Il y a 15 façon de rester en vie.
La 7e règle :
Ne t'évanouis quand ses doigts frôlent tendrement des tatouages dont tu as oublié l'existence. Ne lui dis pas combien de cicatrices ils recouvrent.
Alec a tout fait pour ne plus le revoir.
Il a ignoré chacun de ses textos, chacun de ses appels.
Chaque jour, il s'est entraîné sans relâche pour ne plus penser, au point de s'écrouler d'épuisement sur son lit chaque soir et ne plus avoir l'énergie de rêver. Cependant, ces moments rares d'accalmie sont parasités par des cauchemars tellement réels qu'il a peur de fermer les yeux.
Chaque problème à une solution d'après sa mère.
Il a commencé à boire du café. La nuit, il laisse les fenêtre ouvertes pour réfrigéré sa chambre. Il va donner un coup de main aux équipes de nuit. Il se soustrait autant qu'il peut au sommeil, ce qui ne l'empêche pas de piquer du nez. Il est tellement fatigué qu'il s'endort dans des endroits inopportuns comme la salle d'arme, la salle de bain, ou pire : le bureau de sa mère.
Il n'a pas pu se soustraire à la demande de sa maman. Et dans quelques jours, il devra témoigner en tant que témoin de la défense. Il va devenir fou, coincé au pied du mur qui se rapproche pour donner l'impression de bientôt s'effondrer sur lui.
Il ne pourra pas mentir à l'enclave.
Il le sait.
Il se dit qu'il aurait dû refuser la demande de sa mère, mais son refus aurait éveillé des soupçons et il préfère affronter le regard d'un frère silencieux plutôt que le regard de sa mère lorsque la vérité sortira. Qu'il le veuille ou non, dans quelques jours, tout le monde saura.
Non !
Il doit retenir sa nausée pour ne pas vomir.
Il ne veut pas faire partie d'un monde où la vérité éclate.
Toute cette histoire est enracinée au fond de lui dans le noir, à l'abris des regards, depuis si longtemps qu'il ne sait même pas s'il pourra en parler. Les quelques bribes de souvenirs qui lui restent lui pourrissent la vie, et ils ne sont que dans sa tête. Alors, il se demande comment il va vivre tout cela une fois qu'il l'aura formulé. Le fait de parler va donner une contenance qui n'existait pas jusqu'à maintenant. Il ne pourra plus faire comme si rien ne s'était passé.
Alec s'empoigne les cheveux et ils tirent dessus. Fort. Pour se faire mal. Pour ne pas perdre la raison.
Il doit trouver une solution pour ne pas témoigner.
Jamais.
N'importe quoi.
Peu importe le prix.
OOO
Deux jours avant la date fatidique, ils se retrouvent tous les quatre dans un hôtel désaffecté occupé par des démons d'après les déductions de Luke qui a dû intervenir en tant qu'agent de police suite à plusieurs cadavres retrouvés. L'affaire est classé sans suite pour les terrestres, mais le loup-garou a contacté Clary et sa bande pour éclaircir le problème.
_Il pourrait s'agir d'un nid, informe Jace en avançant prudemment sur le sol bétonné de l'hôtel abandonné.
_On devrait se diviser en deux groupes pour parcourir la zone, propose Izzy en se retournant vers son frère qui hoche la tête.
Isabelle se retourne vers les deux autres qui acquiescent avant de prendre un chemin opposé.
Alec et Isabelle avancent lentement dans un couloir sombre, uniquement éclairé par la clarté de leur sabre séraphique. Ils ne s'échangent pas un mot dans leur avancée. Izzy ne veut pas se frotter à la mauvaise humeur de son frère. Elle en a déjà fait les frais la veille.
Isabelle écarte un rideau épais fait de plusieurs tranches en plastique avant de les relâcher en pensant naturellement que son frère suit, ce qu'il fait mais pas assez rapidement car le rideau vient frapper son visage.
_Aie !
Elle se retourne.
_Pardon, je pensais que tu étais derrière moi.
_C'est le cas. Maugrée son frère.
_Tu aurais dû rester à l'institut. Tu es fatigué.
Alec soupire d'agacement. Ils ont déjà eu cette conversation. Bien décidé à éviter les remarques de sa petite sœur, il choisit de la dépasser pour la distancer. Il sait qu'elle a raison mais l'admettre ne changera rien à la situation. Il est déjà assez tendu sans qu'elle ne vienne en rajouter une couche. Et puis, cette chasse est l'occasion parfaite de lui changer les idées.
Il accélère légèrement le pas, traversant ce qui ressemble à la cuisine de l'hôtel. Le matériel est à l'abandon depuis longtemps, et il est probable que le lieu se soit transformé en squat jusqu'à l'arrivée des démons. Ça sent la poussière, l'humidité et la crasse. Le calme qui y règne n'a rien de tranquille, mais Alec est incapable de dire si c'est sa nervosité qui lui fait ressentir les choses ainsi. Il n'est pas aussi concentré qu'il ne l'est d'ordinaire, même si il se concentre pour déceler des indices.
Ils quittent finalement la cuisine sans encombre.
A présent, ils traversent un hall. Des tentures en velours rouges viennent occulter les immenses fenêtres de l'établissement, donnant une ambiance funèbre à l'endroit qui s'ouvre sur le bar, le salon et la réception du vieil hôtel. C'était l'un des plus fréquentés dans les années 30 jusqu'à ce que l'endroit devienne un repaire d'extrémiste avant le début de la guerre. Le décor est resté figé à cette époque, et les quelques meubles restant sont à présent recouvert d'une couche de poussière blanche.
_Tu as entendu ? Demande tout à coup Izzy dont les pupilles se dilatent.
Alec n'a pas le temps de lui répondre car un démon surgit par surprise pour lui donner un coup qui le propulse dans les airs et l'envoie s'écraser quelques mètres plus loin contre un mur.
La chose se retourne ensuite sur Izzy en feulant, découvrant la béance de sa mâchoire et ses dents acérées.
Izzy se place en position d'attaque, laissant l'opportunité à la bête de charger sur elle. Elle l'évite de justesse en faisant un saut pour s'écarter, tout en coupant l'air de son épée. Elle rate sa cible, et atterrit sur ses talons à quelques centimètres de la chose.
Alec se relève, la tête engourdie par le choc. Il est trop loin pour agir, alors il choisit de dégainer une flèche malgré sa vision trouble pour l'armer sur son arc. Il tire. La flèche parcourt l'espace en sifflant et vient érafler la cuisse du démon qui ouvre sa gueule pour protester. Immédiatement, la tête décharnée dépourvu d'orbite se tourne sur Alec qui arme à nouveau son arc.
Il est sonné, et la fatigue des jours passés l'empêche de récupérer correctement.
Merde !
Il ne veut pas que sa sœur soit blessée par sa faute, alors il tire à nouveau même si il sait que son geste est imprécis. Il souhaite simplement attiré le démon sur lui pour que sa sœur puisse agir avec plus d'espace.
Et ça marche, car la chose rugit de colère quand la flèche vient se planter dans son épaule.
D'un geste rageur, le monstre arrache la pointe avant de bondir vers le nephilim. Il est rapide, et Alec réagit trop lentement pour éviter l'énorme patte pourvue de griffe qui vient écarteler son thorax. Littéralement.
Alec crie sous la douleur vive.
Sous la charge d'adrénaline, Izzy laisse glisser son fouet le long de son bras. D'un geste vif et précis, elle vient couper l'air avant la tête du démon qui tombe dans un bruit mat pour rouler quelques mètres plus loin sous une table.
Elle accourt ensuite vers son frère, paniquée.
_Alec !
En haut de l'escalier, au milieu du palier centrale, un énorme cocon qui semble fait de glaire épaisse s'agite. Plusieurs bras visqueux en sortent, du même gabarit que le démon décapité.
Alec papillonne plusieurs fois des yeux, luttant pour rester conscient et il aperçoit tardivement la nouvelle menace.
_Attention ! Crie Alec, en attrapant le pied d'une chaise brisée tout près de lui pour la lancer tel un poignard vers deux nouveaux démons qui surgissent de l'escalier. L'effort lui arrache un nouveau cri d'agonie qui donne la chair de poule à sa sœur.
_C'est le nid, avertit Alec en se redressant, soutenu par Izzy.
_Ça va aller ? S'inquiète-t-elle en observant la chemise ensanglantée de son frère.
Alec porte toujours des vêtements sombres, et elle a du mal à percevoir l'ampleur des dégâts. Ça a l'air moche, en toute objectivité. Pourtant Alec se redresse en sortant son épée.
_Il le faut. Dit-il avant de s'élancer sur l'un des deux démons.
Izzy attaque le second, laissant bien vite ses pensées derrière elle.
_C'est quoi ces trucs ?
Ils n'ont jamais vu de démon de cette allure-là. Grand, aux muscles larges et massifs qui semblent recouvert d'un film transparent et visqueux. Un réseau capillaire veineux contraste lugubrement avec la blancheur macabre des fibres tissulaires. Une tête ronde, sans orbite, une mâchoire large et découverte sur des dents faites pour déchirer la chair.
_Je ne sais pas, s'essouffle Alec en parvenant à trancher la tête de son démon d'une main tremblante.
Ça brûle dans sa poitrine, c'est insupportable et il doit se rattraper sur un genou pour ne pas s'écrouler au sol.
Izzy terrasse son démon alors que le cocon continue de gigoter.
_On doit te sortir de là, s'inquiète à nouveau Izzy en observant le nid. Avant qu'une de ces bestioles sorte de là.
_Non. Déglutit Alec. Il faut réglé le problème.
A ce moment précis, le cocon perce comme un bouton trop mûr, expulsant un tas de reste humain qui vient éclabousser Izzy et son frère.
Du sang, de la peau, des tripes, des centaines de morceaux de chair humaine, répandues du sol aux rideaux. Les deux chasseurs ont été aspergé par ces restes à l'odeur putride qui donne la nausée à Izzy.
_Je ne mangerai pas ce soir… Plaisante Izzy en se passant un bras sur le visage pour se nettoyer grossièrement des éclaboussures.
Alec sourit faiblement, le regard rivé sur le truc immonde qui vient de leur exploser à la tronche.
Avec effroi, ils constatent que cinq démons semblables aux autres sortent du truc infâme et gélatineux.
_Bordel, marmonne Izzy en se plaçant en position offensive.
Les choses s'étirent en rugissant comme d'horribles nouveau-nés.
Au même moment, Clary et Jace dévalent l'immense escalier du hall pour arriver derrière les créatures.
_Alec ! Appelle Jace pour signaler leur présence.
Les anges soient bénis !
De l'autre côté, Jace tranchent les tentacules qui maintiennent encore le cocon aux murs afin de pouvoir passer. Ce qui reste de la poche gestationnelle s'effondre au sol dans un bruit sourd et dégueulasse, permettant à Clary et Jace de rejoindre les deux autres.
Ils sont quatre à présent, encerclant ce qui reste de la famille démoniaque.
Les épées volent et tournoient, décapitant tour à tour ces ennemis répugnants.
Alec n'a plus vraiment conscience de ce qu'il se passe autour de lui mais à un moment, il ne reste plus rien. Le calme est revenu. C'est le moment parfait pour ne plus lutter. Il lâche son sabre tandis que ses yeux révulsent.
Jace se précipite près de son frère pour l'aider à rester debout. Il sent partir son parabatai.
_On doit retourner à l'institut rapidement, s'inquiète Jace.
OOO
Une journée passe.
Alec est cloué dans un lit de l'infirmerie, où les experts ont prodigué tous les soins possibles au sein de l'institut. Les runes de guérison sont inefficaces et les plaies ne se referment pas.
La souffrance est visible sur le visage du jeune guerrier. Il est pâle. Son corps recouvert de sueur tandis que son organisme lutte contre un venin inconnu.
Ils ont au moins réussi à faire cesser les saignements.
Jace est toujours à ses côtés quand Maryse prend la décision de faire appel à un sorcier.
OOO
_Qu'est-ce que tu as fait, Alexander ? Murmure Magnus à son oreille en se penchant sur le corps contracté de son…ami.
Magnus ne tarde pas à incanter une formule dans une langue inconnue, en gesticulant ses bras et ses mains partout autour d'Alec, plus particulièrement au niveau des balafres sur son thorax.
Jace, Clary, Isabelle, ainsi que Robert et Maryse sont présents. Ils sont très inquiets.
Magnus a compris que c'était probablement très grave pour que Maryse soit capable de dépasser son animosité envers lui. Il est de notoriété qu'elle le déteste, mais c'est une femme raisonnable qui est capable de faire ce qu'il faut quand ça s'impose, reconnait Magnus.
Le corps d'Alec lutte contre le sort, aboutissant en opisthotonos durant quelques secondes avant de retomber mollement contre le matelas.
_Il va mourir, maman ?
Surprise, Maryse se retourne vers son plus jeune fils, Max. Il ne devrait pas se trouver là. Elle ne veut pas qu'il voit son frère dans cet état. C'est pour cette raison qu'elle s'avance rapidement vers lui, pour le détourner de la vue de son frère.
_ Je t'avais demandé de rester dans ta chambre.
_Mais je voulais le voir. Il n'a pas terminé de me lire Big Fish. Pleure Max en réalisant la gravité de l'état de son frère.
_Ce n'est pas grave, mon chéri. Il te la lira plus tard, quand il ira mieux. Maintenant, tu dois t'en aller.
_Non !
_Max, viens avec moi. Intervient sa sœur, sous le regard de gratitude de sa mère.
Magnus a beaucoup de difficulté à se concentrer. Il ne doute pas de ses capacités à pouvoir aider Alec, mais avoir tous ces regards rivés sur lui le soumet à une pression dont il se passerait bien.
_Sortez-tous ! Lâche Magnus au bord de la crise de nerf. Alec a besoin de calme.
Et lui aussi.
Jace se contente de lui faire un signe de tête, son regard marqué par la confiance qu'il a pour l'ami de son frère, avant de suivre Max et Izzy.
Les autres suivent rapidement.
Maryse sort la dernière à contre coeur, après avoir embrassé le front trempé de sueur de son fils.
_Ne fais pas de bêtises, mon chéri.
Elle se retourne ensuite vers Bane.
_Peu importe ton prix… Sauve-le… Je t'en supplie.
Magnus ne pensait pas que ça soit possible, mais il est touché par l'amour de cette mère.
_Parceque c'est ton fils, je ferai n'importe quoi.
Enfin, Magnus se retrouve seul avec le nephilim.
Le calme dans la pièce lui permet de réfléchir clairement.
Il a compris ce que le chasseur d'ombre a tenté de faire.
Ils ne se sont pas revus, malgré l'insistance du magicien.
Alec a décliné chacun de ses appels, pour se terrer dans le silence. Pour faire taire une vérité, au point de prendre des risques qui pourraient lui coûter la vie.
Le soir où Alec était ivre et à bout de nerf, il s'est confié à demi-mot. Magnus a fait un travail de déduction, l'ayant laissé avec des doutes qui se sont ensuite transformés en certitude quand l'autre n'a plus donné signe de vie. Les jours ont suivi dans un silence honteux, du côté du nephilim, angoissant pour le magicien.
A présent, ils en sont là.
Magnus ne compte pas le laisser tomber.
Il y a encore de l'espoir. Sinon, pourquoi serait-il venu chez lui ? Alec cherchait une main tendue.
Celle de Magnus, et il ne l'abandonnera pas.
_Alec, je suis là.
Sa main vient se poser sur les cheveux humides, pour les peigner en arrière. Elle glisse ensuite sur sa joue dans un geste tendre. Puis, Magnus recule pour que ses mains enchanteresses puissent se promener sur le torse abîmé. Ses doigts frôlent des cicatrices anciennes et récentes. La plupart sont accidentelles, alors que d'autres sont intentionnelles à ne pas s'y méprendre.
Magnus n'est pas surpris et il ne juge pas.
Toutes proviennent de bataille, quoi qu'on en dise.
Juste que certains combats sont intérieurs.
Les heures passent où le corps du guerrier se détend, bercé par l'aura bienfaitrice du sorcier, où son coma de souffrance se transforme en sommeil réparateur. Alec dort paisiblement. Sa respiration s'est normalisée, ses plaies se sont refermées. Le venin s'est volatilisé sous la puissance du sorcier.
Inconsciemment, la main d'Alec est venu chercher celle du magicien pour ne plus la lâcher.
Plus tard, bien plus tard, quand il se réveille finalement, ses yeux s'ouvrent dans sa chambre où il repose finalement. Il est surpris d'apercevoir le visage de Clary, et il se demande si il rêve encore.
Clary doit remarquer sa confusion car elle lui dit :
_Tu as été sédaté.
Alec essaie de remettre de l'ordre dans ses idées, mais il y a comme un brouillard épais autour de ses souvenirs.
_On était dans cet hôtel…
Puis Alec se redresse douloureusement dans son lit. Le sentiment d'avoir les mains vides.
_Où est Magnus ?
Il sait qu'il était là. Il peut le sentir au plus profond de sa chair.
_Hé, vas-y doucement. Lui demande la rousse, inquiète.
Puis elle prend un air désolé, et Alec sait qu'il ne va pas aimer la suite.
_Maryse l'a congédié, estimant que son travail était terminé. Il ne voulait pas partir mais elle a menacé de l'enfermer dans une cellule.
Il se laisse retomber contre le matelas. Il est déboussolé par les médicaments et il ne sait pas ce qu'il doit ressentir.
_Je suis comme ça depuis combien de temps ?
_Six jours. Tes parents ont dû repartir pour Idris.
A ces paroles, un soulagement sans nom envahit le jeune homme en voie de rétablissement qui repart bien rapidement dans un sommeil médiqué.
OOO
