Chapitre 7

Bak remercia l'hôtesse d'un signe de tête. À côté de lui, Wan ronflait doucement.

L'atmosphère dans l'avion était étouffante, et pour un claustrophobe comme lui, c'était le cauchemar. Il avait demandé plusieurs fois à faire baisser la température, mais le personnel de l'avion avait du refuser.

-Bak, l'avion arrive bientôt ? Demanda Fu.

Elle était bien la seule à avoir remarqué qu'il était mal à l'aise. Bak sourit. Fu faisait toujours attention à lui, sans jamais le montrer cependant. Il trouvait invariablement un café bien serré sur son bureau quand il arrivait le matin au poste, et il savait qu'il ne venait pas du distributeur.

-Il reste 5h de vol je crois… marmonna t-il.

Parfois, il maudissait le Japon d'être aussi coupé géographiquement du reste du monde. Le vol jusqu'à Bruxelles durait presque vingt heures !

Il avait envoyé un rapport détaillé à sa hiérarchie pour demander l'aide de l'Union Européenne afin de le seconder, puisque Kanda se trouvait dans sa juridiction. Mais l'organisation avait demandé que l'équipe en charge de l'affaire se rende à son siège, à Bruxelles, pour superviser les opérations. Ce qui expliquait leur présence dans l'avion. Et qu'il regrettait à chaque seconde passée dans l'appareil volant d'avoir pris l'affaire quand elle s'était présentée à lui. Il aurait du refuser et la confier à une autre équipe mais voilà, la curiosité était réellement un vilain défaut.

-Tu lui a fait quelque chose, au gars de l'autre fois ? Demanda Kanda.

Allen se tourna vers lui, les joues pleines de spaghettis, ce qui le faisait ressembler à s'y méprendre à un hamster.

-Hm… dit l'albinos après avoir difficilement avalé la gigantesque bouchée qu'il mâchait. Tu me parle de qui exactement ?

-De la face de babouin qui « m'admire », répondit le japonais, arrachant un éclat de rire à son camarade.

-Il ne me semble pas l'avoir déjà rencontré. Il y a beaucoup de monde dans ce cirque, alors…

-Ah… grogna Kanda. Il me semblait pourtant qu'il avait une dent contre toi.

Allen eut un sourire moqueur.

-Quoi ?

-Moi, je pense plutôt qu'il est jaloux ! Le taquina l'albinos. Il m'a vu t'embêter, et ça l'a énervé de voir quelqu'un te toucher !

-La ferme, Moyashi ! Aboya Kanda en détournant les yeux.

-Si ça se trouve, il est amoureux de toi ! Vous feriez un beau cou…

Kanda bondit sur lui pour le bâillonner et le faire taire. Bon, Chao Ji était gentil, mais il était loin d'être à son goût, et même s'il n'était pas quelqu'un de superficiel à la base, c'était plutôt le regard que le chinois avait lancé à Allen qui le dérangeait. Il ne se voyait absolument pas sortir avec, l'embrasser, le…

-Beurk ! S'exclama t-il pour chasser ses pensées avant d'arriver trop loin.

Ce faisant, il lâcha Allen qui en profita pour aller se resservir à manger.

L'albinos était en train de saupoudrer ses pâtes d'une énorme rasade de fromage quand on posa une main sur son épaule pour le forcer à se retourner.

-J'aimerais que tu cesse de te coller à Mr Kanda ! S'exclama Chao Ji, visiblement en colère.

Allen le vit clairement frotter la main qui l'avait touché sur son pantalon, comme pour la nettoyer. Bah, il avait l'habitude de ce genre de réaction, alors il ne s'en formalisa pas plus que ça.

-Et pourquoi donc ? S'enquit t-il de sa voix la plus neutre possible. On est amis, je vois pas le problème.

-Je vois bien ton petit jeu ! Persifla le chinois. Je sais ce que tu es en train de faire, et je ne te laisserais pas faire ! Je ne te laisserais pas le souiller par ta présence. Il est à moi !

Et l'asiatique s'en alla à grandes enjambées. Allen le regarda partir d'un air amusé avant de retourner à sa place, à côté de Kanda.

-Il est jaloux, asséna t-il avant même que le japonais ne puisse en placer une.

Kanda soupira, exaspéré. Il n'avait vraiment pas besoin d'un fan club.

La traversée de la frontière se fit sans encombre, mais Kanda n'avait pas pu s'empêcher d'angoisser tout le long. Il se savait en fuite, et était intimement persuadé que toutes les personnes qui le regardaient savaient qui il était et allaient le dénoncer. Mais c'était une idée vraiment stupide, surtout venant de lui. Il y avait peu de chances que la police japonaise le cherche hors du territoire nippon, voire même qu'elle se rende compte qu'il n'avait pas été victime d'un kidnapping.

Cependant, cette dernière option le taraudait de plus en plus, car maintenant que la rançon avait été versée, il était censé retourner chez lui. C'est ce que disait la lettre et si il ne le faisait pas, la police envisagerait plus sérieusement l'hypothèse de la fugue. Et le dernier message de Alma n'était pas pour le rassurer. Apparemment, il y avait un inspecteur appelé Bak qui était particulièrement perspicace et qui commençait à retrouver sa piste.

C'est pourquoi Kanda était si paniqué ces derniers jours. Heureusement, le cirque n'avait aucune représentation de connue avant d'être arrivé à destination, ce qui lui laissait le temps de retrouver son calme habituel, ou il n'arriverait jamais à se produire sur scène. Et il savait parfaitement qu'il devait mériter sa place sous le chapiteau.

-Yû ? L'appela Lavi. Tu es avec nous ?

Kanda secoua la tête et se tourna vers le rouquin qui le regardait d'un air taquin, comme toujours.

-Tu fantasmais sur mon corps, avoues ! Ricana Lavi en se collant à lui.

Kanda le repoussa sèchement.

-Te surestime pas trop. C'est pas à toi que je pensais.

Il se frappa mentalement. Il n'aurait jamais du dire quelque chose d'aussi ambigu, et le rouquin n'allait sûrement pas se gêner pour s'engouffrer dans la faille.

-Il en a de la chance, Allen… ironisa le roux à voix basse.

Allen se trouvait hors de portée de leur yeux, mais on ne savait jamais. Il pouvait toujours s'être caché dans un coin pour épier la conversation et intervenir au moment le plus opportun. Non pas que Lavi désapprouvait l'idée d'avoir un compagnon de moquerie, mais certaines fois, il préférait garder un filon juteux exclusivement en sa possession. Et la possible attraction de Kanda pour Allen en faisait partie.

Kanda poussa un sifflement de mauvais augure. C'était quoi, cette idée étrange ? Il pouvait bien penser à autre chose qu'à Allen ! Et en plus, il ne pensait pas tant que ça à l'albinos, de son point de vue.

-Dis pas de bêtises, idiot ! Grogna t-il.

Lavi nota avec amusement qu'il avait les joues adorablement roses et qu'il avait détourné la tête. Alors quoi, il avait visé en plein dans le mille ?

Kanda sursauta quand on l'attrapa par la taille et se retourna vivement, prêt à frapper celui ou celle qui osait se coller à lui de façon aussi familière.

Allen posa sa tête sur l'épaule du japonais et sourit.

-Tu n'y est pas Lavi… il pense évidemment à Chao Ji. Il en est tout ému, regardes !

Lavi éclata de rire tandis que Kanda se dégageait violemment de l'étreinte de l'albinos hilare lui aussi.

-Vraiment très drôle ! Commenta Kanda. Franchement Allen, tu sais qu'il te déteste, alors pourquoi tu t'obstine à vouloir te coller à moi à chaque fois qu'il est susceptible d'être dans les parages ? Tu veux qu'il vienne te tuer dans ton lit la nuit ?

-Tu viendrais m'aider, non ?

-Non, je pense que je l'aiderais, même.

Allen leva les yeux au ciel.

-Si prévisible comme réponse… J'attendais mieux de toi, tu me déçois…

Il s'écarta soudain de Kanda et partit dans la direction opposée.

Le japonais le regarda partir avec un étrange sentiment au creux de l'estomac. Il avait l'impression qu'Allen ne se comporterais plus comme d'habitude avec lui. Il ne comprenait plus rien. Depuis quand l'albinos avait-il commencé à analyser chacune de ses réactions ? Et décidait de ne plus lui parler si l'une d'elle ne l'amusait plus.

-Ne cherches pas, plaisanta Lavi. Allen est horriblement capricieux. Il reviendra quand il le décidera, et tu ne pourras rien y faire pour changer cet état de fait.

Il trouva un bouquet de roses rouges devant le perron de sa caravane, le soir venu. Il voulut le jeter, mais s'abstint, au cas où Chao Ji serait dans les parages. Non pas que les états d'âme du chinois l'intéressaient particulièrement, mais ce n'était pas une raison pour le blesser. Il grimaça quand l'attitude de Allen lui revint en mémoire, et il se surprit à espérer qu'un jour, l'albinos lui offrirait des fleurs, même si ce n'était que des pissenlits ramassées au bord d'une rue. Juste avant de secouer la tête pour chasser toutes ces pensées qui décidément, ne lui correspondaient pas du tout. Pas lui, le grand Yû Kanda, si froid et détestable que même un iceberg n'arriverait pas à détrôner. Non, il n'était pas si accessible !

Il observa un instant les roses, admit qu'elles étaient magnifiques, et alla les poser devant la caravane de Lenalee, avant de retourner s'enfermer dans sa sienne, toujours aussi glaciale.

-J'en ai marre ! Rugit-il, sa voix faisant de la buée autour de lui.

Ok, c'était mort. Burn-out total. Il se gelait pour pouvoir le supporter une nuit de plus. Et sa journée qu'il qualifiait sans mal de « merdique » n'arrangeait en rien ses dispositions à coucher dans ce frigo où il n'arrivait en général pas à s'endormir avant que les températures extérieures ne remontent, une fois le soleil levé.

Il sortit à grands pas de sa roulotte, faillit glisser et se redressa presque avec élégance, et continua sa route avant de tambouriner à la porte d'une autre caravane. L'habitant ouvrit après quelques minutes.

-Ah, Kanda ! S'exclama t-il en voyant le japonais sur son perron. Qu'est-ce qui t'a...

-Komui, coupa Kanda, tu peux toujours rêver pour que je dorme encore une fois dans ce truc !

Il désigna sa chambre mobile.

-Il fait trop froid dedans, j'ai même des courants d'air en pleine nuit, et des animaux rentrent quand j'essaie de dormir ! Je déteste les insectes, et je sais même pas comment font les araignées dans ce pays pour supporter un froid pareil !

-Alors, techniquement, les araignées ne sont pas des insectes, rectifia le chef de cirque. Elle font partie de la famille des…

Le regard meurtrier de Kanda le fit taire.

-Bon, j'admets que ce n'est pas pratique Kanda, mais je n'ai rien d'autre pour le moment. Je te promets que dès que la caravane que nous avons en réparation sera de nouveau opérationnelle, elle sera à toi. En attendant…

Il vit des gestes vagues avec ses bras pour signifier « serre les dents ».

-J'ai dit que je refusais de rester dans un froid pareil, insista Kanda d'un air buté. Donc…

Il poussa Komui pour entrer dans sa caravane.

-… t'as qu'à juste me filer un chauffage portatif !

Le chinois poussa un gémissement à fendre l'âme.

-Kanda, s'il te plaît… Sois gentil…

-Ou si tu préfères, on échange carrément de caravane, asséna Kanda, pas prêt à se laisser faire.

Le plus vieux se tut, pesant le pour et le contre. Puis, avec une tête de pur désespoir, il poussa le rideau qui séparait sa chambre du reste du mobilhome et désigna un petit appareil. Kanda le souleva sans peine et sortit de l'habitation sans même le remercier. Après tout, c'était le minimum syndical.

-Tu es sans pitié Kanda ! Geignit le chinois en le suivant jusqu'à chez lui. Je vais avoir froid cette nuit !

-Ta caravane est isolée et il y a des radiateurs dedans, répondit Kanda.

-Mais ! Mais ! Mais !

Kanda passa sans s'arrêter devant Lavi, Allen, Miranda, Arystar et Lenalee qui le regardaient tous d'un air surpris.

-Kanda ! Je t'en supplie !

-Crève !

-Grand frère… intervint Lenalee avec un gentil sourire.

Komui s'arrêta en plein mouvement qui visait à s'accrocher au bas du long manteau de Kanda pour le faire s'arrêter.

-Ma petite sœur chérie ? S'enquit-il.

-Ce radiateur portatif…

Elle désigna celui que Kanda portait.

-Tu m'as certifié hier lui avoir donné pour qu'il puisse réchauffer sa chambre… Alors comment ça se fait que…

Elle termina sa phrase par un regard éloquent.

Komui se redressa et arbora soudainement un air si sérieux que même Kanda s'arrêta pour savoir ce qu'il allait dire. Le chinois remonta ses lunettes.

-Les hommes sont faibles Lenalee. C'est ainsi.

Kanda lui asséna une claque à l'arrière du crâne. Pas trop fort quand même, c'était son patron, mais assez pour lui faire comprendre son point de vue sur le sujet.

-Tch !

Et il repartit s'enfermer dans sa caravane pour mettre l'appareil miraculeux en marche. Komui massa l'arrière de sa tête en marmonnant mille malédictions à l'adresse du grand brun qui osait lever la main sur lui.

Kanda soupira de soulagement en sentant l'air chaud emplir la pièce. Ça faisait tellement de bien ! Il n'aurait jamais cru apprécier autant la chaleur, d'autant qu'en général, il préférait les températures hivernales, pour leur piquant qui le revigorait. Mais depuis qu'il vivait non stop dans le froid, il appréciait mieux la douceur de la chaleur qui lui caressait la peau. Il ferma les yeux et s'imagina en été, la brise tiède glissant dans ses cheveux et sur sa peau dénudée, et il frissonna de plaisir anticipé. Il se sentait fait pour cette vie là, peut-être pas pour un cirque mais, pour vivre libre et pas être enfermé dans la vie que son père avait choisi pour lui.

Il détacha ses cheveux et les laissa librement flotter autour de lui. Il était inexplicablement heureux, assis devant un radiateur portatif à imaginer des paysages qu'il n'avait encore jamais vu et il se sentit stupide. Il haussa les épaules. Il valait mieux qu'il s'y fasse, ou il finirait comme son père.

Et il ne voulait pas de ça.