Interlude premier

"Hah. J'ai bien peur qu'il faille que vous accordiez un moment au vieil homme que je suis pour reposer sa voix. Cela fait longtemps que je n'ai pas autant parlé."

Otabek se sent déstabilisé pendant un instant, comme si on lui avait retiré un tapis de dessous les pieds. Il cligne rapidement plusieurs fois des yeux pour reprendre contenance.

"Bien sûr," acquiesce-t-il. "Souhaiteriez-vous quelque chose à boire ?"

"Volontiers," lui répond Viktor avec un sourire, se redressant lentement. "Montrez-moi juste où il faut aller. J'ai besoin de me dégourdir les jambes de toute manière."

Otabek lance un regard au fils de Viktor pour s'assurer qu'il est d'accord, mais le jeune homme hausse simplement les épaules. "Il n'aime pas rester immobile bien longtemps. Il n'arrête pas de dire que c'est à cause de la pension qu'il ne peut plus supporter de rester sans bouger."

JJ propose à Viktor de lui montrer la cuisine, et les deux disparaissent au coin d'un long couloir. Il ne reste que Otabek, l'étranger aux yeux verts et le bruit du travail qui reprend, les scientifiques s'étant arrêtés de travailler pour écouter l'homme raconter son histoire se rappelant soudainement qu'on les payait pour une raison.

Laissant échapper un soupir, le jeune homme se voûte sur sa chaise. Otabek le regarde faire, empli de curiosité.

"Vous savez," déclare soudain Otabek, "Je ne crois pas savoir votre nom."

"Viktor s'est toujours débrouillé pour voler l'attention," acquiesce le jeune homme. Il croise le regard d'Otabek. "... Je m'appelle Yurio. Enfin, Yuri, mais ça fait si longtemps qu'on ne m'a pas appelé comme ça que moi-même parfois j'oublie que c'est mon vrai nom."

Otabek ne sait pas vraiment comme poser avec tact sa prochaine question, aussi décide-t-il de faire ce qu'il sait faire le mieux : être direct.

"Vous êtes l'enfant de l'histoire."

Les yeux verts s'étrécissent légèrement, et Yurio prend son temps pour répondre. "... Ouais."

"Vous étiez également sur le Titanic."

Yuri gronde d'entre ses dents serrées, visiblement irrité. "Écoutez," dit-il à voix basse. "Si vous avez dans l'idée de me poser tout un tas de questions personnelles, vous allez être déçu. J'avais, quoi, six ans. Je ne me rappelle pas de grand chose."

Il ne devrait pas insister, Otabek le sait. C'est un sujet sensible. Mais il n'arrive pas à s'en empêcher, son caractère obstiné l'interdit. "Je trouve ça difficile à croire."

Yurio le regarde bouche bée, puis montre les dents. Il paraît être sur le point de répliquer vertement quand JJ arrive dans la pièce avec son extravagance naturelle. Viktor est juste derrière lui, et l'attention de Yurio se focalise sur ce dernier comme sur un aimant.

Otabek pense qu'il comprend un peu mieux maintenant la façon qu'a le jeune homme de regarder Viktor. Affectueux. Attentif. Protecteur. Otabek sait que Yurio n'est pas le fils biologique de Viktor, mais ce qu'ils ont traversé ensemble a rendu cet état de fait sans importance. C'est une famille dans les aspects importants.

Viktor se rassied sur son siège, ses yeux faisant des allers et retours entre la posture tendue de Yurio et le visage impassible d'Otabek.

Enfin, Otabek pense qu'il arrive à être impassible. La manière dont les yeux de Viktor étincellent d'amusement le fait douter cependant.

"Yurio," dit-il, "J'espère que tu as été poli envers notre hôte."

Yurio ne fait qu'un bruit indistinct pour toute réponse. Viktor rit. Puis ses yeux se posent sur les restes du bateau affiché sur les écrans, suivent les contours du pont promenade illuminé. Otabek le regarde faire, sait que la dernière fois que Viktor l'a vu, la peinture blanche était encore fraîche, et que maintenant des stalactites dégoulinent des rambardes rouillées où Viktor a rencontré l'amour de sa vie.

Quand Viktor reprend la parole, sa voix est basse, à la fois émoussée par les années et rendue plus forte par le temps passé. "Reprenons ?"