Aria tira trop fort sur sa chemise, et, avec un grand RIIIIIIIP, le tissu se déchira. Elle resta un long moment debout, yeux écarquillés, un morceau de lin dans la main droite avant d'examiner la barrière en fer. Voletait au vent du tissu... Oh ! Elle s'était accrochée. Et maintenant, elle avait un énorme trou dans son vêtement, depuis l'aisselle jusqu'à la hanche.
Elle poussa un soupir ennuyé. Il avait fallu escalader la barrière pour revenir sur le toit, et maintenant, sa mère allait lui crier dessus... enfin, si elle voyait sa mère...
Aria observa les environs. Rien n'avait changé sur le toit : mêmes paysages, mêmes bruits furieux venant de la ville en bas, même triste sol en béton... La porte donnant sur l'escalier était entrouverte. Un cactus en pot était y était posé tout près.
C'était Aria qui l'avait emmené ici. Elle avait dû aller à la frontière, très près des habitants des bidonvilles qui l'avaient observée de manière... non pas hostile, mais... avide ? Un tout petit cactus se tenait tout droit, tout fier, ignorant les ordures jonchant sur le sol pour atteindre le soleil. Avec milles précautions, Aria l'avait ramené ici mais sa mère lui avait laissé une note comme quoi elle ne voulait pas de plantes ici. Aussi Aria avait décidé de l'emmener sur le toit, espérant à la fois donner un peu de fraîcheur, mais pensant secrètement jouer un tour aux habitants de cet immeuble : qui s'attendrait à un cactus en pot en haut d'un escalier ? Aria jubilait à l'idée que le concierge se fasse piquer les gros mollets.
Enfin, ce n'était bien qu'un rêve. Malgré le fait que ce soit le seul immeuble de la ville avec un escalier menant à un toit (tous les autres gratte-ciels étaient automatisés, et il fallait prendre l'ascenseur) personne ne venait ici à part elle.
Si d'ordinaire cette solitude lui aurait pesé, aujourd'hui, elle était contente. Aria n'avait plus cours depuis une semaine : les écoles avaient fermé sous décrets du gouvernement. Personne ne savait pourquoi, les quelques professeurs soucieux de leurs élèves de plus en plus à la dérive qui avaient osé demander ce qui se passait avaient rapidement et subtilement été menacés.
Aria ne se plaignait pas : à l'école, elle n'avait pas vraiment d'amis. Ce n'est pas qu'elle se croyait meilleure que les autres "parce qu'elle n'était pas comme les autres filles" (oh non, au contraire : elle les enviait. Ces filles-là étaient courageuses, elles devaient sûrement se lever tôt pour se maquiller et prendre soin d'elle, et ce n'était sûrement pas une pauvre fille qui portait des chaussures en toile et qui lisait le dernier roman best-seller pour adolescents qui allait se croire supérieure aux autres juste parce qu'elle ne rentrait pas dans le moule. Elle en connaissait une - une seule - qui faisait sa fière, vivait dans un monde 2D et crachait sur les autres en étant très chiante, avec une voix nasillarde disant que "moi j'écris coooooorrectement ! et je lis des livres plutôt que d'aller sur Internet". Aria pouvait vraiment pas la saquer. C'est pas parce que ces gens te semblent sans profondeur en apparence qu'ils le sont intérieurement. Ferme ta gueule, connasse superficielle.)
Non, Aria était juste un peu trop décontractée. C'était soit tout soit rien du tout avec elle : des notes allant de 1 à 20, des sprints avec des temps records comme des résultats médiocres en sport collectif. Lorsqu'on lui parlait, elle était ailleurs, et lorsqu'elle prenait la parole, c'était trop éthéré pour qu'on comprenne quoi que ce soit. Quand elle intervenait en classe, les autres poussaient des grognements exaspérés, certains sortaient de la salle même, incapables d'écouter une seconde de plus cette fille si bizarre.
Et pourtant Aria ne demandait qu'à avoir des amis. Elle admirait tous ses camarades : ils sortaient en boîte, revenaient détruits le matin, riaient bruyamment dans les couloirs et gardaient toujours de quoi impressionner les autres avec de très bons résultats scolaires.
Les nuits lors de ses escapades, Aria mentait brillamment à sa mère (ce n'était pas bien difficile : il suffisait de laisser une note sur le frigidaire) en déclarant qu'elle allait en boîte avec des amis.
Techniquement... ce n'était pas un mensonge, non ?
Elle allait dans le minuscule quartier underground avec des policiers habitués pour écouter un genre musical jugé dangereux par le gouvernement. L'adrénaline lui courrait à travers le sang, encore plus vif que l'aurait fait la drogue que les gens du quartier se passait discrètement.
Une fois, par mégarde, un homme lui avait glissé dans la paume la petite pilule orange vif, luisant presque sous les néons fatigués avant que Lily ne lui arrache rageusement des mains.
Aria savait que c'était prendre un chemin mortel, mais l'excitation l'avait prise : et si Lily ne lui avait pas repris le cachet, elle l'aurait avalé.
C'aurait pu attirer l'attention de sa mère. Et elle ne serait plus marginalisée. Peut-être qu'elle aurait la tête à faire la fête elle aussi, ressentir ce besoin que ressentaient tous les autres, celui de se lâcher, de danser.
Peut-être qu'elle serait comme les autres, peut-être qu'elle aurait des amis.
Et pourtant... Elle avait beau tenter d'essayer de comprendre l'attrait que pouvaient avoir les dancehalls, elle n'y arrivait pas. L'expression extatique sur le visage de ses camarades de classe lorsqu'ils y allaient puis en revenaient était sans prix, alors, elle se demandait, d'où leur venait cette énergie ? Cette adrénaline ?
Y avait-il une histoire de drogue sous la couverture des dancehalls ?
Bien sûr, ce n'est pas comme si elle n'avait jamais tenté d'y entrer. Elle s'était maquillée comme une pro, avait revêtu ses plus beaux vêtements... Mais il est interdit d'y entrer seule.
Aria avait bien essayé d'embarquer la personne la plus proche d'une amie qu'elle ait, Lily, mais celle-ci était soit de garde sentinelle soit refusait catégoriquement d'y aller. Laissant Aria rentrer bredouille et humiliée...
Aujourd'hui était un jour différent cependant.
Depuis qu'elle était née, elle avait ressenti un sentiment grandir dans sa poitrine qu'elle avait interprété en tant que solitude- mais au cours de ces dernières années, ce sentiment s'était développé en un vide affreux qui lui donnait l'envie de s'enfuir de cette ville. Pas n'importe où ! Un endroit dans son cœur la poussait à aller à une place spécifique au milieu du désert.
Mais pouvait-elle réellement abandonner sa ville et affronter l'inconnu ? Enfant, on la défendait de s'approcher des bidonvilles, et au fur et à mesure qu'elle grandissait, la curiosité et cette avidité de s'enfuir la poussait à traîner près des anciens docks et à fixer l'horizon d'un jaune sale avec des yeux plissés mais envieux.
Et ce matin, elle avait découvert quelque chose d'impressionnant.
Aria n'était pas sûre de savoir si cela valait quelque chose, ou si c'était réel... Mais elle l'avait vu, ce phénomène. Quand bien même elle aurait juré entendre les pensées incongrues d'autres élèves parfois, elle ne se croyait pas folle. Pas encore.
Il fallait en avoir le coeur net.
Tremblante, elle décida de retenter l'expérience. Tendant le bras vers le grillage en fer, elle se concentra et...
un éclair sépara son avant-bras de son poignet.
Ses jointures touchaient le fer chaud tandis qu'un éclair jaune, aveuglant, brûlant, reliait son bras tendu et la paume de sa main. C'était hallucinant. Aria déglutit, cligna des yeux et secoua la main, comme pour secouer des gouttes d'eau; et son poignet était à sa place normale. Elle ne ressentait qu'une simple démangeaison, brûlante, à l'endroit où sa peau semblait s'être scindée en deux.
C'était l'heure du vrai test, dans ce cas.
Aria prit son élan et commença à courir vers le grillage. Elle allait l'atteindre dans trois secondes... une seconde... et soudain un autre éclair. Elle était passée de l'autre côté de la barrière, gigotant en l'air, un peu comme dans les dessins animés où les méchants tombent dans une falaise. Elle cligna des yeux; un autre flash aveuglant se refléta sur les fenêtres et elle se retrouvait sur le rebord du grillage.
Glissant ses doigts à travers les entrelaçements de fer, Aria observa le vide en dessous de ses pieds, hors d'haleine. Elle avait... quelque chose. D'étrange.
Qui avait un lien avec cet endroit où elle voulait désespérément aller.
Elle le sentait du plus profond de son cœur.
Et elle avait foi en son cœur.
Même si elle n'avait pas la moindre idée de ce qui pourrait l'attendre là-bas, il fallait qu'elle y aille.
Coûte que coûte.
Ne restait plus qu'à convaincre Lily de la rejoindre.
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Lily observait partout, la paupière palpitante. Ses mains tremblaient, elle se mordait la lèvre jusqu'au sang et était aussi blanche qu'un cadavre. Ses deux camarades policiers, qui avaient étudiés sur les mêmes bancs à l'école qu'elle, se lançaient des boulettes de papier sans prêter attention à l'état névrosé de Lily. Ils s'étaient habitués à force : pour Piko et Miki, Lily n'était qu'une droguée, accro au speed. Mais après, ce n'était pas comme s'ils ne crachaient pas sur une pilule de temps à autres eux aussi. Autant se taire.
Miki leva mollement les yeux vers la porte qui s'ouvrait à la volée. C'était une amie d'Aria, une jeune fille au regard vif et sagace avec de longs cheveux blancs. Sûrement une junkie, elle aussi, à en juger son teint livide et les cernes sous ses yeux.
La jeune fille vint frapper ses mains sur la table de Lily. Lily ne montra de réaction qu'après un petit temps mort.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je n'arrive plus... il faut que j'y aille.
- Mais où ?
- Je ne sais pas... Là où ça veut m'emmener. J'ai passé trop de temps à l'ignorer.
Miki décida d'ignorer la conversation. Elle déposa un carré de chewing-gum dans sa bouche et rumina un instant avant de faire un petit bruit appréciatif. Cerise ! C'était son jour de chance.
Un coup d'oeil à la pendule indiquait surtout la température lui montra qu'il faisait encore plus chaud que d'habitude. Elle poussa un soupir. Piko lui haussa un sourcil blanc, en contraste avec sa peau basanée.
- Quoi ? grogna-t-elle.
- Chais pas, tu fais de ces bruits... C'est pas comme si on nous avait chargés du dossier du Lac... non ?
- Et Big Alphonse vont partir sur les quais ?
- Y reviendront pas vivants...- ! Lily ?
La blonde s'était levée sans un bruit, et déposé sa casquette et son enseigne de policier sur le bureau. Sous ses cheveux, elle transpirait, pourtant ses lèvres étaient toutes bleues. Un air meurtrier apparaissait sur son visage : Miki se tassa sur son siège. Lily était la meilleure tireuse de leur escadron et la rouquine ne voulait décidément pas provoquer de clash avec sa camarade.
- J'arrête de bosser, siffla Lily en retirant rageusement les badges sur son uniforme. J'ai cette putain de voix à l'arrière de ma tête qui me susurre depuis que je suis gosse de me barrer et de foutre le camp vers cet endroit, ajouta-t-elle en ôtant ses gants. Autant que j'en aie le coeur net et que j'y aille putain, parce que ça va me tuer, ça va me tuer si j'y résiste encore.
Piko se leva d'un bond, la main sur le colt.
- Lily ! Mais qu'est-ce qui t'arrive ?
La femme se tourna lentement, et avec un air pathétique, gémit :
- Si tu savais à quel point j'ai froid...
Ignorant les regards abasourdis des autres officiers, Lily adressa un signe de tête à Aria et les deux filèrent du poste de police.
Elles marchèrent un instant, sans se presser, regardant une dernière fois les environs : les voitures qui crachotaient des nuages de fumée noire, les passants pressés, les gratte-ciels qui semblaient toucher l'infini. Elles allaient faire un long voyage, et pourtant, elles ne ressentaient même pas le besoin de prendre des vivres ou de l'eau.
Le soleil tapait dur et pourtant elles avaient froid.
Après cinq minutes, la foule commençant à se disperser, d'un simple regard, Aria et Lily se mirent à courir. Doucement au départ, puis au maximum de leur vitesse : un sprint jusqu'à la frontière entre les bidonvilles et la cité.
Essoufflée, la gorge brûlant, Lily observa le domaine des habitants des ordures, comme on les appelait parfois. Ils les observaient un peu suspicieusement. Lily savait que ce serait une très mauvaise idée de marcher en leur territoire, même en pleine journée. Elles allaient devoir faire le tour.
Lily se tourna pour faire part de son plan à Aria, quand elle se stoppa en plein élan et haussa un sourcil.
- Pourquoi t'as un trou dans ta chemise, toi, même ?
Et Aria de s'esclaffer.
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a/n: Considérez ce chapitre (très court je l'admets, mais c'est) comme un prologue de la seconde partie. l'histoire est loin d'être terminée. Elle vient même à peine de commencer... ne vous inquiétez, gumi est toujours le personnage principal. je suis juste en train d'introduire d'autres personnages qui vont se révéler plus ou moins important.
la prochaine fois, on parle de braquage, de nouveaux bâtiments, de nouvelles initiations, d'un nouveau plan top secret de la mort qui tue, mais surtout, SURTOUT, de nouvelles fringues. bah oui parce que la pauvre goomy va quand même pas porter de telles fripes toute sa vie. renverser le gouvernement sans être classe, c'est un sacrilège ! mais j'en ai trop dit.
j'ai prévu plein, plein de trucs, et j'ai la niaque nécessaire pour les vomir sur clavier. pas forcément le temps. je vous demanderai donc d'être patients avec moi B)
j'en profite pour vous dire, toujours, de lire les fictions de Sarabeka (que je n'ai pas eu le temps moi-même de lire) et aussi de jeter un nœ-nœil sur un p'tit bourgeon nommé KLEPTOkegasu. je dis ça je dis rien ahem.
bref bisous, et d'autres publications devraient arriver prochainement.
*Paru Café
