Chapitre 7
Second jour
VLAM
Le réveil termina sa course par terre et un grognement sourd sortit de sous la couette d'où dépassait simplement une masse de cheveux hirsutes.
Quelques secondes plus tard, un visage aux yeux encore bouffis de sommeil fit surface et Sumire s'assit dans son lit en baillant à s'en décrocher la mâchoire, avant de s'étirer dans tous les sens. Quel drôle de rêve elle avait fait quand même… Imaginer Yamapi devenu réel, venu avec elle au lycée, battu par Ryo et sortant avec Massu… Quelle imagination débordante… On n'avait pas idée… C'était les mystères de l'inconscient.
Rabattant sa couette, elle soupira de devoir la quitter, puis glissa les pieds dans ses chaussons et se dirigea vers la porte en traînant la jambe. Devoir se lever aussi tôt, c'était inhumain.
Elle s'apprêtait à poser la main sur la poignée, lorsqu'on frappa à la porte.
- Sumire-chan ? hasarda une voix masculine inconnue tout en étant familière.
"-chan" ? releva-t-elle in petto.
Son esprit encore embrouillé par le sommeil peina à faire le point. Personne ne l'appelait comme ça chez elle. Personne ne savait même ce que ça voulait d… Elle interrompit là ses réflexions et écarquilla les yeux, bien réveillée cette fois. Elle se souvenait de tout. Ce n'était pas un rêve du tout en fait, mais bien la réalité !
- P… Pi ? tenta-t-elle à son tour, hésitant à ouvrir la porte, de peur que le canon qui se trouvait derrière ne s'évanouisse en fumée dès qu'elle l'aurait fait.
- Hai, confirma-t-il. Tu es… décente ?
Décente ? Qu'est ce qu'il voulait dire par là ? Ah d'accord. Il en prenait des précautions pour un mec qui l'avait matée tous les jours quand il était en poster…
- Ouais ouais, fit-elle en ouvrant la porte brusquement.
Elle n'aurait pas du. Le choc au réveil : sexy Pi seulement vêtu d'un pantalon et les cheveux ébouriffés. Ouarg…
- Il veut que j'ai une crise cardiaque au réveil ou quoi ? marmonna-t-elle à mi voix, sans pouvoir s'empêcher de le dévorer outrageusement du regard.
- Tu dis ? demanda-t-il alors.
- Betsuni… bâilla-t-elle, en le laissant entrer. Je reviens.
Et sur ces mots elle s'éloigna vers la salle de bain en traînant les pieds… avant de revenir à toute vitesse en l'entendant demander quelque chose à travers le couloir.
- Nani ? fit-elle, pensant avoir mal entendu. Qu'est ce que t'as dis là ?
- Je disais qu'étant donné l'heure tardive jusqu'à laquelle nous avons discuté hier soir, tu n'as pas pu travailler pour ton « DST de physique ». Même si je ne sais pas ce que c'est, Déborah semblait considérer que c'était important. C'est ma faute. Gomen.
La jeune fille écarquilla les yeux.
- Kuso ! jura-t-elle.
Effectivement, à force de discuter avec lui la veille, elle avait complètement oublié ce stupide devoir… Elle allait encore se taper une sale note en physique. Ce serait sa troisième et ça allait pas le faire… Enfin c'était trop tard maintenant. Se casser la tête ne servirait plus à rien. Elle soupira.
- Daijobu ? lui demanda-t-il gentiment, l'ayant très bien entendue.
- Ouais ouais… Pas le choix de toute façon. Bon, je vais vraiment à la salle de bain cette fois.
Elle rebroussa donc chemin, entra dans la pièce d'eau, ferma la porte, puis retira son pyjama et passa sous la douche. L'eau chaude acheva de la réveiller et elle laissa son esprit vagabonder. Probablement trop parce qu'une vision de Pi dans le plus simple appareil, les cheveux mouillés et ruisselant s'imposa à elle. Elle sentit alors une intense chaleur, qui ne devait rien à la température de l'eau, l'envahir et elle se donna une claque mentale. Il fallait qu'elle arrête ça, mais c'était sa faute aussi ! C'était lui qui se présentait de bon matin devant une jeune fille innocente (hum hum…) à moitié nu ! Et comme il avait pratiquement les mots « bombe sexuelle » gravés sur le front et qu'elle n'avait jamais manqué d'imagination… Bon, il fallait qu'elle se calme. Tout de suite, sinon elle ne serait plus capable de réfléchir à quoi que ce soit. D'un geste vif, Sumire coupa totalement l'eau chaude, ce qui lui fit pousser un glapissement aigu lorsque l'eau glacée rentra en contact avec sa peau. La vache, qu'est ce que c'était froid ! De quoi lui rafraîchir sacrément les…
Elle ne put pas aller au bout de sa pensée, car la porte s'ouvrit brutalement et Yamapi entra comme une tornade, l'inquiétude marquant ses traits parfaits.
- Sumire-chan ? Je t'ai entendue crier ! Daijobu desu… ka… ? termina-t-il dans un murmure, en se rendant compte qu'elle était dans la douche et donc nue.
- KYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! s'exclama-t-elle alors comme toute bonne héroïne de shôjo, avant d'attraper le rideau de douche pour s'enrouler dedans.
Bien trop tard puisqu'il avait tout vu.
- YAMASHITA TOMOHISA SORS D'ICI TOUT DE SUITE ! vociféra-t-elle, écarlate de la tête aux pieds.
- SUMMIMASEN ! (tr : excuse-moi !) s'exclama-t-il, à peu près aussi cramoisi, avant de sortir en marche arrière et de refermer derrière lui.
Une fois seule, la jeune fille laissa retomber le rideau, puis coupa l'eau qui coulait toujours et attrapa sa serviette, dans laquelle elle s'enroula. Celui-là, il n'en ratait pas une… C'était affreusement embarrassant, ce genre de situation. Surtout après les pensées qu'elle avait eues. Et comme il ne l'avait pas fait pour lui casser les pieds mais vraisemblablement par réel souci pour elle, il allait être encore plus gêné et passer son temps à s'excuser encore et encore.
Elle s'essuya, puis se tourna pour attraper ses vêtements, avant de se rendre compte qu'elle avait totalement oublié de les prendre. La jeune fille pesta contre elle-même. Elle allait être obligée de retourner dans sa chambre comme ça, ce qui remplirait encore davantage la star de confusion. Rah, comment pouvait-on être aussi bête ? Elle se serait frappée.
Bon, pas de panique. Il suffit de le faire sortir et le tour est joué, se dit-elle.
Sumire entrouvrit donc la porte et haussa la voix pour dire :
- Pi, je vais sortir, mais je ne suis pas habillée. Retourne dans ta chambre s'il te plait.
- Hai ! entendit-elle en réponse, avant de le voir passer devant la porte.
Ouf. Sauvée. Elle se glissa donc jusqu'à sa chambre et fouilla son armoire. Elle en tira une tenue qu'elle s'empressa d'enfiler, puis sautilla à cloche pied (elle enfilait une chaussette) jusqu'à la porte et éleva de nouveau le ton.
- C'est bon, je suis décente cette fois, tu peux revenir.
Le jeune homme ne tarda pas à refaire son apparition et, comme elle l'avait prévu, il semblait encore embarrassé car il se passait une main dans les cheveux et n'osait pas croiser son regard. Elle soupira. Elle avait l'impression de passer son temps à le rassurer depuis la veille.
- Allez, arrête de faire cette tête, dit-elle en se retenant de justesse de lever la main pour lui ébouriffer les cheveux. C'est pas un drame non plus… Tu étais juste inquiet pour moi, voilà tout. Ce genre d'incident arrive, je n'avais qu'à verrouiller la porte après tout. C'est pas faute.
- Gomen… s'excusa-t-il malgré tout. Ontoni gomen…
- Allez allez, on va pas épiloguer cent sept ans sur le sujet. La salle de bain est libre, vas-y vite sinon on va être en retard. Et tu pourras pas voir Massu avant le début des cours.
La phrase magique eût l'effet escompté : le japonais fonça jusqu'à sa chambre à une vitesse quasi supersonique et s'enferma ensuite dans la salle de bain. Une telle rapidité fit rire Sumire. Visiblement, il était pressé de retrouver son chéri. Enfin il faudrait quand même qu'elle profite du trajet pour lui rappeler les règles. Histoire d'éviter de se faire virer du bahut pour attentat à la pudeur, vu qu'ils semblaient avoir du mal à se retenir de se sauter dessus sans arrêt.
Le bruit de l'eau se fit bientôt entendre et, de nouveau, des images envahirent l'esprit de l'adolescente : Pi en train de se laver les cheveux Pi ruisselant en train de se laver sensuellement, la tête penchée en arrière et les lèvres entrouvertes Pi et Massu en train de se savonner mutuellement, dangereusement près l'un de l'autre… Arg ! De quoi décéder sur place, quoi. Non non non ! Il fallait qu'elle arrête ! Déjà qu'elle n'avait rien révisé pour le DST, si elle continuait à penser à ce genre de trucs, elle allait finir par rendre une dissertation sur le corps de rêve de son "correspondant". Ce qui ferait légèrement désordre. Il fallait qu'elle se calme à nouveau.
Inspire, expire, inspire, expire… se dit-elle en joignant le geste à la pensée.
Elle jeta un coup d'œil sur son réveil. Bon, ils étaient pas à la bourre, mais si elle devait encore le briefer sur le chemin, il allait quand même falloir qu'ils aillent déjeuner.
- Yamashita, t'es prêt ? On va prendre le petit déjeuner ! dit-elle en haussant la voix, l'appelant par son prénom pour lui faire plaisir.
La réponse lui fut apportée en personne, lorsque le jeune homme apparut devant elle, portant l'une des tenues achetées la veille. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que pour des fringues chopées à la va vite dans la boutique, ça le mettait drôlement en valeur. Pas de doute, au contraire de Massu, personne de sensé ne le prendrait pour un lycéen. Ca confirmait bien ce qu'elle se disait la veille.
Elle dévala les escaliers sans attendre et rentra dans la cuisine. Et c'est lorsqu'il la rejoignit, qu'elle se rendit compte qu'elle ne savait toujours pas ce que mangeait un Yamapi. Ce qui était relativement ennuyeux.
- Bon, alors je t'explique, dit-elle. Je sais que chez toi, le matin, tu mange du riz etc… seulement ici, on ne mange pas salé tu vois.
Pour appuyer ses paroles, elle ouvrit un placard contenant des paquets de brioches, de croissants, des biscuits petit-déjeuner, des confitures, du Nutella…
Son air décontenancé manqua faire perdre le fil à la jeune fille, qui se reprit de justesse et posa sur la table un large échantillonnage.
- Ca va être l'occasion de découvrir autre chose, ajouta-t-elle. Tu veux boire quoi ? Moi je me fais un chocolat chaud, mais on a du café et du thé aussi.
- Anoooo… Je ne sais pas… Mettons un thé. Ca me fera au moins un repère connu.
- Ok, ça marche.
Et sur ces mots, la jeune fille entreprit de préparer les deux chansons en chantonnant "Daite senorita", tout en s'efforçant d'ignorer les grimaces de son auteur et interprète non loin d'elle. Mais sa façon de faire le thé interpela le connaisseur qu'était Yamapi : mettre un sachet dans de l'eau chaude n'était pas exactement sa conception d'un bon thé.
- Anoooo… c'est comme ça qu'on prépare le thé en France ? demanda-t-il, interloqué.
- Quand on est pressé, oui. Et puis même quand on ne l'est pas, si on ne se contente pas d'un sachet, on n'a quand même pas de cérémonie du thé nous.
- Je vois…
- Roh fais pas cette tête, on croirait que je viens de me rendre coupable d'un crime terrible… protesta-t-elle en déposant le mug devant lui, dans un geste un peu plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.
Mug qu'il regarda d'ailleurs d'un air aussi décontenancé que son contenu.
- Nani ?
- Quelle drôle de tasse…
- Ya pas de mug au Japon ?
Le choc des cultures, le retour, se dit-elle en s'asseyant face à lui avec le sien, rempli de chocolat, avant de s'emparer d'un croissant, qu'elle trempa consciencieusement, avant de croquer le morceau désormais chocolaté… sous le regard stupéfait de son vis-à-vis.
Cette fois, elle éclata de rire. Elle ne voulait pas le vexer, mais son air dubitatif le rendait hilarant.
- C'est très bon. Essaye au lieu de te demander quoi, lui conseilla-t-elle en souriant, avant de pousser à la fois son mug et le paquet de viennoiseries vers lui.
Il s'en emparait déjà pour l'imiter, lorsque la porcelaine lui échappa des mains et explosa sur le sol carrelé, aspergeant tout de chocolat, y compris le bas de leurs vêtements.
La surprise empêcha tout d'abord Sumire de réagir, puis elle pivota vers lui.
- Kuso ! Nani a tendaro ? (tr : merde ! Qu'est ce que tu fous ?) explosa-t-elle. Tu crois qu'on a que ça à faire de réparer tes conneries le matin ? Chikuso ! (tr : putain !)
Et sur cette tirade pour le moins… imagée, elle fila hors de la cuisine sous les yeux d'un Yamapi mortifié, avant de revenir quelques instants plus tard, porteuse d'une serpillière.
- Je vais éponger. Ramasse les morceaux pendant ce temps, ordonna-t-elle si sèchement que le chanteur comprit qu'il valait mieux ne pas répliquer. Et tâche de pas te couper, espèce de maladroit, on serait bien avancés. Chikuso… Quand je pense qu'on était presque en avance et que nos fringues étaient propres… On va devoir aller se changer avant de partir et on devra courir pour pas arriver à la bourre. Espère même pas voir Massu avant les cours maintenant, c'est mort.
La sentence fit baisser la tête au jeune homme, qui se réjouissait pourtant de pouvoir parler un peu à son bien-aimé avant le début de la journée.
- Et par pitié fais pas cette tête de chien battu hein ! Si t'étais moins maladroit, on en serait pas là ! J'espère pour les autres membres du groupe que t'es moins empoté quand vous répétez parce que sinon je les plains.
Et sur ces mots plutôt durs, elle lui désigna la poubelle, avant de laisser la serpillière dans l'évier et lui fit signe de monter se changer.
Le départ pour le lycée se fit rapidement et dans le silence le plus complet, Sumire étant encore en colère et Yamapi, le sentant bien, n'osant pas lui adresser la parole. Elle était vraiment intimidante parfois. Un charisme de leader… mais un peu trop à son goût. D'un point de vue objectif, elle était pourtant très mignonne, mais il pensait que son caractère un peu… spécial, devait faire fuir les garçons, ce qui expliquait qu'elle n'ait pas de petit ami. Il trouvait ça dommage pour elle, mais d'un autre côté, il les comprenait un peu.
Ils arrivèrent en vue de l'établissement trois minutes avant la sonnerie et durent battre le record du monde de vitesse pour passer les portes d'entrée avant qu'elle ne retentisse. Lorsqu'ils arrivèrent enfin et que Sumire passa la porte, tous les autres élèves étaient déjà assis. Y compris Déborah et Massu. Sentant que son "correspondant" allait encore faire une ânerie, elle le prévint d'un regard noir de ne pas tenter le moindre geste vers son chéri, puis s'assit à sa place, à côté de son amie.
- Ca fait deux matins de suite que t'arrive presque en retard, souffla alors Déborah. C'est pas dans tes habitudes. Qu'est ce qui se passe, Sumi ?
- Demande à monsieur l'empoté de service, chuchota la jeune fille en jetant un coup d'œil peu amène à Yamapi assis près d'elle.
- Oh oh… vous vous êtes déjà engueulés de bon matin ? fit l'adolescente, moqueuse en posant la joue sur sa main.
- Mouais… Je t'expliquerais à la récré. Ca a été toi avec tes parents ? demanda Sumire en désignant du menton Massu qui dévorait Pi d'un regard brûlant.
- Ouais. A peu près. Ils se sont un peu fait tirer l'oreille, mais le mensonge est passé. Ma mère a même compatis à sa « situation », répondit-elle en mimant les guillemets avec ses doigts. Heureusement qu'on y avait réfléchi. Et chez toi, c'est passé ?
- Comme une lettre à la poste, alors que…
La voix du professeur faisant l'appel l'interrompit et, selon un code bien établi, Sumire fit signe à sa voisine qu'elles poursuivraient la conversation plus tard.
L'énoncé fut rapidement distribué et l'enseignant donna le signal du début. Bien évidemment, les questions posées ne trouvèrent aucune réponse dans l'esprit de la jeune fille. Ce qui, en plus, n'aidait pas, c'était que pendant qu'elle se torturait la tête pour essayer de ne pas rendre une copie blanche, elle sentait parfaitement les regards que Pi et Massu se lançaient par-dessus leur tête à toutes les deux. Mais bien sûr, elle ne pouvait pas le rabrouer en pleine classe, aussi se força-t-elle à les ignorer.
- Ah mais quelle horreur ce truc ! s'exclama Déborah lorsque la sonnerie annonçant la fin de la torture… heu… du cours… se fit finalement entendre. Je me suis plantée sur presque toutes les questions. Et toi, Sumi ?
« Hum » fut la seule réponse qu'elle obtint, ce qui acheva de la convaincre qu'il y avait bel et bien eu dispute le matin même.
- Bon alors raconte. C'est quoi l'histoire ? Pourquoi tu fais la gueule à Pi ? demanda-t-elle en rangeant ses affaires pour changer de salle.
- Rien rien…
- Attend, tu ferais pas la gueule à YAMAPI pour rien quand même…
En soupirant, la jeune fille lui raconta donc la scène qui avait eu lieu plus tôt dans la matinée et le silence revint. Consterné.
- Ah bah si en fait, tu lui fais VRAIMENT la gueule pour rien…
- Oh ça va hein. La ferme… maugréa Sumire qui n'était pas d'humeur.
- Avec plaisir, ma chère. Si tu ne supporte pas la vérité, tant pis pour toi. Viens, Masumi, on, y va. Laissons mademoiselle dans sa merde. Elle reviendra quand elle sera plus aimable.
Et sur ces mots, elle entraîna d'autorité le pauvre Massu ainsi renommé, ainsi que les autres filles qui avaient entendu l'explication elles aussi.
Agacée (de toute façon la journée avait mal commencé), la jeune fille décida de quitter le lycée. Elle n'avait pas pour habitude de sécher les cours, mais aujourd'hui, elle sentait qu'il n'en sortirait rien de bien. La preuve, elle avait réussi à se fâcher avec Déborah. La voyant prendre le chemin inverse de ses camarades, Yamapi, qui, bien sûr, l'avait suivie, s'étonna.
- Tu n'as pas cours au même endroit que les autres, Sumire-chan ?
C'est pas vrai… Même "sécher" il sait pas ce que c'est ou quoi ? Il est pourtant sensé être intelligent… se dit-elle sans aucune indulgence.
Elle ne répondit pas. N'importe quelle personne sensée, en la voyant dans cet état, aurait compris que lui laisser de l'espace et éviter de lui parler était le mieux à faire. Mais visiblement, cette idée n'avait pas traversé l'esprit de la star. Fuck ! Sa colère toujours intacte, la jeune fille pressa le pas de plus en plus, jusqu'à courir en direction de la grille, dépassant à la vitesse d'un météore le surveillant médusé, qui n'eût même pas le temps d'esquisser un geste pour l'arrêter. Elle était suivie, à distance raisonnable (avait-il enfin compris ?) par un Pi d'autant plus stupéfait par tant de véhémence, qu'il était loin de se douter qu'elle lui en voulait encore du malheureux incident du matin.
Il la suivit ainsi jusqu'à la maison, dont elle claqua violemment la porte en rentrant, au point que le cadre accroché sur le mur d'à côté tomba, puis monta quatre à quatre les escaliers et s'enferma dans sa chambre.
Resté seul au rez-de-chaussée, Yamapi cligna des yeux. Ou c'était lui qui était devenu idiot… ou les filles étaient de plus en plus difficiles à comprendre. Visiblement, Sumire était en colère contre lui. Mais pourquoi ? Il aurait bien posé la question à quelqu'un, mais ne connaissait personne qui soit susceptible de… Ah mais si, il connaissait quelqu'un. Il en connaissait même deux, mais le premier choix étant dangereux pour lui, il valait mieux se rabattre sur le second. Sortant son téléphone de sa poche, il composa un numéro pré-enregistré.
- Mushi mushi ? Tesshi ? Yamashita des… (tr : Allô ? Tesshi ? C'est Yamashita…), dit-il en montant les escaliers pour se rendre à sa chambre, lorsque son correspondant eut décroché.
« Pi ? », fit la voix fluette de son cadet à l'autre bout du fil. « Mais tu es passé où ? On te cherche partout depuis hier ! On était super inquiets ! Et en plus, Massu aussi a disparu ! »
- Oui, je sais. On est à peu près au même endroit en fait.
« Ben vous feriez bien de rentrer vite fait. Johnny-san est furieux. A un mois du concert, c'était pas vraiment le moment de faire une fugue en amoureux. »
- C'était pas exactement une fugue, en fait. Et on aimerait bien revenir, figures-toi, mais dans l'état actuel des choses, ça risque d'être un peu difficile.
« Pourquoi ? », s'inquiéta alors la jeune homme. « Vous avez des problèmes ? »
- Pas vraiment mais c'est une longue histoire et elle est dingue.
« Si tu appelle, c'est que tu as le temps, alors je t'écoute. »
Et le chanteur se mit à raconter tout ce qui s'était passé depuis la veille, jusqu'au matin même, passant pour le moment sous silence son problèmes avec Sumire. Lorsqu'il se tut, le silence, sur la ligne téléphonique, fu tel qu'il eut l'impression que Yuya avait raccroché.
- Tesshi ? risqua-t-il malgré tout.
« Je suis là », finit par dire Tegoshi. « J'essaye juste de savoir si tu te paye ma tête ou non. »
- Je t'avais prévenu que c'était dingue… rappella Pi, un peu blessé quand même par l'incrédulité de son ami.
« Nan, là c'est pire que dingue. C'est carrément… Bref, Massu et toi comptez faire quoi ? »
- Je t'avoue que je n'en sais rien. "Elle" a dit que ce serait temporaire, donc je suppose que nous ne devrions pas tarder à rentrer d'une façon ou d'une autre… seulement j'ignore ce qu' "elle" entend au juste par "temporaire".
« Donc, en conclusion, vous êtes coincés à l'autre bout du monde pour une durée indéterminée ? »
- Voilà.
« Et ben vous êtes mal barrés. Bon, je dis quoi aux autres ? »
- Rien pour le moment. Je te rappellerais.
« OK. »
De nouveau un blanc.
- J'ai besoin de tes conseils, Tesshi, lâcha soudain Yamapi à la stupéfaction de son interlocuteur.
« Heeeeeeeeeeee ? TOI tu as besoin de MES conseils ? Je me demande bien à quel sujet… »
- Les filles…
A l'autre bout du fil, Tegoshi éclata de rire.
« Ah ouais quand même ! Il y a de l'eau dans le gaz entre Massu et toi, pour que t'en arrive à t'intéresser à l'autre bord ou quoi ? »
- Mais non, baka, c'est pas ça…
« Alors quoi ? Pourquoi tu veux me demander des trucs sur les filles tout d'un coup ? C'est louche, ça. »
Et la star entreprit de raconter à son ami la scène du matin sans rien omettre.
- Visiblement, elle m'en veut toujours, conclut ensuite Yamapi, dépité. Mais je ne sais pas comment arranger les choses. Je vis chez elle, alors cette situation est très inconfortable.
« Mon pauvre, elle a pas l'air commode, cette Sumire. », remarqua Yuya.
- Oh elle a des côtés très gentils, mais parfois…
« Et bien sûr, aujourd'hui non. »
- Aide-moi, Tesshi, je ne sais pas quoi faire…
C'était la première fois que le cadet entendait son aîné lui parler avec ce ton presque suppliant et cela le toucha.
« Ok, alors écoute. La première chose à savoir avec les filles, c'est qu'elles sont très susceptibles et qu'elles ont tendance à mal prendre le moindre détail qui nous semble insignifiant à nous autres. Donc, surtout, il faut éviter de se planter quand on leur parle ou qu'on leur répond. Surtout à "cette période". »
- Quelle période ?
« Tu sais bien, quoi. LA période. »
- Ah… fit simplement Pi, qui venait simplement de comprendre de quoi parlait son cadet. A ce point ?
« Oh que oui ! », confirma Yuya. « Elles peuvent se transformer en dragon furieux au moindre truc et là, gare au malheureux qui ose déchaîner leur furie. »
- On jurerait que tu parles d'expérience, Tesshi, remarqua alors Pi qui ne put s'empêcher de sourire à l'idée d'une fille furieuse contre Tegoshi et sa "gueule d'ange".
« J'ai une sœur aînée, je te rappelle, donc oui. Bref… Tu m'as bien dis que tu t'étais excusé ? »
- Oui. En vain.
« Alors il ne te reste plus qu'une solution… »
- Laquelle ?
« T'aplatir comme une carpette, dans le sens littéral du terme. Puisque tu m'as dis qu'elle t'adorait, je pense que te voir agenouillé avec le front par terre pour lui demander pardon, même si ça ne dure que quelques secondes, devrait la faire suffisamment culpabiliser pour que sa colère s'évanouisse. »
- Mais c'est malhonnête et cruel ! se récria Pi.
« Bah c'est pas pire que de t'en vouloir pour un truc aussi con que ce que tu m'as raconté, ne. »
Là, il marquait un point. Mais quand même, le leader de News n'aimait pas ce genre de méthode.
Son silence dut refléter ce qu'il pensait, car Tegoshi ajouta :
« Tu m'as demandé des conseils, je te les donne. Après, libre à toi de les suivre ou non, mais à ce que tu m'as dis, tu n'as pas de meilleur plan. »
- Exact.
« Bah voilà. Logiquement, ça devrait marcher. Bon, Pi, c'est pas que je m'ennuie, mais je dois rejoindre les autres. J'attendrais ton feu vert peur leur parler de cette histoire de dingues. Jaa. »
Et sur ces mots, il coupa la communication.
Un moment après que Yuya ait raccroché, Yamapi resta à fixer la moquette de sa chambre, indécis quant à ce qu'il devait faire. Le plan de son cadet semblait efficace, mais le mettre en application paraissait plus difficile non pas vis-à-vis du geste (il n'était pas orgueilleux au point de ne pas supporter de s'agenouiller devant autrui), mais parce que faire culpabiliser quelqu'un n'était pas dans sa nature. Pourtant, comme l'avait si justement souligné Tegoshi, il n'avait pas d'autre solution en tête pour arranger les choses entre eux.
En soupirant, le jeune homme se leva du lit sur lequel il avait pris place pour discuter plus commodément et ouvrit la porte, puis franchit la courte distance qui le séparait de celle de l'adolescente.
- Sumire-chan ? fit-il en frappant légèrement à la porte.
Le chanteur attendit quelques instants puis, ne percevant aucune réponse, se décida à entrer dans la pièce. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir son occupante profondément endormie ! Il s'approcha et un sourire attendri fleurit sur ses lèvres tandis qu'il écartait délicatement une mèche tombée sur le visage de la jeune fille et que, dans un geste de grand frère protecteur, il remontait la couette sur elle. Yuya se trompait, il en était sûr en la regardant. Yamapi ne savait pas pourquoi, mais il était certain de ne pas être obligé de la faire culpabiliser. Le sommeil avait un pouvoir apaisant. Il n'avait donc qu'à attendre tranquillement son réveil afin de discuter tranquillement avec elle.
Sumire ouvrit les yeux trois quarts d'heure plus tard et son regard étonné se posa sur le japonais assis sur sa chaise de bureau, occupé à parcourir une bande-dessinée sans vraiment en comprendre le sens.
- Pi ? Qu'est ce que tu fabrique ? demanda-t-elle.
- Oh Sumire-chan, tu es réveillée, constata la star en levant le nez.
Il ne put empêcher le soulagement de l'envahir lorsqu'il constata que toute trace de colère avait disparu de la voix de la jeune fille.
- Tu comprends ce que tu lis ou tu regarde les images ? Entre parler et lire, il y a un monde.
- Touché, dit-il dans un sourire en refermant la BD dans un petit bruit étouffé.
La jeune fille se redressa dans son lit pour la seconde fois de la journée et remarqua alors la couette, qui avait glissé dans le mouvement. Elle ne se souvenait pas l'avoir rabattue, alors…
- C'est toi qui…
- Hum, acquiesça-t-il en hochant la tête.
- Arigato (tr : merci), murmura-t-elle, touchée de l'attention.
Il y eût un silence, puis tous deux commencèrent à parler en même temps :
- Pi, je suis…
- Sumire-chan, ex…
Ils s'interrompirent, échangèrent un regard et éclatèrent de rire.
- Commence, lui dit la jeune fille.
- Et bien je suis désolé d'avoir provoqué ta colère par ma maladresse. Je ferais plus attention la prochaine fois.
Mais Sumire secoua vigoureusement la tête.
- Tu n'as pas à t'excuser, Pi-chan, osa-t-elle l'appeler affectueusement. La seule personne qui doive présenter des excuses, c'est moi. Ma colère était aussi ridicule que démesurée et c'est toi qui as fais les frais de ma bêtise. Traite-moi de baka, je le mérite.
Un petit sourire étira les lèvres du japonais en constatant qu'il avait vu juste à propos du bon fond de son interlocutrice.
- Disons, alors, que nous sommes quittes
- Hai. Comme on dit ici "un partout, balle au centre".
L'expression sembla aussi obscure qu'étrange à la star qui, pourtant, n'en fit pas mention, trop heureux de serrer la main qu'elle lui tendait.
- Je voulais te remercier, Sumire-chan, déclara-t-il tout à trac.
La surprise fit cligner des yeux à l'adolescente.
- Me remercier après ce que je t'ai fais ?
- Ttttt… Ne venons-nous pas de décider d'oublier ce qui s'est passé ?
- Mmm… c'est vrai. Alors, de quoi tiens-tu à me remercier au juste ?
- De ta gentillesse, de ta compréhension et de ta tolérance.
- He ? Anoooooo… Je peux savoir de quoi tu parle ?
- Vis-à-vis de ma relation avec Massu et de mon… problème avec Ryo, précisa-t-il.
- Ah… Bah pas besoin de me remercier pour ça, baka. C'est normal, dit-elle gentiment en levant la main pour lui ébouriffer les cheveux, ce qu'il la laissa faire sans lever le bras.
Il était étrange de penser que, peu auparavant, elle rêvait de plonger les mains dans ces mêmes cheveux, mais que cette envie l'avait fuie depuis qu'elle le connaissait "en vrai". Avant qu'elle ne s'en rende compte, Yamapi était passé du statu d'idole, à celui de frère de cœur (même si son visage et son corps lui faisaient toujours de l'effet. Après tout, elle était une fille, une fan et n'était pas de bois. Personne ne pouvait rester insensible à son charme dévastateur et c'était d'autant plus impossible pour elle) qu'elle avait envie de protéger bien qu'il soit plus âgé. Et visiblement, c'était la même chose pour lui. Ce genre de relation, elle ne l'avait pas avec Grégoire, qui était pourtant son frère de sang. Ils s'entendaient bien, mais ils n'étaient pas complices et n'avaient jamais de gestes de tendresse l'un envers l'autre.
- Tu devrais peut-être appeler Déborah-san, lui suggéra-t-il soudain, interrompant le cours de ses pensées.
- Nani ?
- Déborah-san. Tu t'es disputée avec elle, ne ?
Ah oui, il y avait ça aussi. Restait à espérer qu'elle ne lui en veuille pas trop. La jeune fille attrapa son sac et fouilla dedans pour en tirer son portable, puis commença à taper sur les touches à toute vitesse.
- Tu lui écris un mail ?
- Ici on appelle ça un texto ou un SMS. Un mail s'envoie d'un ordinateur le plus souvent. Mais oui, c'est ça.
« Déb', je suis une triple andouille. Désolée d'être si stupide », disait le message qu'elle envoya.
Les premières notes de « adashi no Cinderella boy » résonnèrent dans la chambre quelques instants plus tard, annonçant l'arrivée d'une réponse. Se saisissant de son téléphone, Sumire appuya sur la touche de lecture et le texto suivant apparut : « Ouais et même pire que ça :p Sinon, Yamapi et toi allez bien ? Massu et moi on s'inquiétait vu l'état dans lequel tu étais. ».
« Ouais nickel. On s'est excusés tous les deux et tout va bien maintenant. Excuse-moi auprès de Massu aussi. A cause de moi, il n'a pas pu voir Pi plus de quelques minutes. Vous n'avez qu'à passer à la maison après les cours. On les laissera un peu seuls comme ça. Ca devrait me faire pardonner. ».
« OK. A plus alors ».
Heureusement pour elle, Déborah était une bonne pâte incapable d'en vouloir longtemps à quelqu'un, sinon elles ne seraient plus amies depuis des lustres.
- C'est réglé ? demanda soudain le japonais, curieux.
- Oui c'est bon. Elle n'est pas rancunière, dit Sumire, avant d'ajouter comme si elle venait d'y penser : Oh, pendant que j'y pense, elle et Massu viendront ici cet après-midi.
- Ontoni ? s'exclama alors Pi, tout heureux.
- Ontoni. Vous avez bien mérité de passer un moment tout seuls, tous les deux. Déb' et moi on discutera entre filles.
L'attention toucha beaucoup le chanteur, qui, spontanément, serra sa jeune interlocutrice dans ses bras et l'embrassa sur la joue.
- Arigato gozaimasu, Sumire-chan ! s'exclama-t-il, avant de la lâcher.
Stupéfaite par une telle réaction, l'adolescente porta la main à la joue qu'il venait de toucher avec ses lèvres (arg !). Wow… Et ben pour qu'il en oublie sa réserve nippone, il devait être sacrément content. Enfin elle n'allait pas se plaindre de ce qui venait de se passer en même temps. Des milliers de filles dans le monde auraient tué pour être à sa place. Elle était chanceuse d'avoir une relation privilégiée avec lui.
