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Royaume-Uni, Londres

29 Décembre

Jour 60

Noël était passé le nouvel an approchait. La foule se faisait plus nombreuse, parcourant les rues et magasins afin de remplir les placards vidés par les fêtes de fin d'années et leurs bouchons de champagne. Le temps était propice aux contes près du feu : neige indomptable, vent glacial, temps sans nuage. Les enfants criaient leur joie d'être toujours en vacances, tandis que les parents se préoccupaient de tout ranger, pressés de les voir retourner à l'école. C'était la même agitation que les années précédentes.

Sauf que cette année, une énergie nouvelle s'était emparée de la ville de Londres. Les Bêtas, population dominante au Royaume-Uni, étalaient leur joie exaltée. Un vent nouveau soufflait dans le monde du moins en Occident. C'était le premier Noël d'une nouvelle ère. Une ère où tout serait plus beau, plus libre, plus... égalitaire.

Sauf pour les quelques êtres appartenant à ce qu'on avait pris pour habitude d'appeler les "dynamiques extrêmes". Englobant les A Alphas et A Omégas, ces derniers voyaient leur vie, jusqu'alors plutôt tranquille, devenir une vraie lutte quotidienne. Les A Alphas, déjà discriminés, l'étaient encore plus.

Mais ceux qui en étaient réellement victimes étaient les A Omégas. Très pacifistes et discrets, ils n'aspiraient qu'à une vie paisible, rythmée par les traitements hormonaux très lourds. Beaucoup se liaient jeunes, afin de profiter d'une vie plus normale.

En effet, les A Omégas liés étaient moins sujets aux périodes de chaleurs incessantes et intempestives induites par les Alphas. S'ils voulaient étudier, travailler, avoir une vie sociale, ils n'avaient pas le choix. Sacrifier leur nature à l'aide de médicaments et injections journalières, sinon être liés et enfanter rapidement pour diminuer leurs sécrétions d'hormones.

La plupart choisissaient la seconde option, si elle ne venait pas directement à eux. Car quoi que la société en dise, les A Omégas étaient prisés : séduisants, dociles, très intelligents et sexuellement attirant, ils représentaient la sensualité. Au vu de leur rareté, peu restaient célibataires.

D'un autre côté, les A Alphas regardaient leurs options se réduire comme une peau de chagrin. Sherlock et Gregory faisaient partis de cette dernière catégorie.

Gregory Lestrade baissa la tête et enfouit ses mains glacées dans les poches de son manteau en laine noir. Il portait une attention toute particulière au sol qu'il foulait. Il essayait de ne pas glisser comme les autres malheureux londoniens. La neige s'était transformée en verglas, faisant des rues de la capitale une patinoire géante.

Il rentra rapidement chez lui pour découvrir un appartement toujours aussi vide et ses éternels cartons. Il enleva son manteau Marks & Spencer bon marché et l'accrocha au portant. Retirant ses chaussures, il constata leur état déplorable. S'il voulait garder ses pieds au sec, il lui fallait impérativement investir dans une nouvelle paire ou des bottes en caoutchouc. Voire même des après-ski s'il n'avait pas peur du ridicule. Il enleva ensuite son écharpe et l'accrocha sur le manteau d'un geste habituel.

Il se demandait bien ce qu'il pourrait faire durant la soirée. Le bureau l'avait sommé de partir. En effet, il s'était porté volontaire pour être de garde, alors il avait bien droit à du repos en guise de compensation. Sauf que depuis son divorce, il était toujours seul. Travailler était devenu une échappatoire à l'ennui d'une vie monotone.

Sherlock et John l'avaient invité à passer Noël avec Molly et Mrs. Hudson. Il y était allé, ravi d'avoir quand même un soupçon de vie sociale. La partie avait été gaie, puisque Pierre de Mondres les avait rejoint, suivis ensuite de Dimmock seul après une rupture et Donovan.

Cette dernière avait adopté un comportement nouveau. Elle avait essayé de s'intégrer et avait même appelé Sherlock par son prénom ! Un exploit en soi. Une dinde, deux gâteaux faits par Mrs. Hudson, une Molly joyeuse et un Pierre de Mondres chanteur plus tard, ils avaient terminé la soirée dans un méli-mélo de chants et d'anecdotes plus ou moins croustillantes.

On avait donc appris la chute de John Watson dans les canaux de Bruges après une folle course poursuite, avec le B Oméga comme chauffeur sans permis bateau, la débandade de Sherlock à vélo à Amsterdam, Lestrade dragué par un Oméga très mignon dans la capitale Hollandaise...

Puis on avait évoqué le nouveau couple : John et Sherlock, qui arboraient fièrement leurs bracelets scellant leurs liens. Deux lanières en cuir naturel ornées d'une plaque dorée gravée de leurs noms. C'était classique mais le message intime au revers était si romantique que l'Oméga Pierre en fut ému aux larmes. On avait ensuite tenté de rapprocher un Dimmock nouvellement célibataire avec le français, sans succès puisque le DI demandait sans cesse des nouvelles d'Anthea, la fameuse assistante de Mycroft Holmes.

Gregory alla s'asseoir dans son canapé et s'affala peu après de fatigue. John lui avait parlé au début des festivités à Noël pour lui témoigner de sa compassion. En effet, selon le médecin, Greg était très en mal d'affection. En mal d'affection de John, malheureusement.

Il soupira et porta un bras au visage, tentant d'oublier les traits du B Oméga. Mais rien n'y faisait, il était fini.

Un A Alpha amoureux était rare. Les témoignages les dépeignaient comme agissant contre leur raison, toujours plus attirés par les instincts primitifs. Le cas de Sherlock était unique : amoureux avant d'être amant.

Mais le cas de Gregory l'était encore plus. Contrôlé, il contrastait déjà avec ses collègues B Alphas voire même B Bêta. De nature complaisante, il privilégiait toujours la parole sur la violence. Le MET en avait fait un exemple d'intégrité et de sérieux.

Déclaré officiellement B Alpha, il était la fierté d'un Scotland Yard avide de reconnaissance et de distinction, dans un monde où les forces de l'ordre incarnaient la force Alpha. Il avait bâti sa carrière sur ce fil rouge : calme et compréhensif, un sang froid hors du commun et une capacité de raisonnement rare chez les Alphas.

Alors pour un A Alpha, il était la rareté incarnée, un ovni. Et c'était cela qui avait attiré Sherlock. L'homme ne connaissait sa dynamique réelle que depuis quelques mois, mais longtemps, il avait admiré les capacités de contrôle de soi hors du commun de Lestrade. Et même si ce dernier serait resté muet sur sa dynamique, Sherlock aurait tout de même continué à le juger comme une espèce rare.

Mais tout cela était désormais terminé. Amoureux, il en devenait possessif. Souvent, il se surprenait à défier Sherlock du regard, son instinct le considérant comme un adversaire. Devant John, il devenait un être différent, cherchant sans cesse son admiration, jusqu'à même aller à se pavaner dans une parade nuptiale plutôt inutile... puisque le B Oméga était lié et portait la senteur de son Alpha.

Lestrade soupira et tenta de s'endormir. Travailler ou dormir. Il n'avait pas d'autres choix s'il voulait avoir l'esprit tranquille. La bouteille et les drogues étaient des alternatives très intéressantes mais il ne pouvait se risquer à perdre son job.

Il se releva puis se dirigea vers le cabinet. Plus rien. Depuis ses vacances forcées, il avait tout jeté ou offert à ses collègues. La boisson était un vice très courant chez les A Alphas et il se savait particulièrement sensible. Alors il avait décidé de tout jeter.

Néanmoins, il consacrait au moins deux soirs par semaine à se saouler. La nuit précédente, il avait même réussi à avoir un trou noir. De dépit, il avait tout renversé par terre, cassant au passage sa table basse et un vase. Il évita les débris et déchets jonchant le sol. A quoi bon ranger s'il était tout seul ?

Gregory retourna vers son canapé, devenu ces derniers temps un lit, et alluma la télévision. Il mit le réveil sur son portable. Dépressif ou non, il devait continuer à travailler. C'était cela, ou la déchéance complète.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

3 Janvier

Jour 65

— Toujours pas de nouvelles de ton frère ? s'enquit John, inquiet de la tournure des dernières jours.

Mycroft Holmes n'avait pas répondu à ses invitations ni à Noël, ni au réveillon. Même Greg, dépressif depuis son divorce, avait fait l'effort de venir compter les dernières minutes de l'année avant de finir comateux dans le canapé du salon, ivre mort.

John se leva de son fauteuil et se dirigea vers son amant, qu'il enlaça par derrière.

— Ça va aller. Ton frère ne risque rien, c'est un B Bêta. Malgré toutes les lois et actes criminels à l'encontre des dynamiques extrêmes, les bêtas sont épargnés, murmura-t-il, la tête enfouie dans le dos de Sherlock.

Sherlock se retourna et prit John dans les bras.

— Je suis allé me faire recenser ce matin, souffla-t-il.

— Je sais, je te soupçonnais d'y être allé sans me le dire. Le lit était bien froid ce matin, se moqua John, pinçant le nez de son Alpha.

— Aïe, John !

Sherlock fit une moue adorable, avant de s'affaler dans le canapé.

— Ne t'inquiète pas. Avec tout ce qui se passe, ton frère devrait être occupé à ramasser les débris de ce qu'il a semé avec cette loi idiote, tenta de rassurer John.

— Non John. Il n'est pas derrière cette loi.

— Comment peux-tu en être sûr ?

— Je le sais, c'est tout.

— Parce que tu es un A Alpha, n'est-ce pas ? demanda John, levant les sourcils.

— Parce que Merry est une Alpha-Oméga.

— Oh !

John écarquilla les yeux devant la révélation, puis s'énerva.

— Et alors ? Il t'a bien mené en bateau il y a trois ans en te livrant à Moriarty... qui est vivant d'ailleurs ! Que fait-il ?

— John, c'est du passé, et mon frère était au courant de mon plan.

— Je rêve ou tu es en train de défendre ton frère ?

— Ni l'un ni l'autre. Je te dis juste la vérité, répondit Sherlock.

— J'ai été un peu loin avec cette remarque, je l'avoue. C'est juste que j'ai... du mal à me faire à l'idée que tu puisses t'intéresser à ton frère. C'est Merry qui t'intrigue, n'est-ce pas ? Jure-moi que tu ne feras jamais d'expérience sur elle. Elle est peut-être d'une dynamique légendaire, mais c'est un humain avant tout.

— John ! Je ne vais pas la mettre sur une table de dissection. Et puis, elle en connait un rayon sur Moriarty. Il faudrait peut-être que je l'appelle.

— Tu as son numéro ?

— Oui, elle me l'a donné. Je pense qu'elle veut avoir de bonnes relations avec moi. Sans doute pour paraître bien devant mon frère.

— Peut-être bien. Il est normal pour une compagne de vouloir bien paraitre devant son beau frère, commenta John en se grattant la tête.

Sherlock le regarda avec étonnement.

— John, je ne pense pas que tu saisisses la relation entretenue entre Mycroft et Daiyu.

— Pardon ? J'ai vu de mes propres yeux ton frère nous virer de chez lui pour s'occuper de Merry, visiblement très en chaleur.

Sherlock leva les yeux au ciel et soupira longuement, avant de rire au nez de son Oméga.

— John. Si tu savais ! Daiyu n'était pas en chaleur la fois où tu l'as rencontrée. C'était juste un subterfuge destiné à nous chasser qu'elle avait mis au point avec Mycroft. Il était très réussi d'ailleurs. Si tu veux mon avis sur la question, je te dirais que Mycroft et Merry s'entendent comme deux meilleurs amis entretenant une relation presque fraternelle. Mais les penser en couple ? Incroyable ! Je connais les goûts de mon frère et une Alpha-Oméga est la dernière chose qui pourrait lui taper à l'œil, dit Sherlock d'un ton amusé.

— Mais ce serait un vrai honneur pour un homme issu d'une famille traditionnelle et élitiste de se lier avec un Alpha-Oméga. C'est même plus rare qu'un A Oméga !

— Notre famille n'en a que faire des traditions ancestrales, surtout en ce qui concerne les dynamiques extrêmes !

— Parce que tu es un A Alpha. Mais ton frère est un B Bêta que je sache.

— Mycroft a bien d'autres chats à fouetter que de se lier et fonder une famille.

— Avoue que tu serais bien ravi de le voir en famille. Il arrêterait de nous narguer sans cesse.

— Humm...

Sherlock se retourna, la tête contre le dossier du canapé. Il ne voulait pas s'étaler davantage sur cette discussion.

Ses relations avec son frère n'avaient pas toujours été aussi tendues. Ils avaient dans le passé entretenu un lien très complice, presque fusionnel. Et si quelqu'un était à blâmer, c'était bien Sherlock.

Mycroft avait toujours désiré garder leur bonne entente, mais la société en avait décidé autrement. Très vite après sa révélation, Sherlock s'était mis à l'écart des autres. Son frère en avait terriblement souffert. Puis l'université pour l'aîné, le pensionnat pour le cadet et enfin leurs choix de vies respectives avaient achevé de les séparer.

Aujourd'hui, seule leur profonde affection pour l'autre, quoique très bien dissimulée, les empêchait de couper définitivement les ponts. Et c'était encore un désir cultivé par Mycroft. L'aîné faisait tout pour garder son frère dans les parages, lui donnant des cas à résoudre lorsque qu'il s'ennuyait, kidnappant ses collaborateurs pour donner un peu de piment dans sa vie et, Sherlock détestait l'avouer, lui finançant une bonne partie de ses dépenses.

Si Sherlock pouvait se permettre d'acheter un téléphone portable Vertu pour l'affaire Irene Adler ou partir à l'improviste en voyage, c'était grâce aux fonds discrètement nourris par Mycroft.

Toutes ces raisons faisaient que Sherlock était vraiment inquiet de son silence. Jamais son frère ne le laissait sans nouvelles pendant si longtemps. Même en déplacement, il s'arrangeait pour l'embêter : une caméra de surveillance qui le suivait à la trace, un indice discrètement inséré dans les nouvelles télévisées, des agents disséminés un peu partout dans la ville et surtout dans Baker Street, les clins d'œil de Mrs. Hudson, et bien sûr les messages laissés sur son portable, sa boîte mail, celle de John... Tous ces détails rassuraient Sherlock sur la survie de Mycroft.

Cela faisait exactement dix jours qu'il n'avait plus donné aucun signe de vie.

Sherlock soupira et se frotta les yeux.


Merci à toutes et à tous pour votre soutien et votre fidélité! La suivre viendra bientôt, j'ai mis le turbo et Roxanne33 également!

Remerciez-la aussi car les bêtas sont très utiles et même indispensables notamment pour la trame. A condition de bien vouloir tout leur révéler!

PS: je suis une grande shipeuse de Mystrade, voilà!