Chapitre VII
Ils avaient chevauché si vite que Laïta ne s'était pas rendue compte que le voyage avait duré deux jours. L'anxiété l'avait rongée sans relâche. Elle avait supplié les soldats de la laisser partir, puis les avait assaillis de questions à propos de la capture de Lusulien. Ils l'avaient rassurée en disant qu'ils n'avaient pas laissé d'hommes dans la maison, ni aux alentours. Comme elle le demandait, ils le lui jurèrent sur leur honneur, leur lame, … Mais elle ne devait rien en dire, car la chance qu'ils offraient à Lusulien était contraire aux ordres de leur roi. Ils avaient fait cela par pure bonté de cœur et par compréhension. Elle s'était jetée dans leurs bras.
Mais sur l'ordre qui leur avait été transmis, ils la jetèrent aux pieds de son père. Recroquevillée à terre, Laïta n'arrivait plus à respirait. Elle avait vu le visage de Thranduil tremblant de colère.
« Alors comme ça, on fugue pour aller se traîner dans la boue ! rugit le roi, redoutable. C'est la boue de la honte dont tu t'es couverte ! Qui t'a réduite en une pauvre souillon crasseuse ! Tu mériterais d'être pendue avec les lambeaux de ce vaurien ! »
Crispée, Laïta n'osait même pas regarder vers le haut. Face contre terre, le regard fuyant, elle se sentait écrasée sous la colère brûlante de son père. Il agrippa ses cheveux et lui fit^lever la tête.
« J'ignorais que tu étais idiote au point de te reconvertir en vermine ! »
Il la gifla violemment, puis planta son sceptre dans le dos de sa main. Laïta cria de douleur.
« Tu es la honte de cette famille depuis son commencement. Que ne puis-je te jeter aux oubliettes ! Mais tu te retrouverais… AVEC L'AUTRE ! »
Il enfonça de toutes ses forces sons sceptre Laïta cria de nouveau.
« Père… Père, je vous en supplie…, gémit-elle, trempée de sueur.
-Est-ce possible ? Tu saurais encore parler le langage de la société civilisée ?
-Par pitié… Pardonnez-moi… Je…
-Te pardonner ? »
Il émit une sorte de ricanement.
« Il est trop tard ! Ton châtiment devrait être plus effroyable que tes actes ! Plus cauchemardesque que la plus noire des débauches ! s'enflamma-t-il, posant son pied sur sa tête. »
Enfermée dans ce rêve affreux, Laïta n'en voyait pas venir la fin et n'en pouvait plus. Une fois encore, face au supplice que lui infligeait son père, elle aurait voulu s'évanouir ou voir quelqu'un arriver pour la défendre.
« Quelles nouvelles du gueux ?
-Aucune. Nous avons laissé une patrouille dans son repère, mais nous ne l'avons toujours pas capturé. »
Thranduil rugit.
« Traquez-le ! Trouvez-le ! Et amenez-le-moi vivant ! Que je puisse prendre plaisir… »
Il fit tourner son sceptre sur la main de sa fille, ôtant son pied de sa tête.
« … A LUI FAIRE PAYER SES CRIMES !
-NON ! NON ! »
Il écrasa sans pitié la main de la jeune fille de son pied. Elle hurla, puis échappa un sanglot.
« Après s'être traînée et avoir rampée, se souvient-elle de comment marcher ? Debout ! »
Il la prit par le cou et la remit sur pieds. Laïta porta sa main à sa gorge. Le roi fit signe à une domestique qui attendait non loin.
« Coupez-lui les cheveux de manière décente, dit-il en fixant les boucles que Laïta avait fait réapparaître. Lavez-la et vêtissez-la pour qu'elle paraisse en meilleure forme. »
La femme s'inclina. Thranduil planta son sceptre dans le dos de Laïta, comme s'il avait pu u déverser toute sa rage, et la poussa en avant vers la domestique.
La mine défaite et la tête basse, tenant sa main ensanglantée, la jeune fille avança dans le sombre couloir.
Son père n'avait pas annoncé la sentence.
« Venez. Asseyez-vous. «
La domestique, du nom d'Aliësa lui parlait doucement pour la rassurer. Toutes les deux se connaissaient bien et s'aimaient beaucoup. Laïta s'assit lentement sur son lit. Elle était de retour dans sa propre chambre, là où elle n'était pas venue depuis plusieurs mois. Pourtant, elle ne se sentait pas chez elle, comme si ce qu'elle voyait avait changé. La tête dans les épaules, elle se risquait à regarder craintivement autour d'elle. Son visage sombra de nouveau dans cette immensité de lassitude et de tristesse, et ses pupilles ne furent plus que des îlots subsistants noircis de peine et de douleur.
Aliësa revint de la salle de bain et s'approcha d'elle.
« Oh… Mademoiselle… Je suis tellement désolée pour vous. Je ne comprends pas pourquoi votre père est si cruel envers vous. »
Laïta garda le silence très longtemps. Ses traits étaient tirés par la fatigue et la peur.
« Mais pourquoi suis-je née ici… Je ne veux pas… que tout se finisse comme ça. Je ne veux pas épouser cet homme et je ne veux pas…. »
Sa respiration se bloqua, puis elle soupira, d'un soupir fragile et tremblant.
« Je n'aimerais pas être à votre place.
-Tu es bien la première femme à me dire cela…
-Cela me fait mal au cœur de vous voir ainsi…
-Alors… Tu me comprendrais ? »
Elle leva vers la belle jeune femme un regard suppliant. Aliësa eut tellement mal devant sa détresse…
« J'essaie d'imaginer, avoua-t-elle, les yeux égarés dans le vide. …allons, se reprit-elle. Je dois vous préparer. Vous devez être présente au repas de ce soir. Votre oncle et votre tante, du côté de votre père, y seront présents. »
La jeune fille se leva à contrecœur, et s'avança telle une condamnée vers la salle de bain.
On la débarrassa de sa robe, on fit couler son bain, dans lequel elle dut frotter fort et partout, avec force savon et eaux parfumées. Puis Aliësa lava ses si longs cheveux, et après qu'elle fut sortie et se fut séchée, elle lui enfila jupon et corset. Laïta peina à respirer : elle avait perdu l'habitude. Aliësa entreprit ensuite de lui couper les cheveux. Mais, comme un animal que l'on tond, ou que l'on enferme dans une cage, la jeune fille avait le regard las et dans le vague. Elle laissait Aliësa faire sans observer autour d'elle.
« Je ne coupe pas trop court… »
Laïta entendit à peine. Elle n'avait de cœur que pour la douleur et Lusulien. Couper ses cheveux n'était guère aisé : ils étaient bouclés et atteignaient ses genoux. La domestique les raccourcit en un bel arrondi au niveau des fesses. Elle fit ensuite enfiler une charmante robe à Laïta, qui lui accorda à peine un regard dans le miroir. Pour finir, elle pommada et banda sa main droite blessée, puis déposa un diadème raffiné dans les cheveux.
Le couteau de Lusulien coupa ses cheveux d'un coup sec. Ils lui arrivaient maintenant dans le cou, comme lorsqu'il avait rencontré Laïta. Le jeune homme les ébouriffa, puis jeta la queue dans la rivière. Il la regarda partir. Il ignorait si la rivière passait devant la cité. Auquel cas, Laïta aurait peut-être une chance de la voir ? Aux dernières lueurs du soleil, avant qu'il ne disparaisse derrière les montagnes qui séparaient l'Ouest et l'Est de la Terre du Milieu, Lusulien, adossé à un arbre dans la forêt, contempla la broderie, puis la colla tendrement contre son cœur.
Laïta avança à pas mesurés, tentant de retrouver un maintien adapté. Lorsqu'elle sortit du couloir et entra dans la salle, son père tourna lentement la tête et posa sur elle un regard terrifiant. Tout le monde avait déjà pris place autour de la table : lui, ses fils, son frère –le seul qui lui restait- et sa belle-sœur. Ces deux elfes étaient élégants et avenants, ils avaient tous deux les cheveux blonds. Laïta s'avança, sous le regard excessivement attentif et inexorable de Thranduil.
« Ah ! Laïta ! »
La jeune fille fit une révérence, moins gracieuse qu'auparavant.
« Comment vas-tu ? demanda son oncle.
-Très bien, merci, dit-elle en esquissant un sourire. »
Elle s'approcha du fauteuil libre près de Legolas. Oh ! Elle allait de nouveau se retrouver à son côté !
« Non. »
Elle s'arrêta et regarda son père qui la fixait durement.
« Tu resteras debout jusqu'à ce que je te dise de t'asseoir. »
Laïta baissa les yeux et resta donc debout à côté du fauteuil. Son oncle et sa tante s'agitèrent dans leur siège, mal à l'aise.
L'humiliation continuait.
L'entrée fut servie, sauf à Laïta sur ordre de son père. Tous mangèrent donc, et Legolas essaya de lancer la conversation pour que Thranduil détourne son attention de Laïta. Les autres y contribuèrent aussi, mais tout n'était que timide tentative contre la pression qui pesait à table.
« Redresse-toi, lui lançait-il, n'hésitant pas à couper la parole. »
Et Laïta obéissait péniblement. Sa mère n'était pas là, car, souffrante, elle devait prendre du repos. Autour de la table, on prenait des nouvelles de chacun, mais rien n'était assez passionné pour que Thranduil cesse de jeter des regards noirs et sévères à Laïta toutes les minutes. Elle se tortillait le moins possible, mais passait irrésistiblement d'un pied sur l'autre. Elle avait mal aux jambes et au dos.
« Assieds-toi, finit-il par dire sèchement quand tout le monde eut terminé son assiette. »
La jeune fille prit donc place, on vint la servir. Cœur et estomac comprimer, manger était une rude épreuve et elle dut avaler toute la copieuse portion qu'on lui avait servie, car gaspiller était très discourtois, et elle ignorait ce qu'il adviendrait d'elle si elle enfreignait de nouveau les convenances. Elle se força donc –et sa gaine ne lui facilitait pas la tache- alors que l'assemblée attendait. Quand elle eut fini, on débarrassa, puis on servit le plat principal. Pendant ce temps, discrètement, la main de Legolas vint rejoindre celle de Laïta sur l'accoudoir. Les doigts de la jeune fille étaient encore rouges et gonflés d'avoir été écrasés si impitoyablement.
« Ca va aller, lui glissa-t-il à l'insu de leur père, caché par un serviteur. Tiens bon. »
Le serviteur se retira. il ôta sa main.
« Laïta ? J'ai vu que tu portais un bandage à la main. T'es-tu blessée ? demanda sa tante.
-Je… Je me suis brûlée. Avec une bougie.
-Ah… Tu sembles…
-Fatiguée, oui, un peu, répondit-elle doucement.
-Alors, dis-nous, Laïta, que fais-tu en ce moment ? demanda gentiment son oncle.
-Euh…
-Elle ? »
Thranduil était intervenu tout sembla se figer dans la glace. La jeune fille tourna des yeux apeurés vers son père, le souffle court. « Oh non », se dit-elle, « oh non … ».
« Des sottises, des fugues, des caprices, des crises de larmes. Elle a sali notre honneur et plongé notre nom dans la honte. »
Tous s'étaient arrêtés de manger. Laïta regardait son père, son oncle et sa tante à tour de rôle, d'un regard paniqué qui voulait clairement dire qu'elle n'avait pas fait cela volontairement.
« Père, vous…
-Silence ! aboya-t-il.
-Thranduil, mon frère, il doit bien y avoir une explication à tout cela !
-Oui. Ses erreurs n'ont d'égale que son idiotie.
-Allons ! Laïta ne peut pas être coupable de faits si grave ! Pour entacher un honneur et humilier toute une famille, il faut en être conscient. Laïta est beaucoup trop jeune, et ce n'est pas son genre !
-Père… Je ne me sens pas bien… Pourrais-je…
-Non !
-Mais qu'a donc fait Laïta pour que tu lui en veuilles ainsi ?
-Père, intervint Legolas, si je puis me permettre, je pense que Laïta n'a pas songé aux conséquences.
-Bien sûr que non ! ragea Thranduil. Ses yeux étaient aveuglés par la débauche, et son cœur ne bat plus aujourd'hui que pour ce traîne-misère de Lusulien ! Elle a trahi sa royauté et son peuple parce qu'un pauvre pouilleux en guenille s'est entiché d'elle !
-Il vaut bien mieux… Père ! Je vous en prie, laissez-moi…
-Laisse-la donc sortir de table, voyons ! Tu vois bien qu'elle ne se sent…
-Pas bien ! reprit la tante, alertée. »
Le visage de Laïta avait pâlit, ses yeux partaient dans le vague et elle respirait très mal. Legolas et la femme se levèrent et l'emmenèrent dans ses appartements.
La jeune fille, agitée de soubresauts, parvenait à peine à marcher. Son frère et sa tante comprirent tout de suite ce qui lui arrivait, et ce qu'ils devaient faire. Ils entrèrent dans sa chambre, la firent asseoir, et la femme alla chercher un seau dans la salle de bain. Elle s'assit aux côtés de Laïta, passa son bras autour d'elle pour la maintenir et posa le seau sur les genoux de sa nièce. La jeune fille s'en servit.
« Voilà, ça va aller, maintenant, c'est fini, dit la tante lorsque Laïta sortit la tête du saut. »
Ses haut-le-cœur se calmèrent.
« « mais… Qu'est-ce qui m'arrive…, sanglota la jeune fille, désemparée.
-Respire. Voilà, souffle. Calme-toi ? Tu vas t'allonger quelques minutes, et tout ira mieux. »
Ils l'aidèrent à s'étendre sur son lit.
« Tu veux que l'on reste avec toi ? Tu préfères rester toute seule ? »
Laïta hocha la tête.
« Bon… S'il y a quoi que ce soit, appelle-nous, d'accord ? »
Elle hocha de nouveau la tête elle était pâle comme un triste et froid matin d'hiver, et paraissait complètement abattue. Ils partirent.
A des lieues du palais, quelque part dans la forêt, Lusulien cherchait le sommeil. Il faisait nuit à présent. Sous la couverture, contre l'arbre, il songeait à Laïta. La jolie broderie toujours contre son cœur, il avait l'impression d'entendre et de sentir sa respiration délicate, et ses doigts qui venaient s'aventurer dans ses cheveux. Il se demandait quel nouveau moyen on avait trouvé, là-bas, pour la torturer. Son père devait bouillonner de rage, et ses soldats devaient le traquer sans répit. Et sa belle Laïta… On avait dû lui mettre une robe magnifique, elle était peut-être splendide, mais ô combien triste. Comment allait-il la sortir de là ? Et où iraient-ils, après ? Une chose était sûre : il devait faire vite, avant que trop de décisions ne soient prises. Mais peut-être pourrait-il profiter d'une promenade royale pour la revoir ? Son père n'irait peut-être pas jusqu'à l'enfermer…
Laïta pris un peu de repos. La porte était fermée, celle du couloir aussi, mais elle se doutait bien qu'il devait y avoir un débat conséquent à table.
Elle décida de se lever pour revenir à table, rassemblant son courage. Elle aurait voulu montrer à son père qu'elle faisait des efforts pour se réadapter. Elle avança à petits pas dans le couloir qui menait à la salle du repas. Ce dernier devait être fini, car Laïta ne distinguait plus ses frères. Seuls restaient son oncle, sa tante et son père. Ce dernier, dès qu'il la vit, se leva de son fauteuil et marcha à toute allure cers elle, la fixant d'un regard brûlant d'un feu noir. Le cœur de Laïta accéléra d'un coup, tout son courage s'écroula.
« Thranduil, non ! »
Mais, imperturbable, il semblait grandir et noircir à chaque seconde, animé de ténèbres, de rage et de détermination. Effrayée, Laïta ne savait plus que faire. Son père fondit sur elle, et la saisissant par les cheveux, il la reconduisit jusqu'à sa chambre. Ils croisèrent Legolas, qui prit peur.
« Laïta !
-Legolas ! Legolas ! »
Son père la poussa à l'intérieur.
« Père, qu'est-ce que vous faites ? »
Elle le vit s'emparer des clés pendues à côté de la porte.
« Non ! Non, pas ça ! Non ! »
Il ferma violemment la porte et la verrouilla, alors que Laïta tambourinait de l'autre côté.
« Tu ne t'enfuiras pas, ragea-t-il entre ses dents en s'acharnant sur la clef. Pas cette fois !
-Père ! Par pitié ! Laissez-moi sortir ! Je vous en supplie, laissez-moi sortir ! »
Thranduil jeta un petit cristal blanc qui se brisa au pied de la porte. Une lumière blanche en monta, formant un mur infranchissable.
« Tu resteras ici sans manger, ni boire, ni voir personne ! tonna le roi, plus cruel et sadique qu'il ne l'avait été jusque là. Tu ne le reverras jamais ! Sauf lorsqu'il montera à l'échafaud !
-Non ! Non ! »
Recroquevillée au sol, les poings contre la porte, la jeune fille sanglotait.
« Oh non… non… »
Et elle pleura, se lamentant doucement en sa langue et implorant les étoiles. Elle ne pouvait plus rien faire, à présent. A part attendre que le temps passe et espérer que Lusulien ne serait pas capturé de sitôt.
