Que ces ingénieurs étaient stupides, lents et bornés ! Ne voyaient-ils donc pas que leurs dérivations boiteuses diminuaient de bien dix pour-cent la puissance des propulseurs ? Ne comprenaient-ils pas l'aberration que représentait le fait de séparer de près d'un kilomètre les salles des cocons et les systèmes de recyclage ? Et, par toutes les reines, pourquoi ces abrutis portaient-ils des manteaux à multiples panneaux, quand ils n'avaient pas des sequins ou autres inutiles ornementations cousues dessus ? Au stade où les choses en étaient, il n'aurait même plus été surpris de voir un des techniciens avec une robe, une traîne et des peignes d'aligate dans les cheveux.
Et ceux-là n'étaient que l'équipe de maintenance gardée éveillée pour entretenir la ruche. Le gros de ces larves poudrées hibernaient toujours.
Où était Salilymn quand il avait besoin de lui ? Sur Oumana en train de perfectionner les défenses planétaires, lui souffla une petite voix.
Le wraith était... lâche, faible, mou ? Plutôt peureux. Salilymn n'était pas spécialement petit ou fluet pour un scientifique et il était loin d'être bête, mais pour une raison qui lui échappait complètement, il manquait totalement de confiance en lui et, par conséquent, d'initiative. Souvent, il sentait les brillantes idées qui germaient dans l'esprit de son second, mais pas une seule fois, ce dernier ne les lui avait proposées sans qu'il ne l'ait au préalable interrogé. Dès leur arrivée sur la ruche, la guerre avait commencé. Un mutilé et un trouillard, censés mener à la baguette une trentaine d'ingénieurs et de techniciens affamés. A quoi pensait donc Delleb ?
Salilymn s'était empressé de retourner au calme sur Oumana qui pansait toujours ses blessures, le laissant seul pour gérer les regards haineux et méprisants et les pensées défiantes.
La régente lui avait donné quartier libre pour se faire obéir, tant qu'il ne rendait pas inapte au travail un de leurs trop rares techniciens.
Il avait noté avec joie la formulation de la reine. Inapte au travail. Pas mutilé, pas amputé, mais inapte au travail. Visiblement, il avait su prouver son utilité, malgré son bras en moins.
Et il avait donc entrepris de se faire respecter sans rendre personne inapte au travail plus de quelques heures d'affilées.
Le premier à l'avoir défié, un ingénieur en chef, avait eu la brillante idée de lui cracher dessus.
Sa langue ne lui étant pas nécessaire pour prendre soin de la ruche, il l'avait immobilisé contre un des réacteurs en lui plantant une lame de découpeur à vibration dans l'épaule puis lui avait cassé la mâchoire d'un revers du lourd connecteur neural qu'il portait à la ceinture, avant de lui arracher la langue d'un geste vif.
Tandis que l'ingénieur hurlait dans son dos, suffoquant à moitié dans son sang, il avait tendu l'appendice arraché, afin que tous puissent bien le voir.
« J'ai ordre de ne pas vous rendre inapte au travail. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas le droit de vous mutiler. Si l'un d'entre vous ose encore dire ou même penser qu'à cause de mon bras manquant, je ne suis pas digne de mon poste d'ingénieur en chef, je me chargerai de vous adapter à mon image. Un wraith a tant de choses qui ne lui servent à rien pour s'occuper d'une ruche... » avait-il grondé avant de jeter la langue encore chaude dans la trappe ouverte d'un des réacteurs auxiliaires, où elle se désintégra instantanément.
Bien entendu, son coup d'éclat n'avait fait que rendre plus discrètes les insultes et plus virulente la haine.
Si bien que deux jours plus tard, il refermait le couvercle brûlant d'une évacuation thermique sur les doigts d'un technicien qui avait volontairement ignoré ses ordres à trois reprises. Ce dernier s'en tira avec quelques vilaines cicatrices boursouflées et une peau luisante, mais aucune perte de dextérité, il y avait veillé. A ce stade-là, il avait par prudence demandé à deux guerriers Ouman'shiis de rester près de lui en permanence, au moins jusqu'à ce que le pic de haine et de rage à son égard retombe.
La situation, presque intenable, n'avait pas duré puisque, l'après-midi même, ils avaient tous été convoqués dans la grande galerie du vaisseau, pour y apprendre, comme il s'en doutait déjà, que ce ne serait pas Delleb qui s' assoirait sur le trône de Silla, mais bien Rosanna Gady.
Une fois que sa sœur humaine eut terminé son discours, il ne lui resta que six ingénieurs, parmi lesquels les deux qu'il avait mutilés.
Il ne se faisait aucune illusion : ils n'étaient pas restés parce qu'ils l'appréciaient, mais bien parce qu'ils craignaient de ne jamais trouver une autre ruche qui veuille bien d'eux.
Enfin, tant qu'ils lui obéissaient et faisaient du bon travail, ça lui suffisait.
Sauf que cette bande de fats ne faisait pas du bon travail. Ce qu'ils faisaient était à peine passable, et aurait tout juste suffit à maintenir le vaisseau en l'état s'ils étaient toujours trente et pas six, mais la ruche n'était pas en bon état. Il avait découvert avec consternation que la malheureuse entité était très vieille, probablement créée sous l'égide de la mère de la mère de Silla. Cela n'aurait pas posé de problème et aurait même pu donner un vaisseau d'une réactivité et d'une endurance extraordinaire, si elle n'avait pas été négligée et maltraitée depuis quatre millénaires.
Les techniciens entretenaient et réparaient tout à fait convenablement le corps de la ruche, malgré des aberrations de conception évidentes, mais personne n'avait vraiment pris soin de l'esprit rudimentaire de la gigantesque machine vivante. Ni Silla, ni ses commandants successifs, ni l'armée d'ingénieurs déployés à son chevet n'avaient pensé à la féliciter quand elle résistait vaillamment à un assaut ou esquivait d'elle-même un projectile. Personne n'avait pensé à la flatter lorsqu'elle poussait un peu ses réacteurs pour arriver plus vite à destination.
La ruche n'avait été que poussée dans ses derniers retranchements, bataille après bataille, subissant l'ire de ses occupants lorsqu'elle ne se montrait pas à la hauteur, et loin de l'esprit empressé de servir et docile de toutes les ruches sur lesquelles il avait officié, cette dernière était devenue rétive et méfiante, comme un animal maltraité, ne faisant toujours que le minimum demandé, et préférant sacrifier ses occupants plutôt que d'encaisser de douloureux dégâts. (1)
Et donc, depuis son arrivée sur la ruche, il avait dû asseoir son autorité en tant que nouveau chef ingénieur et coordonner les réparations - les mutins ayant eu la « brillante » idée de saboter la moitié des systèmes vitaux -, tout en tentant d'apprivoiser l'esprit buté d'une ruche négligée pendant quatre millénaire. Heureusement pour lui, Zil'reyn et Delleb s'étaient aussi attelés à la tâche, et lentement mais sûrement, l'esprit du vaisseau cessait de s'opposer à eux pour petit à petit collaborer.
Les choses auraient pu continuer à s'améliorer si, même pas dix heures après « l'intronisation » de l'artiste, un malheureux incident n'était venu tout anéantir.
L'humaine, dans son enthousiasme infatigable avait fait l'erreur de convoquer les adorateurs, leur offrant apparemment le même choix qu'aux wraiths de la ruche et, comme il était prévisible au vu de la peur panique de la plupart des humains face au changement, la majorité avait choisi de suivre leurs maîtres dans leur exil chez Olamin'shi.
Le résultat avait été une pauvre soixantaine d'adorateurs restants pour servir les quarante wraiths réveillés, et les potentiels deux-cents que l'on pouvait espérer une fois que tous auraient eu le choix de rester ou de partir. Et de manière tout aussi prévisible, face à la pénurie, chacun avait essayé de s'approprier une part du butin avant qu'il n'y en ait plus.
Des rixes avaient éclaté un peu partout entre alphas pour la possession de tel ou tel esclave et, en trois heures, le nombre de victimes s'élevait à sept.
Quatre humains et trois wraiths, morts sur le coup ou décédés peu après de leurs blessures.
Parmi les victimes, deux sortaient du lot. Le dernier humain à mourir avait été Sombre, qu'un officier avait stupidement cru à sa disposition alors qu'il ne faisait que répondre à un appel de la régente. L'officier en question était quant à lui le dernier mort de la liste. Delleb l'avait lentement, très lentement vidé sa force vitale, tout en faisant profiter toute la ruche de son agonie. Cela avait mis fin à la frénésie et fait planer une atmosphère lourde sur tout le vaisseau.
La ruche avait parfaitement perçu la souffrance de l'officier agonisant, la peur du reste de l'équipage, la rage de la reine, du commandant et de lui-même, qui s'était en un sens attaché à l'humain qui avait su l'apprivoiser à force de patience et de discrétion, se montrant toujours disponible pour l'aider ou lui faire un don de force vitale.
Et comme un animal apeuré, le vaisseau s'était reculé, à nouveau réfractaire et fermé à ses injonctions.
Non seulement, il venait de perdre un des seuls humains qui lui fût sympathique en dehors de sa sœur de ruche et d'Azur - et d'un ou deux autres adorateurs -, mais en plus il venait de perdre tous les progrès effectués !
Elle aurait pu se gifler. Non seulement, malgré tout ce qu'elle prétendait savoir sur les wraiths, elle n'avait pas été capable d'anticiper le massacre des petits, mais en plus maintenant, elle était la cause de sept morts inutiles de plus.
Delleb l'avait avertie, Zil'reyn l'avait avertie, Markus à sa façon l'avait avertie.
Et elle ne les avait pas écoutés. Stupide petite humaine prétentieuse. Ça a trente-deux ans et ça croit tout savoir mieux que des immortels !
A eux trois, ils cumulaient plus de quatorze millénaires d'expérience. Pourquoi ne les avaient-elle pas écoutés ? Parce que toutes ces conneries lui étaient montées à la tête. Parce qu'à force de s'entendre dire qu'elle était spéciale, elle avait fini par oublier que ça ne faisait pas d'elle un être omniscient et omnipotent. Les trisomiques et les rednecks consanguins aussi étaient spéciaux ! (2)
Elle se mordit la lèvre jusqu'au sang. Le goût métallique l'apaisa un peu. Une dérisoire punition pour tenter de payer l'irremplaçable : sept vies innocentes.
Un sanglot la secoua, puis un second.
Les adorateurs avaient été les victimes impuissantes de la frénésie de leurs « maîtres » et les wraiths n'avaient réagi que comme leur nature le laissait prévoir dans un tel contexte. C'était elle, et elle seule, qui avait failli.
Celui qu'elle avait le plus trahi était Sombre. L'homme lui vouait une confiance aveugle. Il avait cru en elle. Il était des leurs. Il était un Ouman'shii, et elle l'avait abandonné. Elle se mordit à nouveau les lèvres, tentant d'étouffer ses pleurs hystériques.
Markus lui avait transmis la sinistre nouvelle, puis il était parti. Il ne lui avait pas fermé son esprit. Même en cet instant, elle sentait sa colère et sa tristesse. Il avait tant perdu en trois jours. Silla, qui malgré toute la haine qu'il pouvait lui porter, resterait à tout jamais sa première reine et sa génitrice, des centaines de frères de sang, tantôt massacrés au berceau, tantôt partis, loin de la voie qu'il avait embrassée et, à présent, Sombre.
Les wraiths étaient forts, ils étaient résistants et féroces, mais même eux ne pouvaient encaisser qu'une certaine quantité de malheur.
« Je t'en prie, Rosanna, je ne veux pas te perdre toi aussi. Je ne le supporterais pas.» murmura-t-il dans son esprit, en écho à ses pensées.
« Je me suis déjà perdue ! Tout ça n'aurait jamais dû arriver ! Jamais ! »
A quoi servait-il de sangloter ? Ça ne ramènerait pas les morts, se morigéna-t-elle en vain.
Le temps passa, et ses larmes s'étaient depuis longtemps taries, ses sanglots transformés en quelques hoquets étranglés, lorsqu'elle sombra enfin dans un sommeil torturé.
Lorsqu'elle se réveilla, la gorge sèche et douloureuse et les yeux gonflés, ce fut pour découvrir Markus, profondément endormi, la serrant contre lui comme s'il n'allait plus jamais la lâcher.
Quelques larmes coulèrent à nouveau sur ses joues tout encroûtées de sel. Larmes tant de soulagement que de regret. Elle réalisa combien son cœur avait été écrasé par la crainte qu'à son réveil, il ne se soit volatilisé à l'autre bout de la galaxie. Elle réalisa combien il était toujours écrasé par la culpabilité de lui imposer tant de souffrances, tant de peines et tant de déceptions.
Étouffant de nouveaux sanglots, elle serra fort ses avants-bras contre elle, déposant de petits bisous désolés sur la douce peau verte.
Il ne bougea pas, sa respiration ne s'accéléra pas, mais elle sentit sa conscience s'ouvrir comme une fleur d'obscurité tout contre la sienne.
Que dire ? Il n'y avait rien à dire. Aucun mot ne pouvait décrire combien elle était désolée, pour lui , pour Sombre, pour tous ceux qui ne verraient pas un nouveau jour se lever.
Elle se détestait, elle détestait sa mémoire éclopée qui la laissait perdue et démunie face à elle-même. Elle détestait les entités cruelles qui jouaient à ce jeu immonde, se servant d'eux comme de simples pions.
Elle haïssait l'univers entier.
A un moment, elle dut se rendormir, car lorsqu'elle se réveilla, elle était seule dans la cabine familière.
Elle se redressa, le cœur battant la chamade, cherchant frénétiquement l'esprit du wraith. Markus était là, juste de l'autre côté du lien. Elle se calma un peu.
« Tout va bien, ma douce compagne. Je serai à nouveau près de toi dans quelques minutes. Patience. »
Elle acquiesça mentalement et mit à profit ce temps pour faire un brin de toilette. Entre sa mine chiffonnée et son uniforme pas moins fripé, elle n'avait vraiment pas fière allure.
Elle finissait de démêler ses cheveux lorsque Markus revint, un plateau chargé dans les bras.
Une délicieuse odeur lui chatouilla les narines, et elle fixa, incrédule, la petite pile de crêpes chaudes accompagnées de confiture de baies, de miel, de bacon de guam et d'œufs qui trônaient à côté d'une théière chaude et de deux tasses.
« Milena m'a aidé à te préparer ça. » expliqua-t-il avec un petit sourire.
« Markus... Merci... Merci... » se mit-elle à sangloter alors que des larmes recommençaient à couler sur ses joues, incontrôlables.
« Rosanna ! Rosanna ! Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda-t-il, catastrophé, posant brutalement son fardeau sur le lit, éclaboussant généreusement les draps de thé.
« C'est rien... C'est les nerfs... C'est rien... » parvint-elle à hoqueter alors qu'il la serrait dans ses bras, en une étreinte si rassurante.
Après cinq bonnes minutes de pleurs, elle se redressa, essuyant sans cérémonie ses joues de sa manche.
« Ça va ? » demanda l'alien, inquiet.
Elle opina du chef.
« Tes crêpes sont froides maintenant... » nota-t-elle avec un petit rire aigrelet.
« C'est grave ? » s'enquit-il le plus sérieusement du monde.
« Non, c'est aussi très bon froid. D'ailleurs, où as-tu eu l'idée de faire des crêpes ? »
« J'ai demandé au capitaine Giacometti, ce que les Terriens font quand ils n'ont pas le moral. Elle m'a dit que certains aliments vous remontaient le moral et m'a conseillé cette... spécialité. »
« C'était un très bon conseil ! »
« Alors mange, ma douce humaine. »
(1) Dans mon idée, une ruche a à peu de choses près l'intellect d'un chien ou d'un cheval. Assez pour pouvoir prendre seule des décisions simples et avoir un certain instinct de survie. C'est au commandant, à ses pilotes et à ses ingénieurs de la domestiquer et d'en faire une « monture » docile et obéissante, qui foncera vers le danger, malgré son instinct, si telle est leur volonté. Bien sûr, un wraith pourra toujours forcer la ruche à aller là où il veut, mais si cette dernière se braque, le résultat sera bien moins efficace que si elle obéit de bon cœur. De même les Darts ont une très vague conscience. Dans ce cas précis, les pilotes ne les apprivoisent pas, mais les soumettent simplement à leur volonté. Par la peur si nécessaire.
(2) Je précise que je n'ai rien contre les trisomiques ou les autres handicapés mentaux. Ça ne fait pas d'eux des gens mauvais ou répugnants ou que sais-je, simplement je remettrais en question les capacités de leader d'une telle personne.
