bureau puis décide de prendre l'air pour éviter de s'en prendre à qui que ce soit d'autre !

Ce qu'il ignore, en prime, c'est qu'Ilsa s'était arrêtée devant le bureau de l'assistante de Karl et lui a lancé : "Dites... il faut mieux le tenir en laisse."


Les jours qui suivirent, personne ne vit Kroenen à la Thulé. Les dossiers s'entassaient sur son bureau.

Personne n'était au courant d'un départ de sa part pour une quelconque mission...

Elle hésita un long moment avant de se permettre d'aller chercher des réponses du côté de sa demeure...

Les chiens lui firent un accueil hurlant lorsqu'elle actionna la sonnerie.

Un domestique s'avança jusqu'au portail, calmant les chiens.

"Oui ?"

"J'ai un message pour l'Obersturmbannführer."

"Etrange... d'ordinaire il reçoit tous ses ordres par courrier officiel..."

"C'est une mission spéciale dont il s'agit. Permettez que j'entre lui l'exposer."

Le domestique, bluffé, lui ouvrit, tenant les chiens par leurs colliers.

Elle savait que ce qu'elle faisait était mal, que Kroenen allait sans doute la jeter dehors... pourtant... il était trop tard pour reculer.

Lorsqu'elle foula le perron, elle sentit immédiatement une atmosphère spéciale émaner de la maison. Le hall d'entrée était immense. L'escalier central placé au fond se divisait en deux, desservant l'étage. Le carrelage alternait carreaux noirs et blancs marbrés.

Ce qui était le plus frappant était ces horloges placées un peu partout ; toutes de formes et d'époques différentes.

Soudain, une domestique un peu affolée descendit l'escalier : "Il arrive ! il arrive !"

Eh bien... Kroenen faisait décidément la même forte impression chez lui qu'à la Loge auprès de ses collègues !...

"Que faites-vous ici ?!" tonna une voix fortement mécontente.

Il s'agissait bien de Kroenen qui l'interpelait depuis le palier supérieur.

"Je... j'ai un message pour vous."

"Je reçois toujours mes ordres par courrier." rétorqua-t-il immédiatement.

Elle se mordit la langue.

Lorsque Kroenen descendit les marches de l'escalier principal, tous les domestiques disparurent.

Il avait un pas fort gracieux et les bottes cirées ne faisaient de renforcer ce côté naturellement élégant chez lui.

Il se tenait à présent devant elle, bras croisés.

"Je suppose que tout ceci n'est qu'un prétexte, n'est-ce pas ?"

"Je... je voulais savoir comment vous vous portiez..."

"A merveille." tombe immédiatement, coupant court à la conversation.

"Je vois... nous voici revenus en arrière, vous et moi."

"De quoi parlez-vous ?"

"Je parle de la Russie, Mr Kroenen. Vous vous en souvenez ou cela fait déjà partie des affaires classées ?"

"Je veux que vous sortiez d'ici et que vous ne vous aventuriez plus chez moi, est-ce clair ?!"

"Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois." dit-elle en tournant les talons.

"Sebastian ! raccompagnez Mademoiselle. Et laissez les chiens dehors."

Il la regarde s'éloigner avec le majordome, inflexible et pourtant complètement ravagé par sa décision à l'intérieur.

Un instant, l'envie folle de lui crier de rester le prend mais il y résiste de toutes ses forces.

Il faudra qu'il trouve un autre stratagème pour la voir... et de préférence à l'abri des regards.


Ce matin là, elle trouva sur son bureau une rose rouge placée sur une pochette de disque.

Elle n'en revint pas en découvrant de quel disque il s'agissait ; celui que Kroenen lui avait cassé à son arrivée à la Thulé !

Et dire qu'elle pensait qu'il n'existait plus d'exemplaire en vente !... ce qu'elle ignorait, c'était qu'il s'agissait de l'exemplaire de Kroenen.

La rose avait été fraîchement cueillie.

Le tout était anonyme.

La journée débuta bien...


Depuis que Kroenen désertait la Loge, Heinz Voegelein, un jeune arriviste, lui faisait la cour.

Voegelein était le nazi type : blond, élancé, élégant, le bras long.

L'affaire fait gorges chaudes dans le secteur administratif.

Voegelein la poursuit de ses aciduités et le fait qu'elle lui résiste l'encourage davantage.


"Il est revenu !"

"Qui ?"

"Qui ?! Kroenen pardi !"

Elle déposait son manteau à l'entrée du bureau.

"On raconte qu'il a poussé un hurlement de rage en voyant son bureau crouler sous les dossiers."

"Préparez-moi une tasse de café, s'il vous plaît."

Elle regagna son bureau.

Le téléphone se mit à sonner. Elle décrocha.

"Von Kreutzberg."

"Kroenen."

Elle ferma les yeux et déglutit.

"Par pitié..." gémit-elle au téléphone.

"Pardon ?"

"Je disais : par pitié... délivrez-moi de Voegelein... je n'en peux plus de devoir le supporter..."

Pour peu, Kroenen en aurait presque ri !

Il raccrocha et prit son manteau et sa casquette, quittant son bureau.

Voegelein devenait pressant.

Lorsque la porte du bureau s'ouvrit, la secrétaire se fit minuscule derrière sa machine à écrire et Kroenen s'approcha d'eux.

"Prenez vos effets, voulez-vous. Et vous, que faites-vous ici ? votre place n'est-elle pas au rez-de-chaussée ?" aboya-t-il sur Voegelein qui rentra les épaules et fit profil bas, les laissant là.

Elle sourit et prit ses affaires. Ils quittèrent le bâtiment sous les regards médusés des employés.

Ils longèrent les avenues pour se retrouver sur la Briennerstrasse.

Elle manifesta le désir de prendre une tasse de chocolat chaud dans un salon de thé.

"Voegelein vous importune depuis longtemps ?"

"Depuis notre retour de Russie."

"C'est un bon parti, pourtant..."

Elle manque d'avaler son cacao de travers.

"Pardon ?! il a tout de l'homme à fuir !..."

Kroenen penche sa tête sur le côté dans un mouvement presque mécanique.

"Des Voegelein, il suffit que je claque des doigts pour en voir tomber des milliers..."

"Vous exagérez un peu, non ?" la reprend-t-il avec douceur.

"Sans doute. Mais ce genre d'hommes... enfin, je veux dire... ce n'est pas ce que je recherche. Et d'abord, pourquoi je m'entretiens de ceci avec vous ?"

"Vous portez bien la moustache..."

"Pardon ?"

"Un instant..." en se saisissant de la petite serviette pour lui en essuyer la bouche, délicatement "... non, finalement, je vous préfère sans."

Ils se regardent.

"Vous recommencez à être aussi charmant qu'en Russie... on ne sait jamais sur quel pied danser avec vous."

"Chacun ses problèmes..."

Elle termine sa tasse et s'essuie la bouche.

"Vous savez... j'y repense souvent, à la Russie." dit-il en triturant sa cuillère non utilisée, la faisant danser entre ses doigts gantés.

"Le disque et la rose, c'était vous, n'est-ce pas ?"

"Je... c'était pour m'excuser de vous avoir mise à la porte l'autre soir..."

"J'étais simplement venue prendre de vos nouvelles..."

"Je le sais. Je m'excuse pour mon comportement cavalier."

"Si vous avez besoin d'aide pour les dossiers à classer et à traiter, je peux vous donner un coup de main..."

"Merci mais je devrais m'en sortir."

Il lâche la cuillère, la reposant délicatement sur le bord de la soucoupe en porcelaine puis place ses mains sous son menton de métal.

"J'ai besoin de me rendre au Chili pour récupérer les six batteries en cuivre pour le projet."

Elle le regarde.

"... ceci vous libérera momentanément de la présence de Voegelein."


"Je me demande..." dit-elle en abaissant son livre alors qu'ils se trouvent dans l'avion qui les mène au Chili"... comment êtes-vous parvenu à remettre la main sur l'exemplaire de ce disque ? il ne se fait plus du tout depuis des années..."

"Je... je l'avais dans ma collection privée."

"Ca me gêne que vous me l'ayez cédé..."

"M'en séparer ne m'a pas été pénible, je vous assure. Je vous demande simplement d'éviter de l'écouter en ma présence."

"Attendez, cet enfant avait une voix si..."

"Fin du sujet, merci." en ramenant son livre devant son masque.


Kroenen se saisit de la batterie qui est en fait un cylindre plein de beau diamètre et long d'à peu près 60 cm. Il l'inspecte du regard, le soupèse.

"C'est parfait. Fabriquez-en six finalement. Le portail doit rester ouvert suffisamment longtemps, autant avoir de l'énergie."

Ils regagnent un hôtel tenu par un Allemand.

Elle retient Kroenen par la manche : "Karl..."

Comment résister ?...

Cette fois, c'est dans la chambre de l'officier. Derrière la porte, ils s'enlacent longuement, mains circulant dans le dos de l'autre.

"J'aimerai savoir... ce que vous pouvez bien me trouver..." lui murmure-t-il doucement.

"Je pense que vous n'avez pas idée à quel point vous pouvez être charmant lorsque vous vous en donnez les moyens..."

Elle l'amène jusqu'au lit, quittant leurs manteaux.

Ils s'y allongent, bras se touchant, l'un à côté de l'autre.

"J'aimerai voir vos mains, Karl..."

L'officier place ses mains bien à l'abri.

"Elles sont... elles sont affreuses."

"Vous dites n'importe quoi. A travers vos gants, on les devine fines."

"Je vous répète qu'elles sont abimées..."

"Sont-elles pour autant indignes d'attentions ?..."

"..."

"De quoi avez-vous peur, Karl ?"

"Que vous me considériez de la même manière que tout le personnel administratif de la Loge. Que vous me regardiez de la même et curieuse façon."

"C'est grotesque."

"Peut-être mais c'est une impression tenace."

Il se tourne sur le côté, vers elle, main soutenant sa tête.

"Vous n'avez pas remarqué ?"

"Pardon ?"

"Il y avait une jeep américaine chez le Chilien..."

"Je n'ai... je n'ai rien remarqué de tel."

"Elle était stationnée non loin du hangar, derrière les arbres."

"Elle peut très bien avoir été subtilisée aux Américain par le Chilien..."

"Il est de notoriété que le Chilien en a après les Américains depuis qu'ils ont assassiné sa femme."

"Oh..."

"J'aimerai néanmoins en avoir le coeur net..."

"Vous... vous voulez vous rendre là-bas ?... vous oubliez que la base du Chilien est solidement gardée..."

Le masque bascule à gauche puis à droit dans deux mouvements mécaniques doux : "Vous voulez venir ?"


Ils avancent lentement en haut du talus, à plat ventre.

Kroenen lui passe les jumelles.

A travers celles-ci, on peut voir Chilien en bonne discussion avec trois membres de l'armée américaine.

Kroenen bascule sur le dos : "J'avais raison... cet homme est un vendu."

"Et maint..."

"Shh ! Levez-vous ! Vite !"

Au loin, des aboiements.

"Ils sont au moins une dizaine vu les aboiements ! Tenez-vous prête !"

Malgré les balles et les lames de Kroenen, l'un d'entre eux parvient à s'accrocher au bras de l'officier. Il le transperce de sa lame, lui faisant lâcher prise.

L'alarme retentit.

Le projecteur se braque sur eux.

Ils sont faits.

Du moins, c'est ce que pensent les hommes du Chilien...

Ils sont peu finalement, ils en viendront assez rapidement à bout.

Un homme meurt après avoir hurlé à l'attention de ses camarades perdus au sujet de Kroenen : "C'est le diable !" avant qu'une lame ne le traverse de part en part.

A l'arrivée des autres hommes, ils sont déjà loin, hors de portée.


Sur le retour, Kroenen peste au sujet de la traîtrise du Chilien, arguant qu'il faudra trouver un nouveau fabricant de batteries cuivre et que ça retardera encore le projet !...

Elle lui sourit en lui disant qu'il ferait mieux de se détendre dans un bon bain chaud et précise que c'est ce qu'elle va faire.

Elle se dirige alors vers la salle de bains sans le prier de quitter les lieux.

Il se décale devant la porte entrouverte, épaule contre l'ébrasement de la porte.

Elle se défait de ses vêtements boueux.

Il frémit à mesure qu'elle se dénude.

Puis elle remonte ses cheveux et se coule dans la baignoire dans une eau chaude et mousseuse.

"Je vais finir par ne plus me lasser des missions..." dit-il à voix basse, un peu coupable.

Elle sourit.

Il finit par entrer totalement dans la salle de bains et à se débarrasser de ses gants, son manteau, ceinture où pend sa superbe dague, haut d'uniforme. Il retrousse les manches de sa chemise sombre et s'agenouille derrière la baignoire, masque près de sa tête. Il ramène ses bras sur le devant, récupérant l'éponge qu'il trempe dans l'eau lentement puis qu'il passe sur ses épaules nues, son cou, sa nuque, faisant dégorger l'eau chaude de l'éponge.

Les mains et les avant-bras sont affreusement cicatrisés, points de suture grossièrement faits.

"Je vous avais bien dit que mes mains étaient affreuses."

"Je ne préfère pas entendre ce que vous dites, vous blasphémez."

"Pourquoi ne me considéreriez-vous pas comme un monstre, vous aussi ?"

"Parce que vous m'avez donné de voir cette facette que vous cachez si soigneusement aux yeux des autres."

"Moralité : à notre retour, il sera nécessaire que je me montre encore plus irascible pour lever tout soupçon." plaisante-t-il à moitié.

"Est-ce que... est-ce que vos mains vous font encore souffrir ?..."

"Non, plus du tout. Quelques vagues tiraillements parfois."

Elle pose la nuque contre l'émail de la baignoire.

"Je serai prêt à parier que vous brûlez d'envie de savoir comment ceci m'est arrivé..."

"Vous lisez en moi."

"Ca a commencé durant mes études... une étrange approche personnelle de l'anatomie."

Elle se raidit et il cesse tout mouvement.

"Commenceriez-vous à me trouver monstrueux, vous aussi ?"

Soudain, sa main la bloque au niveau de l'épaule, provoquant une pression douloureuse sur la clavicule.

"Vous savez... je porte effectivement quelque chose d'assez particulier en moi... mon histoire inscrite à même la chair. Vous avez, ainsi que les autres, sans doute un peu raison de me craindre."

Puis il se redresse.

"C'était le prix à payer pour arriver à ce niveau, pour me hisser jusqu'ici et acquérir ce statut. Alors oui, ça s'est fait dans la douleur mais je ne regrette rien... ou si peu."

C'en était assez pour qu'elle ne parvienne pas à trouver le sommeil cette nuit là...

Dans la chambre voisine, Kroenen avait sorti de la poche intérieure de son trench un petit boîtier dans lequel reposait un vieux compagnon de solitude et d'infortune : un scalpel soigneusement entretenu. Il se mit à caresser la lame en frémissant. Puis il s'entailla à plusieurs endroits, faisant suinter un sang légèrement pâteux et très clair.